La diplomatie du second empire et celle du 4 septembre 1870
Un écrivain éminent, l'âme de notre c( Académie des sciences morales et politiques, )> a exposé, dans un tableau d'une saisissante concision, le long travail de nos rois, dé nos ministres, de nos hommes de génie et de talent de tous les rangs, dans toutes les carriè-
res, pour créer, à la suite de longues guerres, de négociations ardues, de mariages, d'entreprises aventureuses, ce qui est devenu, à la fin du siècle dernier, « l'unité française. » Cette unité avait reçu son complément, son achè vement définitif, ce que l'on a appelé de notre temps « le couronnement de l'édifice, » à la fin du dix-huitième siècle, par la République française ; elle était devenue un dogme national, l'Europe la respectait, elle n'avait été entamée, en 1815, que par représailles contre les annexions gigantesques, insensées, faites par Napoléon, et encore, en 1814, avant la criminelle entreprise du retour de l'île d'Elbe, la vieille France avait été respectée.
Déjà la Prusse avait montré ses convoitises effrontées; mais, grâce à une dynastie que l'Europe respectait, et dont le nom et les services protégeaient la France, grâce aussi à Tempereur Alexandre, noblement généreux, la France resta h peu près intacte.
Cette unité française, aucun Français , quelle que fût son opinion , ne croyait qu'elle pût être menacée, et cette croyance prenait sa source nonseulement dans le sentiment d'un juste orgueil national, mais aussi dans la certitude où l'on était que l'Europe avait autant d'intérêt que nous-mêmes à son maintien. En effet, la chute de la branche aînée des Bourbons, en 1830, de la branche cadette on 1848, n'amena
aucun changement territorial en France; les commencements du règne de Louis- Philippe furent laborieux; mais, au moment de sa chute tout à fait inattendue, sa situation en Europe était excellente, et l'influence de son gouvernement justement appréciée. A cette époque, il ne fût venu dans la pensée d'aucun gouvernement européen, pas même de celui de Russie, qui avait longtemps montré une grande froideur à l'égard de la famille d'Orléans, de chercher à porter une atteinte quelconque à l'unité fran çaise, à l'intégrité du territoire français. Quelles furent les causes de la catastrophe dont nous avons été les témoins et les victimes? quels événements ont changé les sentiments de l'Europe, du
monde, à notre égard, et produit les épouvantables désastres sur lesquels nous gémirons longtemps? c'est ce que nous allons chercher à étudier.
La monarchie française avait mis de longs siècles à se fonder et à repousser du sol qui fait ou qui faisait la France, il y a quelques mois encore, l'Angleterre^, l'Espagne, la maison de Savoie, la maison d'Autriche, la maison de Bourgogne, le Saint-Empire, la papauté temporelle. Certes, des violences ont été commises, des in^stices, des fraudes ont été pratiquées pendant ce long es-
— n — pace de temps, mais les scrupules tenaient moins de place dans la conscience des rois, des hommes d'État^ des prêtres , du peuple même , aux diverses époques que nous avons parcourues dans notre histoire .
D'un autre côté, le rôle rempli par la France dans le monde était peut-être le plus heau, et l'héroïsme, le dévouement chevaleresque, le désintéressement surpassaient, égalaient au moins les sentiments ambitieux ou cupides. Les Croisades, les provinces unies des Pays- Bas affranchies du joug de la maison d'Autriche, le nouveau monde appelé à se gouverner lui-même, la Grèce surgissant d'un long esclavage^ la navigation de la Méditerranée délivrée de
la terreur et des rapines de la piraterie; tous ces faits d'une si haute valeur, et d'autres que je passe, avaient recomnaandé le nom de la France à la reconnaissance, au respect des peuples.
Pourquoi nous refuserions-nous à rappeler ces événements extraordinaires et glorieux, au moment où la patrie est si malheureuse? Les étrangers eux-mêmes nous ont rendu justice et ont trouvé que le bien que nous avions fait pesait plus dans la balance que le mal que l'on nous reprochait.
Voici comment s'exprime M. Lecky dans son remarquable ouvrage intitulé :
Histoire de la Morale en Europe (1) :
(1) Le titre anglais est History of European momls.
« Les principales vertus nationales du peuple français résultent d'une puis sance intense de syn\pathie qui est aussi le fondement de quelques-unes de leurs plus belles qualités intellectuelles, de leurs habitudes sociales , de leur influence sans rivale en Europe.
« Aucune nation n'a une sympathie si habituelle et si vive pour les grandes luttes en faveur de la liberté au delà de ses frontières 3 aucune autre littérature ne montre un génie plus expansif et plus œcuménique, n'expose aussi habilement, n'apprécie aussi généreusement des idées étrangères ; dans aucun autre pays une guerre désintéressée, pour soutenir une nationalité
souffrante, ne trouverait un si grand appui .
