‹ La diplomatie et le droit nouveauChapitre 17 sur 22 · C LA DIPLOMATIE · texte numérisé non relu

C LA DIPLOMATIE

qu'il entrevoyait, ne ressemblent pas au langage plus rude et plus pratique du testament politique de Richelieu ^ . Mais, en laissant de côté les paroles où se peignent les différences passagères des caractères, pour étudier ces deux grands hommes d'État dans leurs actes et dans le mouvement qu'ils ont imprimé à leurs contemporains, on verrait aisémeint qu'ils suivirent

* On peut voir, dans un des derniers chapitres de Texcellente Histoire de Henri IV, par M. Poirson, une analyse très-ingénieuse de ce qu'on a nommé le grand dessein de Henri IV, et d'où il résulte jusqu'à l'évidence que ce projet, regardé en général par les historiens comme une utopie sans consistance, n'était que le plan idéalisé du système plus lard connu sous le nom d'équilibre européen. (HisL de Henri /F, t. II, 2' partie, p. 875-880.) Seulement Henri IV, traçant des divisions arbitraires, pouvait méditer une répartition de l'Europe beaucoup plus juste que celle qui fut consommée trente ans après par la paix de Westphalie, après les incidents d'une longue guerre.

un plan commun et d'une portée plus vaste que rabaissement momentané de la maison d'Autriche. Ce plan était d'asseoir le repos de l'Europe sur un petit nombre de principes qu'on pourrait ramènera des termes très-simples tels que ceux-ci :

Répartir, en premier lieu, le territoire et la puissance de manière à assurer toujours l'existence de plusieurs États assez égaux en force pour être en mesure de défendre l'un contre l'autre, soit leur propre indépendance, soit la sécurité des États plus faibles.

Cette répartition une fois consommée, la placer par des traités collectifs sous une garantie commune qui ne permette d'y porter atteinte qu'avec le concours de toutes les parties intéressées.

Tel est le système politique qui a reçu le nom d'équilibre européen. Il n'a pas atteint dès le- premier jour celte forme rigoureuse ; c'est lentement, c'est par degrés qu'il s'est dégagé de l'esprit toujours un peu confus des publicistes d'autrefois.

Toutes les puissances d'Europe n'y accédèrent pas non plus dès le premier jour, et plus d'une, comme l'Angleterre, par exemple, et la Russie, ont profité d'une situation particulière pour s'en tenir longtemps à l'écart. Les bases pourtant en furent posées par les victoires de la France dans cette première moitié du dix-septième siècle, et c'est sur ces bases que s'est élevée toute une série de règles plus complexes et plus délicates qui est devenue le code diplomatique de l'Europe. Au fond, cependant,

tout revient toujours à ces deux idées primitives : maintien de plusieurs puissances égales ; aucune prépondérante, et toutes solidairement engagées à n'altérer que de concert leur situation réciproque. Ces deux conditions sont également nécessaires et étroitement liées Tune à l'autre. Car à quoi servirait d'avoir une fois établi F équilibre si chacun restait maître de l'altérer dès le lendemain? Et, d'autre part,' s'il y avait une seule puissance qui fût en fait dispensée de compter avec les autres, tous les engagements du monde ne l'empêcheraient pas longtemps d'abuser de sa supériorité.

Rien de plus simple assurément, et il semble que tout le monde sait cela. Supposons cependant les deux conditions rem-

plies, un tel équilibre établi et une telle convention respectée, par le fait même s'atténuent ou disparaissent les périls que nous décrivions tout à l'heure, et qui, naissant de la condition indépendante des peuples, menacent toujours et finissent trop souvent par détruire cette condition même. Par cela seul, en effet, que la répartition des territoires et des influences une fois consommée est placée d'un commun a€Cor.d sous une garantie collective, aucun différend ne peut s'élever en Europe entre deux États dont tous les autres n'aient un sujet égal de se préoccuper et un droit égal de prendre connaissance. Car au bout de tout différend il y a la guerre, et au bout de la guerre la conquête ; et la conquête, ayant pour effet inévitable d'altérer

