IV
Ces trois hommes, ces trois funestes génies, ces trois fléaux furent Gavour, Prim et Bismarck. Supprimez ces trois hommes et le règne de Napoléon III s'achève paisiblement, peut-être même honorablement, si les passions étaient moins surexcitées, je dirais glorieusement^ peut-être avec l'édifice couronné.
Supprimez Napoléon III, et ces trois hommes qui ne sont point de grands hommes, dont le dernier est à peine un grand Prussien, qui ont occupé, dont le dernier seul survivant occupe une si haute situation, ces trois hommes se seraient agités inutilement pour accomplir leur œuvre. Avec les divers gouvernements que nous avons eus en France depuis la chute du premier empire, ni M. de Gavour, ni le général Prim, ni M. de Bismarck n'eussent réussi : le bon sens, le sentiment français suffisaient pour les éconduire.
Gavour est mort dans la force de l'âge et à l'apogée de sa puissance avec une âme tranquille ; Prim a roulé sous les balles destromblons d'infâmes assassins;
M. le prince Otto de Bismarck-Schœnhausen est monté sur une pyramide faite des ruines de nos cités, des cadavres de nos malheureux compatriotes, cimentée par le sang généreux des enfants de la France et son million de thalers représente le sang et les larmes accumulés de milliers de familles françaises rançonnées, spoliées, égorgées ; mais tout cela ne fait pas la grandeur, pas plus que la couronne impériale du roi Guillaume ne brille des vrais rayons de la gloire. Les flatteries des nations teutonnes, comme les appelle M. de Bismarck avec amour, ne donneront le change à personne. Au temps où l'on croyait à l'astrologie, un Ruggieri ou un Nostradamus aurait, sans doute, été épouvanté de voir
E se combiner dans la moire et le sombre azur du firmament, les constellations de ces quatre personnages entourées de cercles rutilants et sanglants, présages des horribles incendies, des effroyables massacres qui ont marqué la trace de leur existence.
De Turin, de Madrid, de Berlin, ces trois hommes prédestinés aux malheurs et aux catastrophes de la France, se sont transportés, non point ensemble comme les sorcières de Macbeth, mais séparément, chacun à son tour, à l'heure fixée par le destin, aurait dit un païen, à l'heure marquée par Dieu, dirons-nous, non sur une lande déserte et sauvage, attristée par le cri lugubre de l'orfraie et la note lamentable du crapaud, mais dans
trois riants séjours de cette France qui abonde en charmants et gracieux paysages, pour venir comme Méphistophélès à l'oreille d'un Faust couronné, avide de jouissances, de gloire et d'avenir pour sa maison et même pour son pays, offrir la puissance sans bornes, l'empire sans rivaux , les ineffables jouissances de la domination et de la gloire atteignant un but (( che era follia sperar. »
Disons-le sans hésitation, il aurait fallu une âme bien forte pour résister alors que manquaient l'obstacle des fortes institutions d'un pays se gouvernant lui-même et le sentiment profond de la justice.
Le premier qui apparut fut le gentilhomme piémontais. L'éducation du comte
Gamillo Benso di Gavoiir était plutôt anglo-française qu'italienne, il parlait médiocrement la langue de Machiavel; mais il avait le génie éminemment italien de ce profond esprit, et il l'avait soigneusement cultivé en ne négligeant rien de ce que les sciences modernes pouvaient apporter de ressources et de forces à Tart de gouverner. M. de Cavour avait fait sienne l'idée d'un grand royaume d'Italie sans en arrêter précisément la constitution et l'organisation dans son esprit, mais il entrevoyait clairement, à travers la fumée^ les nuages^ les luttes, le sang, l'or et les intrigues, l'élévation prodigieuse de la maison de Savoie et l'agrandissement de ses Etats au point d'absorber toute l'Italie; les
Autrichiens se retiraient devant les descendants d'Humbert aux blanches mains et du comte Verde, les princes de la maison d'Autriche et de Bourbon pliaient bagages et les clefs souveraines ellesmêmes, ({ le somme chiavi, » rentraient peu à peu dans le sanctuaire. De ce rêve immense, comment faire une réalité?
Comment le petit Piémont, déjà fait comme l'Autriche de pièces et de morceaux, qui a pris Novare à la Lombardie^ qui a accepté les dépouilles de la république de Gênes et la Ligurie des distributeurs de peuples en 1815, malgré les protestations des Génois, qui réunit sous un même sceptre la Savoie toute française, son antique patrimoine, à File de Sardaigne, mauresque et espagnole,
comment ce petit pays, sauvé du naufrage par Emmanuel-Philibert, et grandi sans cesse par ses successeurs, fera-t-il pour accomplir les destinées rêvées par le comte de Cavour et son royal maître ? Le Piémont est bien faible, disait-il, mais que ne peut -il faire avec les armées et les trésors de la France? c'était l'œuf de ce nouveau Christophe Colomb.
L'empereur était préparé à ces plans ; un patricien lombard, connu longtemps en Italie sous le nom « d'ami de César, » avait été envoyé à Paris pendant la présidence, par Gioberti et avait du engager à la patience le chef du cabinet piémontais. Le moment n'était pas venu de passer les Alpes ; il y avait, avant ce passage, le Rubicon, à passer en France;
il était passé quand vint M. de Cavour. Les lauriers de Crimée avaient même un peu perdu de leur éclat. Cependant on était encore dans les beaux jours de l'empire. L'empereur était à Plombières, dans ce charmant pays des Vosges si sincèrement français comme les nobles provinces qui viennent de nous être extorquées; il traçait des promenades, faisait construire des bains, élevait des églises, dansait « la boulangère a des écus )) et le carillon de Dunkerque sur la prairie d'Hérival, et visitait Gérardmer et le ballon d'Alsace.
On connaît le succès rapidement remporté par le comte de Cavour. Celui qui écrit ces lignes l'a vu bras dessus, bras dessous, avec l'empereur, dans une des
nouvelles promenades créées à Plombières. Dans cette promenade qui dura longtemps et qui excitait la curiosité de ceux^ en très-petit nombre, qui connaissaient le comte de Gavour, les destinées de l'Italie, de Rome, de la France furent scellées : Magenta et Solferino, Sadowa et Sedan doivent leur origine à l'entrevue de Plombières. Je ne veux pas faire ici l'histoire d'Italie, rappeler la paix de Yillafranca, le traité de Zurich et retracer les audacieuses intrigues et les coups de main de pirates et de bandits, qui jetèrent à bas les trônes de Toscane, des Deux-Siciles, et enlevèrent au pape l'Emilie, l'Ombrie, les Marches. Il faut lire tout cela dans « l'Epistolario de la Farina » et le très-remarquable
a Diario » de l'amiral Persano, qui raconte avec une entière franchise ce qu'il appelle lui-même « la politica birbona di Gavour. » Il y a là la matière, le sujet d'une très-curieuse étude. Un mot peindra M. de Gavour ; il n'avait aucun scrupule. Get homme si simple, si bienveillant dans le commerce habituel de la vie, dont la société avait tant de charme pour ses amis, était inflexible dans ses vues et ses desseins une fois arrêtés.