({ Les crimes nationaux de la France sont nombreux et lourds (grievious), mais on lui pardonnera beaucoup, parce qu'elle a beaucoup aimé. »
Il paraît que l'Europe n'était guère disposée à pardonner à la France ces crimes, fort exagérés à notre sens, que lui attribue le brillant écrivain anglais, et le spectacle profondément triste que nous avons sous les yeux mérite bien que l'on en approfondisse les causes.
Tout le monde se rappelle la surprise, et, il faut l'avouer, la joie mal dissimulée de l'Europe quand le bruit de nos premières défaites commença à se répandre. Nous étions habitués à vaincre,
l'Europe s'était, elle aussi, habituée à nous voir vaincre, mais tout en supportant impatiemment notre suprématie militaire qui nous paraissait assurée.
— Cette suprématie même, et le sansfaçon avec lequel nous agissions, comme si c'était un fait non-seulement acquis, mais incontesté, incontestable, indiscutable, nous avait fait beaucoup d'ennemis secrets, parce qu'elle avait suscité beaucoup de jalousies; de la jalousie à l'inimitié il n'y a pas loin, ce sont deux soeurs jumelles.
La Russie nous jalousait parce que nous avions efiacé les désastres de Moscou et remporté des succès éclatants, parce que nous avions enlevé Malakoff et détruit Sébastopol.
Le vainqueur s'était montré généreux, il est vrai, et les Russes étaient de tout temps bien disposés pour nous; mais la générosité avait été depuis singulièrement atténuée par des attaques profondes, bien que sourdes d'abord, contre la sécurité et la puissance de la Russie. La nation russe, qui n'avait aucune inimitié contre les Français, qui, au contraire, sympathisait avec eux, aimait leur caractère, recherchait leur société, cultivait leur littérature et leurs arts, la nation russe se sentit blessée et s'éloigna de nous.
Les Anglais n'oubliaient pas volontiers que nous avions non -seulement effacé Waterloo en Crimée, mais que nous les avions sauvés à Inkermann, que
nous avions enlevé le redan de Malakoff quand ils étaient repoussés, enfin, que nous avions déployé, sur mer comme sur terre, une puissance qui, en Orient, les avait mis au second plan. Ils n'oubliaient pas, surtout, que la paix avait été conclue d'une manière un peu trop hâtive, et justement au moment où, après des efforts lents, mais dignes d'une grande puissance, ils allaient réparer les tâtonnements etrinefficacité de leur conduite pendant la guerre.
Plus tard, quand il s'était agi pour eux d'une question vitale, la rébellion des Indes, la droiture et l'amitié du gouvernement français furent un véritable rempart peureux et contribuèrent à leur triomphe définitif. Ils nous étaient re-
devables d'un autre service : notre attitude dans leur différend avec les Etats- Unis, après la guerre de la sécession, empêcha seule la guerre d'éclater entre l'Angleterre et l'Amérique du Nord: tel est, du moins, le jugement porté par des hommes d'Etat anglais clairvoyants et sincères. Tout cela, néanmoins, ne fut plus compté quand la France refusa de s'alUer avec l'Angleterre pour sauver le malheureux Danemark des serres de la Prusse. Là, surtout, fut la principale cause des rancunes nourries contre la France. L'Angleterre, en proposant à la France une alliance offensive et défen sive, lui garantissait la conquête des provinces rhénanes, et elle avait même consenti à envoyer un contingent sur le
Rhin pour combattre à côté des troupes françaises.
L'empereur Napoléon, malgré la décision hardie, politique et vraiment digne d'elle, prise par l'Angleterre, se refusa à la guerre avec coopération britannique, et il ne se trouva pas un seul ministre assez ferme, assez patriote, pour faire connaître la situation au pays.
Donc la Russie et l'Angleterre, c'està-dire l'ancienne ennemie et l'ancienne alliée, nous en voulaient également, nous étaient, par des causes diverses, également hostiles. Le gouvernement de l'empereur avait voulu se servir tantôt d'une puissance, tantôt d'une autre, pour peser tour à tour sur elles à son profit, et ce jeu ne lui réussissait plus.
La ruse ne peut se soutenir longtemps^ elle tourne toujours contre celui qui s'en sert. L'Autriche ne pouvait pas oublier la conduite aussi dure qu'inintelligente du gouvernement impérial à son égard.
C'est surtout dans la grande politique qu'il est utile de savoir faire taire ses rancunes, et qu'il est habile de saisir le moment où l'adversaire dans le passé devient l'ami dans le présent.