la distribution des forces, devient une éventualité à laquelle d*un bout à l'autre de TEurope chacun a le droit d'avance de mettre des limites ou de former opposition. Le droit de guerre, par suite peutêtre le droit de conquête, qui en est la triste conséquence, ne sont assurément pas supprimés, car on ne peut empêcher celui qui est injustement attaqué de se défendre et de tirer vengeance de son injure. Mais, dès que la guerre éclate sur un point, toute l'Europe est attentive, appelée à se prononcer sur la justice de la cause et à tempérer le résultat de la bataille. Des bords de la Seine ou de la Tamise, si j'entends dire qu'on se bat sur l'Elbe ou sur la Vistule, j'ai le droit de savoir pourquoi et dé me mêler, au besoin, du combat, parce

que j'ai le droit d'empêcher que, même à cette distance, un pouce de terrain soit déplacé, s'il devait en résulter que le vainqueur pût tourner contre moi les forces puisées dans la victoire. Ainsi, il n'y a plus de différend isolé. Le petit État et son puissant voisin ne sont laissés nulle part en tête à tête l'un avec l'autre. Dans la lutte du faible contre le fort, le faible est placé naturellement sous la protection de tout le monde; il a dans tous les neutres des auxiliaires intéressés à le défendre, et qui ont qualité pour intervenir, afin d'empêcher, soit que l'agression injuste ne soit consommée, soit même que la défense légitime ne dépasse la mesure dans les représailles. S'ils ne réussissent pas toujours à prévenir le duel, ils sont là du moins pour

en limiter la portée et en modérer la conséquence, pour soutenir le vaincu et contenir le vainqueur ; ayant le droit de mettre leur veto à toute conquête excessive, ils arrêtent la lutte avant qu'elle n'aboutisse à ces exterminations qui rayent un peuple de la carte. Et remarquez qu'ils n'ont aucun mérite à agir ainsi ; car ce n'est pas par générosité ni par compassion qu'ils interviennent, c'est par un calcul éloigné, mais bien entendu, de leur intérêt personnel. Le propre de l'équilibre européen, c'est d'établir entre les divers États une solidarité telle, que, le plus grand se trouvant menacé dans le péril des moindres, tous les forts sont engagés, non par vertu, mais par égoïsme (ce qui est plus sûr), à la défense dé tous les faibles.

Considéré de ce point de vue, et comme substituant une solidarité effective à une hostilité permanente, le système de l'équilibre européen s'élève et perd le caractère qu'on lui attribue généralement d'un pur expédient de politique. C'est vraiment le lien, c'est le pacte constitutif d'une grande fédération d'Étals dans lesquels tous, ayant droit à la même indépendance, sont placés réciproquement sous la garantie l'un de l'autre, et tenus également de concourir au maintien du tout. Les nations ne sont plus entre elles dans cet état de nature sauvage où elles ressemblent à des animaux dont le plus faible est nécessairemetit, dans un temps donné, mangé par le plus gros, par celui qui a les plus longues dents et les griffes les plus aiguës.

Ce sont des êtres moraux qui se connaissent, se ménagent, et suivent dans leurs rapports les règles du droit et même de l'urbanité. Ingénieux artifice, qui, au défaut d'un juge suprême et désintéressé dont la recherche serait vaine, fait peser sur tous les peuples un contrôle mutuel pour avertir chacun de n'aller nulle part au delà, ni même tout à fait au bout de son droit. Ainsi peut s'établir la paix du monde sur cela même qui semble fait pour la menacer, sur les conflits des rivalités nationales. C'est le transport dans le monde moral de la grande loi du monde physique, où le repos ne peut naître que de l'opposition de forces contraires.

Veut -on voir comment ce mécanisme

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opère dans les faits et réaliser ces abstractions par un exemple? Je n'irai pas loin pour le chercher : je prendrai entre mille le plus récent, le plus voisin de nous, le plus présent à la mémoire de tous, qui se trouve en même temps le plus propre à en fournir la démonstration la plus complète.

