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CHAPITRE XXIV

La mort peut-elle suivre une injection de sérum antidiphtérique comme elle survient parfois pendant la chloroformisation, sans qu’on puisse la prévoir ni l’empêcher? Cette question est encore douteuse, comme elle l’était en 1895, lorsqu’elle a été portée devant la Société médicale des hôpitaux de Paris.

Très exceptionnellement le sérum paraît pouvoir causer la mort chez les enfants.

M. Moizard est un des premiers, en France, qui aient avancé que les accidents consécutifs aux injections de sérum pouvaient aller jusqu’à la mort. Il a observé, avec le D1' Rouchard, un enfant qui, six jours après l'injection de sérum, fut pris de fièvre, de vomissements, de diarrhée et, un peu plus tard, d’un érythème polymorphe sur toute la peau. Quatre jours après le début des accidents survinrent des convulsions suivies de »oma et terminées par la mort.

Le 5 juillet 1895, M. Moizard a présenté à la Société médicale des hôpitaux, en son nom et au nom de M. le docteur Rouchard, l'observation de cette enfant atteinte d’angine non diphtérique et qui a succombé à la suite de l’injection de 10 centimètres cubes de sérum.

Rappelons les faits :

Une fillette de six ans, sujette à des amygdalites fréquentes, est prise, le 30 avril, d’angine d’apparence herpétique. Au commencement du mois, sa sœur a eu une angine, reconnue diphtérique, guérie à la suite d’une injection de 10 centimètres cubes de sérum. Le 4 mai, fausse membrane, d’aspect blanc grisâtre sur les amygdales et le pharynx ; on fait un ensemencement et, sans attendre le résultat, on injecte 10 centimètres cubes de sérum. Traitement local : attouchements au collutoire salicylé, grandes irrigations nasales et buccales, avec de l’eau boriquée.

3 mai. — Température normale, gorge améliorée, l’enfant s’alimente.

5 mai. — Plus trace d’exsudat, l’enfant se lève.

6 mai. — Douleur légère dans l’épaule gauche; elle disparait le lendemain.

7 et 8 mai. — Situation excellente, guérison de l’angine qui a évolué en cinq jours.

8 mai au soir. — Changement brusque de la situation. Vomissements, diarrhée fétide, température 39°, 4, sans cause appréciable.

9 mai. — Fièvre 39°, 4-40°, 1 ; l’enfant est abattue. Elle urine, pas d’albumine. Gorge naturelle. L’examen des organes ne permet pas de préciser la cause des accidents.

10 mai. — M. Moizard est appelé par M. le docteur Bouchard. Température du matin 40°, 2. La nuit a été agitée; langue saburrale, haleine fétide. Au niveau du point d’injection du sérum, éruption urticarienne, M. Moizard annonce que les accidents sont dus au sérum. Dans la soirée l’éruption se généralise, elle devient polymorphe avec de grands placards scarlatiniformes par places, séparés par des éléments papuleux très nombreux. La température est de 40°, o ; l’enfant est très abattue. L’urine contient pour la première fois de l’albumine.

1 1 mai. — Température : matin, 39°, 8 ; soir, 40°, 2. L’éruption est généralisée, l’état général reste le même, alternatives d’agitation et de dépression ; la malade urine et la proportion d’albumine n’est pas plus considérable. Malgré quelques vomissements, l’enfant prend du lait.

12 mai. — Brusquement, ào heures du matin, après une nuit très agitée, convulsions généralisées; trois heures après, état comateux, secousses cloniques des membres, pupilles dilatées, regards fixes, pas de strabisme, mouvements respiratoires irréguliers, pouls fréquent. L’enfant succombe à 9 heures du matin» quatre heures après le début des accidents.

LÀ DIPHTÉRIE ET LA SÉRUMTHÉ3APIE

M. le Dr Bouchard ayant dénoncé ce cas de mort suspecte à la préfecture de police, M. Lépine délégua M. Proust, président du conseil d’hvgiène et de salubrité de la Seine, pour procéder à une enquête et fournir un rapport sur la cause de la mort. M. Proust conclut dans le même sens que MM. Moizard et Bouchard à des accidents mortels imputables au sérum.

M. le Dr Roux attaqua avec vivacité et même avec aigreur les rapports de MM. Proust et Moizard, et dans une réponse qu’il communiqua aux journaux médicaux et à la presse quotidienne, il s’exprimait en ces termes :

« Le rapport dont il s’agit est l’œuvre de M. le professeur Proust, inspecteur général des services sanitaires; on conçoit l’importance qu’il emprunte à la haute personnalité dont il émane. 11 a pour titre, simplement : Sur un cas de mort par le sérum.

« M. Proust était chargé par M. le préfet de police de rechercher ce qu’il y avait de fondé dans les présomptions du docteur Bouchard. Il s’est contenté de transcrire l'observation de MM. Moizard et Bouchard et d’accepter leurs conclusions. Il n’a pas été frappé un seul instant par l’insuffisance du diagnostic, par l’incertitude où nous laisse l’absence d’autopsie, par l’invraisemblance du fait que 10 centimètres cubes de sérum tuent une enfant, tandis que des milliers et des milliers d’autres ont supporté, sans dommage, des doses bien plus considérables. Pas un moment, il ne vient à l’esprit du M. Proust de rechercher s’il n’existe pas dans la littérature des faits semblables avant l’emploi du sérum. Cependant, dans la circonstance, M. Proust est le conseiller du préfet, il agit en qualité d’expert auquel un magistrat a délégué ses pouvoirs.