Déjà, en 1859, la France avait porté un coup terrible à TAutriche, en lui arrachant la Lombardie. La puissance de l'Autriche, reste mal étayé des débris du Saint-Empire, avait un immense be~ soin de paix depuis les luttes qui avaient contraint la maison de Hapsbourg-Lor-
raine à recourir à l'intervention armée du czar en Hongrie. C'était une puissance toute d'équilibre et de pondération; l'influence qu'elle exerçait en Allemagne, et qu'il était de notre intérêt de conserver, de fortifier, elle ne la devait qu'à sa double situation en Italie et en Hongrie, sur le Tessin et sur le Danube.
Vaincue, elle avait été obligée de céder la Lombardie; c'était déjà un affaiblissement notable, mais qui aurait pu être atténué si, comme la paix de Villafranca l'avait établi, les princes de la maison d'Autriche et de Bourbon fussent restés sur leurs trônes italiens, et si l'Autriche elle-même eût été maintenue dans son rôle de membre de la
Confédération italienne ; mais à la spoliation par la victoire et la conquête, la France associa ou permit la spoliation par l'astuce et les intrigues. Là ne se borna pas le mal fait à l'Autriche. Oublieux des périls imminents qui devaient résulter d'un nouvel affaiblissement de cette puissance qui avait tenu et qui devait tenir une si grande place dans l'histoire et la balance de l'Europe, et dont l'existence était plus que jamais devenue nécessaire, le gouvernement impérial conçut, en 1866, l'idée de lui porter « le bon coup », comme le disait un très -grand personnage après la funeste journée de Sadowa. Pour arriver à ce résultat qui a eu de si terribles conséquences, et qui a fini par por-
ter (( le bon coup » à la dynastie des Bonapartes, il fallait faire une chose à laquelle on ne peut penser, même après tant d'années, à laquelle on ne pensera jamais, tant qu'il y aura un cœur français, sans stupeur et sans indignation, cette chose, c'était l'alliance de i'ItaUe et de la Prusse ! •
Reprenons de nouveau les choses d'un peu plus haut. Nous venons de dire comment la France, en passant les Alpes, avait brisé la puissance de TAutriche en Italie sur les champs de bataille de Magenta et de Solferino, et en protégeant de son bon vouloir évident, de
sa coopération diplomatique à peine voilée des intrigues et des conspirations italiennes, avait anéanti au profit du gouvernement subalpin, le royaume des Deux-Siciles, le grand-duché de Toscane, le duché de Modène et fortement entamé le pouvoir temporel du pape, malgré les promesses solennelles contraires. — La France avait non-seulement brisé la puissance matérielle de l'Autriche, elle avait anéanti tous les alliés sur lesquels elle pouvait encore étayer une puissance morale, un reste d'équilibre qui lui permit de jouer en Allemagne le rôle qu'elle était appelée à remplir dans l'intérêt de la conservation de la paix et du maintien de la balance des forces dans le monde. Mais là
ne s'arrête pas la marche imprudente et désorganisatrice du gouvernement fran* çais.
Les Italiens, étonnés de leurs succès si rapides et si extraordinaires, portés du jour au lendemain au rang de puissance de premier ordre, se rendaient bien compte, cependant, malgré leur ivresse, des causes et des mobiles de cette grandeur soudaine; ils savaient à qui ils la devaient. Malgré tout, les nations et les individus, quoi qu'on en puisse dire, ont le sentiment de la reconnaissance et de ce qu'elle leur impose, jusqu'au jour où on les en exonère par un acte quelconque dont ils puissent se saisir, et dont ils se saisissent avidement : la reconnaissance est un si lourd fardeau.
ot on a tant de prétextes pour se permettre hautement l'ingratitude !
Les Italiens se rendaient bien compte de ce qu'ils devaient à la France, et il
n'y avait pas un homme d'Etat ou simplement un homme de bon sens en Italie qui ne dît ou qui ne pensât que, pour prix des bienfaits immenses conférés par la France à l'Italie, bienfaits souhaités depuis des siècles, présentés par des écrivains éminents à Fespoir des générations, et que l'Italie seule n'aurait jamais pu obtenir, qu'aucune autre puissance que la France ne pouvait lui accorder, que pour prix de pareils bienfaits inespérés, inappréciables, et qui avaient amené l'affaiblissement de la meilleure, de la seule alliée de la France
sur le continent, la France attendait quelque chose de noble, de grand, de décisif de la part de ritalie. Quoi? on n'a pas besoin de chercher longtemps :
son alliance dans une guerre inévitable avec l'Allemagne. Eh bien! comble de l'aveuglement et de la folie, c'est la France elle-même qui, par l'entremise de son gouvernement, délie l'Italie de sa reconnaissance, l'exonère du fardeau glorieux qu'elle sait qu'elle porte et qu'elle ne peut déposer qu'après avoir payé sa dette. La France délie l'Italie, mais non pas en la neutralisant, non, c'est en la rendant forcément hostile, en mettant sa main dans la main de l'ennemie la plus haineuse, la plus dévorée de rancunes savamment en-
tretenues, la plus irréconciliable de la France et du nom français ; iious n'avons pas besoin de nommer la Prusse. De ce jour-là, l'Italie était devenue notre ennemie, et, elle aussi, devait, hélas! se réjouir de nos désastres et en tirer profit, et nous insulter même au moment de notre chute, en rendant évident pour tout le monde notre affaissement.