Gela se lisait dans ce front large et méditatif, dans ces yeux clairs et fins abrités derrière des lunettes d'or et qui étaient l'expression d'une volonté immuable, dans cette bouche où le dédain s'alliait à une sorte de pitié pour tous ceux qui voulaient traverser ses des-
seins. Tel est le premier homme fatal qui s'empara de la volonté, du génie de Napoléon III.
Certes, l'empereur ne voulait ni de rinvasion de la Sicile, ni des pièges tendus au jeune roi de Naples, ni des trahisons qui le poussèrent dans la forteresse de Gaëte, ni du siège de cette place, ni du bombardement d'Ancône, ni de la boucherie de Gastelfidardo j mais il s'était livré à une intelligence qui le dominait, et on a pu attribuer à M. de Cavour ces mots significatifs : « Je l'ai jeté à l'eau, il faut qu'il nage. » Mais si M. de Cavour avait pour son pays et pour son roi une ambition inexorable, la loyauté, une loyauté relative n'était pas entièrement bannie de son âme. La
Savoie, le comté de Nice furent cédés à la France^ bien faible dédommagement, il est vrai, à côté d'un grand royaume d'Italie.
L'Angleterre, si favorable d'abord à l'Autriche, si mal disposée en faveur du triomphe des armes françaises et piémontaises, était passée avec sa facilité habituelle du côté de l'Italie, et prêtait à M. de Cavour le concours de sa presse, de son Parlement, de son gouvernement d'opinion , pour peser sur la France et obliger l'empereur à aller jusqu'au bout dans une voie où il aurait sans doute voulu s'arrêter, malgré les éperons qui ne lui étaient pas ménagés dans son entourage. Un moment, le roi de Naples, défendant héroïquement Gaëte avec sa jeune épouse à ses côtés, fut
l'objet de la plus vive sympathie même dans le ministère impérial , et nous avons entendu l'expression d'un noble sentiment d'admiration de la bouche d'un ministre des affaires étrangères de cette époque, dont l'indépendance n'était pas certes le trait dominant.
Gavour est mort en bon chrétien ; le roi s'est vite consolé de ne plus avoir un conseiller importun, qui parlait quelquefois conmie le souverain par l'intelligence, et à qui une sépulture avait été réservée à côté des rois à la Superga, s'il n'avait pas voulu reposer auprès des siens à Santena. La gloire de Magenta et de Solferino est déjà affaiblie; le passé n'occupe plus les esprits, le présent ne satisfait pas, l'avenir est incertain; la nation comprend vaguement que les an-
nexions ne l'ont pas grandie, que le but de la guerre n'a pas été vraiment français; elle n'a point abandonné les espérances de liberté, de -grandeur morale, de développement des institutions modernes ; l'empereur tâtonne ; il s'est lassé de Plombières ; les bains, les promenades^, les églises sont achevés; il est à Vichy qu'il va aussi transformer. Le second homme fatal apparaît sur la scène. Aux promenades le long de l'Eau-Gronne, ont succédé les promenades le long de l'Allier, avec son calme et lointain horizon.
Cette fois, c'est un aventurier de la race des Gortez et des Pizarre, moins le génie. L'audace est son trait caractéristique, la hâblerie un de ses grands
moyens; il est magnifique, brave, populaire; il a l'orgueil traditionnel du sol natal. Il est devenu général, marquis, grand d'Espagne.
Il a surtout fait son chemin par les conspirations militaires , façon trèscommune d'obtenir des grades en Espagne. Son apparition en Orient à côté du serdarOmer-Pacha(l), homme de guerre bien autrement sérieux que lui, à la tête de quelques gendarmes espagnols, a surtout eu du retentissement, grâce à la voie habilement employée des journaux, et au Maroc, son rôle reste secondaire. Son ambition est immense; elle n'a d'é-
(1) Voir Chrétiens et Turcs : la Guerre sur le Danube.
gale que" sa facilité à quitter ses protectrices couronnées et à les reprendre .
Le général Prim, nous espérons que le lecteur l'a reconnu, vient à Vichy, s'y rencontre avec l'empereur qu'il est venu chercher, et lui persuade de faire la campagne du Mexique. Que Prim ait rêvé d'entrer à Mexico et d'y renouveler le triomphe de Cortez, qu'il ait un moment sérieusement songé à ceindre une couronne impériale, rien n'est plus aisé à croire; que des spéculations audacieuses se soient alliées à son ambition démesurée, cela n'est sans doute que trop vrai; mais que l'empereur Napoléon III se soit laissé persuader et convaincre par un homme comme don Juan Prim, marquis de Gastillajos, voilà ce
que n'a pu comprendre aucun de ceux qui ont connu le malheureux maréchal, et cependant c'est l'empereur lui-même qui lui a écrit : «Vos rêves de Vichy sont accomplis. » Prinune se contente pas d'entraîner l'empereur au Mexique et de l'y compromettre à tout jamais avec les États-Unis de l'Amérique du Nord; il le trahit, il abandonne une expédition faite pour relever le prestige de l'Espagne, pour s'opposer aux empiétements de la race anglo-saxonne ', il rend les Anglais complices volontaires de sa défection; il prépare les immenses pertes matérielles et morales que nous faisons au Mexique, et qui creusent l'abîme dans lequel est tombé Napoléon III; et quand, après ses longues courses diplo-
matiques h la recherche d'un candidat au trône d'Espagne, il en trouve un, ce candidat est un parent du roi Guillaume et un protégé de M. de Bismarck, un Hohenzollern, un prince jeté entre les jambes de Napoléon III, qui le fait trébucher et tomber dans la poussière.
Prim, le représentant d'une nation qui se dit latine, qui se dit une nation sœur, s'était entendu avec le chancelier de la Confédération du Nord pour démembrer la France du côté des Pyrénées, pendant que les Allemands la mutileraient sur le Rhin et la Moselle et que les Italiens déchireraient la Convention de 1864 et se tiendraient prêts à nous arracher notre département des Alpes-
Maritimes. Voilà le chemin que nous ont fait faire les aventures et les aventuriers politiques.
