‹ La Diplomatie au temps de Machiavel (volume 3)Chapitre 5 sur 21 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La correspondance joue le premier rôle clans une ambassade résidente ; c'est l'affaire majeure. Elle vaut à l'histoire générale une contribution d'une telle richesse et d'un tel prix qu'on ne peut rien lui comparer. L'histoire possède des documents originaux et des mémoires : les documents lui fournissent une anatomie, un squelette, aux lignes vraies et serrées, sans couleur, sans physionomie : les mémoires apportent un témoignage toujours dangereux; ils sont trop souvent rédigés après coup, soit par un personnage mal informé et qui peut à la fois pécher par infidélité de mémoire et par infidélité d'optique, soit (ce qui est encore pis) par un homme d'Etat plein de rancune et de vanité, presque obligé, pour sa glorification ou sa justification personnelle, à des vues systématiques, ou à d'habiles oublis.

La correspondance diplomatique trace, au contraire, le tableau quotidien des moindres incidents, tableau dû à des personnages expérimentés et spirituels, professionnellement tenus à fournir d'exacts renseignements. Leurs détails pèchent par l'abondance, par la compendiosité ; mais on ne saurait trop en priser la valeur.

La correspondance diplomatique se divise en deux catégories,dimportance très inégale : A. la correspondance reçue par l'ambassadeur, B. la correspondance expédiée par lui.

A. Correspondance reçue par l'ambassadeur, Elle se compose

1° de missives officielles diverses, sur lesquelles nous n'avons pas à insister, et qui se réfèrent aux différents modes d'action de l'ambassade, dont nous avons parlé ; 2° de dépèches ou missives du gouvernement.

Les missives ou dépèches officielles, arrêtées en conseil, du moins quant à la substance, sont, comme nous l'avons dit, habituellement de nature à être montrées1. L'ambassadeur reçoit, dans le même courrier, pour sa direction propre, des lettres privées s, qui émanent du premier ministre, ou du chef de l'Etat lui-môme. Ainsi le sire de Gra ville, principal membre du conseil, annonce par lettre personnelle à Du Bouchage, envoyé de Charles VIII pour les affaires de Saluées, l'arrivée du marquis de Saluées à la cour3 :« J'ay receu les lettres que m'avez escriptes, ajoute -t-il, vous avez fait merveilleusement bonne dilligence, maiz s'a esté grant faulte d'avoir oblyé voz lettres. L'en les vous envoyé à toute dilligence par ce porteur4». A cette lettre, est jointe une missive du roi qui contient la même nouvelle de l'arrivée du marquis, et un ordre : « Toutesfoiz, comme escripvons présentement à nostre dit oncle (le comte de Bresse), ne différez point pour leur venue de parachever vostredite charge selon et en suivant voz instructions et ce que vous

1) Y. not. une dépêche du 8 juillet 1408 au chargé d'affaires vénitien, répondant point par point à des propositions génoises (A. de Venise, Secrcto 37, f. 25) : la dépêche du 1S juin 1495 au résident vénitien prés le roi des Romains (fbid., Secreto 35, fo 12-2 v"). Le 29 novembre 15 12, une lettre adressée à Gritti est écrite sur parchemin et par conséquent officiellement comniunicable (Dcp . de Gritti, 1er déc. loi 2. .Mêmes archives).

2) Ou même par une seconde dépèche annexée à la première. Deux dépê> clies de ce genre, l'une à communiquer, l'autre confidentielle, adressées de Venise au résident à Home le 9 avril 1513, sont des types de grand style, lier, franc, large (A. de Venise).

3) Ainsi que celle du sire de La Forest, envoyé de Savoie.

4) Orig., sur papier; ms. fr. 2923, f» 28. Cf. les lettres de l'évêquede Saint Malo, en 1493 : copies anciennes d'extraits, Arch. de Milan, Potenze Est., Duca d'Orléans.

avons ordonné, car nous n'entendons pas que aucune choseen doye estre retardée1 ». Le caractère privé des lettres ne se trahit que par leur style et par la nature des renseignements qui y sont consignés.

