IM
le pivot de la nouvelle coalition européenne contre la France; le gouvernement anglais, de concert avec la Russie, agissait à Copenhague, à Florence, à Vienne, comme l'allié fidèle et zélé de la Prusse, et cependant, malgré la soumission empressée avec laquelle le comte de Granville et M. Gladstone servaient d'instruments à la Prusse , ce n'est pas à la reine Victoria que le nouvel empereur d'Allemagne témoignait sa reconnaissance; les télégrammes suivants en font foi.
(( Jamais la Prusse n'oubliera que c'est à vous qu'elle doit que la guerre n'ait pas pris des proportions extrêmes. Que Dieu vous bénisse.
«Votre ami reconnaissant pour la vie.
«Guillaume.»
« Je suis heureux d'avoir pu vous montrer, par les témoignages de mes sympathies, que je suis un ami dévoué.
Puisse l'amitié qui nous unit assurer le bonheur et la gloire des deux pays!
(( Alexandre. »
Il est difficile d'expliquer l'aveuglement du gouvernement anglais avant et pendant la guerre entre la Prusse et la France. Nous comprenons jusqu'à un certain point la rancune gardée par l'Angleterre à la France, à l'empereur surtout, pour sa conduite dans la question du Danemark; mais nous ne comprenons pas que le sentiment de ses intérêts et des périls évidents qui le menacent, n'ait pas remué le peuple anglais et ne lui ait point donné la force
de contraindre ses ministres à suivre une politique plus conforme à ce que l'Angleterre se doit à elle-même. La coalition de l'Europe ainsi formée, le sort de la campagne ne devait guère être douteux, et l'empire était condamné ; il était déjà à peu près mort, lorsque le désastre de Sedan lui donna le coup de grâce. Sedan ne fut pas seulement une faute militaire d'une immense portée, mais un véritable crime contre la patrie. Dans la situation que les défaites de Wissembourg, de Forbach et de Wœrtti avaient faite à la France, il n'y avait plus qu'une marche à suivre 3 le maréchal Mac-Mahon ne devait pas quitter Ghâlons : il devait y attendre les Prussiens et se replier sous les murs de
Paris; nous étions alors invincibles.
Mais la question dynastique primait tout dans le gouvernement et dans le ministère que présidait le comte de Palikao, personnellement accueilli par l'opinion avec une faveur méritée par ses talents militaires.
Toujours bercé de l'espoir que la dynastie pouvait être sauvée et que le Prince impérial pourrait monter sur un trône où le roi de Rome n'avait pas pu s'asseoir, l'empereur et l'impératrice redoutaient de voir les Prussiens sous les murs de Paris, comme si, après les défaites des armées françaises, on pouvait arrêter le flot germanique. Ce flot de barbares se serait brisé à Cbâlons contre l'armée de Mac-Mahon et l'éner-
gique résistance de Paris. Au lieu de suivre ce plan si ferme, si réellement militaire et patriotique, le général de Palikao aurait arraché, à force d'objections, au général de Ghabaud-Latour, au général Trochu, et malgré l'opposition décidée de M. Thiers, l'ordre donné à Mac-Mahon d'aller rejoindre l'empereur et de faire sa jonction avec le maréchal Bazaine.
Les membres du cabinet Palikao vantent beaucoup le plan du général, disent que c'était le seul homme à opposer au général de Moltke, et donnent à entendre que si, au lieu d'en confier l'exécution au maréchal Mac-Mahon, il avait pris lui-même le' commandement de l'armée, l'invasion était repoussée;
mais on insinue que le général de Palikao^ qui ne se faisait aucune illusion sur la déchéance inévitable de Tempereur, ne voulait pas s'éloigner de Paris, afin de s'assurer de la régence .
La cause de la défaite est rejetée sur les lenteurs du maréchal Mac-Mahon, qui, blessé grièvement à Sedan, nous a été conservé et s'est acquis des titres et une gloire impérissable par le siège et la prise de Paris sur les insurgés.
A Sedan la dynastie des Bonapartes s'abîme pour la seconde fois dans un des plus grands désastres qui aient affligé notre histoire. Pavie fut chevaleresque, Waterloo fut héroïque, Sedan fut honteux. Il y a des Défaites qui
grandissent les vaincus comme les vainqueurs ; il y en a qui abaissent les uns sans élever les autres. Telle fut la catastrophe de Sedan.
Ici la scène change : l'empire disparaît; un règne de vingt ans fiait en quelques heures ; des soldats, vainqueurs jusqu'alors sur les champs de bataille du monde entier sont entraînés dans une affreuse déroute ou prisonniers par milliers sans avoir pu combattre ; des assemblées sans racines dans le pays
OU même déconsidérées tombent sous un coup de main de l'émeute, plus facilement que celles que les deux Bonapartes avaient violemmentdissoutesàcinquante ans d'intervalle ; un gouvernement, improvisé on ne sait ni comment, ni par qui, se trouve formé. Paris est à la merci de la multitude ; les voix les plus chères au pays, les plus respectées ne peuvent plus se faire entendre; elles sont étouffées comme celles des capitaines et des pilotes par le mugissement d'une tempête.
On parvient cependant à se retrouver dans le désordre, à se compter, à se rapprocher, à envisager la situation de face, à chercher la voie; on la trouve, on pressent combien elle va être dou-
loureuse, mais il faut la suivre résolùraent. L'homme qui a déclaré la guerre et qui a eu la faiblesse de s'en excuser comme un écolier qui rejette une faute sur un camarade, a payé de sa couronne, bien plus, de sa place même dans l'histoire, le tort immense, impardonnable d'avoir amené la ruine de son pays.
Le victorieux a déclaré avant de commencer la guerre qu'il n'en voulait qu'au souverain, — il doit être satisfait, la victoire apaise les grands: coeurs^ le triomphe rend généreux, — le pardon est aux mains des puissants, disent les Arabes.
Gomme un enfant qui avec l'instinct de l'innocence et de la grâce mettrait ses mains débiles sur la peau fauve et
— iM — tachetée d'un tigre féroce, un homme, avec un courage aveugle, insensé, digne d'admiration, sans prendre conseil de personne, sans appui, sans réflexion, privé de toutes les armes^ si ce n'est de ce mobile puissant, profond, qui remue les entrailles : l'amour du pays, sort de Paris, traverse les contrées saccagées et ruinées, théâtre de luttes sanglantes ; et il se présente, les yeux rougis et le cœur gros, au quartier général, où le comte de Bismarck et son maître se félicitent mutuellement^ s'assurent qu'ils ne se sont pas trompés, que l'empereur est bien tombé, que la France est sous leurs pieds, sanglante, déchirée, hors d'état de continuer une lutte d'autant plus inégale désormais qu'elle l'était
même au début. L'homme qui s'était donné la mission de parler au nom de son pays si malheureux, mais si grand dans son passé, croit pouvoir faire entendre un langage inspiré parles grands principes d'humanité, de paix, de fraternité des peuples, qu'il a souvent proclamés à la tribune. Il rappelle les paroles mêmes prononcées à la face du monde par le roi Guillaume au moment où la guerre a éclaté ; la guerre n'était faite qu'à l'empereur Napoléon, il est tombé; la nation est maîtresse d'ellemême, elle demande la paix; elle est prête à payer les frais de la guerre et une juste indemnité, mais elle demande que son unité et l'intégrité de son territoire soient respectés. M. Jules Fa\Te,
— 4oG — ai -je besoin de le nommer, avait formulé, dans une phrase devenue tragiquement historique, la résolution définitive du gouvernement de la défense nationale : « Pas un pouce de territoire, pas une pierre de nos forteresses. » La réponse à ce que M. Gladstone a appelé (( une moquerie creuse, une folie échevelée, » fut un refus glacial, un inexorable dédain. Demander au roi Guillaume et à son Tristan l'Ermite de rendre la proie dans laquelle sont enfoncés leurs ongles sanglants 5 c'est demander au crocodile de rendre l'enfant qu'il a dévoré, au boa de lâcher la victime qu'il a brisée dans ses plis homicides. M. Jules Favre a été vivement, cruellement blâmé pour avoir refusé d'entamer des
— i57 — négociations de paix sous toute autre condition, et l'on s'est préoccupé, avec raison, des causes qui lui inspiraient' une aussi aveugle confiance au moment de désastres aussi grands. Comment, en effet, M. Jules Favre pouvait-il se bercer de Tespoir de conserver la France complètement intacte après les terribles défaites qu'elle avait subies? Voici l'explication de cette erreur qui nous a coûté si cher : l'empereur Alexandre en apprenant la catastrophe de Sedan, avait conseillé à l'Empereur, par l'intermédiaire du général Fleury, son ambassadeur à Pétersbourg^ de demander la paix, en promettant son appui pour empêcher tout démembrement de la France. Le ministre qui succédait au
Prince de Latour-d' Auvergne trouva, au palais du quai d'Orsay,la dépêche du général Fleury, que le télégraphe venait de porter, il crut que le gouvernement du 4 septembre pourrait faire fond sur les promesses du tsar; et il prononça, plein de confiance, sa fameuse formule : confiance funeste^ et qui a coûté à la France de si affreux sacrifices. Gomment, dira-t-on, un homme de bon sens, à défaut d'expérience politique, a-t-il pu se laisser prendre à un leurre qui n'avait d'autre conséquence possible que la ruine complète de la France?