Quatre ans avant, l'empereur s'était aussi servi d'un Hohenzollern pour faciliter à la Prusse ses attaques contre l'Autriche, en aidant ce frère même du candidat au trône d'Espagne à s'asseoir sur le trône roumain. L'idée de remplacer les Gobourg par les Hohenzollern n'est donc pas uniquement due à M. de Bismarck.
Nous n'avons encore fait qu'entrevoir le troisième homme fatal; le voici, il vient le dernier : la faulx de la mort est entre ses mains.
En 1863, peu de temps avant sa mort, M. Dupin réunissait, à un de ses anniversaires qui se trouvait être le 24 février, ses amis, ses collègues de l'Académie, de la Chambre; MM. Guizot et Thiers arrivèrent des premiers . On corn mençait déjà, à cette époque, à s'occuper de M . de Bismarck. On se mit à en parler.
M. Guizot dit, avec la solennité qui lui est habituelle et qui n'a rien d'affecté : « M. de Bismarck est un esprit faux; je le connais^ il perdra la monarchie.» Ces paroles semblent bien loin aujourd'hui de devenir une vérité; attendons et rappelons-nous l'entretien de Crésus et de Selon.
Il n'entre ni dans notre plan ni dans nos idées de faire ici une biographie du chancelier de la Confédération du Nord de l'Allemagne. Nous laisserons ce soin à des écrivains ayant, sous tous les rapports, bien plus d'autorité que nous, ayant vécu dans son intimité pendant la période trop longue de la guerre qui finit à peine, disposés à manier d'une main exercée et complaisante les en-
censoirs en métal massif qui doivent brûler devant un si heureux homme d'Etat. La louange ne serait pas agréable à M. de Bismarck si elle n'était assaisonnée d'insultes grossières et d'injures amer es jetées à la face d'un ennemi vaincu et qu'il faut déchirer après l'avoir saigné aux quatre membres^ et de pareils biographes ne doivent pas être pris ailleurs que dans les trois grandes nations teutonnes; l'Amérique du Nord et l'Angleterre disputeront cet honneur à l'Allemagne. Cependant, avant le succès inattendu, inouï j qui a couronné les armes allemandes, il se trouvait dans le pays môme qui a fourni des correspondants si chevaleresques et si désintéressés à des journaux célèbres par la haute
et courageuse impartialité avec laquelle ils ont attaqué, avec acharnement, et dans toutes les circonstances, une alliée jadis bien recherchée^ courtisée, souvent adulée, il se trouvait des écrivains inaccessibles à toute autre considération que celles qui sont inspirées par la justice et la vérité.
Voici, par exemple, en quels termes un publiciste anglais appréciait la manière dont M. de Bismarck s'était conduit envers l'Autriche dans les rapports et la longue lutte diplomatiques qui commencèrent avec la convention de Gastein et finirent par amener la guerre de 1866. On sait que l'Italie, qui avait d'abord été très-refroidie à l'égard de la Prusse par cette même convention de Gastein,
avait été poussée par l'empereur Napoléon à s'allier à la Prusse, et que le général Govone avait signé, le 8 avril 1866, à Berlin, un traité que l'on pouvait considérer comme un contrat qui n'était pas bilatéral. L'Italie était enchaînée, tandis que la Prusse restait libre .
« Avec la signature de ce traité, la carte vénitienne était perdue pour l'Autriche, et ce fut sans aucune utilité que, peu de temps avant que la guerre éclatât, elle avait cédé cette province à la France par un traité secret. L'Italie avait lié ses destinées à celles de la Prusse et ne pouvait pas accepter la cession sans le consentement de son alliée. Quelques jours après la signature de cette alliance offensive contre l'Autriche, le comte de
Bismarck continua^ avec une perfidie et une impudence consommées^ à protester que les sentiments du roi son maître étaient amicaux pour l'empereur, et à se plaindre que l'Autriche méditait une attaque sur les possessions prussiennes. » (Revue d'Edimbourg^ du mois d'octobre 1869.)
Voici maintenant, d'après le même écrivain, un portrait en pied du personnage prussien :
a C'est un homme du type de Richelieu et de Pombal ; mais ce type d'homme d'État n'est plus de mise dans notre siècle, au moins pour obtenir un succès durable . Nous ne pouvons donc le considérer comme étant réellement un grand homme d'Etat, quoiqu'il ait certainement
des dons de l'ordre le plus éloTe. C'est un diplomate et un négociateur de première qualité. Personne ne peut captiver plus adroitement ceux qu'il a besoin de gagner, personne ne sait mieux que lui frapper au bon moment, ou attendre que la marée soit en sa faveur.
Son courage personnel est grand physiquement et moralement ; tous les moyens lui sont bons pour arriver à ses fins. Il n'est pas naturellement éloquent, mais ses discours font généralement impression et sont pleins d'arguments serrés.
C'est un compagnon supérieur en société ; il a de l'esprit, du naturel, une conversation étincelante. Sa vie privée est pure, personne ne l'a jamais accusé d'avoir tiré parti de sa haute position
pour obtenir des avantages pécuniaires.
Il est naturel que de pareilles qualités, soutenues par une volonté indomptable, une forte confiance en soi-même et une constitution robuste dès l'origine, puissent accomplir beaucoup de choses; mais, à côté de ces vertus, les ombres les plus sombres ne font pas défaut.
Nous ne lui reprochons pas son ambition; il est naturel qu'un pareil homme soit ambitieux, mais son ambition n'identifie pas son pouvoir personnel avec les intérêts de son pays. Tout chez lui est personnel. Une pardonne jamais un dédain et persécute les gens qui l'ont offensé avec la plus indigne malice. Sa forte volonté tombe fréquemment dans une absurde obstination. Il est craint par ses
subordonnés: mais nous n'avons jamais entendu dire qu'il fût aimé de qui que ce soit. Il peut dire tout le contraire de la vérité avec un calme stupéfiant; plus souvent encore, il dira la vérité toute nue quand il sait qu'il ne sera pas cru. C'est un grand comédien qui remplit admirablement les rôles qu'il veut jouer. Il sait comment flatter ses interlocuteurs en affectant un air de sincère admiration pour leurs talents; il les laisse charmés de sa condescendance pendant qu'il rit des imbéciles qui ont pris ses belles paroles pour de la monnaie de bon aloi.
