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DROITS VÉODAUX PANS LEUR ENSEMBLE

le maître chez lui^ il ne relevait que des coutumes de sa nation; et quand son épée était assez forte et assez solide dans sa main pour le protéger contre ses ennemis, il savait s'affranchir de tout ce qui contrariait sa volonté. On nous a trop accoutumés à regarder la féodalité d'en bas comme une institution menaçante et tyrannique. Il importe de la juger à la lumière du progrès qu'elle représe^te et avec les idées dont elle est sortie • La valeur personnelle était à peu près la seule qualité hautement appréciée par les Francs. La grandeur des rois se mesurait à la longueur de leur épée, à son poids et à la vigueur des coups qu'elle portait. Sitôt que les rois devinrent fainéants^ les hommes d'armes prirent leur place. Il y avait une sorte d'égalité entre les seigneurs , ils s'estimaient absolument libres'sur leurs terres; la franchise y est attachée comme un droit incontestable. Telle est la base sur laquelle repose la féodalité.

456 LA DtME, LA CORVÉE £T LE JOUG.

Après rinvasion de la Gaule par les Francs, ces barbares s'approprièrent une partie des terres conquises. Le partage s'en fit communément par la voie du sort, c'€st pourquoi les portions de territoire échues à chaque guerrier furent désignées, par les premiers historiens de ces temps reculés, sous le nom de sortes barhàricœ. De cette origine vient aussi sans doute le nom d! alleu ou terres allodiales, sous lequel on désigne certaines possessions féodales. C'étaient en général des portions de pays conquis, obtenues par des chefs de bandes particulières. Leur propriétaire vivait dans une indépendance absolue et ne payait au roi aucun impôt, il lui faisait seulement quelques présents et fournissait à ses envoyés les vivres et les chevaux dont ils avaient besoin. C'était un allié sur lequel on pouvait compter, ce ne fut jamais un sujet.

En général, les rois gardèrent pour eux l'ancien domaine impérial, et Télendue cou-

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sidérable de ces possessions leur permit d'en distraire certaines portions, pour les donner à ceux de leurs compagnons d'armes dont ils Youlaient s'assurer la fidélité. Les terres ainsi concédées furent appelées bénéfices ou terres bénéficiaires. Le bénéficiaire était assujetti à des redevances envers le prince ; il devait en outre comparaître à sa cour à certaines époques, le servir à table, le soutenir dans ses guerres, raccompagner en public, etc.

Quant aux terres que les conquérants laissèrent aux vaincus, ils se contentèrent de les frapper d'un tribut annuel qui se payait ordinairement en nature; de là une nouvelle classe de propriétés, celle des terres tributaires. Il y eut donc dans la Gaule, après la conquête franque, trois sortes, de propriétés territoriales : les alleuooj les bénéfices et les terres tributaires^ toutes trois issues de là conquête, toutes trois essentiellement unies au pouvoir royal; les premières en veftu

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d'yne sorte d'aUiauce ofifeqsîye et défçnsivQ ; les secondes à titre de reconnaissaxic^ ou d'engagement; les dernières enfin par la nécessité où se trouvent les vaincus de subir les conditions que leur imposent les vainqueurs.

De cet ordre de choses semi-barbare^ empreint de violence et particulièrement odieux aux Gallo-Romains, naquit le régime féodal.

Le droit social s'accommodait à la raison du plus fort. Ce n'est pas l'idéal du progrès; mais, à toutes les époques de la civilisation, c'est une condition d'existence. Le triomphe de la force au moyen âge n'a rien de surprenant, quand on voit où nous en sommes pu dix-neuvième siècle ; on se demande au contraire si le seigneur féodal ne pratiquait pas mieux la liberté que lés puissances politiques modernes.

A partir du di^^ième siècle, en efet, )'émancipation des communes et des serfs se

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prépare; elle ne s'impose ni par la nécessité ni par la force ; elle vient à la suite de concession^ faites par les nfattres, elle s'établit par des conventions et des arrangements.

