‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 113 sur 133 · TÉLÉGRAMME DE BERCHTOLD · texte numérisé non relu

TÉLÉGRAMME DE BERCHTOLD

€ontre la Serbie, est maintenant particulièrement urgente. A moins que lés opérations militaires ne soient arrêtées, la médiation ne servirait qu'à faire traîner les choses et à donner du temps à l'Autriche d'écraser la Serbie.'^

La décision du Gouvernement russe de mobiliser était la réponse, non seulement, à la déclaration de guerre à la Serbie, mais aussi aux mesures analogues déjà prises par l'Autriche. Dès le 2ô, le consul de Russie à Prague annonçait que la mobilisation avait été ordonnée dans cette ville. Elle s'étendait à 8 corps d'armée. Le 28, l'ambassadeur de Russie à Vienne télégraphia que l'ordre général de mobilisation avait été signé. {Russe, 47.) Cette nouyelle semble avoir été fausse, ou tout au moins cet ordre n'a été publié que le 31 {Franc., 115), mais le Gouvernement russe devait forcément tenir ce renseignement pour exact. Il était forcé d'en faire autant s'il ne voulait pas justifier ce que les diplomates allemands disaient de son incapacité d'intervenir. Il avait d'ailleurs prévenu l'Allemagne de son intention d'agir ainsi. L'ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg avait envoyé le 26 juillet au comte Rerchtold le télégramme du comte de Pourtalès qui en rendait compte à Berlin. {Autr., 28.)

Aussitôt après la déclaration de guerre, Berchtold, rappelant cet avis du gouvernement russe, télégraphia à l'ambassadeur d'Autriche de demander au chancelier allemand « d'examiner d'urgence la question de savoir si l'attention de la Russie ne devrait pas être attirée amicalement sur le fait que la mobi-

lisation dans les districts sus-indiqués équivalait ài une menace contre l'Autriche-Hongrie, et que par suite, si elle était exécutée, non seulement l'Autriche, mais aussi son allié l'Empire allemand, y répondraient par les mesures militaires les plus larges. [Autr., 42.)

Le Gouvernement allemand se trouva donc le 29 au matin, en possession de ces deux mémorables déclarations de la Russie et de l'Autriche.

Revenons maintenant à Guillaume II.

« Le 26 au soir, écrit le barou Beyens [Revue des Deux [Mondes, i^^ juin 1915, p. 495), la rentrée de l'Empereur fut annoncée à Berlin. Pourquoi ce retour subit ? Je ns crois pas me tromper en disant qu'à cette nouvelle, le sentiment général parmi les acteurs ou les témoins du drame fut une grande appréhensioa. Nos cœurs se serrèrent et nous eûmes l'intuition que nous touchions au moment décisif. Il en fut de même à la Wilhelmstrasse. M. Zimmermann ne cacha pas au chargé d'affaires britannique le regret que lui causait ce retour, décidé par Guillauine II sans con- , sulter personne. »

M. Zimmermann, comme presque tous les autres diplomates allemands, était un pacifique ; il comprenait où voulait en venir son souverain et celui-ci allait démontrer qu'il avait vu juste.

Le 28, Guillaume arriva à Postdam. Après avoir, selon toute vraisemblance, appris la déclaration de guerre à la Serbie et reçu le télégramme de Berchtold demandant l'intervention de l'Allemagne auprès de la Russie, il adressa à 10 heures du soir à Nicolas un télégramme fort amical où il disait : « J'use de toute

mon influence pour décider F Autriche- Hongrie à en venir à une entente loyale et satisfaisante avec la Russie ; je compte bien que tu me secourras dans mes efforts. »

Les pièces 43 et 44 du Liçre rouge autrichien permettent d'apprécier combien Guillaume mentait en disant qu'il employait son influence auprès de l' Autriche-Hongrie. Tschirschky avait seulement « été chargé de la démarche de soumettre à l'examen du Cabinet de Vienne la proposition anglaise )) de regarder la réponse serbe comme satisfaisante ou comme une base de discussion.

Quoi qu'il en soit, le tsar, rassuré par le ton amical du télégramme de Guillaume, y répondit le 29 juillet r à 1 heure de l'après-midi d'un ton confiant tout en flétrissant « la guerre honteuse déclarée à une faible nation )). Ce télégramme arriva à Postdam vers le moment où se tenait un conseil où furent prises les résolutions qui devaient conduire à la guerre.