Son mépris des hommes est profond ; il déteste l'indépendance de caractère, mais il la respecte probablement. Il n'a pas laissé un seul homme de carac-
tèro dans tout le ministère ou les positions les plus importantes du service civil. Il n'y a personne, il n'y a rien qui puisse échapper au ricanement de cet homme. »
Un autre trait peu connu, mais dont l'authenticité peut être garantie, mérite d'être rapporté. Lors de la dernière et si malheureuse insurrection de Pologne, la Prusse signa avec la Russie un cartel pour l'échange des prisonniers et prit ainsi odieusement le rôle de belligérant; ces prisonniers étaient de malheureux fugitifs échappés aux balles russes, pour être condamnés aux tortures de la Sibérie. Notre ambassadeur à Berlin, à cette époque,, le baron de Talleyrand, à qui M. de Bismarck ne reprochera pas
de ne pas savoir l'allemand, lui demanda des explications sur la signature de ce cartel d'échange aussitôt que le bruit s'en répandit dans le public. M. de Bismarck nia hautement le fait, donna non-seulement sa parole de ministre, mais encore sa parole de gentilhomme, que tout était faux. L'acte avait été signé le matin même.
Est-ce là l'honneur prussien I Cavour et Prim sont certainement dépassés ; la haute raison du premier, la vantardise du second les élevaient quelquefois jusqu'à la loyauté. C'est là un sentiment complètement inconnu à M. de Bismarck. Il suffit, au contraire, pour prouver par un seul fait ce qui a été si bien qualifié d'outrageante déloyauté, de
rappeler la ruse honteuse à laquelle il est descendu à propos du prétendu traité proposé et écrit par M. Benedetti pour l'annexion de la Belgique.
Voilà l'honune avec qui l'empereur devait lutter, voilà l'antagoniste que M. Jules Favre a eu en face de lui a Ferrières après le 4 septembre^ et avec lequel il a négocié et conclu l'armistice qui a permis de ravitailler Paris^, mais à quel prixl Franchement la partie n'était pas égale. Napoléon III connaissait la politique étrangère, les cours, les hommes d'Etat de l'Europe, il en avait fait une étude pratique de plusieurs années; il avait joué jusqu'alors un [rôle non-seulement très-considérable, mais même prépondérant sur le grand théâtre
du monde, et sur beaucoup de points, en élévation dépensée, en sentiments vraiment humains, il valait mieux que son antagoniste- on peut rendre cette justice à un souverain tombé ; la grande infériorité de Napoléon III à l'égard de M. de Bismarck, c'est qu'il n'était pas assez Français j tandis que M. de Bismarck était, est avant tout Prussien, Allemand après, homme, oui, parce qu'il n'est ni ange ni démon. M. de Bismarck^ comme le premier Pitt, s'était proposé d'abaisser la France qu'il hait profondément comme tout Prussien, parce que le Prussien est essentiellement haineux, envieux, dominé par la rancune. Si l'empereur avait eu dans le cœur une bonne haine pour la Prusse, ainsi qu'il aurait dû
l'avoir, ainsi qu'il en avait eu l'instinct dans sa jeunesse, il n'aurait pas été enlacé comme il l'a été par M. de Bismarck, il n'aurait pas été étouffé dans ses bras homicides. A défaut de haine, s'il avait eu un profond sentiment de la justice, il n'aurait pas été subjugué par son adversaire.
il y a en France des traces profondes du noble esprit de chevalerie qui a joué chez nous un si grand rôle , qui a racheté les fautes de quelques-uns de nos per sounages les plus sympathiques, et qui a jeté sur la nation en général un éclat, un charme, un attrait que l'Europe subissait sans nous en vouloir; cet esprit chevaleresque n'existe nulle part, dans aucun pays, au degré où il est en France.
C'est une grande infériorité dans les relations politiques comme dans la guerre de nos jours. Les idées cosmopolites, les guerres entreprises pour une idée, les intérêts généraux de l'humanité, l'hésitation devant les moyens de destruction, les combats de générosité^ comme à Fontenoy, ne sont plus que de coupables faiblesses quand on a affaire à un ennemi pour qui tous les moyens sont bons , qui élève l'espionnage au rang d'une institution nationale, et fait de la trahison de l'hospitalité un dogme, qui a inventé le canon Krupp et érigé en système que le meilleur moyen de forcer une garnison à se rendre^, c'est d'incendier les églises^ les couvents, les hôpitaux, de joncher les rues et les maisons
de cadavres de femmes et d'enfants, et de brûler les paysans. Une autre cause mettait l'empereur vis-à-vis de M. de Bismarck dans une|situation d'infériorité notoire; M. de Bismarck ne pensait qu'à la Prusse et à lui-même; c'était tout pour lui. L'empereur n'avait jamais eu une politique purement française; la guerre de Crimée, politique par certains côtés, avait eu pour point de départ un désappointement, une blessure personnelle; l'alliance russe qui eût pu donner de si grands résultats fut sacrifiée pour une question de formalité et de courtoisie de chancellerie; — dans la guerre d'Italie l'intérêt français n'était que bien faiblement indiqué, des hommes éminents ont même persisté à croire
qu'il y était tout à fait contraire ; — en 1866^ c'était encore et surtout la question italienne , celle de la Vénétie qui préoccupait l'empereur.
M. de Bismarck eut l'art de le découvrir et l'habileté d'agir en conséquence. Le roi Guillaume, blessé de l'attitude que la France avait prise et du langage très-ferme et très-digne que M . Drouyn de Lhuys avait tenu après la convention de Gastein, s'était opposé au voyage que M. de Bismarck voulait faire à Biaritz; le ministre des affaires étrangères du roi de Prusse, qui avait son plan tout tracé et qui avait décidé de faire servir l'empereur qu'il connaissait bien à ce plan , obtint des Tuileries qu'une démarche du ministre des affaires
étrangères de l'empereur atténuerait l'effet produit par la dépêche concernant la convention de Gastein, et il put se rendre à la villa Eugénie.
Le Piémontais avait eu pour scène, dans sa négociation avec l'empereur, les sapins et la verdure des Vosges; le Poméranien eut pour horizon l'azur de l'Océan et les sommets des Pyrénées.