Dans notre état de civilisation plus avancée, on donne au peuple les libertés qu'on ne peut pas lui refuser, mais rien de plus, et encore ne çède-t-on souvent que devant la crainte d'upe révolution. Chacun pour soi est la de* vise des parvenus, ils ne veulent pas devancer les nobles aspirations du peuple, ils n'y répondent qu'à de rares intervalles et toujours de bièu loin en arrière.

En vain on alléguerait l'exemple de Tempereur Alexandre II. La Russie est en retard sur la civilisation européenne, elle en était encore, il y a vingt ans, à une étape que nous quittions il y a quatre siècles ; ses mœurs ont même gardé une froide cruauté que pous n*avons jamais connue. Cette grande nation marche à pas de géant pour essayer de rejoin-

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dre les peuples qui, depuis des siècles, ont pris Tavance sur elle; les obstacles quelle rencontre doivent fui faire sentir toute la barbarie qu'elle porte avec elle. Néanmoins, qu'on ne s'y trompe pas, ni les lois ni les exemples ne transforment en un moment les coutumes d'une nation. Les grandes révolutions ne s'accomplissent qu'avec le temps.

C'est toujours ainsi qu'elles ont procédé en Europe.

Différentes causes transformèrent peu à peu en bénéfices les alleux et les terres tributaires. « En ce qui concerne les alleux, dit l'Abrégé encyclopédique de Vorrepierre (1), ils étaient déjà difficiles à conserver, vers la fin de la première race, c'est-à-dire à une époque où, en l'absence de tout pouvoir régulier, la force remplaçait à chaque instant le droit; ils ne furent plus tenables au milieu

(1) De Vorrepierre, Encyclopédie,

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des violences de la seconde. S'il n'avait point de maître, le propriétaire allodial avait une multitude d'ennemis; et s'il ne servait personne, personne aussi ne le protégeait. Pour échapper à la spoliation, il fut obligé de se recommander à un voisin plus puissant, et en échange de la protection qui lui fiit promise , il s'engagea à son tour à certaines obliga^ tions.

D'allodiale , sa terre devint ainsi bénéficiaire.

Parmi les possesseurs des terres tributaires, les uns furent violemment dépouillés par leurs voisins les plus puissants ; les autres profitèrent des bouleversements politiques pour se soustraire au paiement des redevances convenues, et devinrent ainsi propriétaires allodiaux; mais, comme ces derniers, ils se virent contraints de transformer leurs alleux en bénéfices au moyen de la recommandation.

Par suite de ces changements successifs

qui commenoèrent après la mort de Clotaire I^, et se continuèrent sans intorruption sous les successeurs de ce prince, il se trouva qu'au dixième siècle, chaque homme devait quelque chose à un autre.-]» Le fief rempla* Cait tout.

Ce nouveau nom servait à désigner o^ une terre ou un office, même une simple rente concédée par une personne à une autre, sous la condition que le preneur reconnaîtrait le bailleur pour son seigneur, lui garderait fidélité, lui rendrait certains services ou lui paierait certains droits. Ce mot n'a commencé à être en usage qu'au dixième siècle « »

Le fief différait du bénéfice « en ce que le bénéfice impliquait uniquement l'idée de propriété , tandis que le fief réunissait les idées de propriété et de souveraineté, l'idée primitive d'une concession^ le souvenir d'un état de choses^ où les terres devenues des fiefs, où les offices devenus héréditaires étaient

DROITS FÉODÀVX PiMS L£UR KNSEM^U. 463

d998 la main et danB la pqissanoe du roi, demeuraient invinciblenient attachés aux fiefs et aux offices* »

Après avoir subi le régime de la conquête, la société se coordonnait d'après le principe du contrat. En effet, d'une part, le système des recommandations avait eu pour conséquence d'établir, entre les personnages les plus puissants et les propriétaires qui s'étaiept placés sous leur protection, le lien qui résulte d'obligations réciproques. De Tautre, les grands possesseurs de fiefs avaient, à Texem* pie du prince et par les mêmes motifs que celui-ci, concédé en fiefs une partie de leurs domaines, sous certaines conditions convenues entre eux et qui leur imposaient des droits et des devoirs mutuels. Non contents même d'inféoder une partie de leurs terres, ils avaient inféodé toute espèce d'avantages ou de produits .tels, par exemple, que les droits de chasse ou de pèche, la garde et Ifi

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juridiction des forêts, la perception des péages sur les droits et les rivières, etc.

