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tout ce qui touche l'honneur national, pas plus scrupuleuse que les rois sur le bien cVautrui. Depuis les républiques grecques, en passant par les républiques italiennes, pour arriver aux démocrates qui s'égorgent en ce moment de si grand cœur dans les plaines de la Virginie, ce 'portrait a toujours été ressemblant. Toujours et partout on a pu accorder au tempérament populaire toutes les vertus, excepté la patience ; et à la politique qui se fait sur la place publique tous les mérites, excepté la discrétion et la prudence. Aussi de grandes monarchies sincèrement en paix Tune avec l'autre, cela s'est vu rarement, mais quelquefois : de grandes républiques voisines sans être ennemies, jamais. Ce qui trompe, c'est la solidarité qui existe en
Europe, depuis soixante ans, entre les démocrates de tous les pays, solidarité attestée par des efforts communs, les uns louables, les autres criminels, et cimentée par des souffrances communes. Mais cette solidarité, d'où naît-elle? uniquement de ce que le principe démocratique n'ayant pas encore pleinement triomphé partout, tous ceux qui le professent ont un ennemi commun à poui*suivre qu'on a appelé longtemps la sainte alliance des rois absolus, et contre lequel ils avaient intérêt à concentrer toutes les forces. Mais le jour (qui^ n'est pas éloigné) où les derniers vestiges de l'ancienne société européenne auront disparu, pour faire place au triomphe complet de cet avenir vague qui se couvre du nom de démocratie, cet intérêt commun
et supérieur ayant aussi disparu, chacun retournera à ses instincts et à ses penchants naturels ; et alors, à moins que le sentiment national n'ait perdu les racines profondes qui rattachent au cœur de tout homme, la qualité de Français, d'Allemand, d'Italien prévaudra de nouveau dans la conduite et dans les désirs de chacun sur celle de démocrate. Ce jour-là verra par conséquent la résurrection et non la fin des rivalités nationales.
Ce jour-là aussi, ce que ces démocraties toutes ^ victorieuses auront de mieux à faire, ce sera, comme les monarchies, de* compter de nouveau leurs hommes, leurs canons et leurs vaisseaux. Se confier, en cas de conflit, sur la force morale de l'opinion, serait plus généreux que prudent.
Je ne conteste pas l'importance que la publicité, la presse, les progrès d'une certaine moralité publique ont fait prendre à cette force européenne qui n'a jamais été nulle. Mais, en compensation, il faut convenir que le même progrès du temps n'a pas desservi d'autres puissances qui tiennent du corps plus ,que de l'âme : je veux dire le nombre et l'argent. Grâce à ces inventions savantes qui sont les titres de gloire favoris du dix-neuvième siècle, mais qui ont tous pour effet de rendre les hommes plus égaux entre eux, le courage sans le nombre a de moins en moins de chances sur les champs de bataille, et la fortune est de plus en plus amoureuse des gros bataillons. Hélas! elle prend des goûts plus subalternes encore; elle s'est
tout récemment éprise des gros écus.
Quand on se bat à coups de canons rayés et de frégates blindées, c'est, au fond, l'argent qui décide ; car c'est le trésor le plus riche qui fournit le plus vite et en plus grande quantité ces engins de destruction. De sorte que, si on n'y prend garde, le dix-neuvième siècle, si fier de l'empire de la pensée, pourra voir la pré-' pondérance des États dépendre de quelque chose de plus grossier et de plus matériel encore, s'il est possible, que la force pure. Nouvelle raison de ne pas traiter trop dédaigneusementl'équilibre des territoires, car les territoires nourrissent les populations et les populations payent les impôts.
Mais vous n'y entendez rien, nous diton ; vous oubliez que ces principes coip*
muns, qui font le tour du monde, et qui doivent établir la paix entre les hommes, ne sont plus seulement les principes démocratiques; il en est un dont vous ne tenez pas compte, et qui porte en luimême le remède à tous les dangers que ,vous signalez, c'est le principe des nationalités. Le même mouvement qui pousse tous les peuples à se constituer en démocratie les porte aussi à s'aggraver ou à se- séparer suivant leurs affinités ou leurs répugnances nationales. Ce qui trouble l'Europe aujourd'hui, c'est que les populations issues d'une même race ne sont pas réunies sous la main d'un même gouvernement : il y a des Allemands qui commandent à des Italiens, des Grecs qui obéissent à des Turcs, des
Hongrois et des Bohèmes enclavés dans un empire germanique, et c'est de ce croisement d'intérêts et d'instincts contraires que naissent tous les conflits. On espère que le moment approche où sera une fois pour toutes posée la règle que toutes les grandes nationalités européennes, française, allemande, italienne, ont droit à une existence propre et ne doivent pas empiéter sur celle d'autrui ; et par là pourra a la fois être effacée la trace des conquêtes passées et, plus sûrement que par aucune combinaison d'équilibre, déraciné le germe des conquêtes futures.