Pierre de Médicis écrit à un de ses ambassadeurs : « Je ne puis que louer votre activité, dont nous ne retirons pas un médiocre fruit. Plus j'y songe, plus je me réjouis que vous soyez là-bas, parce que vous pourrez moissonner... Vous ferez lire à Son Excellence le paragraphe suivant» : suit un paragraphe de ton tout à fait officiel 2.

Dans une dépêche officielle, Marguerite d'Autriche annonce à ses ambassadeurs en Angleterre la conclusion du traité de Cambrai, avec un abandon très familier et évidemment confidentiel: Ce n'a pas été, dit-elle, « sans avoir bien souvant mal à la teste ; et nous sommes, M. le légat et moy, cuidié prendre au poil. Touttcs fois, à la parfin, nous nous sommes réconciliés et fait amis ensemble le mieulx que a été possihle 3 ».

Quand on peut, on complète par une communication verbale la dépêche officielle. Le 21 novembre 1463, François Sforza témoigne sa satisfaction pour la conclusion de la ligue. « Achevez pour le mieux, écrit-il, notamment pour la question pécuniaire. Emmanuel de Jacopo qui retourne vous dira verbalement nos intentions * ». On chiffre aussi les dépêches5.

La dépêche montrable est naturellement rédigée en conséquence6 : « Dans la réponse que Vos Seigneuries feront à

l)Ms. fr. 2923, f°37. Amboise, 18 janvier. « De par le roy ».

2) Lettre à l'ambassadeur florentin à Venise (1494. Kcrvyn, Lettres et négociations, II, 127>.

3) Letl. de Louis XII, I, 132.

4) Rec. deSimonetta, ms. lat. 10133, f" 33.

5) La chancellerie chiffre d'après les mêmes règles que l'ambassadeur : nous en parlerons plus loin.

6) Longue dépêche d'instruction aux ambassadeurs de Maximilien, en latin, signée « per Regem » (1509. Le Glay, Négociations, I, 295-303), etc.

CORRESPONDANCES DIPLOMATIQUES i 07

cette lettre, écrit le florentin Vettori \ elles voudront bien me prévenir simplement qu'il ne leur parait pas urgent de conclure, pour que, s'il faut la montrer à l'empereur et gagner du temps, je puisse la montrer : il est difficile ici qu'on no sache pas quand je reçois des courriers, et obligé alors de dire quelque chose, j'aurai l'air de suivre vos ordres 2».

Ce qui achève d'indiquer le caractère habituellement montrable des dépêches officielles, c'est la recommandation expresse de secret que certaines contiennent 3. Venise avise, le 15 septemhre 1514, l'ambassadeur à Rome qu'à son insu, elle a, par un a/ni, conclu un pacte secret avec le pape, et elle l'invite à n'en parler à personne, pas môme aux cardinaux vénitiens *.

Privé d'initiative, le résident parle purement et simplement le langage que lui envoie son gouvernement. L'ambassadeur de Milan accuse réception d'instructions ducales, par une lettre, où il les résume, en déclarant s'y conformer « usque ad mortem 5. » On voit les ambassadeurs vénitiens suspendus à leur courrier, dans des transes et des inquiétudes permanentes. Le gouvernement de Venise aurait voulu, semble-t-il, devancer l'invention du télégraphe ; par malheur, les distances sont grandes, il faut traverser des pays peu sûrs ; si bien qu'il se renseigne, le sénat ne voit pas les choses du même

■l)Dép. deFr. Vettori, Botzen, 29 mars K>08 (Œuvres do Machiavel).

2) Naturelle, ambassadeur à Rome, prie Maximilien de lui écrire « par la première poste une bonne lettre, contenant aucunes choses plus que crédence, et aussi crédence sur moy. » 11 indique le contenu de cette lettre (LeGlay, Négociations, I, 118).

:!) Dépêche secrète du conseil des X au résident vénitien à Home, pour l'inviter à soutenir la candidature à la tiare du cardinal de la Rovere (9 sept. i.'iO:». \rch. de Venise, Misto 29). Officiellement, Venise soutenait le cardinal d'Amboise.

tj Arch. de Venise.