Plus tard, quand ils s'aperçurent que, par ces diSërentes inféodations, ils avaient aliéné une trop grande partie de leur ancien fonds de terre, ils imaginèrent de créer également des ofQces auprès de leurs personnes, et d'assigner des rentes ou pensions sur leur trésor aux individus qu'ils voulaient s'attacher.

Ce sont ces différentes sortes de concessions qui ont donné naissance à cette multitude d'espèces de fiefs dont il est question dans les feudistes.

De là une hiérarchie nouvelle qui embrasse toute la population.

Au sommet de la société se trouvaient les seigneurs, qui se distinguaient entre eux en suzerains, vassaux et arrière-vassaux, selon leur dè^ré de subordination relative. Le suzerain était le feudataire principal, c'est-àdire le propriétaire d'un fief duquel rele-

DEOITS FiODAUX DANS LEUB BNSSHBLE. 165

vaient d'autres fiefs dont ]es possesseurs étaient à son égard qualifiés de vassaux.

Mais, comme à leur tour ces derniers étaient suzerains par rapport à d^autres seigneurs, ceux-ci se trouvaient les arrière-vassaux du seigneur principal.

Quant à la base de la société féodale, elle était constituée par les serfs. Avec le servage avaient disparu toutes les distinctions primitives entre les individus des classes inférieures, comme avec la hiérarchie féodale avaient disparu les anciennes distinctions de nationalité.

Nous voici donc en présence d'une nation régulièrement organisée. La solidarité s'est établie entre les hommes et entre les classes sociales ; l'intérêt de chacun est le lien qui les unit; en haut est l'autorité royale, son rôle n'est pas encore bien déterminé , il s'affirme cependant; il s'étend peu à peu, trois ou

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quatre siècles loi seront nécessaires poiif assurer sa prédominance ; mais de jour etî jour on verra cette institution grandir et prendre des proportions quelquefois inquiétantes. Tout en bas, le peuple attaché à la glèbe travaille et soutient l'édifice social. Il a trop souffert et trop à faire pour s'inquiéter de son rang. La guerre et les désastres lui ont appris à se résigner, il ne se relèvera qu'après avoir recouvré un peu de calme et un peu d'aisance.

Mais qui les lui donnera ?

Entre le peuple et le roi se tiennent ceux que Ton appellera bientôt la noblesse. Cette classe a de grands privilèges, compensés par des devoirs impérieux. Elle est chargée d'a^ chever la guerre, elle doit protéger le peuple et assurer l'intégrité nationale. C'était alors une mission très importante; Tennemi, tôii* jours àut portes, toujours prêt à violer lés frontières, imposait un régime militaire en harmonie avec les circonstances; or, il est

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admis par toutes les civilisations que les soldats sont à la charge du peuple; on les paie, on assqre leur existence, on leur accorde des privilèges, et en retour on ne leur demande que leur dévouement.

Avec l'état permanent de guerre et les restes de la barbarici devaient disparaître les armées féodales; mais ce n'était là quune partie de la noblesse ; les sociétés ne s'organisent pas d'elles-mômes^ il faut que le génie leur vienne en aide et que des hommes spéciaux consacrent à cette œuvre leur talent^ leur dévouement et leur existence, ^'ouvrier courbé sur son travail suit le mouvement civilisateur; il laisse à d'autres plus éclairés et plus indépendants que lui la mission de le conduire.