Sauf lors de la crise de Tanger- Algésira s, chacun des mouvements menaçants de Guillaume visant d'autres puissances que l'Angleterre, a été précédé d'amabilités de ce souverain envers cette puissance. Il en avait été de même cette fois-ci. Au printemps, le Kronprinz avait envoyé son portrait équestre au régiment anglais dont il avait été nommé le chef honoraire deux ans auparavant ; il avait aussi été question d'un voyage de ce prince dans les colonies allemandes et anglaises de l'Afrique. On trouva, sans doute, trop court le délai qui aurait séparé le retour du prince et le commencement de la guerre et ce

projet fut abandoQiié. Fin juin, Guillaume fit un accueil des plus amicaux à une escadre anglaise envoyée pour le saluer à Kiel. Aussitôt après, le priace Henri de Prusse partit pour excursionner en Angleterrejcomme il le faisait presque tous les ans ; on peut croire que le désir de se rendre compte sur place de l'état d'esprit des Anglais (et dans la mesure du possible de l'influencer) fut pour beaucoup dans ce déplacement et même dans ceux qui l'ont précédé. Il revint en Allemagne le 29 juillet et alla aussitôt rendre compte [au Kaiser 'de ses impressions, après quoi celui-ci tirt le Conseil auquel prirent part, outre le Chancelier, les chefs de l'armée et de la marine. L'auteur du livre T accuse écrit à ce sujet : « Des gens qui se prétendent bien renseignés racontent que les chefs militaires, appuyés par le Kronprinz et ses acolytes, auraient menacé le Kaiser de donner en bloc leur démission s'il ne se décidait pas à faire la guerre ». C'est probablement exagéré : les chefs militaires étaient trop habitués à obéir en silence, et surtout trop rivaux entre eux, pour oser cela. Ils auront redit simplement ce que le général de Moltke, le chef de l' État-major, avait dit dans une conversation rapportée par M. Cambon le 6 mai 1913. « Il faut laisser de côté les lieux communs sur la responsabilité de l'agresseur. Lorsque la guerre est devenue nécessaire, il faut la faire en mettant toutes les chances de son côté. Le succès seul la justifie. L'Allemagne ne peut, ni ne doit laisser à la Russie le temps de mobiliser, car elle serait obligée de maintenir sur sa frontière Est une force telle qu'elle se trouverait

en situation d'égalité, sinon d'infériorité, avec la France. Donc, il f?ut prévenir notre principal adverse ire dès qu'il y aura neuf chances sur dix d'avoii la guerre, et la commencer sans attendre pour écraser brutalement toute résistance. » Mais nul des assistants assurément ne fit observer que l'Allemagne n'était pas menacée et que si elle allait se trouver dans la situation où « la guerre est devenue nécessaire», c'est parce que le Kaiser avait garanti à l'Autriche qu'il appuierait sa prétention de considérei «la question en litige comme une affaire à régler^exclusivement entre l'Autriche et la Serbie » {France,]2S). Comme le Kaiser ne voulait pas^^reculer, la décision de la paix et de la guerre dépendait de l'Autriche ou de la Russie : il fallait que l'une des deux^cède ou que toutes deux fassent des concessions.|Les promesses du Kaiser l'empêchaient d.e] pouvoir en conseiller aucune à l'Autriche. H fallait doncjou que « la Russie persévère en présence de la guerre austro-serbe, dans son rôle de spectatrice, sans entraîner l'Europe^dans la guerre la plus effroyable' qu'elleJaitTjamais vue]'» (télégramme du Kaiser au Tsar le 29 juillet à^6 h. [30) ou que l'Allemagne l'y contraigne par la guerre si l'Autriche se refusait à faire d'elle-même les concessions réclamées par la Russie. Mais au milieu des assurances souvent contradictoires de la diplomatie allemande au sujet de ses aspirations pacifiques, '^elle avait lâché le 27 juin cette menace à Saint-Pétersbourg : « Des mesures militaires préparatoires de la Russie nous forceraient à des mesures correspondantes qui consisteraient dans la mobilisation de

notre armée, or mobilisation signifie guerre. » Cet avertissement si menaçant n'était pas resté isolé : peu avant ou pendant que le conseil se tenait à Potsdam, l'ambassadeur d'Allemagne, agissant évidemment par ordre, avait informé M. Sazonov de « l'intention de son gouvernement de mobiliser si la Russie n'arrêtait pas ses 'préparatifs militaires ». (Russe, 58.) C'était l'avertissement demandé par Berchtold dans son télégramme du 28. Mais ce qui troublait le plus les idées, c'est que le secrétaire d'Etat Jagow, sans doute tenu dans l'ignorance d'une partie des intentions de Guillaume II, avait dit « que l'Allemagne ne se considérerait pas comme obligée de mobiliser si la Russie mobilisait sur les frontières allemandes, et tel n'était pas le cas » ; seulement, le même Jagow devait répondre le 30 juillet à M. Jules Cambon qui lui rappelait cette déclaration : « C'est vrai, mais les chefs de l'armée insistent, car tout retard est une perte de force pour l'armée allemande et les paroles que vous me rappelez ne constituaient pas de ma part un engagement ferme. » {Franc., 109.)