Pourquoi refuser, au mois de septembre 1870, des conditions de paix dures, il est vrai, mais si incomparablement avantageuses quand on a devant les yeux
celles qu'il a fallu subir, après une prolongation de la guerre pendant quatre mois, dont chaque jour a été marqué par des luttes sanglantes, des sacrifices immenses , des souffrances sans précédents , des massacres de notre jeunesse dont le sang a été prodigué par M, Gambetta sur tant de champs de bataille avec une si opiniâtre volonté? Quelles étaient ces conditions? Statu quo devant Paris, continuation des hostilités devant Metz et reddition de Strasbourg, de Toul et de Bitche, avec liberté de se retirer aux garnisons des deux dernières places. Ces conditions, nous n'hésitons pas à le dire aujourd'hui, étaient telles qu'il y a lieu de soupçonner qu'elles n'étaient offertes que parce que le comte de Bis-
— 1G0 — marck avait la certitude que M. Jules Favre, leurré par la promesse moscovite, les rejetterait. M. Jules Favre était-il seul à avoir des illusions, des espérances que l'on peut qualifier de puériles sans exagération? Non, le général Trochu a avoué des illusions semblables ; ce qui équivaut à l'aveu de l'ignorance de la situation politique du monde, ignorance dont le régime tombé n'était pas exempt, dont toute notre diplomatie était coupable, puisqu'elle avait largement contribué à créer l'état de choses dont la France était victime.
(( J'espérais, a dit le général Trochu, que l'Amérique se souviendrait de Lafayette, l'Angleterre d'Inkermann, l'Italie de Solferino ! » Et d'abord les
— ICA —
peuples ont la mémoire plus courte que les particuliers, sauf quand il s'agit de se veuger; les Prussiens nous ont gardé rancune plus de cinquante ans à travers toutes les vicissitudes; puis les choses ont bien changé depuis les époques auxquelles le général Trochu a fait allusion, il y a bien longtemps que l'Amérique de Washington et de Lafayette a disparu; à sa place nous avons l'Amérique des Ulysse Grant, desBurnside, des Bancroft etdèsWashburne; une Amérique où il y a plus d'un million et demi d'Allemands naturalisés, plus de cent villes peuplées presque entièrement d'Allemands, où il arrive tous les ans plus de cent cinquante mille Allemands, qui retire de l'immigration plus d'un
million de piastres par jour et dont le commerce d'exportation en Allemagne va toujours en augmentant. Aujourd'hui l'Amérique, sans abandonner la doctrine de Monroë, s^est attachée en Europe à l'alliance de la Russie, surtout depuis que l'Empereur, en menaçant les Etats-Unis au Mexique et la Russie en Pologne, eut consolidé l'alliance russo-américaine, comme il avait créé l'alliance italoprussienne. Pendant toute la guerre, la Russie a prêté un appui constant à la Prusse, de concert avec le gouvernement anglais, comme nous l'avons vu plus haut; cependant M. Jules Favre, en se jetant, après le 4 septembre, dans les bras de M. Washburne, et en lui annonçant que la République était proclamée
en France^ espérait, et le général Trochu espérait comme lui, que les États-Unis allaient nous tendre une main puissamment secourable.
Cette naïve confiance a dû bien réjouir rame candide de M. Washburne, qui n'a pas quitté Paris pendant le siège par les Prussiens, ni pendant la dominatit)n de la Commune; ce qui n'a pas dû trop déplaire au prince de Bismarck.
Le souvenir d'Inkermann vit certainement dans les nobles cœurs qui, Dieu merci, sont en grande majorité dans la Grande-Bretagne et l'Irlande ; mais M. Jules Favreetle général Trochu pouvaient-ils espérer un concours actif de ce côté-là, avec le gouvernement actuel de l'Angleterre, après les démarches pu-
bliques du comte de GranyiHe pour isoler la France, et lui enlever, de concert avec la Russie, tous les alliés qui auraient pu rendre sa situation moins affreuse?
D'honnêtes économistes, des partisans convaincus du libre-échange ont bien pu se bercer de l'espoir que l'adoption des doctrines de Gobden et les traités de commerce nous avaient assuré pour toujours l'amitié, l'alliance du gouvernement anglais. Il a fallu se rendre à la cruelle évidence du contraire. Si l'Allemagne et la Russie pèsent assez sur les États-Unis pour empêcher toute démonstration favorable à la France, les États- Unis, de leur côté, pèsent sur la Grande- Bretagne, de concert avec la Russie, et, ainsi que nous l'avons fait voir par la ci-
tation d'un passage du discours du comte de Derby, la Russie a préparé, dès le congrès de Paris, en 1856, l'impuissance britannique en 1870. « Le jour viendra où ce pays aura l'occasion de se tordre les mains en conséquence de ses actes, et alors nous saurons sur quelle tête devra tomber la responsabilité du déclin et de la chute de l'ascendant militaire de la Grande-Bretagne. »
Oui, l'Angleterre a joué un rôle honteux pendant la guerre, et l'iiistoire flétrira un jour les noms des ministres qui ont laissé fouler, rançonner, déchirer une alliée de cinquante ans ; mais l'impuissance de l'Angleterre était encore plus grande que son mauvais vouloir, et sa faiblesse éclate même dans
l'activité maladive et le bavardage sénile de ses ministres, pour faire croire au monde que c'était par l'influence de la Grande-Bretagne que le vide était fait autour de la France ^ tandis que les Gladstone et les Granville subissaient lâchement une pression du dehors, et n'étaient que des instruments aussi subalternes que les ambassadeurs de la Reine.
L'impuissance de l'Angleterre vient de ce qu'elle s'est volontairement privée de son arme la plus efficace : elle a renoncé à la course qui, au dire de sir John Macneil, l'éminent diplomate, faisait étrangler l'empereur Paul en 1800 et forçait l'empereur Alexandre à faire la guerre à Napoléon T' en 1812.
Ce qu'il y a de plus affligeant, c'est le rôle d'une partie considérable de la presse anglaise et de quelques écrivains anglais, depuis le commencement de la guerre jusqu'au moment où nous écri- *^vons : il a été abject et méprisable, et nous devons désormais regarder comme des ennemis la plupart des correspondants des journaux anglais, ennemis d'autant plus dangereux qu'ils ont plus de moyens d'abuser de notre facile hospitalité.
M. Garlyle n'a pas perdu cette occasion de montrer son admiration pour les coquins triomphants, et il a écrit le 7 sep* tembre 1870 à un officier saxon devant Paris, au moment même où se commettaient les plus grandes atrocités, que ce
qui se passait était un événement suprêmement bienfaisant, et que le ciel luimême approuvait ce que faisaient les Prussiens.
Nous croyons cependant que, si le gouvernement de la défense nationale, sans recourir aux moyens de corruption dont la Prusse a usé avec une telle prodigalité, qu'une forte partie des cinq milliards d'indemnité passait en Europe pour avoir été déjà dévorée par la presse vénale des pays qui entourent la France, avait su se faire représenter à Londres, pendant la lutte suprême, par un homme ou des hommes habitués aux affaires anglaises,, connaissant à fond la langue, ayant des relations avec des hommes considérables dans la politique, les let-
— IGO — très, le commerce et l'industrie, il aurait pu agir puissamment sur un pays où, tôt ou tard, l'opinion exerce une immense influence.
Au lieu de suivre une marche aussf indiquée, on peut dire que rien n'a été plus terne que la représentation française à Londres pendant les jouj^ de crise. Il ne faut pas, en Angleterre, des bureaucrates obscurs; il faut des hommes du monde sachant à fond l'Angleterre, ses intérêts réels, l'anglais, le monde britannique si immense et si multiple, si sociable^ si capable d'attachement, quand on sait quel langage il faut lui tenir et quelles cordes faire vibrer.