Ce n'est qu'après l'organisation complète de la société qu'on peut en revenir à Tégâlité dés classes populaires et à l'abolition des pri-

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vilèges; encore fent-il laisser à chacon ses titres et ses distinctions ; la reconnaissance impose des devoirs imprescriptibles. Cenx qui ont travaillé d'une manière toute spéciale pour rhonneur et le bien d'un peuple et de l'humanité, ont au moins le droit de laisser un nom qui perpétue le souvenir d& leur gloire.

A ce point de vue la tentative révolutionnaire qui avait pour but de faire passer le niveau de citoyen sur tous les noms comme sur toutes les tètes nobles, était injuste, odieuse et insensée, les droits acquis sont aussi inviolables que les droits naturels.

La lutte sans relâche sous laquelle suc^ comba la féodalité, commença dès le douzième siècle et ne fut consommée qu'au milieu du dix-septième ; elle dura depuis Louis VI jusqu'à Louis XIV. On peut diviser son histoire en trois périodes principales : Dans la première, Louis le Gros, Philippe- Auguste, saint Louis et Philippe le Bel, s'appuyant d'un côté

DBOITS FÉODAUX DANS LEUR ENSEHBI^. 169

snr l'Eglise et les légistes , de Tautre sur la population . des villes, démantelèrent la souveraineté des grands feudataires.

Dans la seconde, Louis XI, Louis XII et François P^ détruisirent la puissance des grandes maisons apanagées d'Anjou, de Bourbon, d'Orléans, de Berry, de Bourgogne, qui tendaient à constituer une nouvelle féodalité non moins redoutable que la précédente.

Enfin, dans la troisième, Richelieu, Mazarin et Louis XIY, brisèrent les familles qui, à la faveur des guerres civiles du seizième siècle, avaient essayé de former dans les provinces de petits Etats presque indépendants de l'autorité royale*

Dès lors, il n'y eut plus en France qu^une seule puissance souveraine^ et l'unité poli* tique du pays fut pleinement fondée. Toutefois, s'ils se trouvèrent dépouillés de toute puissance effective, ceux qui descendaient ou

prétendaient descendre des anciennes familles

LÀ I^IU, U GOlTlE iT LS à^t*

féodales conservèrent une multitude de privilèges et de droits, sans danger pour le pouvoir central 9 mais singulièrement vèxatoirés pour la population. Enfin, ces privilèges euxmêmes furent emportés par i789.

LÀ VIB FATIU^RGALE. il\

ORIGllIES DE LA CIVILISATION LA VIE PATRIARCALE

Les grandes époques historiques sont Tex* pression d^une idée. Le siècle de Périclès réalisa la perfection de l'art ; celui d'Auguste immortalisa la grandeur; le moyen âge vécut de Dieu; la Renaissance ressuscita Tantique beauté } la gloire a couronné le di^^-septième çièçle. Le signe de nptre époque est la liberté ; çUt «Qulève actuellement le vieux monde; son règne est établi dans le nouveiSlQ- Les àa*

in IX DtMSy LA GOBVÉB ET LE JOUG.

lions frémissent'et se concertent en le voyant paraître.

Ce règne marquera-t-il un progrès nouveau ? Ne porte-t-îl avec lui que des révolutions et des ruines? C'est le problème de rheure présente.

Depuis le commencement du siècle, il n'a rien édifié; ses partisans se rallient comme une armée rangée en bataille; aucun d'eux ne prévoit la paix ; aucun ne jette les fondements d'une œuvre durable ; nous vivons dans Tincertitude; pourtant le monde est attentif; il écoute, il regarde vers un avenir meilleur ; pas un homme ne retourne en arrière.

Les anciens régimes ont fait leur temps.