M. de Bismarck avait été ambassadeur à Paris et avait fait usage de tout son art pour obtenir les bonnes grâces du
souverain auprès de qui il était accrédité. Il fut un des favoris de la cour des Tuileries, et sa perspicacité en découvrit bientôt tous les côtés faibles. Quoiqu'il fût à Biaritz un hôte attendu, désiré même, l'empereur sentait instinctivement que c'était un hôte dangereux, que la lumière qui rayonnait autour de lui était tout autre que céleste, qu'il fallait être sur ses gardes et se méfier de tout ce que proposerait un homme aussi habile. M. de Bismarck n'est pas grec, mais ses dons inspiraient de la terreur. Napoléon III n'était pas, comme le docteur Faust, désespéré au point de prêter une oreille avide aux offres de Méphistophélès, et s'il eût été un souverain sin cèrement constitutionnel et profondé-
ment français, son ministre des affaires étrangères ne l'aurait jamais laissé exposé seul aux entreprises de M. de Bismarck, mais un ministre comme M. Drouyn de Lhuys était gênant. Il aurait apporté trop de réserves dans les relations, il aurait empêché des confidences hasardées, l'exposition de plans trop hardis. On trouva un autre moyen : la villa Eugénie avait pour hôte, en même temps que M, de Bismarck, un homme d'un bon sens aussi rare que son esprit était charmant, et d'un imperturbable sang-froid; son scepticisme élégant et la rectitude de son jugement aussi bien que de son caractère en faisaient, non point un antagoniste, il n'était poinl question d'en opposer à M. de
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Bismarck, mais un observateur sévère, une espèce de Mentor de bonne société capable de contenir des audaces trop grandes et de réduire à des proportions raisonnables les projets trop ambitieux.
M. Prosper Mérimée, qui ne se doutait pas, en écrivant « le théâtre de Clara Gazul, » et « la chronique sous Charles IX,)) qu'il serait appelé à jouer un rôle diplomatique aussi important, reçut pour instruction de ne laisser jamais l'empereur exposé seulauxentreprises oumême aux trop sincères ouvertures de M. de Bismarck. Cette crainte seule du têteà-tête trahissait la faiblesse de l'empereur en face de M. de Bismarck ; c'était quelque chose comme l'embarras qui caractérise le commencement et la fin
des grandes passions. Chaque fois que, soit au salon,«dans le parc de la villa, au bord de la mer^ l'hôte du nord allait entamer les questions qui l'avaient amené à Biaritz, Prosper Mérimée apparaissait avec une aisance pleine d'aplomb et une familiarité respectueuse, pour prendre part à la conversation. M. de Bismarck devina bientôt le parti pris; il prit le sien en présageant que la victoire était à moitié avouée, et au lieu d'un trio qui ne lui convenait pas, il déroula, un jour à déjeuner, avec une rondeur de grand seigneur, tout son plan de campagne, c'est-à-dire tout ce que la Prusse a exécuté en 1866. Le silence glacial, la stupéfaction de la société réunie autour de la table ne l'arrêtèrent pas un mo-
ment; il dit tout ce qu'il voulait dire : « Et j'ai, moi, Otto de Bismarck, laissé copie à l'empereur Napoléon, parlant à sa personne. » Après le déjeuner, l'empereur sortit avec Prosper Mérimée et lui dit ces seuls mots : « Il est plus fort que je ne croyais. » Hélas ! oui , il était même trop fort, et contre un pareil homme il n'y avait qu'une arme , c'était la passion de là gloire et de la grandeur française, la haine du prussianisme, la haine de la violence, de l'iniquité, de la fourberie, la volonté bien arrêtée de faire passer les intérêts de la France avant toute chose. Voilà ce qu'il fallait montrer à ce tentateur, c'était d'autant plus aisé qu'il n'offrait pas, quoiqu'il l'eût dit depuis, les frontières
du Rhin d'une façon positive ; il les laissait entrevoir. Une fois le coup porté à déjeuner, les entretiens se multiplièrent. Il y aurait de l'outrecuidance et peu de droiture à prétendre les connaître et surtout à l'affirmer , mais on peut, sans trop s'aventurer, sans avoir la prétention d'avoir entendu des conversations qui devaient avoir des résultats aussi formidables, dire que M. de Bismarck montra une habileté consommée; il avait vite compris, ainsi que nous l'avons dit plus haut, (( que la délivrance de Venise et le rachat de la promesse « des Alpes àTAdriatique, » occupaient surtout l'empereur. Il vit aussi que Napoléon III avait encore une telle confiance dans la puissance militaire de
TAutriclie, qu'il s'inquiétait avec une paternelle bonté du sort qui attendait la Prusse ; il appréhendait la défaite, trop facile, de l'armée qui avait compté dans ses rangs le féroce et insensé Bliicher, et dont tous les généraux, tous les officiers, tous les soldats n'aspiraient qu'à renouveler les massacres de Katzbach, de Leipsig, de la Haye-Sainte. M. de Bismarck se garda bien de le détromper, et l'empereur, se méprenant sur la force intrinsèque de la Prusse, ne connaissant pas les intrigues au moyen desquelles l'armée autrichienne était travaillée, créa de toute son influence cette alliance italo-prussienne que nous avons déjà caractérisée, avec l'espoir que la lutte s'engageant, se prolongeant.
^ 110 — il arriverait « in médias res » comme un « Deus ex machina, » et qu'il dicterait de nouveau des lois à l'Europe.
A la faveur de l'erreur profonde dans laquelle M. de Bismarck avait endormi l'hôte impérial de Biaritz , il avait échappé à la nécessité de promettre positivement, quoi que ce fût, de s'engager irrévocablement.
« Ni le roi, ni personne, en Prusse, en Allemagne, ne pouvait, au moment même où un appel suprême était fait à l'esprit germanique, consentir à une cession quelconque de territoire, encore moins se lier par un traité ; c'eût été s'exposer à un véritable soulèvement en Allemagne; mais la guerre allait nécessairement entraîner les armées prussiennes
loin de leur base d'opération, elles entreraient dans le Hanovre, en Saxe, elles passeraient l'Egger et occuperaient la Bohême. L'empereur Napoléon pourrait alors, de son côté, faire occuper les provinces du Rhin, où il n'y avait ni un fusil, ni un casque , ni une lance ; où les casernes étaient vides ; il pourrait même occuper la Belgique, surtout la Belgique. Une fois ces occupations opérées provisoirement et uniquement à titre de sécurité personnelle, on attendrait la paix, on prendrait une décision; les Prussiens , heureux alors de leurs grandes acquisitions dans le nord et le midi de l'Allemagne, pourraient consentir à bien des changements, l'Europe elle-même les accepterait. »
Nous croyons que c'est là, avec une grande vérité, le sens des discours tenus par M. de Bismarck ; nous ne pensons pas qu'il soit possible de le nier.