Avant d'admettre cette réponse comme satisfaisante, il y a une condition indispensable, c'est de savoir avec quelque préci-
sien ce qu'on doit entendre par ce terme de nationalité : expression un peu vague et d'un français douteux, qu'il faut pourtant tirer au clair avant d'en faire le point de départ de tous les rapports futurs des États. On disait autrefois une nation, et ce mot avait un sens très-déterminé, puisque c'était l'appellation collective d'une réunion d'hommes soumis a un même régime politique. Nationalité veut dire apparemment quelque chose d'autre et de plus, puisque c'est l'idée au nom de laquelle on se propose de réformer la plupart des circonscriptions politiques existantes. Quoi donc?
Je n'élèverai pas ici de mauvaises chicanes, ni de vaines subtilités de terminologie. Je n'ai garde surtout de soutenir
qu'il n'existe entre les divers groupes d'hommes d'autres liens que ceux qui résultent à chaque moment de la communauté des institutions politiques. Ce point de vue toijt matérialiste ne me plairait pas davantage en matière de droit public qu'en aucun autre. Oui, très-assurément, il existe entre les hommes, antérieurement à toute constitution politique, des rapports qui les unissent ou des diversités qui les séparent ; il y a des familles naturelles parmi les peuples, comme parmi tous les êtres animés, à tous les degrés de la création. La communauté d'une même race d'où résulte d'abord la similitude de langue, puis l'analogie de C£(,ractère, c'est là, assurément, pour tous ceux qui en sont issus,
le principe d'une fraternité véritable dont Dieu lui-même, avant toute main humaine, a formé les nœuds. D'autres circonstances, presque aussi indépendantes de toute volonté, viennent habituellement les resserrer : ce sont, par exemple, la soumission à une même foi, l'habitation d'une même contrée, bornée par les mêmes frontières, enfin le partage, par les mêmes vicissitudes, des mêmes souffrances, des mêmes travaux et de la même gloire. La race, la langue, la foi, la géographie, l'histoire, ce sont donc là, j'en conviens, autant d'éléments qui concourent à la formation naturelle d'une société avant même qu'un parchemin soit intervenu pour la constituer par écrit. Si ce qu'on appelle une nationalité est le résultat complexe de ces
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éléments, j'admets très-volontiers que le mot a un sens appréciable et que le fait est un des plus respectables qui soient au monde. Je ne ferai non plus nulle difficulté de convenir qu'une société politique est d'autant plus parfaite qu'elle se rapproche de cette société naturelle, et que, en ce sens, la nationalité est la vraie base d'une nation.
Point de difficultés donc quand tous ces éléments sont réunis au berceau d'un peuple et ont présidé à toute la durée de sa 'croissance. Il en sort en général une nation animée d'un patriotisme énergique qui se défend tout seul, ne se laisse jamais méconnaître et n'a pas besoin qu'on lui vienne en aide. Mais voici où l'embarras commence:
c'est quand ces caractères multiples sur
ET LE DROIT KOUVEID îii
lesquels s'établit la nationalité, au lieu de rester unis, se divisent, en telle sorte que ^ partie en repose sur un groupe d'hommes, partie sur un autre, et que par là les mêmes hommes,* unis sous un rapport, sous un autre^sont séparés. Or c'estj je ne dirai pas, le cas le plus ordinaire, mais un effet très-habituel des révolutions et de Thistoire. Il arrive en effet que, par suite d'événements très-fréquents, comme des conversions ou des émigrations, des peuples sortis d'une même souche, continuant à parler la même langue, ne professent plus le même culte, n'habitent plus le même sol etn^ontplus les mêmes intérêts, tandis que d'autres, nés d'aïeux divers, se rap prochcnl par la communautés des idé^ ou le voisinage des lieux. En ce cas, où est
la nationalité? Et si on en veut faire la base uniquedescirconscriptions politiques, dans quelle catégorie relèguera-t-on ces familles • d'hommes à caractère hybride et mixte? Estce le fait primitif de Torigine qui devra prévaloir? S6nt-ce les faits secondaires et postérieurs, amenés par le cours du temps?