On l'aurait fait exprès, qu'on ne pourrait mieux choisir. Il y a dix ans bientôt, quand la nouvelle se répandit qu'un envoyé de l'empereur de Russie avait pris le verbe un peut haut à Gonstantinople, et que des troupes russes s'étaient emparées de deux petites provinces sur les bords du Danube, on a trouvé tout simple que la France mît tous ses régiments en campagne, et que l'Angleterre mît en mer toutes ses flottes.

Qui les décidait, pourtant, si vite et d'un

mouvement si unanime? Ce n'était pas, je pense, une idée de justice abstraite ni un goût sentimental pour le Grand Turc? On parlait bien, je me le rappelle, de l'espoir de la régénération de la Turquie; mais cet argument, propre à séduire quelques niais, faisait sourire les augures, et tout le monde savait à quoi s'en tenir sur le triste gouvernement qui étalait ses misères à Gonstantinople. La France ne prenait pas non plus les armes pour un intérêt à elle propre, ni bien direct, ni bien prochain. En soi, peu lui importait à qui resterait quelques arpents de terres incultes qu'elle n'a jamais songé à s'approprier, et des populations sauvages qui ne seront jamais ses sujettes. Mais la soumission des provinces danubiennes pouvait ou-

vrir à la Russie la voie vers une conquête future de TOrient, et par là vers une prépondérance dangereuse, et il ne fallait que cette perspective éloignée pour faire voler les plus puissants des auxiliaires au secours de la moins intéressante des victimes. Tous nos hommes, tout notre argent, nous semblaient utilement sacrifiés pour prévenir ce péril, encore si peu visible à Thorizon. Je ne crois pas qu'on ait jamais tiré d'une théorie une application plus extrême et plus rigoureuse.

Voulons-nous dire qu'il en a toujours été ainsi, que le pacte de la société euro* péenne a toujours été observé, et qu'ici, du moins, la pratique a toujours réalisé ou môme suivi de près la théorie? Dieu nous garde d'Une prétention si ridicule! Ge

serait dire que depuis que les règles de l'équilibre européen sont professées par les politiques, il, n'y a plus ni guerre ni iniquités en Europe ; et il est vraiment trop clair qu'il y en a eu, et beaucoup, et de criantes et de sanglantes. Il y a eu en pleine Europe, et jusqu'à hier, des conquérants et des victimes, et même de nobles nations égorgées comme par des brigands au coin d'un bois, devant des spectateurs inertes, et dont les meurtriers ont écartelé le cadavre pour mieux se partager ses dépouilles. Oui, la Pologne était un des éléments constitutifs de l'équilibre européen ; elle a pourtant péri sans que le cri de sa voix mourante ait fait lever un bras pour la défendre. Oui, le contrat social de TEurope a été plus d'une fois, comme toutes

les conventions de ce monde, artificieusement éludé, audacieusement violé, vainement invoqué par des ayants droit mineurs et sans défense, mollement revendiqué par ses garants. La France, qui en avait posé les bases, les a plusieurs fois foulées aux pieds elle-même ou laissé renverser sous ses yeux, suivant que ses souverains étaient des ambitieux ou des fainéants, suivant qu'ils s'appelaient Louis XIV, Louis XV, la Convention nationale ou Napoléon. Mais quel argument peut-on tirer de ces infractions déplorables pour contester l'utilité, la raison, la moralité du contrat lui-même?

C'est, au contraire, la confirmation la plus éclatante qui en ressort; car la valeur d'une règle s'apprécie par l'étendue même et la gravité des désordres, qui sont pré-

venus tant qu'on Tobserve, et qui éclatent dès qu'on la néglige.