Nous sommes tous partisans d'une même idée ; Texpression qu'on lui donne varie, n^is le fond reste le même. L'homme se sent maître de sa personne; il veut occuper une place libre ; la tutelle de l'un de ses semblables lui est odieuse.

m VIE PATRIARCALE. 173

Dans le progrès nous cherchons le bonheur; chacun Tentend à sa manière. Le désaccord est complet sur le but et sur les moyens de l'atteindre. Les uns vont à droite, les autres à gauche; ceux-ci moùtent, ceux-là descendent; la plupart se lancent à travers champs; le premier en tète siert de guide; de fait, l'humanité se tient en mouvement avec la prétention de secouer toutes les tyrannies.

Il y a beaucoup d'égoïsme dans nos aspirations. On peut les critiquer à ce point de vue, mais, en définitive, l'homme est le roi de la terre ; la famille est établie pour lui venir^ en aide ; les nations se sont organisées pour le secourir; il est le plus grand ici-bas, il a donc le droit de penser à lui. Cette base du progrès est acceptable ; il faut voir seulement ce qu elle peut fournir à l'édifice social. Les événements qui provoquent les transformations de l'humanité découlent d'un principe

supérieur. Leur suite est réglée par un ordre

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constant; quand un peuple s'y conforme, il grandit; pour peu qu'il s'en écarte, il se perd. Nul n'a pu, sans préjudice, dédaigner la religion et la famille. Ces deux institutions ont un caractère de durée qu'aucune puissance ne peut effacer; elles absorbent notre nature; elles ne passeront qu avec nous. Si haut que l'on remonte dans Thistoire , on rencontre invariablement Thomme debout, au centre d'une famille et en relations avec le monde supérieur. Nous sommes constitués pour un ordre à part ; la nature dont nous faisons partie ne peut pas nous absorber. Nous sommes •

sortis d'elle, mais nous regardons sans efforts au-dessus de ses horizons; nous ne connaissons d'autres lois que celles de notre volonté libre. Les hommes sont trop grands pour notre époque. Ils sont réellen^ent plus avancés que leurs théories; depuis les temps les plus reculés, la civilisation s'est inspirée de la tradition^ et Vétat primitif^ avec ses aspirations,.

UL VIE htiuaiu::al£. Mb

sea croyaDces et son immuable iastitutiop de la famille, valait mieux que le nôtre ; la science a hautement démontré l'existence d'un n^onde plus élevé, plus heureux et plus beau que celui-ci. Nous avons été pétris de cet enseignement; l'infini nous occupe malgré nous.

Que ce soit le paradis ou le néant, son nom revient sans cesse comme le dernier de nos vœux.

L'homme est à Tétroit dans les limites que lui assignent la naissance i3t la mort ; il se sent capable de coiicevoir et d'aimer un ordre supérieur; il en revendique Id possession.

Qu'importe d'où viennent ces idées; il faut leur trouver un objet; c'est une condition de la paix générale et dû bonheur. Il y a des intelligences qui n'abdiqueront jamais leurs prétentions sur l'autre monde. L'amour du surnaturel est une partie ^^e leur existence ; Tespoir en IHeu leur ouvre l'avenir. A ee d#gré de perfection, si le progrès nous réduit k Wf&

470 Lk DtMB, UL CORtiB BT LE JOUG.

proportions naturelles, s'il nous enferme dans la matière comme dans une prison, il nous repousse en arrière, c'est une réaction.

« Nature ! s'écriait le grand poète allemand, que ne suis-je un homme devant toi, rien qu'un homme ! cela vaudrait la peine au moins d'être homme* » Cette pensée contient un blasphème digne du génie du mal ; on se trompe si Ton poursuit ce rêve. La religion

nous permet d'aspirer au ciel ; le naturalisme

nous ramènerait vers la terre. Les harmonies de Tunivers ont été calculées pour nous faire comprendre Tinvisible ; Tensemble du positivisme se constituerait en deçà du monde intellectuel et ne dépasserait guère le domaine des sens.

Ce n'est pas là ce qu'on peut appeler le progrès. On ne s'agite plus, dit-on, que pour lui ; c'est une prétention qui peut amener le dévouement et favoriser les grandes entre-

LA TIE PATKIARGALE. 477

prises, mais il faut se garder de prendre le contre-sens de notre nature.