Si les illusions de MM. Trochu et Favre à l'égard de l'xVmérique et de
l'Augleterre ne soutenaient pas un moment le grand jour de l'examen, que dire de celles que l'on voulait bien avoir sur l'Italie? Il faut être un politique de la force de M. Sénard ou du père Hyacinthe pour appeler encore l'Italie une nation sœur, pour féliciter le cabinet de Florence d'avoir résolument mis à profit les revers de la France, d'avoir brisé un pacte solennel fait avec elle et de l'avoir insultée à la face du monde, et pour promettre l'alliance et la coopération de l'Italie à la France. La vérité, c'est que depuis 1866 l'empire a compromis l'alliance italienne en créant l'alliance italo-prussienne, et que de ce jour-là, le gouvernement italien a épié le moment où son ancien bienfaiteur
ne pourrait plus opposer de résistance même morale pour s'emparer yiolemment de Rome, peu de jours après qu'une déclaration solennelle de son ministre des affaires étrangères eut fait connaître à l'Europe la résolution du roi d'Italie de rester fidèle à ses engagements. Alors que la France gémissait sous le coup des plus iniques exigences, et que son vainqueur proclamait hautement que le "triomphe de la force ne devait rencontrer aucune résistance, le ministre de France ne trouvait rien de mieux à dire que de féliciter le roi d'Italie d'avoir, en pleine paix, sans au cune provocation, au mépris d'une convention, brutalement dépossédé le pape à coups de canon, et ouvert ses palais
avec des rossignols; M. Sénard joignant l'action à la parole, baisait les mains de Victor-Emmanuel!! (1.)
Est-ce ainsi que l'on devait protester en France contre les iniquités de laPrusse, et n'était-ce pas absoudre toutes les violences, toutes les brutalités, toutes les férocités, toutes les spoliations, qui ont rendu l'invasion allemande à jamais exécrable ?
Aujourd'hui la maison de Savoie a atteint le but qu'elle s'est proposé depuis l'avènement au trône de Victor-Emmanuel. La domination sur toute l'Italie, sans en excepter Rome, n'est point un rêve du comte de Gavour comme
(I) Los aides de camp dn roi d'Italie se sont, à ce sujet, fort égayés aux dépens du ministre de la République fiançaiso.
on l'a souvent répété ; c'est une aspiration ancienne de quelques penseurs et poètes éminents et aussi de quelquesuns des nombreux princes qui ont exercé le pouvoir souverain dans la Péninsule.
L'ambition de s'agrandir, de dépouiller ses voisins plus faibles est de tous les âges. La papauté a été souvent dénoncée comme l'obstacle principal à l'unité italienne et à la formation d'un grand peuple, tandis que la papauté était peutêtre la première des grandeurs del'Italie, grandeur compatible avec celle des autres peuples et sauvegarde en même temps de la justice et de l'équilibre en Europe. La vénération pour le Saint- Siège a contenu l'ambition de Charles- Albert, qui bornait ses désirs à la re-
construction d'un royaume de la Haute- Italie. Laissée à elle-même, la maison de Savoie, malgré l'âpreté de ses convoitises^'n'aurait jamais achevé l'œuvre qu'elle a accomplie. Il a fallu le concours et l'iatervention directe des armées, des trésors, de la diplomatie de la France pour détruire, en quelques années, tous les États italiens au profit d'une des maisons régnantes les plus illustres et les plus ambitieuses de l'Europe. Une fois cette grande révolution commencée par l'empereur Napo léon m, il ne lui a plus été possible de s'arrêter \ il a été obligé de se laisser entraîner par les événements, et l'Angleterre hostile, au début, à l'affaiblisse-
ment de la maison d'Autriche, apercevant le parti qu'elle pouvait tirer contre la France- elle-même de la création du royaume d'Italie, pesa fortement sur le gouvernement français pour l'obliger à subir les dernières conséquences de son intervention en Italie (1).
Désormais, l'Italie ne cache plus des ambitions jusqu'ici contenues ou impuissantes. Le passé de Gênes, de Pise, de Venise surtout, celui des princes de la maison de Savoie dans les guerres de
(I) Pouf l'empereur, il a eu la récompense de sa condescendance en faveur des Italiens, et de la duplicité de sa conduite envers le Saint-Père. A un banquet donné à Florence, pour fêter le transfert de la capitale à Rome, le député Bertolani a porté un toast à Napoléon III, à qui les Italiens doivent, plus qu'à aucun autre personnage, la réalisation de leui-s vœux !
l'empire Byzantin, alors que le « comte Verde » sauvait l'empereur Paléologue et le ramenait dans le giron de l'Eglise catholique, ce passé excite aujourd'hui à l'action les Italiens qui gardent dans leurs cœurs ces glorieux souvenirs ; et c'est vers l'Orient qu'ils veulent porter leur activi té renaissante et leur grandeur qui s'essaie. Le nouveau gouvernement veut supplanter la France dans la protection des catholiques d'Orient et aspire à lutter d'influence avec elle sur la cote de l'Afrique septentrionale, lly a bien des annéos que M. Thiers disait que, dans les régions barbaresques, il y avait de petits gouvernements italiens.
L'Italie voudrait s'établir à Tunis et jalouse depuis longtemps la prépondérance
que Dous avions acquise en Egypte. Tant que la France a été, sans contestation, la première puissance riveraine de la Méditerranée, elle a pu voir, sans appréhension, le développement de l'influence italienne, s' exerçant à côté de la sienne; mais aujourd'hui l'Italie ne se contente pas d'un rôle secondaire, elle veut primer; elle s'est trahie par la hâte avec laquelle elle a voulu s'emparer de la dépouille de la France , qu'elle croyait morte. Il faut, aujourd'hui, toute notre vigilance pour arrêter le mal; il faut savoir ne plus se payer de phrases creuses et de lieux communs dangereux ; l'Itahe nous est aussi hostile que l'Allemagne.
Gênes est un port allemand , Brindisi veut enlever à Marseille le passage
de la malle des Indes, et l'Angleterre lui prête son aide.
Si la papauté est obligée de succomber et de déposer les clefs souveraines aux pieds de l'Italie , elle peut devenir un instrument redoutable de grandeur et de domination. M. Thiers, que j'aime à citer, à cause de la profondeur prophétique de ses vues, et à qui je m'adressais toujours dans mes anxiétés patriotiques, comme à l'homme qui seul pouvait, dans l'avenir, nous arracher aune situation si périlleuse, m'écrivait, à la fin de l'année 1867:
« Je suis bien en retard avec vous, mais j'ai si peu de temps à moi, que j'ai droit à votre indulgence, sur laquelle je
-> 179compte tout à fait. J'ai lu et relu votre intéressante lettre qui, selon moi, est de la dernière exactitude et présente la situation de l'Italie en traits frappants. Je voudrais bien pouvoir quelque chose pour changer ime situation si déplorable, mais ni moi ni d'autres n'y pouvons lien, n y a des maux qu'on ne peut plus arrêter, et qui ne guérissent qu'en finissant avec le malade lui-même. Je crains bien que telle ne soit la fin de la prétendue grande création italienne. Je m'en consolerais étant Français et point ItaHen, si je ne voyais de grands malheurs pour la France et pour l'Italie elle-même que je ne confonds point avec les fous qui ont entrepris sa prétendue régénération.
Pour le présent, je n'entrevois pas une
solution possible entre la maison de Sa- Yoie se prétendant l'unité italienne, et le pape se fondant sur son double droit de souverain très-légitime et de chef de l'Église catholique respecté, désiré, voulu absolument par le monde catholique.
« Toutes les conférences du monde ne trouveront pas la solution, pas plus que toutes les académies de l'univers ne trouveraient la quadrature du cercle.