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œil que le résident ; il en voit d'autres ; souvent, il hésite, par prudence et par une disposition naturelle à biaiser ; et puis, comme dans toute assemblée délibérante, il lui faut se réunir, délibérer, trouver une majorité.... Bref, le temps s'écoule, et le malheureux orateur reste souvent dans une position difficile, obligé à parler et à rester muet, à agir et à se réserver, à entretenir l'occasion et parfois à la laisser passer, pris entre les exigences de son gouvernement et celles des affaires : heureux encore quand il reçoit enfin une réponse vraiment topique.

Aussi se plaint-il sans cesse de la rareté des dépêches '. Dans son mémoire de 1507, le résident vénitien en Allemagne expose qu'il a dépensé cent dix courriers pour des dépèches à la seigneurie et qu'il n'a reçu d'elle que cinq lettres2. L'ambassadeur à Londres, en octobre 1510, se plaint que la seigneurie ne lui a pas écrit depuis six mois3. Ou bien les dépèches arrivent par paquets : l'ambassadeur à Rome, en 1500, en reçoit cinq dans une même matinée 4. L'envoyé florentin à Venise remercie vivement Pierre de Médicis d'une lettre nette : « depuis trois mois, dit-il, qu'il est là, il commençait à ne plus y voir très clair 5 ». Bien peu de résidents peuvent se permettre d'écrire comme Dandolo, le 22 mai 1514 :« Vous avez vu que

1) Ou de leur défaut de clarté. Marguerite d'Autriche envoie une lettre de blâme. L'ambassadeur répond : « (Vous) ne me parlés clairement, ainsy que debvroit fere la maislresse à son serviteur ; ayns me bailliés une cuillière. disant ne vouloir estre faicte niencion de vous, et que j'en fasse ainsy que je l'entendz. Lesquels motz se devroient escripre à ung estrangier et à ung homme incogneu, non pas à moy, lequel havés assés cogneu et expérimenté. Mais puys que ainsy est que vous m'en mettes la bride sur le col, sans me déclairer plus avant, je suys bien contrainct m'y governer de sorte que je ne me tyre le chat aux jambes.., » (1509. LeGlay, Négociations, I, 262-263).

2) Saniitb, VII, 193.

3) Sanuto, XI, 690.

4) 28 déc. 4500. Sanuto, III, 1248.

5) 1494. Kervyn, Lettres et Négociations, II, 131.

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j'ai énergiquement api selon vos vues, sans toujours attendre vosordres, cequiscrait difficile et périlleux à pareille distance. J'ai reçu hier vos lettres du 27 avril ' ». Rien de plus dangereux et de plus humiliant pour un résident que de rester sans direction, comme Philippe de Commines exposé à la risée des Vénitiens, en 1494-95, parce qu'on le laisse sans dépêches et sans réponse à ses lettres 2. Commines finit par mettre dans sa confidence l'amhassadeur milanais (son adversaire caché), et lui parle de la politique française en termes amers : « Vainement, dit-il, il écrit et insiste sur l'extrême danger de la situation. Vainement, il envoie courrier sur courrier; il n'écrira plus, puisque l'on tient ainsi compte de ses avis ! Voilà comment les choses se passent à la cour ! Si l'on réussit, on pourra remercier la Providence ! » L'ambassadeur de Milan transmet aussitôt cette conversation à Milan, et, chose singulière, la démarche réussit ; peu après, Commines reçoit une dépêche du roi 3.

Louis XI segarde bien d'une si lourdefaute : nous lui voyons adresser constamment des dépêches, même pour une simple ambassade spéciale de trois mois en Bretagne \

Louis XII écrivait sans cesse. Sanuto témoigne que l'ambassadeur de France à Venise en 1500 recevait du roi d'incessantes dépêches 5.

1) Dép. du 22 mai 1514 (A. de Venise). •2) Sanudo, Spedizione, p. 268.

3) Janvier 1495. Kervyn, Lettres et négociations, 11,153,156.