Si le comte de Bismarck savait que la puissance de l'Autriche était creuse, s'il connaissait par quel travail souterrain il avait miné cette vieille monarchie, s'il avait l'assurance que, prise entre la Prusse et l'Italie, obligée de détacher une partie notable de ses forces pour défendre le quadrilatère, elle devait s'écrouler, il n'était pas moins bien renseigné en ce qui touchait la France. — Il savait dans quelle situation son ami Prim et l'expédition du Mexique avaient mis le grand pays qui avait vaincu à Malakofî" et à Solferino. Il savait
— il3 —
combien l'empire était affaibli, combien son administration^ son armée, sa diplomatie étaient au-dessous de ce que le pays était en droit d'attendre. Le pouvoir de Napoléon était ébranlé comme celui de François-Joseph. L'événement prouva la sagacité et la clairvoyance du comte de Bismarck et l'ineptie du gouvernement impérial. Les armées prussiennes s'avançaient audacieusement , grâce- à l'alliance italienne, qui obligeait une des meilleures armées de l'Autriche, avec l'illustre archiduc Albert, à défendre la Vénétie, grâce à la neutralité bienveillante de la France, qui permettait de dégarnir les provinces rhénanes, et qui approuvait tout haut le dessein avoué de la Prusse de s'arrondir au
nord. — L'Europe vit alors s'afTaisser l'Autriche ; l'Angleterre qui, par presque tous ses organes de publicité , avait pris le parti de l'Autriche , ne perdit pas un moment pour changer de ton ; elle le fit sans hésitation comme sans pudeur, laissant ainsi prévoir de bien autres changements.
Napoléon III sentit jusqu'au fond de son cœur, comme la France jusqu'au fond même de sa puissance, le coup que la Prusse venait de porter, et il ne cacha pas son profond mécontentement.
M. de Goltz, ambassadeur de Prusse à Paris, et qui connaissait l'entente secrète établie entre l'empereur et M. de Bismarck, donna sans détour à entendre qu'il fallait de l'audace ; que les
troupes françaises devaient passer le Rhin, et qu'elles ne rencontreraient aucune résistance.
« Entrez, disait-il, je suis Prussien, je suis ambassadeur, que puis-je dire de plus ? »
Hélas! non, on ne passait pas le Rhin, malgré le cri de détresse poussé par quelques politiques patriotes 3 on acceptait la Vénétie, le prince Napoléon allait à Ferrare, le général Lebœuf à Venise, M. Benedetti allait à Nikolsbourg, oii, d'après M. Giskra (1), il ne réussissait qu'à grever l'Autriche de trente millions de thalers de frais de guerre, qui lui auraient été épargnés sans l'intervention française.
(1) Discours prononcé à Brunn.
L'histoire sera bien sévère, très-justement sévère, pour les hommes qui ont conduit à cette époque les destinées de la France. Son jugement sera leur plus cruelle punition.
Et maintenant, après l'exposé des faits, en présence de l'appui incontestable donné par l'Empire à la Prusse dans la campagne de 1866, après que la Prusse et l'Italie ont été fortfiées par les mains de l'empereur, après l'empressement obséquieux avec lequel M. de Bismarck est venu solliciter le bon vou-
loir et même la neutralité de l'Empire ; après les démarches de Napoléon III pour amener une alliance qui fut la cause principale, si ce n'est unique, de la chute de l'Autriche, M. de Bismarck, le seul grand ministre avec M. de Cavour, que l'Empire ait fait (le mot, d'une sanglante ironie, est de M. Thiers), a-t-il le droit de dire, avec son arrogance habituelle, que Sadowa ne nous regarde pas ! Oh ! monsieur le prince de Bismarck, tout beau! Nous avons été défaits, nous sommes vaincus, vous nous faites sentir bien cruellement l'amertume de la défaite, et vous usez bien impitoyablement des avantages de la victoire ; mais l'impartiale histoire dira que^ sans l'ineptie du gouvernement im-
périal et sa diplomatie, vous n'auriez pas obtenu vos succès. Vos armes les plus dangereuses vous ont été fournies par nous, nous avons puissamment contribué à vous faciliter la victoire !
Rien n'était donc plus naturel que le désir et l'espoir longtemps nourris par l'ex-empereur d'obtenir de ses obligés une compensation qui pût contre-balancer l'immense pouvoir que la Prusse avait acquis grâce à lui. M. de Bismarck se refusa à toute demande juste et raisonnable, repoussa systématiquement et de plein accord avec le roi Guillaume toutes les demandes de la France les plus modérées, et se borna à conseiller, soit par lui-même, sqit par les agents qu'il entretenait partout, de prendre la
Belgique. La lutte diplomatique entre la France et la Prusse dura jusqu'à la déclaration de guerre ; la France espérait toujours dans l'équité de la Prusse, et M. de Bismarck éconduisait toujours notre diplomatie avec une ironie et une insolence toujours croissantes. Enfin la guerre éclata; elle fut déclarée avec une légèreté incroyable, malgré les patriotiques et les prophétiques avertissements de M. Thiers et de presque toute l'opposition; elle fut déclarée de manière à mettre tous les torts de notre côté, alors qu'ils étaient tous du côté de l'ennemi, qui n'aurait pas tardé à prendre les devants. Les hommes^ qui étaient alors au pouvoir, et sur l'un desquels l'opinion libérale avait eu l'aveuglement
de fonder de grandes espérances, se montrèrent tout à fait au-dessous d'une situation très-difficile, il est vrai, et le ministre de la guerre assuma une responsabilité qui pèsera éternellement sur sa mémoire.
Il n'entre pas dans notr^ plan de raconter les terribles et déplorables campagnes de 1870-71, c'est un sujet qui demande à être traité avec de grands développements. Les généraux Changarnier et Trochu en ont touché quelques points principaux. M. Thiers a jeté de vives lumières sur la conduite de la guerre avant et après le 4 septembre ; c'est un sujet d'un intérêt puissant et sur lequel s'exercera plus d'un historien quand tous les éléments pour une his-
toire aussi compliquée seront réunis; mais il n'est pas inutile, pour soulager la conscience publique et rendre à la France la confiance en elle-même qui se rétablit chaque jour, de signaler et de préciser quelques faits .
L'armée française entra en campagne avec une infériorité déplorable comme nombre, comme organisation, comme préparatifs et armements; l'artillerie prussienne était infiniment supérieure à la nôtre. Les généraux prussiens, l'intendance prussienne étaient également et presque généralement d'une supériorité marquée. Les Prussiens se préparaient à cette guerre, non pas seulement depuis dix ans, mais depuis 1806. Waterloo et l'invasion de 1814
et de 1815 n'avaient pas assouvi leur rancune. Un vaste système d'espionnage avait été organisé et pratiqué, et le gouvernement des États-Unis avait coopéré à cet infâme espionnage en donnant des passe -ports américains à presque tous les espions prussiens, rendus ainsi inviolables par l'intervention d'une ancienne alliée, d'un peuple dont la générosité et la puissance française ont protégé la grandeur naissante ; les relations et les arts de la paix étaient mis à profit pour une guerre éventuelle considérée comme inévitable, préparée de longue date, prêchée par les mille voix de la publicité. Partout en Allemagne, daos les écoles de tous les degrés, dans toutes les universités, la haine des
— ^24 — Français était enseignée, la nécessité de revendiquer les provinces que l'on prétendait avoir appartenu à T Allemagne, exposée avec une ardeur infatigable.