Nous irons ainsi de statu (juo absurdes en statu quo impossibles jusqu'à une catastrophe. « Signé : Thiers. »
Il est impossible de ne pas être frappé d'une omission importante faite par le général Trochu ; en parlant de l'espoir qu'il entretenait de secours venus du dehors et en avouant les illusions si lu-
nestes, nous venons de le voir, qu'il avait sur les États-Unis, l'Angleterre, l'Italie, il ne mentionne pas la Russie, et, cependant, le 16 août 1870, l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg avait télégraphié à son gouvernement ces paroles du prince Gortschakoff: « Des concessions humiliantes extorquées à la France seraient incompatibles avec une paix permanente, qui est essentielle aux intérêts de l'Europe. »
Au commencement de septembre, le général Fleury avait expédié la fameuse dépêche qu'alors Jules Favre avait paraphrasée par les mots : u Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. » Pourquoi donc le général
Trochu et Jules Favre n'ont-ils jamais mis la Russie en demeure de se prononcer • en face de l'Europe ? La Russie n'aurait donc pas eu d'autre but, et ce but eût été infâme, que d'empêcher la France de faire une paix opportune, ou de l'entraîner à continuer la guerre et une résistance que le général Trochu, dans son fameux discours de deux séances, a annoncé avoir, dès le commencement^ regardée comme désespérée! Oui, nous le disons avec une douleur sincère, la lecture des discours du général Trochu nous a jeté dans une affliction profonde; le général a déclaré qu'il regardait le siège de Paris comme une héroïque folie, la résistance comme désespérée et
cette résistance désespérée est prolongée pendant quati^e mois et demi !
M. Thiers lui-même explique le résultat négatif des conférences auxquelles il a pris part par son espoir dans la résistance de Paris. M. Gambetta fait un appel au pays pour la levée en masse, en affirmant que Paris est inexpugnable, qu'il ne peut être ni pris^, ni surpris ! Et la conséquence de ce siège dont le général Trochu ne craint pas de se faire un titre de gloire, a été d'imposer à la France les épouvantables désastres dont elle gémit encore, et pourtant la France a été/ pendant près de six mois sous le gouvernement absolu, ou à peu près, de MM. Trochu et Gambetta!
Mais nous ne voulons pas juger ici
les opérations militaires, nous ne voulons examiner que la déplorable diplomatie de l'Empire et celle non moins triste du gouvernement qui lui a succédé.
L'Autriche ne nous devait rien; la maison de Hapsbourg-Lorraine, frappée, en 1859 et en 1866, par Napoléon directement ou avec sa connivence, cruellement éprouvée, en 1867, parle meurtre abominable de l'infortuné Maximilien, affaiblie du côté de l'Allemagne et de la Russie, ne pouvait pas spontanément et mue par la générosité autant que par l'intérêt, se jeter dans lamêléepour sauver une dynastie qui avait été, pendant longtemps, assez aveugle pour la consi-
dérer comme une ennemie séculaire, alors que tout était changé en Europe.
Mais, après la chute de Napoléon, il restait la France et les sympathies de l'Autriche - Hongrie , abstraction faite du parti allemand, étaient sans doute pour la France ; mais comment l'Autriche aurait-elle agi, n'ayant plus l'alliance anglaise depuis longtemps enterrée, en face de la force colossale déployée par l'Allemagne, grâce au concours précédemment prêté par l'empereur Napoléon, et de la Russie menaçante ?
Ici encore on recueillait ce que l'on avait semé . On peut dire de l'Allemagne comme de l'Italie que, sans la France et son intervention indirecte ou directe, elle n'aurait jamais réussi à faire ce que
l'on appelle son unité, qui n'est qu'un assemblage d'armées conduites par une féroce ambition et une discipline de fer^ contrairement à tous les intérêts privés et politiques des différentes familles de la grande race allemande. Quand, en examinant l'atlas de Gourtalon, on considère ce que c'était que cet édifice gothique, vénérable, incohérent, appelé le Saint-Empire romain, avec ses institutions multiples où toutes les formes de gouvernement écloses au moyen âge ou pendant la renaissance étaient représentées, on comprend aisément avec quelle lenteur un pareil corps devait se mouvoir et se transformer. Aussi, si nous exceptons la Réforme, sa marche n'a ja. mais lieu que par des impulsions venues
du dehors et particulièrement de la France.
Chacune de nos révolutions a marqué une étape allemande, et c'est sous l'éperon ou la pointe du glaive français que se dégage peu à peu l'Allemagne moderne. La Révolution française commence ; c'est elle qui détruit les électorals religieux et qui prépare ainsi la voie à la domination prussienne dans les provinces rhénanes. Napoléon brise le Saint-Empire après Austerlitz, force l'Allemagne au soulèvement et à la coalition en 1813; 1830, 1848 deviennent des dates allemandes aussi bien que françaises. Enfin, impatient de la lenteur toute germanique avec laquelle notre grande ennemie se développe,
Napoléon III fait à lafois la grandeur de la Prusse, de Guillaume et de M. de Bismarck en 1866, afin d'avoir à se prosterner plus bas devant eux. Quelle démangeaison de toucher à tout, de tout défaire, pour tout réédifier que celle qui a amené l'escamotage de Malte, de Venise, contre nos propres intérêts, et plus tard du Nassau, du Hanovre, de la Hesse, de Francfort, de Rome ! Cette fois encore l'Angleterre, d'abord ouvertement en faveur de l'Autriche, s'était prononcée pour la Prusse devenue avec l'Italie l'objet de ses prédilections.
Pour la Russie, silencieuse et immobile en face du drame sanglant qui se jouait depuis le Rhin jusqu'à la Loire, et qu'elle aurait pu faire cesser d'un mot,
elle assistait avec une joie immense et concentrée à la lutte que lui préparait l'avenir. Tout, en effet, lui a souri depuis le congrès de Paris, où elle posa les bases de l'édifice sans limite de son ambition.
Les États de l'Italie sont détruits par des coups de mains légalisés par des semblants de plébiscites.
Le pouvoir du Pape est brisé !
On ne pourra plus ressusciter les reproches à regard de la Pologne, et la dernière expression du droit séculaire en Europe a été méprisée, détruite.
L'Autriche est frappée d'impuissance et réduite à assister, sans pouvoir bouger, à l'écroulement de la France, heureuse de pouvoir se concilier l'amitié de
la puissance qui l'a détruite elle-même, et de se mettre aux pieds de Guillaume. La France est anéantie, et l'Angleterre, après s'être lâchement remuée pour faire croire à la Prusse et au monde qu'elle avait contribué puissamment à l'isolement et à la défaite de la France, reçoit le soufflet des télégrammes échangés entre les deux empereurs Guillaume et Alexandre, et donne au monde entier le spectacle humiliant de son impuissance et de la docilité avec laquelle elle est obligée, d'un trait de plume, de défaire, avec un imperturbable aplomb^ l'œuvre de la campagne de Grimée ; comme elle s'est agitée pour faire croire que c'est par son initiative que la neu-
tralité s'est faite contre la France, de même elle proclame hautement que c'est elle qui a pris les devants pour détruire le traité de 1856, en ce qui touche les prescriptions qui liaient la Russie ; mais ce qui montre bien que tout s'est fait parce que la Russie l'a voulu, c'est que le gouvernement Britannique n'abolit pas la clause du traité de Paris de 1856 concernant la course, bien qu'il ne soit pas lié, quant à cette clause du traité. La motion faite récemment par lord Denligh à la Chambre des lords, et celle de M. Bentinck à la Chambre des Communes pour l'abrogation de la déclaration de Paris, ont été repoussées ; et l'attorney général s'est donné beaucoup de peine
pour prouver que l'Angleterre ne pouvait pas se dégager des engagements pris quant à la déclaration de Paris, mais sans réussir à convaincre les esprits non prévenus.
La France a passé, pendant dix mois, par tous les cercles d'un enfer qu'un Dante futur pourra seul décrire un jour. A la guerre étrangère la plus terrible a succédé une guerre civile où la main de l'étranger n'a été que trop visible, et si le général Trochu n'a pas réussi à prouver qu'il avait tiré de la situation où il se trouvait tout ce qu'il pouvait en tirer, il a forl bien fait voir comment la guerre civile n'avait été que la guerre étrangère transformée. 11 ne suffisait pas d'avoir égorgé des populations sans armes, de
les avoir pillées, odieusement rançonnées, d'avoir détruit les villes, incendié les villages, d'avoir contraint les forteresses à se rendre en écrasant sous une pluie de fer et de feu, les monuments, les églises, les femmes, les vieillards et les enfants , comme Ta si éloqaemment prouvé M. de Ghaudordy ; il ne suffisait pas de nous avoir imposé la rançon la plus lourde dont l'histoire ait fait mention; il fallait faire oublier toutes ces atrocités ; il fallait rendre odieux à tout jamais aux populations de T Alsace et de la Lorraine le reste de la France, et Paris surtout; il fallait décapiter Paris, et, par une catastrophe sans précédent, affoler les masses, terrifier les âmes faibles, susciter des comparaisons au
fin heureuse, car aussitôt qu'elle eut tiré vengeance des Barcéens, elle retourna en Egypte où elle mourut misérablement; vivante, elle eut une éruption de vers. Ainsi donc, les vengeances des hommes exercées avec trop de fureur sont odieuses aux divinités ; telle avait été celle de Phéritime, fille de Baltus, contre les Barcéens. »
Cet hiver, au moment de nos plus grands désastres, alors que Bourbaki échouait par des causes dont toutes ne sont pas encore connues, dans la tentative qu'il fit pour dégager Belfort, je me trouvais de passage à Genève afin de composer un comité qui devait s'opposer, par tous les moyens moraux et matériels au démembrement de l'xilsace et de la
détriment de nos troupes obligées d'entrer dans Paris par la force, et de prendre d'assaut des fortifications défendues par des Français. Il fallait que, derrière un rideau de fumée, de poussière, de pétrole et de sang, il fût possible de faire dispai^aître les Prussiens de la scène, voilà comment la guerre civile n'a été que la guerre étrangère traïisformée.