Voici, par exemple, l'Alsace, qui est assurément germaine de race et parle encore allemand. Voici la Corse, qui était italienne jusqu'à hier, et où personne n'entend lé français I Mais le temps pour l'une, et pour l'autre la gloire d'avoir donné à la France un grand homme, les ont faites françaises; à quelle nationalité appartiendrontelles? Voici en revanche de petits cantons suisses qui parlent français, et ont produit même de grands écrivains de notre lan-
gue, Lausanne et Genève; mais leur histoire est entièrement étrangère et souvent hostile à la nôtre. Que sont-ils, et qui le dira?
- Il est donc clair que ce principe de nationalité, qu'on invoque pour tenir lieu à l'Europe de toutes ces règles de droit public, est loin de répondre à toutes les difficultés que lui-même il soulève. Au lieu de servir, comme on s'en flatte, à établir entre les États une paix perpétuelle, il pourrait bien, sous la forme absolue qu'on lui donne, n'avoir d'autre effet que de créer un sujet nouveau et toujours renaissant de divisions. Jusqu'ici, en effet, ces questions de nationalités douteuses qui se posent sur toutes les frontières des grands États, sont tranchées en fait par des trai-
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tés, par des conventions diplomatiques, qui, une fois consenties, entrent dans le système général de l'Europe et font loi entre les parties. Les traités sont le droit positif des nations dont la nationalité est, si Ton veut, le droit naturel. Ils sont chargés de régulariser l'état civil des peuples comme les lois ordinaires régularisent l'état civil des individus, et ils le font avec cette justice mélangée et grossière qui caractérise toutes les lois humaines; ils sont, comme tous les codes civils du monde, habituellement imparfaits, quelquefois iniques, mais toujours indispensables. Quel serait, en effet, le désordre d'une société qui, sous prétexte que les lois écrites ne sont jamais conformes à la justice absolue, les rayerait toutes d'un seul coup pour abandonner
les relations des hommes entre eux à la conscience de chacun interprétant, à son gré, le droit naturel?
Ce désordre n'est qu'une faible image de celui qui couvrira la face de la société le jour où ayant d'abord détruit toutes les conditions de l'équilibre des États, déchiré tous les traités qui l'assuraient, répudié toutes les règles qui tendaient à les maintenir, on viendra ensuite déclarer à tous les peuples qu'ils n'ont plus qu'à se constituer comme ils l'entendent, pourvu qu'ils se conforment à un principe aussi complexe et susceptible d'une application aussi équivoque que celui de la nationalité. J'affirme d'avance que chacun puisera dans ce principe, sans prêter beaucoup à la lettre, précisément tout ce qu'il lui faut pour gar-
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der, ou prendre tout ce qui est à sa portée ou à sa convenance. Entre la géographie, l'ethnographie, les souvenirs dé Thistoire, les sympathies religieuses, la filiation des langues, il faudrait qu'un État fût bien mal habile pour ne pas mettre la main au moins sur un élément qui lui permettrait de s'assimiler un faible voisin, en vertu d'une prétendue parenté nationale. Car remarquez qu'un seul élément suffit pour établir cette parenté, même en l'absence de tous les autres. Il y a sur ce point précédent et jurisprudence. Entre Palerme et Turin qu'y avait-il de commun? Non pas la race assurément : les Lombards n'ont jamais peuplé la Sicile; non pas la condition géographique : les Alpes ne défendent pas le détroit de Messine ; non pas la commu-
nauté des souvenirs : depuis la chute de Tempire romain, Siciliens et Piémontais n'ont pas un seul jour obéi aux mêmes lois.