« lise contente de dire que les faits d’empoisonnements par le sérum sont heureusement fort rares ; que celui-ci

est plus actif qu’au début de la sérothérapie et que peutêtre, au lieu d’une dose entière de 10 centimètres cubes, il faudra n’employer désormais que 5 centimètres cubes ; la demi-dose mortelle. Mais, sur quoi se fonde M. Proust pour assurer que le sérum est plus actif aujourd’hui qu’en octobre dernier et quelles expériences l’autorisent à établir une relation entre la force du sérum et ses prétendus effets toxiques ? Toutes ses affirmations, sans preuves, sont adoptées, sans discussion, par le conseil d’hygiène et M. le président remercie M. Proust « de son importante communication ».

«Ces conclusions de MM. Moizard et Proust, qui scientifiquement ne peuvent se soutenir, ont pratiquement une importance redoutable. Elle condamnent à mort une quantité d’enfants. On suivra les conseils qu’elles renferment, on donnera le sérum tardivement et vous verrez, dans les semaines qui vont suivre, monter le chiffre de la mortalité. C’est pour cela, je le répète, que je ne puis me taire et que je crie de toute ma force aux médecins : N’écoutez ni M. Moizard, ni M. Le Gendre, ni M. Proust ! Le sérum peut causer des éruptions passagères, il n’est pas dangereux, il ne tue pas. Quand vous êtes en présence d’une angine à fausses membranes que vous supposez diphtérique, faites l’ensemencement ; mais n’attendez pas le résultat pour agir. »

M. le Dr Roux dans son désir d’innocenter le sérum de ces accidents mortels, affirme avec un dogmatisme excessif que le sérum est incapable de causer la mort. Que M. Roux n’ait pas observé de cas de mort imputable au sérum sur les 500 enfants qu’il a traités, à l’hôpital des Enfants-Malades, je le crois sans peine. Mais des conclusions justes pour 500 malades peuvent ne plus l’être pour 3000. Nous sommes tous d’accord sur un point,

c’est que la mort due au sérum est tout à fait exceptionnelle ; mais il ne me paraît pas scientifique d’en nier. à priori, la possibilité.

Je sais bien qu’on pourra discuter indéfiniment sur ce sujet, puisque nous n’avons aucun procédé chimique qui nous permette d’isoler dans le sérum les substances toxiques qui produisent l’hyperthermie initiale suivant les injections et les troubles tardifs, érythèmes avec fièvre, arthropathie, diarrhée, albuminurie, etc. On décèle l’arsenic dans les expertises médico-légales avec l’appareil de Marsh. Mais quel est le chimiste capable de retrouver dans les organes les toxines résultant de l'altération des albuminoïdes du sérum ?

Néanmoins, des faits tels que ceux de M. Moizard me paraissent sinon absolument certains, au moins extrêmement vraisemblables, pour prouver la nocivité de certains échantillons de sérum : Lorsqu’en même temps que les érythèmes survenant tardivement, se montrent la fièvre, l’albuminurie, des troubles nerveux, se terminant par la mort, on peut bien admettre que le sérum déterminant habituellement des érythèmes avec réaction générale modérée est aussi capable de produire des phénomènes d’intoxication tardive plus intenses et plus redoutables.

Mais les observations les plus démonstratives, dans cet ordre d’idées, me semblent être celles dans lesquelles la mort a suivi de très près les injections de sérum. On a cité des cas exceptionnels de ce genre, en Allemagne, en Russie, en Amérique, etc.

Pour ma part, j’ai observé 3 000 enfants diphtériques ou suspects de diphtérie et j’ai rencontré deux cas dans lesquels la mort avec hyperthermie, est survenue vingtquatre heures après les injections de sérum antidiphtérique de l'Institut Pasteur.

Il s’agissait d’enfants de belle apparence, ayant de légères diphtéries du pharynx avec spasme phréno-glottique ayant nécessité le tubage. La température à l’entrée était très peu élevée. Quelques heures après l’injection, la température s’élevait à 40° et au delà, et les enfants ont succombé en vingt-quatre heures environ.

A l’autopsie, j’ai vainement recherché dans l’étendue des membranes, dans les lésions viscérales secondaires les causes immédiates de la mort. Je n’ai pas réussi à éclaircir ces hyperthermies soudaines et mortelles. J’ai donc une grande tendance à incriminer le sérum, qui est plus ou moins hvperthermisant.

Une seule fois, au mois de juillet 1896, j’ai vu un enfant atteint d’une diphtérie peu intense du pharynx, succomber douze heures après une injection de sérum antidiphtérique avec des accidents cholériformes. Il était entré la veille au soir, il avait reçu tout de suite 20 centimètres cubes. A 2 heures du matin, il commença d’avoir des selles liquides qui furent incessantes jusqu’à l’heure de la visite. A 10 heures du matin, l’enfant était dans le collapsus, lis extrémités froides, les yeux enfoncés, le pouls imperceptible, il mourait à 11 heures. L’autopsie fut faite par M. le Dr Zuber; tous les organes furent examinés par lui et par moi. Nous ne trouvâmes que des lésions circonscrites de diphtérie dans le pharynx. Aucune altération de l’intestin qui rappelât le choléra. L’examen bactériologique de l’intestin et des déjections ne montra aucun microorganisme rappelant le bacille virgule.

Les autres organes n’offraient pas de lésion apparente capable d’expliquer la mort.

Dans les derniers jours de décembre 1896, j’ai vu uu autre enfant succomber dans les mêmes conditions, avec

des phénomènes cholériformes et une diarrhée profuse extrêmement fétide, mais les parents mirent opposition à l’autopsie. Les organes n’ont donc pas pu être examinés.

Cette importante question de la mort par le sérum m'a paru devoir être portée à nouveau devant la Société médicale des hôpitaux et dans la séance du 2-4 avril 1 896 j'ai communiqué mes réflexions sur ce sujet à mes collègues dans les termes suivants :

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