4) Favre, Introduction du Jouvencel, p. cclxxvii.

5) Sanuto, III, passim. Le roi et la reine d'Espagne signaient l'un et l'au^ tre les dépêches à leurs ambassadeurs, et en envoyaient fréquemment. Ainsi Isabelle écrit le 16 août, en réponse à une dépêche de Puebla, ambassadeur en Angleterre, du 13 juin ; Ferdinand répond le 19 mai, à une dépêche du 15 avril (Correspondance publiée par Gairdner, Hisloria régis Henrici septimi. p. 400-430). Leurs dépêches sont développées, contresignées d'un secrétaire. Les lettres directes à présenter au roi sont en espagnol.

Les dépêches do la cour restent en la possession des ambassadeurs : elles se retrouvent donc dans les archives privées '.

Presque toutes les archives d'Etat renferment aussi des minutes. Beaucoup figurent dans les publications de correspondances, par exemple dans le Codice Aragonese de Trinchera (dépèches aux: amhassadeurs de Naples), dans les Négociations de la France arec la Toscane, de Desjardins (dossier de dépèches et de lettres de Home adressées au légat Jean de Médicis2)...

Les dépêches officielles contiennent surtout les communications courantes à faire par la bouche de l'ambassadeur. C'est comme une conversation de gouvernement à gouvernement, qu'on traduira, verbalement dans les meilleures conditions.

Cette conversation prend naturellement les tours les plus divers. Dans l'habitude de la vie, elle a pour principal objet de donner les nouvelles ; nous avons dit l'importance de cette fonction3. L'ambassadeur reçoit donc de son gouvernement les nouvelles qui intéressent son pays, surtout quand elles présentent un intérêt pour sa mission et qu'elles comportent une conséquence immédiate. Ainsi une dépèche de Venise à Gritti en France l'avise, le 23 février 1513, que, d'après des lettres de Rome du 15, le pape est très gravement malade : dans l'incertitude de ceque feraitun nouveau pape, Gritti reçoit

1) Avec les lettres privées que l'ambassadeur reçoit delà cour.X. en Appendice l'analyse de la correspondance officielle d'un résident, tirée des archives du prince Pio de Savoie.

2) T. 11, p. 548 et suiv. Jean de Médicis était légat a Bologne, c'est-à-dire légat à l'intérieur ; mais il n'avaitpu prendre possession de salégation (1510) ; et ses dépêches sont toutes diplomatiques et militaires.

3) On envoie et on promet des nouvelles très détaillées de tout événement à l'ambassadeur (14-15 sept. 1509. Arch. de Venise, Secreto 42, 60).

COMtESPONDANCES D1PLOMATKJDES lll

l'ordre de presser vivemenl In signature de la ligue'. Le 8 mars suivant, une dépêche avise le chargé d'affaires à .Milan, d'après une dépêche de l'envoyé florentin ;ï Londres, des préparatifs militaires faits en Angleterre, contre la France et les Suisses ; on en conclut que la France pourrait se trouver paralysée dans son action, et, en cas de ligue, laisser Venise à découvert en Italie: on invite donc, en toute hâte, le chargé d'affaires àbien s'informer avant de signer l'alliance 2. Mais les nouvelles aboutissent rarement à des conclusions aussi précises.

Il est fréquent qu'on envoie à l'ambassadeur, en guise de nouvelles, de* copies de documents à communiquer. Ce procédé naturellement indique un véritable degré d'intimité et d'alliance. Par exemple, Louis XI, adresse au duc de Milan copie des instructions qu'il adresse le jour même à l'ambassadeur de France à Rome3. Mais, en ce cas, on se permet certaines précautions. Le 23 mars etle 30 avril 1512, la seigneui'ic de Venise envoie au pape, en signe de grande intimité, le récit d'entrevues orageuses entre André Gritti et J.-J. Trivulce : mais en soulignant les passages que le résident vénitien ne devra pas communiquer*.