Rien, absolument rien que la langue, et encore défigurée par deux dialectes qui très-assurément ne se comprennent pas réciproquement. Ce lien seul a suffi pour constituer une nationalité et par suite valider une annexion. A quelle entreprise manquera un aussi bon prétexte? Quelle annexion passée ne sera légitimée, quelle annexion future ne sera autorisée d'avance par un tel exemple? La Russie dès lors n'a nul besoin de rendre la Pologne; car les Polonais et lesRusses sont des Slaves, qui peuvent se traiter comme desfrères. Mais elle peut aussi très-bien accueillir les vœux de tous les chrétiens schismatiques d'Orient
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qui voient dans le czar le patriarche armé de leur culte. Car le culte est un des éléments de la nationalité. La communauté d'une patrie céleste qu'on espère vaut bien autant pour l'homme que le souvenir effacé d'une patrie terrestre. Au nom des frontières naturelles qui sont un des éléments de la na tionalité, l'Allemagne gardera le Ty roi, bien qu'on y parle italien. Mais au nom de la langue, qui est un autre élément de la nationalité, elle réclamera l'Alsace, et nous, de notre côté, nous demanderons h rive gauche du Rhin, parce que cette rectification de frontière compléterait notre ligne géographique, et aussi la Belgique, parce qu'elle se sert de notre idiome. Autant de prétextes différents pour s'étendre aux dépens de notre voisin s'il nous est inférieur,
OU pour se quereller avec lui s'il est notre égal. En un mot, chacun trouvera dans l'élasticité du principe autant d'arguments qu'il aura de fins diverses à poursuivre. Ou plutôt il n'y aura qu'un seul argument faisant manœuvrer tous les autres, la force, et une seule fin, poursuivie par des voies différentes, et qu'il faut appeler par son nom, la conquête. La nationalité qui est censée en être le frein en sera, au contraire, le prétexte. Ce sera par excellence cette raison, dont le plus fort a toujours besoin pour colorer l'usage de sa force, qui varie, suivant le temps, mais qui est tou- * jours assurée d'être la meilleure. Il n'y aura au vieil apologue qu'une légère variaiite à faire, qui n'altérera pas même la rime : avant de manger l'agneau, le loup
commencera par lui démontrer qu'il est son frère.
On va m'arrêter ici encore et. me dire que je néglige précisément ce qui fait le fond, la substance môme de la théorie nouvelle. J'ai Tair de ne pas savoir que ces annexions différentes, opérées au nom de la nationalité, il y a une autorité pour les prononcer, c'est le suffrage universel.
C'est là le juge compétent pour trancher les questions de la nationalité douteuse.
Ce sont les populations elles-mêmes qui diront à qui elles veulent appartenir, à quelle date et à quel événement de leur histoire elles veulent rattacher leur existence nationale; ou les interrogera, elles répondront. Leur réponse lèvera les incertitudes et déconcertera toute pensée ambitieuse.
Voilà ce qu'on va me prier de ne pas oublier.
Eh! non, je n'oublie rien, et je n'ai garde, surtout, de perdre de vue ce point capital. Si je tarde tant à y arriver, c'est qu'il est délicat à traiter et que je ne l'aborde qu'en tremblant. Il ne s'agit de rien moins, en effet, que d'apprécier l'aptitude du suffrage universel à fournir dans tous les cas lîne expression libre et sincère du vœu national. Or, la liberté du suffrage universel, on sait que c'est l'arche sainte, et plus d'un organe de publicité a été atteint de la foudre pour y avoir touché d'une main délicate. L'exemple est de nature à faire réfléchir. Ce qui me rassure pourtant et m'encourage à passer outre, c'est qu'il ne s'agit point ici de la liberté du
suffrage universel pris en soi, mais seulement dans sa capacité diplomatique, nullement dans ses facultés constituantes ou électorales. Or, à mon souvenir, ce point de vue est nouveau et non prévu dans aucun article des décrets de la presse. Qu'il soit donc bien entendu que les critiques, ou du moins les doutes que je vais émettre, ne s'adressent qu'au suffrage universel chargé de transférer une nationalité, ^n toute autre matière, s'il s'agit, par exemple, d'approuver une constitution ou de renouveler un mandat législatif, je tiens que le suffrage universel est toujours libre et que rien ne peut l'intimider, et je suis prêt à en faire la déclaration d'avance à Dieu, aux hommes, et Surtout au commissaire de police.