Nous vivions dans une confiance absolue, les Allemands dans une constante préoccupation du but qu'ils se proposaient depuis un siècle, je dirais même depuis des siècles; tout Allemand, voyageur, employé, industriel, homme de lettres, homme de salon, était un pionnier et un espion; les courtisanes elles-mêmes n'étaient pas dédaignées et leur patriotisme s'employait à leur façon. Pendant que ce travail de destruction, de haine, de sourde vengeance, d'envie rongeante, se pratiquait depuis plus d'un demi-siècle en Allemagne , la France suivait une voie
toute différente. Ses hommes de lettres, ses poëtesj ses philosophes, ses voyageurs, ses historiens, ses pédants, s'évertuaient à admirer, à faire connaître, à faire admirer l'Allemagne, à vanter sa poésie, ses belles créations littéraires, les partitions de ses compositeurs, ses systèmes de philosophie, ses savants, ses peintres , la bonne humeur de ses habitants, la riche variété de son sol.
On rêvait une alliance intime avec la Germanie. Que de noms illustres, chers aux lettres et à la politique française, ont été les précurseurs des idées allemandes en France et ont employé leur génie, leur cœur,leurs.talents^ leur grâce persuasive à nous faire admirer et aimer les Allemands ; nous les admi-
rions même dans le déploiement de leurs passions et de leurs luttes contre nous. Je me souviens de l'enthousiasme communicatif avec lequel, dans un de ses cours à la Sorbonne , Saint- Marc Girardin nous parlant de Fichte et du génie allemand,, nous racontait la levée en masse des Allemands contre nous en 1813, après la déroute de Moscou et la défection de York j il vantait le patriotisme des Allemands; il était sincèrement ému, son émotion nous gagnait et nous applaudissions. Plus tard, quand un homme de cœur et de talent, enlevé trop tôt à son pays^ Lanjuinais, voulut parler de l'aUiance avec l'Allemagne à la Chambre des députés, il ne dédaigna pas d'accueillir quelques-unes de nos
idées. Toute la jeunesse aimait, recherchait la noble nation allemande et buvait avec avidité aux grandes sources de sa poésie, de sa philosophie, de son histoire. On sait le résultat de ce double courant d'idées et de sentiments. Gomme un homme dont la poitrine est nue, est sûr de succomber dans une lutte contre des brigands armés jusqu'aux dents , ainsi nous devions succomber dans la lutte. Depuis longtemps, nous nous affaiblissions en perdant notre véritable esprit français, en imitant tout ce qui était étranger, en perdant la tradition, l'originalité du génie national.
11 a été de mode, depuis le commencement de la guerre, de parler de la corruption française, du relâchement des
mœurs, de l'amour des jouissances et de leur attribuer tous nos désastres. Les uns ont voulu y voir la main de Dieu
. s'appesantissant sur un peuple pour le régénérer, et les Prussiens saisissant avidement le mal que nous pensions, surtout que nous disions de nous-mêmes,, ont amplifié, ont renchéri, se sont crus réellement de vertueux guerriers, des Machabées envoyés pour châtier des Moabites ou des Philistins. Dieu aurait fait marcher un million d'hommes pour la punition de ceux qui s'amusaient à la Duchesse de Ge'rolstein ou à \di Belle Hélène^ et qui fréquentaient les cabinets de société de la Maison Dorée ou du Café Anglais. C'est voir les choses par leur
I petit côté. SHl y a des vices en France
et à Paris, il y en a tout autant à Berlin, à Londres, à Vienne, il y en a peutêtre davantage, et les clients de ce qu'il y avait de plus mauvais chez nous étaient surtout les étrangers, et de la plus haute volée. Là n'est point la cause de notre afîaiblissement, de nos désastres ; il faut aussi, il faut surtout la chercher ailleurs, elle est dans l'absence du sentiment français, dans un gouvernement qui n'avait rien de vraiment national, et qui avait laissé dresser les pièges dans lesquels nous sommes tombés, grandir les périls qui nous ont fait succomber, qui a pensé aux Italiens, aux Mexicains, aux Allemands, à tout le monde, excepté à la France^ qui a voulu créer l'unité italienne, renverser vio-
^ 130 — lemment la plus séculaire des institutions, la Papauté, former une grande Allemagne, remodeler le nouveau monde, sans s'apercevoir que l'abîme se creusait pour nous. Toutes les innovations annoncées à grandes fanfares, toutes les prétendues conquêtes de l'humanité, toutes les vastes réformes qui devaient amener une ère de paix et d'alliance entre les peuples, étaient des pièges où notre caractère confiant, aimable, chevaleresque devait tomber.
Qui se serait douté que la convention de Genève, le brassard avec la croix fédérale, les ambulances humanitaires, étaient préparés de longue main pour servir contre nous et deviendraient une arme dont les Prussiens tireraient
dans la guerre un lâche et grand parti? Les prédications de paix universelle, l'abolition de la course sur mer, le libre échange proposé comme une panacée qui devait faire disparaître, par les bienfaits du commerce, les animosités entre les peuples, étaient des moyens de nous émasculer, de briser notre énergie, de rogner les griffes du lion et de lui arracher les dents, afin de pouvoir le terrasser plus aisément^ parce que, pendant que la France était minée et frappée d'anémie par les idées fausses d'humanité, de fraternité, de transformation de Lt société, l'Allemagne et la Russie pratiquaient les vieilles mœurs et les vieilles coutumes du moyen âge et des âges barbares, et se préparaient àl'inva-
sion du monde occidental. Au moment de la lutte, notre infériorité matérielle préparée, amenée par les dissolvants modernes, éclate, et malgré des prodiges de valeur à Wissembourg et à Wœrth, malgré l'héroïsme de Mac-Mahon, nos armées furent écrasées, et les actions de grâces rendues à la Providence par le roi Guillaume, signifiaient tout bonnement que le dieu des batailles, pour montrer la protection dont il couvrait son bon peuple choisi de Prusse, avait permis à 140,000 hommes d'en détruire 17 ou 35,000. — Oh! les glorieux massacreurs ! . . . Oh ! la noble gloire , et comme elle fut chantée à pleins et joyeux poumons par les correspondants du Times et du Daily-JSews^ accueillie avec
un trépignement de joie par nos bons amis les Anglais et les Italiens, heureux de voir rouler dans le sang et la poussière le Gaulois autrefois proclamé leur cher et fidèle allié !