Guillaume, Empereur et Roi, et le fidèle exécuteur de ses hautes œuvres, le prince de Bismarck, se sont suffisamment repus de dépouilles et de sang, mais les vengeancespoussées àl'extrême ne restent jamais sans châtiment.
«Phéritime, dit Hérodote à la fin du IV' livre (Melpomène), n'eut pas une
Lorraine ; j'avais affaire, incidemment, à un notaire. Comme j'entrais dans son cabinet, il me dit : « Je vais vous raconter quelque chose qui va bien vous surprendre ; au moment où vous entriez, un avocat du grand-duché de Bade sortait de chez moi ; il m'a dit que les propriétés se déprécient de plus en plus dans le grand-duché, et ne peuvent plus guère être hypothéquées que pour la moitié de leur valeur. « Nous avons fait « un mal si horrible aux Français, ajoute tait l'avocat badois, que nous nous at- (c tendons à d épouvantables repré- « sailles lors de la prochaine invasion « française. )> Les Prussiens ont, en effet, conscience
du mal horrible qu'ils nous ont fait, et qu'ils avaient décidé de nous faire^ même avant l'entrée de leurs troupes sur notre territoire, malgré la proclamation mensongère du roi Guillaume, du 8 août
«Je ne fais point la guerre, disait le roi Guillaume, et chacun peut s'en souvenir, aux citoyens paisibles du pays, c'est, au contraire, le devoir de chaque soldat jaloux de son honneur de protéger la propriété privée, et de ne pas permettre qu'une tache soit faite sur la bonne renommée de notre armée ! »
On sait comment ces promesses solennelles furent tenues. Le 6 janvier 1871, le prince Frédéric-Charles publiait à Sens l'ordre du jour suivant, bien fait
pour réjouir les Garlyle, les Bancroft et les Teutons en général, qu'ils soi eut sur le continent européen, au delà de la Manche ou de l'Atlantique.
« Soldats, déployez toute votre activité, marchons pour partager cette terre par morceaux entre nous.
(( Il faut exterminer cette bande de brigands qui s'appelle elle-même l'armée française ; le monde ne peut pas rester en paix tant que le peuple français existe.
« Dépeçons-lés enpetites parcelles afin qu'ils se déchirent, se mettent en pièces les uns les autres ; car ce n'est qu'alors que l'Europe pourra jouir de la tranquillité pendant quelques années ; soldats,
VOUS aurez ce courage : le jour est venu de mourir ou de conquérir.
(( Frédéric-Charles. »
Le 8 juin 1871, un correspondant de la Gazette de Lausanne assurait qu'un officier prussien d'état-major lui avait dit : (( Nous faisons une guerre aussi terrible afin que chaque nation, en voyant ce que nous avons fait ici, réfléchisse à deux fois avant de se mesurer à nous. »
Certes, nous sommes loin de cette invasion du territoire allemand appréhendée par l'avocat badois, nous qui subissons aujourd'hui la lourde, insolente et humiliante invasion des Teutons ; et si la fortune nous sourit un jour, si la justice refleurit en Europe, c'est surtout un ter-
ritoire français par l'histoire et le cœur de ses habitants que nous voulons réoccuper.
Je viens de visiter la Lorraine et l'Alsace depuis Luxembourg jusqu'à Mulhouse, et le spectacle que j'ai vu et qui m'a profondément attendri, ne sortira jamais de ma mémoire, et sera pour moi une raison de ne jamais désespérer de mon pays.
La France est bien malheureuse, mais comme elle est aimée ! Qu'ils étaient touchants ces ouvriers qui m'abordaient sur l'esplanade de Metz, les yeux rougis et les mains crispées, pour me parler de la France, car Metz n'est plus la France ! mais elle a souscrit 70 millions à l'em prunt, et Strasbourg, 16! Metz est lit-
téralement bourré d'Allemands. Les Bavarois et les Prussiens forment la garnison j ils ne sont jamais ensemble : les rixes sont fréquentes, les morts, par suite de blessures, ne sont pas rares, la ville est.morte, les promenades désertes, l'esplanade abandonnée^ la musique allemande y joue pour les échos.
Quelques ouvriers circulent comme des ombres, ou du haut des parapets de l'esplanade contemplent le cours de la Moselle, l'ancien quartier général du maréchal Bazaine, à Ban-Saint-Martin, et suivent du regard la route qui conduit aux champs de bataille de Gravelotte, de Borny, de Mars-la-Tour, où tant de milliers de Prussiens sont enterrés.. Sur l'esplanade, on voit la statue
du maréchal Ney. « N'est-ce pas une infamie, me disait un ouvrier, de voir ' cette noble esplanade déshonorée par ces brigands ? » Les tribunaux étaient abandonnés, l'Hôtel de ville était fermé, tout était suspendu. La cathédrale était déserte, l'hôtel de l'Europe était occupé par r état-major; il y avait quatre tables par jour; plus de soixante officiers de tous grades y boivent, y mangent, y fument, traînent leurs sabres toute la journée. Cuisiniers, aides^ domestiques, tout le monde est sur les dents. Ces estomacs tudesques ne sont jamais rassasiés ; on leur donnerait quatre fois ce qu'ils dévorent, qu'ils ne s'arrêteraient pas, — ■ c'est une consommation prodigieuse, un engloutissement à discrétion,
une ruine pour les fournisseurs. — Oh ! le bon et beau pays que cette pauvre Lorraine ! En voyant cet état- major, ces traîneurs de sabre, ces faces lourdes, ces gros yeux , ces pesantes démarches, ce composé de docteurs, de marchands fripiers et de reîtres; ces lunettes d'or, ces barbes hérissées, ces gosiers où la bière et le vin descendaient à flots, je me demandais si c'étaient bien là nos vainqueurs. Quant aux soldats, c'est bien autre chose encore ; leurs faces équarries , leurs énormes fonds de train, leurs bottes d'égoutierSj en font individuellement quelquefois de vraies caricatures ; il leur faut Fenserable, la cohésion, la discipline de fer, le
rempart de leur formidable artillerie, le nombre écrasant pour remporter la victoire.
A Nancy, je respirai quelques heures; là, les Allemands ne sont que de passage ; on avait la certitude que cette horrible occupation était destinée à cesser dans un temps plus ou moins éloigné. Bientôt je repris le chemin de fer, et j'arrivai à Strasbourg. 11 était nuit ; dès l'aurore, je parcourais la ville, et je visitais surtout cette noble cathédrale toujours l'orgueil de la France ; que de marques de l'amour de Strasbourg pour la France je reçus dans cette journée!