Il y a des faits qu'on ne peut pas nier; il y a des aspirations qui, en grandissant, multiplient nos forces et qui, en s'éteignant, nous laissent à nous-mêmes. Si le progrès veut être réel et avancer, il faut qu'il nous rende en tout et absolument meilleurs. Après le commencement, dit la Bible, il y eut un homme formé du limon de la terre, et son nom fui Adam ; ce mot signifiait terre rouge ;. le nom de sa compagne fut Eve, ce qui veut dire mère des vivants. Ils donnèrent le jour à Caïn, qui fut le meurtrier de son frère, et à Seth, qui devint Théritier des promesses divines.

Adam vécut plus de neuf siècles; il était regardé comme le père du genre humain.

L'âge primitif est séparé des autres par un cataclysme effroyable, après quoi toutes les traditions se concentrent de nouveau autour d'un seul nom et d'une seule famille ; puis

vienfient seulement les chefs des races vivan-* tes, les monuments de la civilisation et, enfin, rhistoire écrite. Tels sont les faits qui se rencontrent aux premiers jours de rhumanité.

Le contrat social suppose les peuples indépendants : c'est une erreur ; il rassemble les hommes et leur partage le monde : c'est une dérision. Les sociétés se sont formées de fa* milles.

Le père fut d'abord un maître absolu ; ses enfants lui appartenaient. La loi naturelle, qui lui commandait le dévouement comme un devoir, lui inspirait, comme un droit, le sentiment de lautorité. Que Ton admette ou non la révélation primitive, ses conséquences n'en sont pas moins évidentes. Par la naissance et r éducation» la solidarité s'est établie sur les bas^s de h puissance paternelle et du respçct filial. L'enfant nait et grandit sous la protection de ses parents ; il leur doit au moini la re^nniissanee. Les frèrts, unîa entrt mx,

U VIB t>Âl1tTÂRGALiB. 179

font lé bonheur et la consolation de ceux qui leur ont donné le jour : ainsi pense Thumanité.

Entre la naissance et la mort, il y avait déjà beaucoup de soufifrances ; les joies étaient rares; la fin trop rapprochée; Tespoir est le sentiment le plus fort contre l'ennui. Deux existences réunies se complètent, mais elles n'ont pas assez d'avenir à mettre en commun.

Avec des enfants, le terme de leurs projets s'éloigne, leur espérance grandit ; souvent on se trompe, mais les illusions renaissent; la réalité ne vaut pas souvent ces rêves de bonheur ; pour qu'ils se perpétuent, les liens de la famille étaient admirablement conçus; la loi naturelle les rendait indissolubles.

Par malheur, le meurtre d'Abel commence la série des crimes qui amènent le déluge^ «et la honte du patriarche Noé, révélée par un de Ses flls, provoqua de nouveau la malédiction et la haine; Chanaan poussa la race de

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Cham dans Tesclavage. Devant Tamour pa«ternel, tous les enfants étaient égaux et libres ; ils étaient frères. A la suite du mépris de l'autorité et de la fraternité, ils devinrent ennemis.

On cherche sans cesse Torigine de la ty;rannie, la voici :

Aussitôt que les passions entrèrent en jeu^ r humanité fut partagée comme en deux camps, les plus Torts dominèrent leurs rivaux. Les fils de Caïn sont les premiers-nés des tyrans. Ceux de Nemrod poussèrent ce progrès les armes à la main, ils assujettirent leurs frères. Pendant la première période du monde, le mal se propagea par la séduction ; dans la seconde, il s'aida de la violence. Les descendants de Seth oublièrent leurs traditions pour céder aux charmes des filles des géants. Les fils de Noé se domptèrent les uns les autres, et les peuples les plus puissants dans cette antiquité reculée acceptent des lois odieuses. Ils sem-

LA VIE PATRURGALE. . 184

blent destinés aux caprices d'un maître, et celui-ci n'est occupé que de son bien-être ou de ses plaisirs.