Remontons encore rapidement vers le passé.
L'Europe s'était coalisée contre nous en 1814 et en 1815^, et en 1815 surtout, la coalition n'était que trop excusable, le funeste coup d'État du retour de l'île d'Elbe, si fatal à la France, ne l'avait que trop provoquée. Nous nous
sommes déjà nettement expliqué sur ce point à une époque où il y avait quelque courage à le faire (1).
La France avait gardé un cruel souvenir de l'invasion de 1815; mais au lieu d'en faire retomber la faute principale sur l'homme prodigieux qui lui avait fait connaître tant de malheurs à côté de grandeurs extraordinaires, elle avait pendant longtemps gardé rancune aux envahisseurs ; mais ses rancunes et sa haine avec un instinct profond, cet instinct qui ne trompe jamais les peuples, s'adressaient à la Prusse. Quand donc, en 1848, le su£Erage universel appela à la tête du pouvoir exécutif en
(1) Voir: La Monarchie selon le suffrage universel.
France le prince Louis-Napoléon Bonaparte, on ne peut raisonnablement pas .nier que la France, outre le désir de se donner un gouvernement régulier, ne fut mue par le sentiment qu'elle protestait hautement contre les envahisseurs de 1815. C'est ce même sentiment qui, bien certainement, fit accepter le coup d'État en 1851. L'empire une fois fait, une attente immense succéda aux troubles et au malaise.
L'empereur avait le monde ouvert devant lui pour la paix ou pour la guerre ; la paix habilement, honnêtement, politiquement pratiquée, pouvait donner à la France toutes les satisfactions, lui rendre, lui continuer tout son prestige; il choisit la guerre; elle lui réussit grâce
aux armées et aux généraux qu'un régime de liberté, d'honnêteté, de patriotisme et de gouvernement parlementaire , avait préparés et formés. La nation en fut reconnaissante.
De toutes les puissances de l'Europe, la Prusse fut la plus hostile à la cause des alliés ; elle ne cacha point son mauvais vouloir, ce qui n'empêcha pas le gouvernement français de la convoquer au congrès qui se tint à Paris et d'oii sortit le traité de 1856, déchiré par la Russie avec une désinvolture si peu respectueuse pour l'Angleterre, comme la convention du mois de septembre 1864 avec l'Italie l'a été par le gouvernement du roi Victor-Emmanuel j aussitôt après un premier désastre. Dans ce congrès
de Paris, pendant lequel l'empereur semble , à l'apogée de sa puissance , être devenu l'arbitre de l'Europe, comme des hommes de bonne foi le lui disaient avec quelque raison ; dans ce congrès même éclate la faiblesse de la diplomatie française, entièrement conduite par l'Italie et la Russie, alors qu'elle avait la prétention de prendre l'initiative et de diriger le monde. M. de Cavour introduisit la question du pouvoir temporel du pape qui renfermait dans ses flancs tous les événements qui ont fini par faire rouler la France dans l'abîme, et la Russie inspira l'abolition du droit de course , frappant ainsi à longue échéance les deux grandes puissances maritimes d'impuissance, préparant l'i-
solement de la France et l'abaissement de l'Angleterre.
Tout ce drame sanglant, où la France a été immolée^ après avoir aidé l'Italie à étouffer violemment la papauté temporelle, semble avoir été préparé dès 1856.
Pendant que le comte Walewski se pavanait dans une béate satisfaction, et que le comte Orloff baisait la main qui devait rendre si tristement, à Sedan, une épée qui n'était pas celle de la France, voilà comment un véritable homme d'Etat, le comte de Derby, s'exprimait à la Chambre des lords :
« Quelles que soient les pertes que la Russie a souffertes par cette guerre , quels que soient les embarras qu'elle a éprouvés, je n'hésite pas à dire qu'ils sont plus
que compensés par un seul article gratuitement inséré parles plénipotentiaires français et britanniques, article par lequel, pour me servir des mots de M. Pitt, nous avons sacrifié la grandeur de l'Angleterre sur l'autel de la Russie.
« Le jour viendra où le pays aura l'occasion de se tordre les mains en conséquence de vos actes, et alors nous saurons sur quelle tête il faudra faire peser la responsabilité du déclin et de la chute de l'ascendant maritime de la Grande-Bretagne! » (22 mai 1816.) Chose remarquable, ce fut le baron de Manteuffel, premier plénipotentiaire de la Prusse , d'une puissance non maritime, qui introduisit cette proposition dans le congrès.