De Strasbourg à Mulhouse, le long du parcours du chemin de fer, dans cette magnifique plaine de l'Alsace, qui s'é-
— ^05 — tend des Vosges au Rhin, les paysans, les enfants et les femmes venaient, attirés par les uniformes des prisonniers qui rentraient enFrance , etnous criaient : « Vive la France ! vive l'armée ! Venez nous délivrer, ne nous laissez pas sous l'oppression allemande. »
Mais la France a non-seulement été foulée, déchirée, saignée des quatre membres ; elle est seule, elle n'a point d'alliés, l'Empire nous les a aliénés, et la profonde indifférence de notre diplomatie pour le droit et la justice a consommé notre isolement. Dans cette situation, que reste-t-il à la France? ellemême ! Il faut qu'elle soit avant tout, par-dessus tout, française. Qu'elle rentre dans son génie traditionnel, fécond ,
charmant, puissant par l'organisation et l'originalité, a N'imitez jamais, dit un philosophe américain, insistez sur vousmême )•> ; c'est surtout à la France qu'il faut appliquer cette maxime. Nous avons aujourd'hui à notre tête un homme dont la qualité maîtresse à côté de tant d'autres, est d'être éminemment Français; c'est sa force, c'est son attrait, c'est le secret de l'influence qu'il a toujours exercée sur ce pays ; aussi, avec un instinct admirable, il" a compris que c( ce noble guerrier, qui s'appelle la France, » comme il l'a dit, n'était point abaissé , ces mots, prononcés avec une conviction ardente, nous ont soulagés, nous ont relevés j nous ont rendu la confiance^ et les faits n'ont pas tardé à prouver
que M. Thiers avait raison, et la formation d'une nouvelle armée et le succès merveilleux de l'emprunt des deux milliards auxquels M. Thiers a eu une part si considérable, ont attesté ce qu'il y avait de force et de vitalité et de patriotisme en France. Nous devons être à nous-mêmes, pour le présent, notre meilleur allié. Deux sentiments doivent dominer chez nous : la haine du Prussien que nous devons nourrir dans nos âmes comme un tonique puissant, et l'amour de toutes les classes de Français entre elles, de toutes les provinces pour les malheureuses provinces qui nous ont été arrachées. Cette haine, sachons la mettre virilement au cœur de nos enfants j qu'ils apprennent les spoliations
indignes, les férocités gratuites dont les Prussiens se sont rendus coupables. Cet amour, répandons-le avec profusion, et dans toutes les occasions, pour nos frères séparés.
Qu'en pensant à la France, les Alsaciens et les Lorrains puissent dire, avec le poëte:
« Oh! l'amour d'une mère, amour que nul n'oublie,
« Table toujours servie au fraternel foyer,
« Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier. »
On disait autrefois, dans les premiers temps de la monarchie des Bourbons, qu'il y avait en France quatre sortes de pays : savoir, le pays de grâce, le pays de conquête, le pays d'État et le pays de prétention. Le pays de grâce contenait la Champagne, la Brie, le Berry, l'Ile-de' France, la Picardie, la Beauce, le Gâti-
nais, la Touraine et l'Anjou. Le pays de conquête comprenait la Normandie, la Guyenne et le Poitou, conquis sur les Anglais. Les pays d'Etats étaient les provinces qui s'étaient rendues aux rois de France sous condition de conserver leurs privilèges. Le pays de prétention comprenait Metz, Toul, Verdun, l'Alsace etla Flandre. Même avant la Révolution, ces distinctions avaient disparu peu à peu, notamment sous le règne de Louis XVT, un des plus grands règnes de la France, on ne saurait trop le répéter, jusqu'au moment où la Révolution éclata. La Révolution les avait abolies entièrement.
Aujourd'hui, nous affirmons hautement, et nul ne saurait s'en étonner, ni nous blâmer, nos prétentions sur les belles
provinces que l'iniquité prussienne nous a arrachées, et la France ne reconnaîtra, pour des enfants dignes d'elle, que ceux qui feront le serment de ne rien négliger pour lui rendre les filles qu'elle à perdues. Tout Français qui fera une alliance de cœur avec un Prussien commettra une forfaiture, et nous ne comprendrions pas qu'il y en eût aujourd'hui qui acceptassent encore la honte de porter une décoration prussienne, un aigle rouge comme le sang français versé à flots, ou noir comme le deuil que nous portons.
Aussi, est-ce avec indignation que nous repoussons l'assertion que nous avons lue, que, parmi nos plénipotentiaires à Bruxelles, il s'en est trouvé qui ont eu l'impudeur de se décorer d'ordres prussiens.
L'Europe nous a laissé lâchement dépouiller ; elle comprend aujourd'hui, mais trop tard, la faute immense qu'elle a commise ; elle voit que l'ambition prussienne, loin d'être assouvie, n'est qu'alléchée par des succès inespérés. Le nouvel empire allemand n'est pas un but suffisamment grandiose pour un souverain qui a pu réunir un million de soldats sous les armes, et devant lequel les autres souverains se sont mis si facilement à plat ventre. Guillaume est empereur, mais ce titre a infiniment perdu de son prestige depuis que Soulouque, Maximilien. Napoléon III ont porté la couronne impériale; il y a encore des couronnes . impériales à Vienne, à Pétersbourg, à Rio-de-Janeiro, à Pékin; il y en a pro-
bablement ailleurs. Le rêve de Bismarck et de son maître, c'est la création d'un troisième empire romain. Le chancelier du nouvel empire germanique l'a dit :
(( Je conduirai le roi à Rome et je le ferai couronner là. »
Eh bien! la création du troisième empire romain, c'est l'asservissement de la France, que M. de Bismarck hait profondément, parce que cet homme est au fond un féodal fanatique, et que la France est la négation, l'antidote de la féodalité oppressive; c'est aussi l'asservissement de l'Europe, latine d'abord, et de toute l'Europe occidentale ensuite. Non^ la France n'est pas prête à se courber sous les pieds des barbares. Déjà sortie toute meurtrie et toute sanglante des bras de
son cruel oppresseur, elle respire plus à l'aise. Des hommes éminents, un sui> tout auquel un juste tribut de reconnaissance est dû par tout Français, pansent ses plaies, ferment ses blessures et lui rendent sa jeunesse éternelle et le merveilleux éclat avec lequel elle a tant de fois charmé le monde.
Il faut nous rendre, nous aussi, dignes des dévouements qui sont à l'œuvre, en nous dévouant nous-mêmes, tous et chacun. Remontons au cœur même de notre grande histoire pour retrouver toutes les qualités primitives de nos grands ancêtres ; débarrassons-nous de tout ce qui est étranger, imitation, copie; buvons à nos propres sources, qui ont été si longtemps fécondes; ne croyons pas à la
paix universelle , à la fraternité des peuples, à l'adoucissement des mœurs par le commerce, pour ne pas nous laisser prendre à des pièges ; mais veillons infatigablement, parce que les hordes de barbares, armées de toutes les inventions de la science, sont à nos portes, et que notre civilisation, nos goûts , nos richesses leur ont donné des appétits de pillage féroces, et sachons qu'il est de notre devoir d'être prêts et armés pour défendre tous les trésors que Dieu nous a départis. Mais, si jamais nous sommes de nouveau des victorieux, et nous l'avons si souvent été que la fortune peut bien nous sourire encore, reprenons aussi notre glorieuse tradition chevaleresque et notre facilité à pardonner.
L'optimisme des philosophes et des légistes nous a été funeste; gardonsnous de tomber de nouveau dans leurs erreurs.
En 1870, M. de Laboulaye, membre de rinstitut, que Paris vient d'envoyer à l'Assemblée nationale comme député, publiait une préface au livre de Bluntschli sur le droit international codifié, et se laissait aller aux plus funestes illusions ; il suffira de citer au hasard : « Chaque jour le commerce, l'industrie, la sciencerapprochent les nations ; mieux les hommes se connaissent, mieux ils sentent qu'un lien fraternel les unit.
a Restent les guerres politiques; mais, sur ce point, il s'est fait aussi un grand changement dans les idées; les révolu-
tions qui ont mis le pouvoir aux mains des peuples ont désarmé les rois. Partout où règne la liberté constitutionnelle, on ne craint plus que l'ambition, le caprice ou la folie d'un homme recommence l'œuvre sanglante d'unLouisXIVoud'un Napoléon P' ! ! !
il ne faut pas une longue étude pour voir que^ peu à peu, les causes d'inimitié s'affaiblissent, et que le moment approche où, entre les peuples civilisés, la guerre ne sera plus qu'une exception.
Aujourd'hui, qui donc oserait proclamer que la guerre doit nourrir la guerre ? Qui ne serait regardé comme un barbare si, au nom de la victoire, il pillait des temples et des palais ! »
Comme ces illusions sonnent faux, après les spoliations et les emballages en grand, les rançons impitoyables de l'empereur Guillaume et de ses acolytes !