Et déjà les enfants du siècle ont plus de prestige que les enfants de lumière; leurs pères se sont mis au-dessus des coutumes ; les traditions, laissées de côté, sont traitées de préjugés; on ne s'en inquiète plus; les triomphes de rhabileté, de la ruse et de la violence sont plus estimés que l'honneur du droit. Que de grandeurs élevées sur ces bases ! Que de dominations écloses de ces principes ! jusqu'au jouroti rhumanité, descendue trop bas, change sa gloire incorruptible en une honte qui suppose la perversion totale de la nature. Au point de vue de la critique moderne, les assertions de la Genèse et les données de la tradition sont considérées comme des témoignages décisifSé Uhistoire authentique ne va pas plus loin. La Bible est en outre le code

le plus sage et le plus ancien. Ceci nous suffit

êÈi LÀ dImE^ il ClOtlVéË ft tt JOUG.

pouf marquer le poiût de départ du progrès.

Nous partons de là comme d^iin fait ; libre à chacun de le caractériser suivant ses opinions. Nous considérons la civilisation telle qu'elle nons apparaît avant Thistoire écrite. Or, à cette époqne, la famille laisse partonf des traces profondes ; en les suivant, on petit se rendre compte dn progrès ou de la décadence des races primitives.

La vie patriarcale répondait à tous les besoins de Fhomme. On en parle même quelquefois comme de Tâge d'^or. Elle laisse chacun de ses membres anx prises avec la nature; le travail est une condrtîôn de cette existence. Elle convient anx races pacifique» clairsemées sur une vaste étendue de territoire. Mais que voulez-vous qu'elle devienne devant Tin justice, la guerre et Tambition des conquérants ?

Les familles se rassemblèrent donc par tribus. Elles se réunissaient pour se défendre ;

lu tlE PÀtRIARfiàLÊ. 485

elles Éé Ralliaient autour d'un homme puissant par le nombre de ses serviteurs, par conséqnetit riche en troupeaux et respecté de ses voisins.

A ce point de vue, les origines de la royauté ne soîit pas si sombres qu'on voudrait le faire ^oife. Un chef de famille n'a souvent eu besoin, pour devenir roi, que de chaùger de nom et d'adopter les familles qui venaient se Joindre à la sienne. Le titre qu'il prenait s'ajoutait à celui de père ; il imposait des obligations et des devoirs ; il apportait peti de privilèges. Voici comme l'un d'eux comprenait sa mission :

Un jour, le patriarche Abraham apprit que s6n neveu venait d'être fait prisonnier; il atma trois cent dix-huit de ses serviteurs, qui tous étaient nés dans sa maison, puis il Se mit à la poursuite des vainqueurs.

II les surprit pendant la nuit, lôs battit et f éprit t<yut le butin et les prîsctoniérâ. Le roi

184 LA DtME^ LÀ GOaVl^ ET LE JOUG.

de Sodome vint aa-devant du patriarche :

« Donne-moi les personnes, dit-il, et prends les richesses pour toi. » Et Abraham dit au roi : « J'ai juré devant l'Éternel, le Dieu fort, souverain, possesseur des cieux et de la terre, de ne rien prendre du butin. J'excepte cependant ce que les jeunes gens ont mangé et la part des hommes qui sont venus avec moi. »

Cette application du droit de la guerre est un exemple unique. Abraham s'est mis à la tète des siens pour délivrer son neveu ; il n'a pris avec lui que des jeunes gens nés dans sa maison; il supporte à lui seul tous les frais de Texpédition. L'amour fraternel est sa loi d'honneur; son autorité lui donne des droits sur la personne de ses serviteurs, mais, en revanche, il les traite comme ses enfants.

L'hérédité de ce pouvoir n'est pas établie contre eux. Le fils de famille adopte, avec les possessions de son père, les intérêts de tous ceux qui lui sont attachés. Son pouvoir prend

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