Après la guerre de Grimée, vient
celle d'Italie. En quittant la France, l'empereur avaitpris avec une incroyable assurance, à la face de l'Europe, l'engagement de rendre l'Italie libre des Alpes à l'Adriatique. L'Angleterre, malgré ses préférences d'alors pour l'Autriche et son instinct jaloux des succès de la France, se borna à des protestations ou à des démarchesimpuissantes; laRussie, sous prétexte de rancunes contre l'ingratitude de l'Autriche, laissa même voir le plaisir que lui causaient des victoires dont le résultat était de briser une résistance qui pouvait la gêner un jour et qui ne la gêne plus aujourd'hui! La Prusse n'hésita pas à faire entendre ses sourds grognements, à montrer les dents, à agiter ses armes, à décla-
ror qu'elle ne permettrait pas que l'Allemagne lYit menacée dans sa sécurité par l'expulsion de l'Autriche du quadrilatère. A Saint-Cloud, au retour de la campagne qui, malgré d'éclatants succès, avait laissé entrevoir la faiblesse du second empire, comme celle du premier avait apparu à travers les foudres et les lauriers de Wagram, Napoléon III, en réponse aux basses adulations dont le Sénat était si prodigue, répondit tout bonnement par l'aveu de la vérité; c'était moins sénatorial, mais beaucoup plus digne. C'était donc la Prusse qui avait été, pendant la guerre de Grimée^ le soutien constant de la Russie, et pendant la guerre d'Italie l'obstacle à Taclièvement des desseins de l'empereur.
C^est encore la Prusse qui, pendant la dernière et malheureuse insurrection de Pologne, prêta ouvertement main-forte à la Russie, une vraie main d'espion et de bourreau, pour étouffer cette insurrection dans le sang. Et cette Prusse, qui avait terminé d'une façon si lugubre pour nous la néfaste journée de Waterloo, qui avait cruellement foulé notre sol après les invasions, c'est elle que l'empereur Napoléon va grandir de ses propres mains et, en cimentant son alliance avec l'Italie, il crée à la France deux dangers immenses. Il se préoccupe de la mauvaise configuration des frontières de la Prusse, de son organisation trop faible, il l'invite ouvertement à la conquête du Hanovre; il prépare, il
amène les triomphes rendus faciles de Sadowa^ précurseurs de nos désastres inouïs, de nos effroyables malheurs ; les duchés de l'Elbe sont indignement sacrifiés, le Hanovre est englouti violemment par la conquête ; l'Autriche est humiliée et brisée. L'Angleterre prend son parti de la ruine de sa vieille alliée, se rit de notre déconvenue, applaudit à l'agrandissement de l'Italie, qui est une des causes de notre décadence comme puissance, et la Russie voit avec une joie muette et profonde s'aplanir la voie à ses vastes et ambi-^ tieux projets.
Voilà comment le gouvernement impérial a préparé l'Europe à devenir non-seulement indifférente à nos mal-
heurs, mais même à ressentir une secrète joie de nos désastres.
Le moment était solennel pour la France; en 186G j'avais l'honneur de la représenter en Italie; j'étais consul général à Turin après l'avoir été pendant plusieurs années à Florence et avoir profondément étudié ce hcau et intéressant pays (1).
J'avais vu, avec une amère affliction,, se dérouler les événements qui présageaient nos futures catastrophes. Dès le loaoùt 1866, au moment où tout n'était pas encore perdu, où une résolution hardie et virile de la France pouvait encore réparer le mal profond qui avait
(1) Yuir Y Italie, ses réformes, son cabninislraiion, ses /inances.
été fait^ j'écrivis à M. Dpouyn de Lhuys, alors ministre des affaires étrangères, ces lignes où, hélas ! je prophétisais les désastres qui nous arrachent aujourd'hui des larmes de sang,
a On attend avec anxiété les résultats des négociations que l'on suppose exister en ce moment entre le cabinet français et celui de Berlin, et cette anxiété s'explique par l'appréhension où l'on est de voir la paix conclue entre la Prusse et l'Autriche avant le règlement de la question des compensations indispensables dues à la France.
(( On ne veut accorder qu'un terme très-court au gouvernement de l'empereur pour mettre à profit d'un côté les désappointements donnés à l'Italie de la
part de la Prusse, en lui promettant, d'accord avec l'Autriche, des conditions meilleures que celles qu'elle a. aujourd'hui en perspective; de l'autre, le désir encore vivace, certainement, au cœur de l'Autriche de venger ses défaites et de réparer ses terribles désastres; cette occasion nianquée ou abandonnée volontairement^ on redouterait pour la France un avenir si sombre, qu'elle serait obligée de faire appel à son indomptable énergie et à ses immenses forces pour défendre son indépendance.