Sous ces réserves, je m'enhardirai donc jusqu'à dire que j'ai beau chercher, je ne trouve pas un moyen pratique d'empêcher que le suffrage universel, une fois qu'on lui reconnaît la vertu de transférer, à lui seul, un État ou une province d'une nationalité à une autre, ne devienne par là même un instrument toujours pirêt entre les mains du plus fort pour consommer, consacrer et ratifier l'oppression du plus faible. C'est, à mes yeux, une certitude qu'on peut mathématiquement démontrer, et que rien au monde ne peut conjurer.
En premier lieu, pour que le suffrage universel soit mis en mesure d'exercer sa vertu de translation, il y a une condition préliminaire indispensable : c'est de mettre à bas, avant de commencer, le gou-
vernement existant dans TÉtatou la province qu'il s'agit de transférer. Tant -que ce gouvernement existe, il est trop clair qu'il ne se prêtera pas à fournir lui-même l'occasion de sa spoliation et de sa déchéance. Uaura certainement la mauvaise grâce de ne pas se mettre aux voix, chez lui, lui-même. Si le roi de Sardaigne a pu agir autrement à l'égard de la Savoie, c'est un acte de désintéressement ftut exceptionnel qui ne trouvera pas d'imitateurs parmi ceux qui ne seraient pas si sûrs de recevoir leur , récompense en ce monde.
Mais d'aller proposer au grand*duc de Bade, par exemple, de réunir ses sujets pour leur demander s'ils veulent devenir Prussiens, ou même au roi Léopold, quelque philosophe qu'il passe pour être en ces
matières, d'interroger les Belges pour savoir s'il ne leur plairait pas d'être Français ; ridée ne serait pas sérieuse. Évfdemment, avant que le suffrage universel opère, il faut lui avoir préparé le terrain en faisant maison nette de son gouvernement*.
* Dans une matière si nouvelle et si délicate, on aime à s'entourer Je toutes les autorités. C'est donc avec un véritable plaisir que, ces pages étant déjà écrites, nous avons pu nous convaincre que nous étions, sur cette nécessité d'une révolution préalable pour donner ouverture au suffrage universel, exactement de Tavis des agents les plus distingués du gouvernement français. Voici ce que nous trouvons, en effet, dans une dépêche de M. le ministre de France à Turin, en date du 25 décembre dernier, insérée dans le Moniteur du 16 courant :
« M. Pasolini (ministre des affaires étrangères du roi d'Italie) me reproduisit les diverses considérations que connaît Votre Excellence, et entre autres celle qui consisterait à laisser aux Romains^ par la retraite de nos troupes, la 'faculté de voter pour le souverain qui leur . conviendrait, ainsi qu'il a été fait en France et en
Ainsi, une révolution est la condition préalable de toute annexion à opérer, même par voie du suffrage universel. J'ajoute que cette condition sera toujours réalisable à volonté par celui qui désire Tan-
GrècCf etc. J'avais écouté M. Pasolini sans beaucoup Tinterrompre. Je ne pus m'empècher cependant de lui faire observer, à l'occasion de ce dernier argument, que si le code nouveau des droil^ des peuples' comportait la mise aux voix d'un trône devenu vacant, il n'admettait pas toutefois la possibilité du vote dun trône légalement occupé, »
C'est exactement ce que nous disons, et M. le ministre des affaires étrangères, ayant déclaré que ce nouveau droit public est le nôtre, assurément les meilleurs jurisconsultes à consulter sur ces conséquences ce sont les agents qui représentent M. le ministre lui-même.
Seulement, si la conversation ne s'était pas bornée là, il est probable que M. Pasolini aurait répondu à M. le comte de Sartiges que cette difficulté ne l'arrêtait pas, et que, pourvu que nos troupes lui laissassent à Rome le champ libre, le Piémont se chargeait d'ouvrir la vacance par quelqu'un des procédés qv'on va indiquer.
nexion aux dépens de celui qui en doit faire les frais. Un grand État est toujours le maître de provoquer, quand il lui plaît, une révolution dans un petit État qui lui est contigu, et pour peu qu'il y ait intérêt, et qu'il soit assuré de F impunité, il n'y a nul doute qu'il le tentera, et que la tentative sera suivie de succès.