Cette modification était sans doute une conséquence de ce conseil « tenu le 29 au soir avec les autorités militaires sous la présidence de l'Empereur (^) ». Il a, suivant toute vraisemblance, délibéré plutôt au sujet du moment où l'on commencerait la guerre et sur la façon de la conduire que sur la question de

(^) « L'histoire, dit M. Hanotaux, notera comme décisif l'aveu échappé à Jagow : « Au Conseil de Potsdam, les militaires l'ont emporté sur les civils. » (JRei^ue des Deux Mondes, 1®' novembre 1916, p. 6.)

«avoir si on la ferait (^). La façon dont le gouvernement allemand s'était exprimé au sujet des prétentions autrichiennes et des menaces russes, lui liait les mains sur la question de savoir si on ferait la guerre.

Le sous-secrétaire d'État Zimmermann a probablement indiqué à la fois la cause et ce qui fut dit dans le Conseil du 29, quand il déclara le 30 à 2 heures : « Les autorités militaires pressent beaucoup pour que la mobilisation soit décrétée parce que tout retard fait perdre à l'Allemagne quelques-uns de ses avantages ». [France, 105.) Il est vraisemblable que ce point de vue fut adopté, et qu'on décida de « hâter » les actes diplomatiques destinés à mettre l'Allemagne dans la meilleure posture possible pour la guerre, en imaginant des raisons de mobiliser parce que « F Étatmajor dans la mobilisation voyait la guerre ».

Comme le prouvent de nombreux indices,

(^) Il semble que ce Conseil s'est d'abord occupé du côté politique •de la situation, puis a passé à l'exaraen des questions purement militaires. Ce qui donne à le penser, c'est que le. Chancelier n'y a pas assisté jusqu'au bout, mais l'a quitté dans la première partie de la nuit et alla de Postdam à Berlin (30 kilomètres) pour faire à l'ambassadeur d'Angleterre « l'infâme proposition ». Celui-ci put encore la télégraphier à son gouvernement avant minuit. F. W. Wile, généraiement bien informé, dit : « Le mercredi soir 29 juillet de bonne heure, le Kaiser convoqua un conseil de guerre à Potsdam. Il dura bien avant <ians la nuit. L'aurore du jeudi approchait avant qu'il ait pris fin. Tous les grands paladins de l'Etat, civils, militaires et marins, étaient là... Au début, cette réunion se trouva divisée en deux camps d'opinion diamétralement opposée. On dit que le parti de la paix (ou ce ^ui en restait) avait pour chef l'Empereur, quoique l'Univers puisse croire. Bethmann appuya l'opinion de son maître que l'on ne devait avoir recours à la guerre qu'à la dernière extrémité. Von Jagow fut du même avis que l'Empereur et le Chancelier... Von Falkenhayn et von Tirpitz étaient en faveur de la guerre : l'Allemagne était prête, ses adversaires ne l'étaient pas, le succès était sûr. Von Moltke ne se prononçait pas : il est chrétien scientiste et pacifiste par tempérament. » [The Assault, p. 72.)

Guillaume aurait souhaité éviter la guerre avec nous en 1914, afin d'abattre plus facilement la Russie (^), mais l'attitude du Gouvernement français n'en laissait aucun espoir. Restaient comme facteurs les autres peuples européens et au premier plan l'Italie et l'Angleterre.

De la première, l'Allemagne croyait n'avoir rien à redouter. Elle avait cependant depuis [le 24 juillet, déjà fait un pas en arrière. Le 25 au soir, M. di San Giuliano, le ministre des Affaires étrangères d'Italie, avait eu avec l'ambassadeur d'Allemagne un entretien dont il rendit compte aiasi :

« M. Salandra (le premier ministre) et moi, nous avons fait remarquer, avant tout, à M. de Flotow, que l'Autriche n'avait pas le droit, d'après l'esprit de la Triple-Alliance, de faire Line démarche comme celle qu'elle a faite à Belgrade sans un accord préalable avec ses alliés.' En effet, l'Autriche, étant donné la manière dont est rédigée la note et les demandes faites, lesquelles cependant sont peu efficaces contre le danger panserbe et sont profondément offensantes pour la Serbie et indirectement pour la Russie, a clairement démontré qu'elle i^eut provoquer la guerre. Nous avons donc déclaré à M. de Flotow, qu'en raison de cette façon d'agir de l'Autriche, il en résulte

(^) Un des moyens qu'il employait pour y arriver était de soutenir que la Russie était lasse de notre alliance. « L'Empereur m'a dit luimême quelques mois avant la guerre », écrit le baron Beyens, « qu'on se faisait des illusions en France sur la solidité de la Double Alliance : il était bien informé des véritables sentiments de la Cour impériale par de hauts personnages russes qui, en passant par Potsdam, ne cachaient pas de quel côté allait leur sympathie. » [L'Allemagne avant la guerre^ p. 19.)

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