Un ambassadeur qui ne reçoit pas de son gouvernement avis d'un acte important déclare l'ignorer ou même le dément. L'ambassadeur anglais à Rome, en 1510, embarrassé par la nouvelle subite de l'entente de son roi avec la Franco, ferme sa porte et dit n'en avoir point de nouvelle a. Le résident de Marguerite d'Autriche, qui apprend, à Tours, par le rési-

1) A. de Venise.

2) A. de Venise.

3) I 168. Lettres de Louis XI, III, 240.

4) A. de Venise.

5) Avril 1510. Sanuto, X, 160.

dent d'Aragon, le mariage du duc de Gueldre avec une nièce de sa souveraine, dément le fait, et, bien qu'il en reçoive ensuite confirmation indirecte, maintient Je démenti, parce qu'il n'a pas de lettre officielle à ce sujet '.

C'est surtout en cas de mauvaises nouvelles quïl importe de prévenir l'ambassadeur, afin qu'il les présente sous un jour convenable5. Dans le post-scriptum d'une dépêche du 23 juillet 1510, Venise glisse cette nouvelle: « Les ennemis viennent de prendre Moncelso : nous comptons le leur reprendre 3. » Venise excelle, dans ces cas-là, aux témoignages d'énergie. Bornons-nous à citer une dépêche du 15 mai 1512 à l'amlfcassadeur à Rome, où la seigneurie, en traçant à grands traits tout un plan de campagne, fait valoir ses dépenses extraordinaires, les sacrifices qu'elle fera encore, les probabilités de victoire \ et la dépêche du 12 septembre 1513. au résident en France Dandolo, après la perte de Thérouanne par la France : dépêche toute pleine de protestations d'énergie et de dévouement, d'exhortations à la grandeur d'àme etàla confiance, enmême temps que d'ordres très pratiques : « Nous avions reçu par Rome des nouvelles si mauvaises que les vôtres nous ont paru meilleures, surtout la nouvelle que l'Ecosse va attaquer l'Angleterre...5 » Une dépêche à Dandolo du 3 avril 1514, qui raconte des combats livrés aux portes même de Venise, ne respire pasmoinsde confiance: « Quelle que soit notre mauvaise étoile, nous libérerons la Lombardie... Les Espagnols vont, dit-on, marcher contre le Frioul. Nous ne savons que faire. Nous envoyons des troupes

i) 1510. Lettres de Louis XII, II, 28.

2) Burchardi Diarium, III, 14.

3) Aux ambassadeurs à Rome, 23 juil. 1510 (A. de Venise).

4) A. de Venise. Cf. la lettre du 15 mai 1509 au capitaine général (mêmes archives, Secrète- 41, 175).

5) A. de Venise.

à la fois versPadoue et vers Venise. Mais nous avons accompli ce que nous promettions : que le roi compte sur notre indissoluble alliance ' ! »

L'annonce empressée d'une mauvaise nouvelle relative à un allié cache parfois une arrière pensée utile. En 1476, on s'étonne à Home de l'empressement du duc de Milan à annoncer, par son ambassadeur, la défaite subie par son allié le duc de Bourgogne, à Granson ; on comprend vite le calcul du duc \ A plus forte raison, les cours mettent un empressement naturel à enregistrer les bonnes nouvelles, ou les simples espérances de victoire 3.

En dehors des transmissions officielles de nouvelles personnelles, on trouve encore un extrême intérêt à pourvoir abondamment l'ambassadeur de nouvelles de toute sorte. « Dans chaque cour, dit Machiavel', ily a des faiseurs d'affaires, de tliversgenres, toujours éveillés pour savoir ce qui se passe autour d'eux. Il esta propos de devenir leur ami, pour avoir des nouvelles de chaque côté. L'affection de ces gens s'acquiert en les invitant à des banquets, à des divertissements. J'ai vu des personnages très graves admettre le jeu dans leur maison, pour donner occasion à de pareils hommes de venir les voir, et pouvoir ainsi causer avec eux. Ce que l'un ne sait pas, l'autre le sait, et le plus souvent tous savent quelque chose... Mais quiconque veut qu'un autre lui dise ce qu'il sait, doit nécessairement dire à cet autre ce qu'il sait lui-même 3. La meilleure manière d'avoir des informations, c'est d'en donner. » Un

1) A. de Venise.