Les moyens dont un grand État dispose pour atteindre cette fin sont multiples. Je n'en choisirai qu'un petit nombre, qui, ayant opéré sous nos yeux avec plein succès, peuvent passer pour éprouvés. Le grand État, par exemple, a toujours dans la capitale du petit un ambassadeur accrédité, c'est-à-dire un agent dont la personne est sacrée et le domicile inviolable. Ces privilèges ont pour but de mettre l'agent
diplomatique en mesure de mieux défendre les intérêts de son gouvernement.
Mais du moment où l'annexion méditée devient un intérêt licite et avouable, un but qu'on peut se proposer tout haut d'atteindre, il est tout naturel que l'ambassadeur use de ses prérogatives pour veiller à cet intérêt, comme à tout autre. Dès lors une ambassade devient un asile tout préparé où Ton peut conspirer tout à Faise^ en pleine sûreté de conscience, et surtout en pleine sécurité pour sa personne. Demandez à MM. Boncompagni et Villamarina, par exemple, combien il est doux de se donner ainsi toutes les émotions d'un complot, sans avoir à craindre même pour un seul cheveu de sa tête. C'est dans ce lieu privilégié qu'un ambassadeur peut faire
venir tous les mécontents du pays (et dans quel pays n'y en â-t-il pas?) et leur offrir en perspective les places bien reniées de sénateur ou de conseiller d'État , que de grands États seuls ont à leur disposition, et qui sont toujours séduisantes pour les dénïagogues .émérites et les tribuns sur le retour. Il y pourra recevoir aussi les militaires et leur faire entrevoir que les grands États seuls ont de grandes armées, par conséquent de grands commandements à donner et de grandes aventures à courir, tandis qu'une épée qui reste au service d'un petit souverain n'a guère à attendre que le modeste honneur qui s'attache à la fidélité et au devoir. Le grand État étant supposé riche, a encore d'autres arguments plus palpables à l'adresse de con-
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voitises plus grossières, et qui par là même sont mieux faîtes pour mettre la main à l'œuvre et le feu aux poudres. Ainsi se forme dans la capitale du petit pays luimême un parti de l'annexion, et quand tout ce travail a duré et ferm.enté quelque temps, un matin, l'insurrection éclate, l'ambassadeur se met à sa fenêtre; la troupe ne se défend pas, et, suivant l'expression devenue classique d'un connaisseur, le tour est fait.
Par grand hasard, la pièce vient-elle à échouer au dénoûment par suite de quelque mise en scène mal exécutée ou de quelque acteur qui a manqué «on entrée?
L'insurrection est-elle réprimée? Il ne faut pas se troubler pour si peu, il reste des ressources \ d'abord le petit gouvernement
en se défendant a certainement violé l'humanité. C'est infaillible. Les petits États qui se défendent violent toujours Thumanité. Les grands, c*est autre chose : quand ils fusillent en déportant sans jugement leurs adversaires, ils leur font en les croquant beaucoup d'honneur. Il y aura donc là un grief philanthropique sur lequel toute la presse du grand État pourra émouvoir les honnêtes gens. Puis il faudrait vraiment jouer de malheur pour ne pas trouver dans l'incident lui-même quelque grief plus direct et plus personnel. Il est à croire, par exemple, que parmi les prisonniers et les victimes, hélas ! que ne peut manquer de faire une journée d'insurrection, se trouveront quelques sujets du grand État, surtout s'il en est venu tout exprès pour
prendre part à la manifestation. Il faut bien compter aussi que la livrée de l'ambassadeur (car on a une livrée, même quand on représente le suffrage univeYsel) aura pu recevoir quelque part une insulte, surtout si elle a eu le soin de se montrer du côté où Ton se battait. Dès lors il n'en faut pas davantage; c est un véritable grief diplomatique, une atteinte au droit des gens, qui ne peut être suivie que d'une prompte vengeance. La guerre devient inévitable, et avec l'inégalité de forces présupposées, elle n'est guère qu'une promenade militaire qui a pour effet de mettre le grand gouvernement en possession provisoire du petit pays, et de lui permettre de convoquer lui-même le suffrage uni* versel.
ET LE DflOÏT NOUVEAU. 133
Ce qui reste suit de soi-même. Si quelqu'un pense en effet que. le résultat d'une telle consultation peut être douteux, que d'innocentes populations rurales viendront désarmées entre deux haies de soldats, voter contre leurs vainqueurs, c'est une candeur d'illusion que je ne me charge pas de dissiper.