La vérité bien affligeante, hélas! c'est que jamais l'Europe n'a été autant à la merci de l'injustice, de la violence et de la brutalité que depuis la politique de coups de mains, d'astuce et d'audace inaugurée par l'Italie en 1860, et portée par la Prusse à son dernier degré d'intensité. Les philanthropes qui
chercheraient à nous endormir aujourd'hui par de niaises espérances de paix et d'oubli des injures, ne seraient pas seulement ridicules, ils seraient d'odieux complices de nos ennemis. Gomment ne pas rappeler de nouveau ici que c'est la Prusse qui, par l'organe de son premier plénipotentiaire, M. de Manteuifel, a proposé au congrès de Paris l'abolition de la course et le respect de toutes les propriétés privées sur mer, en leur accordant désormais un droit d'immunité ! Eh bien ! que vient de faire la Prusse pendant la dernière guerre à l'égard des propriétés privées? N'ont-elles pas été saccagées, pillées, brûlées systématiquement et, comme l'avouaient les soldats allemands, pour obéir à des
— 220 — • ordres supérieurs. Et après ces abominables violences, ces égorgements de populations désarmées, ces incendies de villages maison par maison, comme on peut s'en assurer encore en parcourant comme j e l'ai fait les environs de Paris , où les Prussiens ont enseigné aux commune ux comment il fallait agir, que lisonsnous dans le dernier Livre rouge autrichien! Cinq dépêches de M. le comte de Beust à M. le prince de Bismarck, ayant pour objet de V engage?' à donner son appui le plusfej^me au projet ayant pour but d assurer une immunité à toutes les propriétés privées sur mer, c'est-à-dire de livrer la France pieds et poings liés à la Prusse et au reste du continent qui jouiront des pri-
viléges de la ruiner complètement sur terre avec approbation des nouveaux Vattels en simarre de chanceliers, tandis que la France et l'Angleterre, puissances maritimes, ne pourront atteindre leurs ennemis nulle part.
Nous sommes sans alliés, et il ne nous convient pas d'aller mendier des alliances dans la situation où nous sommes.
Il faut attendre qu'on nous juge dignes d'être recherchés; pour obtenir ce but, il faut refaire notre organisation intérieure et nous rendre virilement compte de ce qu'il faut à la France. Nous n'hésitons pas à le dire : en se déclarant constituante, en saisissant d'une main assurée le drapeau qui, dans les mains de M. Rivet, pouvait donner le signal de
nouveaux malheurs, en y inscrivant hautement les grands principes d'ordre, de tradition, de liberté qui sont la sauvegarde de la France, l'Assemblée nationale a empêché le pays de retomber dans l'abîme.
En 1814, la maison de Bourbon^, par la seule force de son prestige, a sauvé la France des plus grands périls ; en 1830, le duc d'Orléans a conjuré, par sa haute sagesse et son noble patriotisme, des malheur» semblables à ceux qui sont venus fondre sur nous à la suite de la dernière guerre.
Et cependant quel est l'esprit non prévenu qui n'a pas regretté bien souvent, pendant le règne même du roi Louis-PhiHppe, ce règne qui occupe une
si belle place dans notre histoire, qui n'a pas regretté la séparation violente des deux branches de la maison de Bourbon?
Je vais citer une autorité bien inattendue peut-être pour bien des gens trompés par tant de faussetés répandues à profusion dans le monde. Je rencontrai un jour, sous le règne du roi Louis- Philippe, l'illustre Rossi sur le pont Royal. 11 m'honorait de son amitié et me parlait à cœur ouvert : tout en causant de politique, il regardait avec un air rêveur le château des Tuileries :
« A quoi pensez-vous donc? lui disje. — Je vais vous l'avouer, répondit-il, les choses ne vont pas en France; mais il est bien regrettable que le petit
duc de Bordeaux ne soit pas dans ce château comme roi, avec son oncle comme régent du royaume, ou bien, et il s'arrêta un moment, qu'il ne soit pas raort(l). »
C'est à la France à se donner le gouvernement qui lui convient, mais elle ne saurait méconnaître que sa grandeur et sa haute situation dans le monde ont été fortement entamées par la chute de la maison de Bourbon lors de la première révolution, et que la couronne royale, relevée par l'union intime de la maison de France, aurait encore
{]) Ce même Rossi, auquel les Italiens viennent d'élever une statue au Pincio, et qui est mort au service du Pape, me disait à Rome, en 184G, que la papauté était la plus grande gloire de l'Italie et qu'il serait ticr de la servir.
aujourd'hui un bien autre éclat, un bien autre prestige que la couronne qui a ceint le front même du premier Bona parte et surtout que le lourd diadème, trempé dans le sang de notre héroïque jeunesse, que Guillaume s'est posé sur la tête, à la lueur de nos foyers incendiés.
Le gouvernement républicain est un noble gouvernement, mais ce n'est qu'une des formes du gouvernement des sociétés et il peut même revêtir plusieurs caractères. H n'a pas de puissance intrinsèque magique qui suffise à lui assurer la supériorité^, comme beaucoup de sophistes ou d'esprits superficiels le croient : toutes les libertés qu'il promet, toutes les garanties dont il croit
pouvoir doter la dignité humaine, toute la sécurité qu'il proclame pour les intérêts si multiples de la société moderne, sont non-seulement compatibles avec la monarchie, mais la monarchie a déjà fait ses preuves à cet égard chez nous, hors de chez nous depuis des siècles ; tandis que la république a eu jusqu'ici le malheur de provoquer les convoitises des aventuriers et du despotisme, ou de créer de monstrueuses imitations qui lui ont fait horreur à elle-même. L'orgueil personnel, au premier abord, croit trouver davantage son compte dans la république, et c'est là un grand attrait pour les intelligences qui se croient des droits à une haute situation promptement acquise; mais la monarchie ne
repousse point les nobles et légitimes ambitions qui aspirent à servir leur pays. De tout temps, sous tous nos rois, les bourgeois ont eu la plus grande part au gouvernement de notre grand pays, et c'est un sentiment tout aussi élevé que celui de l'orgueil personnel que la noble satisfaction de pouvoir nommer des ancêtres illustres dans le passé, même dans un passé bourgeois.
Un homme d'un esprit aussi charmant que distingué , d'une vraie noblesse, le marquis de Sainte- Aulaire, qui fuiambassadeur à Londres et un fort bon ambassadeur, dont les Anglais, trèsbons juges, disaient: lie can afford to he simple, il peut se perm.ettre d'être simple, avouait qu'il aurait mieux aimé
avoir un grand-père cordon bleu que de l'être lui-même. Aujourd'hui, dans la société fi^ançaise, la crainte de voir créer une classe privilégiée est tout à fait chimérique ; la noblesse antique et réelle est certainement bien respectable, mais c'est presque une question d'archéologie, quelque chose qui ne ressemble pas mal à l'orgueil de posséder une belle galerie de tableaux. Le sentiment d'une légitime égalité et la douce familiarité qui régnent dans toutes les classes sont tels que le privilège ne serait plus du goût de personne.
En 1830, le général Lafayette disait au duc d'Orléans qu'il était la meilleure des républiques ; l'Assemblée na-
tionale, par l'éloquent organe de M. Vitet, a dit de M. Thiers qu'il était pour le moment la meilleure des monarchies, et nous devons notre concours entier et loyal à ce gouvernement de la supériorité intellectuelle.
n ne suffît pas que la France rentre en possession de son gouvernement traditionnel ; il faut que sa politique extérieure, qui doit consacrer sa rentrée sur la scène du monde, comme puissance de premier ordre, quand elle y aura été préparée par son organisation intérieure, se propose hautement le droit et la justice pour mobiles; elle vient d'être horriblement mutilée, elle a été la \ictime d'extorsions indignes ; elle ne peut à aucun point de vue, non pas seulement
sanctionner, mais même approuver tacitement l'iniquité pratiquée à l'égard des autres, si elle veut conserver ses droits dans toute leur force. C'est sa seule façon, pour le moment, de protester contre les violences qu'elle a dû subir, car l'insolent vainqueur foule encore notre territoire, et même, quand il nous aura délivrés de son odieuse présence, il restera le maître de près de trois départements. Cette douloureuse, cette navrante situation est due à la complicité de l'Empire, dans la création de l'unité italienne et de l'unité allemande. La France ne doit, à aucun prix, laisser continuer cette complicité, même moralement. Il ne s'agit point ici de reprendre la politique de 1849 et de faire une
expédition de Rome, comme on voudrait le faire croire, mais il s'agit de ne pas donner sa sanction à la violation, hautement offensante pour nous, d'une convention solennelle ; il s'agit d'affirmer, au contraire, moralement, les droits du Saint-Père, parce que nous agissons alors selon le droit et la justice et que nous sauvegardons notre droit à nous-mêmes et notre avenir . Il faut qu'on le sache bien, il ne suffira plus bientôt, il ne suffit plus déjà au gouvernement italien de s'être emparé de Rome par la force et d'avoir renversé le Pape à coups de canon. La destruction du pouvoir temporel du souverain Pontife ne contentera pas le parti révolutionnaire en Italie ; il ne voudra plus bientôt de l'Église univer-
selle, même spirituelle, et, comme il est arrivé à mettre à exécution, parla violence, ses idées sur l'abolition du pouvoir temporel, il continuera son œuvre en attaquant l'Eglise elle-même (1).