2) Dép- des amb. milanais, I, 374.

3) Dép. vénitiennes du 25 mai 1512, du 15 nov. 1514 à l'ambassadeur à Kome (A. de Venise).

\) Instruction d Raphaël Girolami.

5) L'orateur de Venise va voir le pape (pou jf avoir des nouvelles d'Allemagne) et lui montre des lettres de Venise (lolO. Sanuto, X, 218).

pays qui tient à l'action de son ambassadeur doit le fournir largement de nouvelles *, même de menues nouvelles et totalement étrangères aux affaires . La chancellerie milanaise avait l'usage d'envoyer à ses ambassades, par circulaires, les nouvelles bonnes à communiquer5. Nous constatons en 1476, par exemple, le soin extrême avec lequel le duc de Milan adressait à l'évêque de Parme, son résident à Rome, toutes les nouvelles pour les dire au pape3. La seigneurie de Venise annonce elle-même à son envoyé en Hongrie la ligue entre l'Angleterre et la France * : elle avise son résident en Angleterre qu'elle vient d'adresser à Rome une ambassade solennelle..9 A Constantinople, où l'on est très friand des nouvelles delà chrétienté, une ambassade chrétienne se soutient en dénonçant les actesdes autres nations chrétiennes. 6

Le grief constant des ambassadeurs est de ne pas recevoir de leur gouvernement des nouvelles assez nombreuses ni assez fraîches1: « Messieurs les régents (de Savoie) me demandent chaque fois avec instances de leur dire ce que

1) Ainsi le gouvernement français, fort mal renseigné par le sire de Chaumontsur les affaires d'Italie, et nullement renseigné par ses ambassadeurs qui n'avaient pas l'habitude d'écrire, était obligé de demander des renseignements aux ambassadeurs florentins (Desjardins, II, 435 et suiv.).

2) Circulaire du duc de Milan à ses ambassadeurs en Italie (Venise, Rome, Florence, Naplcs...), du 11 février 1466. « Sequendo el nostro costume in participare con quellalll.Signora dogni nostra occurentia per lo vostro mezo » (Archivio Sforzesco).

3) Dép. des amb. milanais, I, 285.

4) 1510. Sanuto, X, 185.

5) « Lei solennissimi oratori nostri » (14 sept. 1500. A. de Venise, Secreto 42, 60).

6) « Si le Turc se plaint que nous ne l'ayons pas assez tenu au courant des nouvelles d'Italie, lui dire que c'est faute d'un représentant accrédité près de lui. Notre vif désir serait d'en avoir un » (Instr. vénitienne du 6 mars 1495. A. de Venise, Misto 26, p. 145).

7) Gommines se plaint de Charles VIII ; il craint que les gens du roi ne connaissent pas très bien les usages italiens (oct. 1494. KervVn, Lettres et négociations, III, 138).

je sais de neuf de Florence et de Gènes... Ne sachant que répondre, je rougis, » écrit un ambassadeur milanais à Turin*. Dandolo, résident vénitien en France, revient sans cesse sur cette plainte dans sa correspondance. L'évêque d'Asti, ambassadeur de France à Venise, avait à la cour un frère, le comte Alexandre Trivulzio, qu'il informait très bien des affaires de Venise: Dandolo s'en montre fort jaloux. « Hier matin, écrit-il, après l'arrivée des lettres de Rome, j'allai en cour: le (.'Alexandre Trivulzio avait des lettres de son frère, Mgrd'Asti, desî) et 10. Toutes mes nouvelles remontant au 4, je lui en demandai. 11 me dit que vous aviez mandé Alviano à Venise pour conférer, et que vous ne pouviez croire que le roi vous laissât ainsi en proie. — Pour l'amour de Dieu, ajouta le comte, ne dites pas cela à Kobertet. Ce matin, il m'a défendu avec colère de rien vous donner de ces nouvelles, parce que vous les connaissez. — Je dois avouer mon étonnement. Ou l'évoque d'Asti a parlé de votre part, alors pourquoi me cacher ces nouvelles? ou il a écrit contrairement à vos vues, malgré son rôle, qui consiste à entretenir l'affection et à bien édifier le roi ». Dandolo insinue qu'il faudrait faire passer par lui de telles communications : il demande à être exactement renseigné, et proteste de son dévouement !. Quelques jours après, il écrit en post-scriptum : « Des dépêches de l'évêque d'Asti du 18 (avril) sont arrivées ;je n'ai pas de nouvelles de vous depuis votre lettre du 4 !'... Je tâcherai de voir le roi, et de n'être pas précédé dans les nouvelles par l'évêque d'Asti, ce qui m'ôte beaucoup d'autorité *. » Il se plaint de manquer de primeurs \ Heureux, en 1503, l'ambassadeur de César