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Rien de plus affligeant, mais aussi rien de plus instructif que le spectacle offert au monde, pendant la lutte que nous avons soutenue contre l'Allemagne et contre la Commune, cette infâme alliée de la coalition européenne contre la France.
Si nous eussions été victorieux, la
platitude universelle eût inventé, eût trouvé de nouvelles formules pour nous aduler. Vaincus, nous fûmes tramés aux gémonies, nous eûmes tous les torts, tous les vices, nous étions coupables de tous les crimes. Ce que Louis XIV disait du régent : « Mon neveu est un fanfaron de vices, «peut s'appliquer à la France; nous sommes des fanfarons de défauts, et le dénigrement de nous-mêmes, comme on l'a fort spirituellement dit, fait partie de l' amour-propre national.
L'hypocrisie est comme la saignée, il faut savoir en user avec une grande modération, mais il faut savoir en user.
Nos voisins d'outre-Manche et d'outre- Rhin peuvent nous fournir d'utiles et d'illustres exemples à suivre à cet égard.
Ce furent d'abord les écrivains, les journalistes, les savants qui élevèrent la voix en Allemagne et en Angleterre^ même en Italie, avec une touchante ïinanimité pour nous reprocher nos défauts, dénoncer notre insatiable ambition, dévoiler nos maux, prononcer un verdict définitif sur la décadence de la race française, son impuissance à jouer désormais dans le monde le rôle éminent qu'elle y avait rempli pendant si longtemps. Des membres de l'Institut de France , qui avaient reçu pendant si Ion gtemps chez nous une hospitalité empressée, furent les premiers dans la mêlée et nous jetaient les premières et les plus dures pierres. Job sur son fumier
n'entendit pas de reproches plus amers et plus poignants. . •
Après les particuliers, les nations elles-mêmes, représentées parleurs gouvernements, firent voir combien leur était agréable le cruel châtiment que l'Allemagne, conduite par des chefs marchant dans les voies du Seigneur, nous infligeait de ses pieuses mains. La neutralité bienveillante de la France envers la Prusse pendant la campagne de 1866, eut son contre-coup et sa récompense ', ce fut la neutralité plus que bienveillante de toutes les puissances, ou à peu près, en faveur de la Prusse, de la puissance elle-même que l'empereur avait fortifiée de ses mains prévoyantes et françaises, avec le concours de sa diplomatie et de
ses hommes d'État. Dès le début de la guerre, ce fut l'Angleterre qui se chargea, de concert avec la Russie, de paralyser toutes les tentatives qui pourraient être faites par la France pour sortir de l'isolement funeste où elle s'était laissé enfermer, et où elle étouffait. Le comte de Granville écrivit le 10 août à lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre à Paris, la dépêche suivante qui restera fameuse dans les fastes diplomatiques.
« Foreing-Oftice, 10 août 1870.
« Mylord, « L'ambassadeur de Prusse m'a plusieurs fois entretenu de divers bruits sur lesquels il a cherché à se renseigner auprès de moi.
« Le premier est qu'un traité aurait été conclu entre la France et l'Italie, en vertu duquel cette dernière devait fournir à la France 100,000 hommes, et aurait obtenu le droit d'occuper Rome après la paix.
« J'ai dit au comte de Bernstorff que je ne croyais pas à l'existence d'un pareil traité; que le gouvernement italien avait communiqué à celui de la reine qu'il avait reçu une telle demande de la France, et qu'il désirait obtenir l'aide du gouvernement de Sa Majesté Britannique pour résister à cette pression ; que sur la réponse que, quoique ce ne soit pas la politique actuelle de l'Angleterre de prendre des engagementspolitiques pour une neutralité combinée, cependant elle
serait disposée, si par là elle pouvait aider l'Italie à résister à cette pression extérieure, à s'entendre avec l'Italie, afin que ni l'une ni l'autre n'abandonnent la neutralité sans un échange d'idée, et sans s'annoncer réciproquement tout changement de politique, le gouvernement italien a donné chaleureusement son assentiment à cet arrangement.
(( Un autre bruit était la négociation d'une alliance entre la France et l'Autriche, combinée avec une organisation armée de la Galicie. J'ai annoncé au comte de Bernstorff que j'avais déjà cru nécessaire d'avertir (to warn) le gouvernement autrichien que beaucoup de circonstances avaient créé des soupçons sur sa neutralité dans l'esprit des gou-
vernements russe et prussien, mais que j'avais reçu du gouvernement autrichien l'assurance qu'il était libre de tout engagement et qu'il serait prêt à se concerter avec le gouvernement de Sa Majesté, pour une neutralité combinée.
« Quant au troisième bruit d'un traité secret signé à Vienne, entre la France, l'Autriche, l'Italie et la Turquie, pour se garantir mutuellement leurs territoires, et pour se réunir à la France dans le cas de revers essuyés par cette dernière, je ne pouvais que dire que je n'en avais aucune connaissance, et que je ne croyais pas qu'un tel traité eût été signé.
(( Le comte de Bernstorff a aussi appelé mon attention sur le Danemark que la Prusse craint de voir engagé dans
cette guerre par la pression de la France; le roi de Danemark désire être soutenu contre cette pression, et le cabinet de Saint-Pétersbourg désirait faire , de concert avecl' Angleterre , une démarche en commun à Paris, à cette fin. Mais fai rappelé à Son Excellence que je lui avais trois fois suggéré combien il serait désirable que la Prusse enlevât au Danemark, par un arrangement amiable, la tentation de céder aux sollicitations de la France^ et j'ai ajouté que la semaine dernière j'avais obtenu l'autorisation du cabinet de faire dire au baron Brunow que je serais prêt à me concerter avec lui sur le temps et la manière de faire une représentation à la France, pour l'en-
— U3 — gager (urging) à ne pas pousser le Danemark à une politique tellement contraire aux intérêts de ce pays .
« Je suis, etc. « Signé : Gr.\>'ville. » Est-ce là de la neutralité ? est-ce là le langage d'un secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, d'un des principaux ministres d'une des grandes puissances ? N'est-ce pas plutôt le langage, l'attitude, la conduite d'un agent de la Prusse?
Non-seulement l'Angleterre n'a pas observé une stricte neutralité, non-seulement elle ne s'est pas conformée à ce qu'elle avait érigé en principe, u à savoir que les intérêts de V Angleterre exigent que ni la France^ ni la Prusse ne deviennent puissance prépondérante en Europer»^ mais elle a été l'âme j