« Votre Excellence excusera un pauvre consul général, oublié depuis plus de dix-sept ans dans -son grade, d'aborder des considérations de cette gra-
vite, mais elles se présentent à moi d'une façon si accentuée, que j'ai cru qu'il était de mon devoir de ne pas les laisser passer sous silence. »
Sous la protection du pronom ow, c'était le consul général lui-même qui, éclairé par son patriotisme, se permettait de hasarder des prophéties qui se sont accomplies d'une façon si terrible.
Cette manière de voir était partagée par M. Drouyn de Lhuys ; il avait fortement recommandé une action décisive; son conseil n'avait pas été suivi. Il donna sa démission, mais il ne se retira pas immédiatement du ministère ; une place au conseil privé fut la récompense de sa condescendance qui eut cependant des limites.
Le 20 août, on réponse à ma dépêche, je recevais une réponse évasive qui so terminait par ces mots :
c( Je tiendrais notamment à être éclairé sur le changement qui paraît s'opérer, en ce moment, dans l'opinion en ce qui concerne la Prusse, dont l'inriaence et l'ascendant ne sont déjà plus les mêmes qu'après la victoire de Sadowa. »
M. Rouhcr avait probablement , dès ce moment, préparé sa fantasmagorie des trois tronçons de l' Allemagne.
En présence de la gravité des circonstances, du naufrage de l'Autriche, de l'élévation prochaine et menaçante de la Prusse, due à la politique impériale, de la position fuite à la France, de l'émotion , de l'effarement de l'opinion
publique, il fallait bien trouver quelques raisons, donner quelques explications; rassurer le pays consterné.
La fameuse circulaire du 16 septembre fut rédigée ; on ne savait pas précisément qui était l'auteur de ce triste document, Fun des plus regrettables qui soient jamais sortis do la cbancellerie française ; on l'avait d'abord cru l'œuvre d'une ou plusieurs plumes du ministère des affaires étrangères, suivant le jargon adopté. M. le marquis de Grico.urt, ex-chambellan et ex-sénateur , dans une brochure publiée à Bruxelles, en revendique hautement l'honneur pour l'empereur lui-même ; c'est du courage.
M. Drouyn de Lhuys se refusa à la signer, par une lettre dont nous ne pou-
vons pas garantir l'authenticité, mais qui fut reproduite par plusieurs journaux et qui n'a pas été démentie. Elle est, en effet, fort avouable ; cette lettre était adressée à l'empereur. La voici :
(( Sire,
(( J'ai soixante-trois ans, et j'aimerais mieux me faire sauter la cervelle que de mettre mon nom au bas d'un document qui n'est écrit ni par un Français ni en français! »
M. de Moustier, successeur nommé de M. Drouyn de Lhuys, se refusa également à signer la malencontreuse circulaire. M. de Lavalette fut plus dévoué ou plus courageux, ou bien il fut mû par cette considération que, dans le monde diplomatique , il passait pour
n'avoir jamais de sa vie rédigé une dépêche. Le fait est qu'il a trop d'esprit et de sens politique pour avoir composé une pareille pièce. Tant d'hommes d'Etat, à commencer par l'empereur, au lieu de prendre la seule et virile résolution qu'ily eût à prendre, n'avaient abouti qu'à l'abstention, à la démission, à la signature d'un document qui marque une ère si malheureuse dans la diplomatie française. La marche à suivre était pourtant bien aisée, comme le disait l'illustre duc de Broglie : « Il suffisait de faire monter le portier des affaires étrangères. » .
Tous ceux qui avaient un cœur français étaient profondément affligés et effrayés de l'avenir de la patrie. A qui s'adresser en présence de la défaillance et de la médiocrité insigne du pouvoir, vers qui élever la voix? Il n'y avait alors en France qu'un homme vers lequel le pays tournait ses regards et dont il at-
tendait de grandes choses. Cet homme, ai-je besoin de dire que c'était M. Thiers? Depuis que je prenais part aux affaires, je l'avais étudié avec une constante attention; je n'avais pas toujours partagé ses vues, mais j'avais toujours admiré ses rares et éminentes quaUtés et respecté son ardent patriotisme. J'avais, je l'avoue, d'abord pensé, confiant dans les promesses de l'empereur, qu'il harcelait trop son gouvernement dans ses demandes des libertés nécessaires; mais l'hésitation n'était plus possible après les événements de 1866; il fallait se rendre à l'évidence et reconnaître que l'homme qui avait si bien compris, si bien prévu, était le seul qui pût nous aider à échapper aux plus grands pé-
rils. J'écrivis donc à M. Thiers avec l'effusion du patriotisme et le sentiment de la juste admiration qu'il m'inspirait. Entre autres lettres de l'illustre homme d'Etat, on me saura gré de faire connaître la suivante :
« Mon cher monsieur,
« J'ai reçu avec beaucoup de plaisir et de gratitude votre lettre du 17 juillet, et je vous aurais répondu plus tôt si je n'avais été obHgé de m'absenter pour quelques jours.