Ce tableau est-il chargé? La première partie de ce drame n'a-t-elle pas eu quatre représentations successives, à Florence, à Modène, à- Parme, à Naples? La seconde n'a-t-elle pas été jouée avec des détails plus rudes encore et un dénoûment plus sanglant à Castelfidardo? Les populations des Marches et de rOiflbrie n'ont-elles pas voté sous les yeux et sous le canon des envahisseurs de la veille? Y a-t-il quelqu'un
qui doute que le même spectacle puisse être donné à la porte de toutes les plus grandes puissances d'Europe, dans la capitale de tous les petits royaumes?
Ne dépend-il pas absolument de la France, le jour où il lui conviendra, de susciter une révolution à Bruxelles ou à Genève, ou, si la révolution tarde, de chercher une mauvaise querelle à ces diminutifs d'États, pour les conquérir provisoirement^ sauf à les consulter le lendemain?
La Russie ne peut-elle pas en faire autant à Jassy et à Bucharest, la Prusse à Hanovre et à Gassel, TÂngleterfe dans beaucoup des ports de la Méditerranée? En un mot, tous les colosses d'Europe ne peuvent-ils pas traiter de cette manière tous les pygmées?
S'ils s'en abstiennent jusqu'à présent, c'est
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sans doute par esprit d'équité et de modération. Mais rÉcriture dit que la crainte est le commencement de la justice, et cette crainte qui vient en aide aux bons sentiments a été jusqu'ici inspirée aux grands États par la vieille habitude où ils sont de penser qu'ils se surveillent réciproquement et qu'ils ne se passeront rien l'un à l'autre. Or, voici le suffrage universel qui vient tout à point pour supprimer ces craintes réciproques, en plaçant, dès le lendemain, toutes les annexions accomplies sous la protection inviolable d'un nouveau principe de droit public. Ce n'est plus qu'une affaire de temps; il suffit d'avoir fait voter les populations avant qu'un tiers puissant ait le loisir d'accourir. Dès lors, la barrière qui a jusqu'ici contenu
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toutes les ambitions étant enlevée, chacune, tôt ou tard, débordera nécessairement. C*est donc là tout, absolument tout le service que rend le suffrage universel à l'indépendance des peuples : il enlève aux vaincus leur recours dans la garantie de leurs alliés, et consacre sur-le-champ et pour jamais l'impunité des vainqueurs.
Ainsi les deux parties du nouveau principe se complètent l'une l'autre : la nationalité motive toutes les agressions, le suffrage universel les consomme ; la nationalité est le prétexte, le suffrage universel est l'instrument, et sur ces deux appuis s'élève la domination de la force.
Laissez jouer quelque temps ce mécanisme à double pression, et les résultats peuvent en être calculés avec précision.
Vous verrez d'abord disparaître l'un après l'autre toute cette couche d'États moyens, qui, interposés entre les grandes puissances, vivent à l'ombre de leur équilibre, et dont l'intermédiaire prévient leur contact et adoucit leurs frottements'; puis, sur ces ruines, se formeront trois ou quatre grandes nationalités envahissantes et enivrées de récentes extensions, qui, se touchant pour ainsi dire à cru, ne pourront faire un mouvement sans se heurter et ne passeront pas un jour sans se battre; et enfin, de ces luttes sortira quelque jour un grand capitaine qui fondera par Tépée un empire engraissé du sang des peuples et aussi éphémère qu'une vie humaine. Si '• c'est là ce qu'on désire, si c'est cette ère (le carnrgo et de violence, de provocations
et de représailles qu'on veut ouvrir, on n'a qu'à persévérer dans la voie, la fin en est certaine et la pente irrésistible.