Ainsi, comme point principal de notre politique extérieure , comme pivot de notre action morale, comme sauvegarde de notre avenir, comme vivante protestation contre l'odieux démembrement qui nous a ravi nos chères et nobles provinces, comme défenseurs du droit et de
(1) Voir à ce sujet les très-curieuses et trèsremarquables lettres de Petrucelli délie Gastina, qui déclare que la France devra bientôt devenir la Pologne de l'Occident, et que ce n'est qu'à cette condition que l'unité italienne peut subsister.
Il faut aussi lire dans les journaux le récit des désordres récemment commis à Rome dans les églises par le parti révolutionnaire.
la justice, nous ne devons jamais reconnaître, par un traité, la spoliation du Pape.
Au nom de ce qu'il y a de plus sacré au monde, au nom de notre avenir national, que la France ne laisse pas arracher de ses mains meurtries, ensanglantées, mais fermes encore, cette arme morale.
Mais^ me dira-t-on, la Papauté est caduque, les peuples n'en veulent plus, le siècle s'est éclairé : il ne veut plus de la domination du Vatican. Si cela est vrai, bien que je ne l'admette nullement, répondrai-je, laissez-la donc mourir de sa belle mort, ne la renversez pas violemment; ne lui faites pas une guerre acharnée avec des troupes de bandits ou des
troupesrégulières;n'envoyezpas80,000 hommes et ne faites pas ouvrir des brèches à coups de canon pour vous débarrasser d'une institution dont les jours sont comptés.
On ne saurait trop y prendre garde ; on peut permettre théoriquement toutes les opinions et même toutes les discussions; mais si l'on a reproché à l'Eglise, au moyen âge, de se servir du bras séculier pour s'imposer, il ne faut pas que la philosophie, à son tour, ou ce qui s'appelle du nom trompeur de philosophie, ou la politique, se serve du bras séculier pour imposer ses convictions ou ses sophismes, ou ses volontés arbitraires.
Autrement, nous arrivons à la souveraineté du but et à ses abominables consé-
quences; si, d'une part, nous avons l'horrible Saint- Barthélémy, de l'autre, nous voyons s'éleverle bûcher de Servet, auquel l'exécrable main de Calvin met le feu. Ravaillac assassine Henri IV et la Convention condamne Louis XVI à la mort; Bonaparte fait exécuter le duc d'Enghien ; la convenance devient la règle de la conduite des princes et des peuples; le Pape est dépouillé avec violence et la Commune de Paris érige, non-seulement en principe, qu'il faut placer la Raison à Notre-Dame et la Convention aux Tuileries, mais elle donne à ses convictions la sanction du meurtre des otages et l'incendie des monuments de Paris.
Nous n'avons pas besoin d'adjurer le
gouvernement français de ne rien négliger pour rendre l'armement dupays aussi formidable que possible. Il en coûte trop cher d'être faible; ce mot profond résume tout. Il n'y a que des niais ou des traîtres qui puissent chanter encore l'hymne banal et funeste de la paix universelle. Quand l'axiome : Laforceprime le droit, est érigé en dogme, nous répondons, nous : (( La force soutient le droit e- le fera triompher. »
Mais c'est surtout sur nos forces maritimes que nous appellerons toute l'attention du gouvernement. Un poëte grec disait aux Hellènes : ((Surtout, maintenez la paix dans les eaux qui baignent vos rivages » ; nous dirons, nous, à notre gouvernement : Surtout, soyez formi-
dables sur mer, partout, dans la Méditerranée , dans rOcéan , partout où votre pavillon pourra flotter; ne vous préoccupez pas trop de vos cuirassés et de vos monitors; rappelez-vous le triste rôle joué par notre flotte dans la dernière guerre, mais reprenez sans hésitation une arme puissante que des conseils perfides vous ont fait déposer. S'il a été facile à la Russie de faire eff'acer du traité de Paris la clause qui ne lui convenait plus, il ne peut vous être refusé de vous dégager d'une clause qui est la mort même de votre puissance maritime comme de celle de la Grande- Bretagne . Rétablissez hardiment la course, préparez-vous à renouveler, aubesoin, les exploits des Duguay-Trouin et
des Surcouf, à détruire le commerce de vos ennemis partout sur votre passage ; après les atroces violations du droitdes gens par les Prussiens sur terre, rétablissez hardiment l'ancien droit des gens sur mer. Aussi bien, la déclaration de Paris n'a jamais été complètement respectée; la Russie l'a violée dans la mer Noire, la France et l'Angleterre, à l'égard des États-Unis et à l'égard du Chili; il serait trop long ici de citer tous les cas de violation de cette déclaration ; il suffit de prouver par là que la France peut s'affranchir d'une entrave qu'elle s'est gratuitement donnée et qui a diminué ses forces et celles de sa vieille alliée de moitié ; on peut être assuré que la noble Angleterre, non pas celle des
Granville et des Gladstone, mais la vraie Angleterre, applaudira à la virile résolution de la France, et que, par le fait seul qu'elle aura recouvré toute son action et l'emploi de toutes ses forces, la France aura fait plus de la moitié du chemin qu'elle doit faire pour reprendre son rang dans le monde. Le rétablissement pur et simple de la course par la France, ou, en d'autres termes, sa déclaration qu'elle s'affranchit de la clause du traité de Paris à cet égard, équivaudrait à un renouvellement d'alliance intime et efficace avec la Grande-Bretagne, et serait la meilleure, la seule réponse pratique en ce moment aux entrevues de Gastein et de Salzbourg.
Lord Nelson, parlant^ dans la Gham-
— MO — bre des lords, en 1800, au sujet de la neutralité armée et du principe « libres vaisseaux, libres marchandises, » que cette n eutralité voulait imposer, s' écriait : « Une proposition aussi monstrueuse en (( elle-même, aussi contraire à la loi des « nations, est si injurieuse pour les in- « térêts maritimes de ce pays, que, si (( l'on avait voulu persister à la mainte- « nir, nous n'aurions pas dû cesser la (( guerre avec ces puissances tant qu'il y (( aurait eu dans ce pays un seul homme, •(( un seul schelling, une seule goutte de « sang. »
La force maritime d'un pays a ce caractère rassurant qu'au rebours des grandes armées permanentes de terre, surtout celles qui, aujourd'hui, sur le
continent européen et particulièrement en Allemagne, en Autriche, en Russie, menacent la paix du monde, elle est essentiellement une force défensive ; elle est faite pour la protection des côtes et du commerce dans les vastes plaines de rOcéau, mais elle peut devenir aussi un terrible instrument pour ruiner les pays qui, de nouveau, chercheraient à nous écraser.
Nous avons le ferme espoir que de grandes destinées sont dans l'avenir promises à la marine française et que, désormais, l'Angleterre, instruite par les événements et éclairée sur sa destinée, ne portera point envie à ses succès. Heureux ceux qui pourront un jour prodiguer à la France, dans les
— U2 ~ rangs de ses armées et sur ses flottes, des trésors de jeunesse et de sang généreux! Rien ne pourra égaler la récompense qu'ils recevront, car ce sera la France, c'est-à-dire la plus belle et la plus noble des nations, qui dira à ceux qui l'auront rendue à elle-même, comme don Diègue au Cid :
« Viens baiser cet(e joue et reconnais ia place
« Où fut emproint l'affront que ton courage efface. *
Four-Sl-Germ., 43.
NOOVEllES PUBLICATIONS
DE
la Librairie de C.-G. FISCHBACHER
33, rue de Semé, à, Paris.
Expédition franco dans toute !a France, sans augmentation de prix
LA FEMME ET L^ÉDUGATlOiN
Pak Cakoune de Barrau.
Un volume in- 12. — Piix : 3 francs.
OuvTage remarquable, fruit des méditations d'un noble cœur et d'un esprit courageux et distingué. Les circonstances présentes donnent un singulier à-propos à ce livre écrit avant la guerre, que nul ne lira sans faire un sérieux retour sur soi-même et sans se convaincre qu'il a été plus ou moins infidèle à la grande et sainte mission d'élever ses enfants. Les principales idées en sont vraies et hardies sans exagération, et forment comme un programme de réformes indispensables à la régénération du pays.