« Revenu, je vous remercie d'un suffrage qui a beaucoup de prix à mes yeux^ venant d'un homme aussi éclairé que vous et aussi versé dans la connaissance des affaires européennes. Je n'ai voulu
tirer de cette désastreuse affaire du Mexique qu'un progrès pour nos institutions, comme je l'ai dit, et, franchement, on ne peut pas désirer moins ; je crois, en effet, que nous en tirerons quelque chose de semblable , et nous l'aurons payé cher. Malheureusement, on a ici beaucoup de peine à s'éclairer.
(f L'Italie va recevoir la plus rude des leçons, celle des événements. Vous verrez que le bilan que j'ai donné de son état financier est le véritable ; moins, beaucoup moins de 700 millions de recettes, contre 1,100 millions de dépenses, c'est-à-dire un déficit permanent de 400 millions. Qui peut tenir à un tel état de choses, sans compter une antipa-
thie insurmontable de province à province (1).
« L'État présent ne vit que de la difficulté de refaire le passé j mais une vie aussi négative ressemble de bien près à la mort. Je crains bien que le résultat de tout cela ne soit un mal immense pour la France (l'unité germanique, que l'unité italienne a engendrée), et, pour l'Italie, encore bien pis que cela : le but qu'elle poursuivait manqué , manqué peut-être à jamais. On ne peut jeter les yeux sur le présent sans voir de tous côtés des spectacles aussi tristes qu'inquiétants, on ne peut se consoler qu'en s'épanchant avec les hommes éclairés;
(1) Voir V/talie, ses réformes, son administration, ses finances.
— o:j — vous êtes (lu nombre^, et votre approbation m'est infiniment précieuse .
« Agréez, etc.
« Signé : A. Thiers. »
Quelle tristesse , quelles prévisions profondes, quelles lueurs de génie dans ces quelques lignes. Gomment la France en était-elle arrivée à cette extrémité, comment la vigilance de son gouvernement avait-elle été endormie à ce point, comment sa vigueur avait-elle été changée en impuissance? C'est là une grande et solennelle leçon qu'il faut étudier.
Il faut que tout le monde sache comment on arrive à de pareilles catastrophes .
L'Empire s'était proposé un but glorieux: donner, rendre à la France ses
frontières naturelles, les Alpes, le Rhin; ces frontières, elle a livré des batailles séculaires pour les obtenir; elle les a quelquefois possédées. La République, à la fin du siècle dernier, les avait conquises ; c'était l'Empire qui les avait perdues par ses folies et ses crimes; il avait amené , entraîné en France les hordes étrangères qu'il avait été réveiller jusque dans les steppes de la Russie. Il y avait deux manières de reconquérir les frontières naturelles : par la paix ou par la guerre. La paix était la plus longue, mais la plus sûre; si elle ne nous donnait pas les frontières matérielles dont, après tout, nous n'avions pas un besoin vital, elle nous aurait donné un tel rayonnement d'influence et de su-
prématie que nos frontières eussent été portées par le prestige moral du pays, bien au delà des frontières matérielles. Mais, pour suivre ce programme, il fallait en France un gouvernement d'opinion, de vérité, de haute raison et d'honnêteté, et c'est justement ce que le second empire n'a pas été. Il est douteux qu'il ait cherché sincèrement à l'être.
Sans les révolutions de 1830 et de 1848, avec le maintien de la maison de Bourbon sur le trône de France, qui peut dire que la France n'aurait pas été depuis longtemps en possession de ses frontières naturelles?
On peut se demander aujourd'hui si la guerre de Crimée fut politique, et si elle n'a pas été surtout une guerre person-
nelle destinée à sanctionner la rentrée de la dynastie nouvelle dans la famille des rois, et à donner quelque prestige à une couronne que le chef de l'Etat venait de ceindre aune époque où les couronnes n'éblouissent plus guère.
Quels sont les résultats de la guerre de Grimée après la conférence de Londres et la plate soumission de l'Angleterre aux injonctions de la Russie? Qu'on relise, après les protocoles de la dernière conférence, le discours du célèbre Bright, à la Chambre des communes, le 31 mars 1854, et l'on verra quel coup d'œil profond cet homme d'Etat avait jeté sur l'avenir.