1) 14T8. Kervyn, Lettres et négociations, I, 206.

2) Dép. du 28 avril 1514. A. île Venise.

3) Dép. du 3 mai loli.

k Dép. du 7 novembre 151 i.

5) Dép. du 14 nov. 1514, du 19 nov. loli. M. de ïrans se perd de repu-

Borgia ! c'est par lui que Louis XII apprend l'élection du pape Pie IIP.

Un courrier exprès peut devancer les postes. Le 26 septembre 1500, l'ambassadeur de France lit à lascigneurie, à Venise, une lettre du roi datée du 15 à Pithiviers*, c'est-à-dire vieille de onze jours ; en 1509, un courrier vénitien, porteur de lettres urgentes, arrive de Blois à Venise en quatre jours et neuf heures 3. Une nouvelle peut arriver en six jours de Rome à Paris'*; d'ordinaire, ellemetdixjours.il faut trente jours à un courrier du roi de Hongrie pour arriver à Moulins 5.

De Rome à Venise, une lettre accélérée met quarante huit heures0 ; en avril 1500, on considère comme merveilleux de recevoir en trente heures à Rome une nouvelle de Venise :. A en croire Burckard, Alexandre VI n'apprit par courrier spécial que le 22 mai 1499 le mariage de son fils, célébré le 12, soit dix joursauparavant8. La nouvelle de la mort du roi Frédéric de Naples, survenue en France le 9 novemhre, ne fut connue à Rome que le matin du 26 9. A Venise, l'arrivée des

tation àRome, en donnant des nouvelles fausses (Dép. de Fr. de Pcpis, résident florentin, 31 mars 1501. Archives de Florence).

1) Sanuto, V, 143.

2)Sanuto, III, 831.

3) Sanuto, VII, 750. En pleine guerre. une dépêche du 1er septembre de l'ambassadeur en Angleterre arrive (par l'Allemagne) le 15, à Venise (Secrelo 42, 60).

4) En 1511, Louis XII apprend à Lyon, par lettres de Milan et courrier de Bologne, le 29 août, la mort de Jules II, survenue le 23 vers minuit (mais cette nouvelle était fausse. Lellr. de Louis XII, III, 20). La nouvelle de la mort de Charles VIII (7 avril au soir) parvient à Romele 14au soir (Burchardi Diarium, H, 456).

5) Avril 1501. Sanuto, 111,1634.

6) Sanuto, III, 7.

7) Burchardi Diarium, III, 35.

8) Burckard pourrait être bien renseigné sur ce point : cependant, il faut s'en défier, car il semblerait, d'après lui, qu'arriva le même jour un autre courrier annonçant que le 19 César avait été fait chevalier de Saint-Michel, ce qui est impossible (Diarium, II, 532),

9) Diarium.

COItKESPOiNDANCES DIPLOMATIQUES

nouvelles varie beaucoup ' : la nouvelle de la prise de Ludo-

ll Voici an état d'arrivées de nouvelles 1499. 3 octobre. Lettres de Chio,8 et 19 août.

8 — Milan, 6.

Il — Capo d'Istria, 7,

Vicenza, 8.

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