Si l'on pense, au contraire, que l'indépendance des faibles, sacrée en droit, est, en fait, la condition de repos et le titre d'honneur de la société moderne, — que l'interposition des petits États entre les grands répand dans tous les mouvements du corps européen une souplesse nécessaire à son développement ; si l'on pense que le spectacle de ces petits et de ces grands, de ces forts et de ces faibles, de toutes ces inégalités diverses, vivant côte à côte en sécurité, est en même temps le chef-d'œuvre et la garantie de la civilisation — d'une façon plus générale, si l'on pense que justice et conquête, paix et
spoliation sont des mots incompatibles, — il faut se hâter de relever et de raffermir l'unique barrière qui ait jusqu'ici contenu Tégoïsme patriotique des peuples et les instincts cupides du cœur humain. Il faut sortir des réticences, des demi-concessions, des aveux embarrassés; il faut proclamer de nouveau, et tout haut, que les traités engagent tout le monde, les populations aussi bien que les souverains, et que, quand ces traités ont consacré une répartition .des territoires, personne, ni par la voie des armes ni par aucune autre, ne peut l'altérer, sans rendre compte de ce changement à la juridiction commune et collective des contractants.
En présence de l'Allemagne qui fermente et de l'Orient qui se dissout, il est temps,
il est plus que temps de rendre hommage à cette vérité. Et il ne faut pas le dire seulement à Toreille des rois qui chancellent sur leurs trônes ou des cabinets qui tremblent devant l'opinion, il faut la répéter aussi et surtout aux peuples qui font les révolutions, et au suffrage universel qui les consacre. Ce sont là les puissants du jour, et, en tout temps, ce sont les puissants qu'il faut avertir, et c'est la force qui a besoin du frein.
. Pour cela faire, il n'e§t nul besoin de rétracter en aucune sorte le principe bon ou mauvais de la souveraineté populaire, il n'est nullement nécessaire d'évoquer le fantôme d'un droit divin quelconque, ni d'agiter la creuse, éternelle et insoluble dispute de l'origine du pouvoir: 11 ne
s*agit point de contester au suffrage universel la faculté de faire et de défaire, autant de fois qu'il lui plaira, son gouvernement, d'accomplir toutes ses volontés et même de satisfaire toutes ses fantaisies.
On lui demande seulement de faire tout cela chez lui, de borner cette activité dans l'enceinte de ses frontières, et de ne pas regarder un traité comme un document aussi peu digne d'égards qu'une constitution. Est-ce trop peu de puissance qu'une part déjà si belle et sujette à l'abus? Dieu lui-même n'en juge pas ainsi, car il n'a pas cru déroger à son omnipotence, en faisant un contrat.avec Thomme et en demeurant fidèle aux promesses qu'il lui avait faites.
Parlant sérieusement, il s'agit uniquement de savoir si la souveraineté popu-
i^2 LA DIl'LOBIATIE
laire veut reconnaître une limite, — une seule, — quelque part — dans le bon sens,, dans la foi jurée, dans Tintérêl supérieur de la civilisation et du monde, ou si, comme cela est arrivé trop souvent à la souveraineté monarchique,, elle prétend être exempte de cette condition commune à l'humanité . Ce n'est pas la flatter, sans doute, mais c'est la servir que de lui tenir ce langage. Après tout, ce qui est terrestre étant borné, les limites qu'on ne s'impose pas à soi-même, tôt ou tard, peuples ou rois, on les rencontre dans la force des choses ; il vaut donc mieux les voir d'avance pour être à temps de les éviter. Peut-être, si la règle si sage que nous invoquons, et que personne ne contestait encore.il y a seulement dix ans,
n'avait point été obscurcie par les derniers événements, les Grecs eussent été avertis qu'une révolution sans motif les conduirait à une situation sans issue, et ils ne seraient point aujourd'hui réduits à mendier de l'Europe un maître que peut-être, pour leur malheur, ils finiront par obtenir.
Les libéraux de Naples aussi se fussent montrés moins dédaigneux pour un jeune roi qui leur offrait une constitution, et n'eussent point couru au-devant d'un régime qui ne leur a donné jusqu'ici d'autre gouvernement que des baïonnettes et d^autre liberté que le brigandage. A se préserver elle-même de telles aventures au lieu de s'y précipiter, on ne yoit pas ce que la souveraineté populaire aurait perdu* En tout genre, qui ne veut pas
14i LA DIPLOMATIE
respecter de barrière, finit par tomber dans un abîme. Pour les rois que leurs flatteurs égarent, l'abîme c'est une révolution; pour les souverains populaires, qui ont aussi leurs flatteurs dans la presse, dans la rue, et, de nos jours, jusque dans les cours, l'abîme est plus profond encore, car il est double : c'est l'anarchie d'abord, puis la dictature et trop souvent la conquête.
Janvier 1863.