A peine cette guerre terminée, on a devant les yenx la série d'entreprises
belliqueuses, hasardeuses, dont la France allait donner le spectacle au monde . Xu. sein même du congrès de Paris, comme nous l'avons dit plus haut, le ministre des affaires étrangères de Napoléon III lut un mémorandum dans lequel étaient contenus en germe tous les événements qui devaient amener, en dernière analyse, l'affaiblissement de la France, à savoir le bouleversement de l'éUit politique dan^ toute l'Italie, la guerre avec l'Autriche, l'élévation de la Prusse au rang de première puissance militaire par suite de l'humiliation de l'Autriche, de la subordination du reste de l'Allemagne, et la menaçante perspective de la domination de la Russie en Orient. A une époque où tous les grands intérêts
sont solidaires, où toutes les nations ont plus ou moins la volonté d'être consultées pour les affaires qui concernent la fortune et l'existence des citoyens, où après tant d'actes d'une politique violente dans toute l'Europe , et de mépris de la justice, aucun engagement ne devrait être imposé à un pays sans l'avoir convaincu de la justice de sa cause, de la nécessité de dépenser ses trésors et de répandre le sangje plus pur sur les champs de bataille, à une pareille époque l'empereur Napoléon III voulut entamer les plus épineuses entreprise^et diriger le pays par des décisions prises uniquement dans le mystère de son cabinet avec quelques affidés , conduire en un mot les affaires de la
— o9 — France et du monde comme une conspiration, ou comme un petit tyran d'Italie les eût conduites au moyen âge. Malgré cette déplorable tendance , l'empereur Napoléon III n'aurait pas été entraîné sur la pente funeste où le pays a glissé avec lui si, d'une part, il avait été jentouré de véritables hommes d'État connaissant les grands intérêts de l'Europe, imbus de saines idées de justice, et capables de résister aux volontés ou aux caprices du souverain, ou bien si ce souverain n'avait pas été l'objet des obsessions de quelques hommes doués d'une grande audace, d'une persévérance diabolique, et complètement dépourvus de scrupules.
Et d'abord on peut dire que le règne
— Gode Napoléon III n'a pas vu un seul homme d'État dans le sens vrai et complet du mot, sachant ce qu'il voulait, résolu à atteindre un but noble, avouable, patriotique. M. Fould a été un banquier habile sans être un financier érament; M. de Morny avait du coup d'œil, de ]a décision, une grande pratique dos hommes, mais il n'était capable que d'efforts d'un moment, et rien dans son éducation ne le préparait à être homme d'Etat; d'ailleurs, il n'avait pas le sentiment de l'honnête et du juste. 11 n'a pas suffi à lord Georges Benlinck d'être un grand connaisseur en chevaux et d'avoir gagné une belle fortune, par ses paris sur le turf, pour être un homme d'État. Ce noble Anglais avait fait une
sérieuse étude des lois, de la constitution, des intérêts de sonpays, ctsaforte et mule intelligence se développait à Taise dans des débats répétés, variés, souvent approfondis.
M . Billauit a défendu avec une grande facilité de paroles toutes les causes qui lui étaient confiées, mais il en aurait défendu d'autres avec la même habileté.
C'était un porte-voix, un avocat en habit de ministre d'Etat, un véritable personnage de théâtre d'un jeu correct, sobre , quelquefois brillant. Enfin , si M. Rouher a montré une aptitude rare pour traiter les questions économiques, et soutenir, avec une puissanoe où les poumons avaient leur part conmie le cerveau, la politique commerciale et libre-
échangiste du règne, s'il est laborieux, hardi, infatigable, s'il comprend et s'approprie les questions avec une étonnante rapidité , il n'a certes pas montré dans les affaires étrangères la solide et souple étoffe du véritable homme d'Etat, la connaissance mûrie de l'histoire et des intérêts des peuples, qui fait la grande politique. Il ne fallait pas se borner à ressentir des angoisses après Sadowa; il ne fallait pas se payer et payer la France d'un leurre d'équilibre allemand, et chercher, par des moyens qui touchent à la bouffonnerie, à éblouir ce malheureux pays *
Sauf M. Drouin de Lhuys, qui a montré dans quelques circonstances des qualités supérieures, il ne viendra à l'es-
— esprit de personne de placer parmi les hommes d'État les autres ministres des affaires étrangères du second empire.
Quoi qu'il en soit, aucun des hommes ayant partagé le pouvoir avec Napoléon III, ou en ayant reçu la délégation de ses mains, n'a eu la force, le talent ou le crédit de le soutenir contre ses propres défaillances, ou de le protéger contre les entreprises des trois hommes qui ont exercé sur lui le plus d'influence et qui ont contribué en dernière analyse , à travers des fortunes diverses, à amener l'une des chutes les plus lamentables et les plus honteuses dont l'histoire ait jamais fait mention.