Or voici ce qu'on peut affirmer, l'histoire à la main, sans rien exagérer, et sans crainte d'être contredit : si l'Europe a goûté quelques jours heureux depuis trois siècles, à travers beaucoup d'orages, il n'y a pas eu un de ces Jours qu'elle n'ait dû à l'observation des règles de son équilibre ; son repos, sa prospérité, ont été à chaque époque en proportion exacte de la fidélité qu'elle à mise à maintenir ces règles. Toutes les fois que, instruites par l'expérience ou lassées par la lutle, les puissances de l'Europe ont eu la sagesse d'abord de convenir entre elles d'un partage propre à ménager la dignité de chacune d'elles et à satisfaire sa juste ambition, puis la sagesse plus grande

encore de s'y tenir et de ne pas travailler sous main à éluder ou*'à détruire leur convention, la paix a régné entre elles; la paix, c'est-à-dire que l'argent des hommes a cessé d'être employé à faire couler leur sang, et qu'ils se sont regardés dans une autre intention que celle de se viser l'un l'autre pour se tuer plus sûrement. Un échange s'est établi entre les produits divers des climats, des sols, des institutions et des intelligences, et de l'accord des peuples dans leur liberté est résulté ce qui n'était jamais sorti de leur unité dans la servitude : un progrès constant de bien moral et matériel, un développement de ce composé de justice, de richesse et de lumière qu'on appelle la civilisation; mot sotivent pris en vain, mais qui n'en reste

pas moins le vrai nom de baptême de l'Europe moderne et chrétienne. Si la paix vaut pour la civilisation mieux que la guerre, ce qu'on ne saurait contester sans condamner les peuples à être toujours les valets de la force et les jouets de la vaine gloire, il faut bien convenir que l'équilibre européen a été le grand instrument du progrès et le nœud vital de la civilisation.

Toutes les fois, au contraire, que l'un des États de l'Europe, servi par les circonstances ou par le génie, entraîné par les égarements de l'ambition ou par le torrent d'une démagogie triomphante, a cédé à la tentation de rompre à son profit la balance établie, à l'instant tout ce progrès s'est arrêté ; la guerre a reparu, et avec la

guerre le vieil ennemi, la conquête, qui n*a pas longtemps réussi à cacher sous un masque de gloire la férocité naturelle de ses traits. Le sort des proviiices, puis des nations entières, a de nouveau été joué sur la fortune d'une seule journée ; une première spoliation en a amené et rendu plus facile une seconde, et celle-ci une troisième ; et de ces accroissements accumulés, grossissant, comme l'intérêt composé d'un capital, sont sortis de nouveaux empires, à la mode de Rome. Et cela a duré jusqu'à ce que ces colosses, formés de l'argile sanglante des champs de bataille^ se soient effondrés par leur masse. Alors, par une réaction naturelle, l'équilibre européen s'est rétabli; il a été invoqué comme la ressource commune;

mais en se rétablissant, il s'est vengé sur celui des États qui l'avait le plus audacieusement méconnu, et qui, à son tour, dans la répartition nouvelle, s'est trouvé le plus maltraité. La France, par deux fois, à Utrecht et à Vienne, après Louis XIV et après Napoléon, a fait à ses dépens l'épreuve de cette justice rétributive.

Je sais bien que cela même est l'ombre au tableau, et je vois d'ici le parti qu'on en peut tirer. Après tout, peut-on dire, tous ces traités collectifs sur lesquels l'Europe, aux diverses époques, a établi son équilibre, c'est au lendemain de grandes guerres qu'ils ont été conclus. Autour de la table où on les signait il y avait des vainqueurs qui faisaient la loi et des vaincus qui la subissaient, et l'empreinte de la

violence est restée souvent marquée sur Tacte lui-même. Il y a donc eu des conquêtes, de véritables conquêtes, dans la force et la crudité du terme, scellées du sceau de l'Europe entière, et qui figilrent parmi les poids et contre-poids de son équilibre. Les derniers des partages consommés, ceux sur lesquels l'Europe a vécu quai^ante années, et qui, malgré de nombreuses dérogations, constituent encore son droit commun, les traités de Vienne, ont été sujets, plus qu'aucun autre, à ce genre de reproche, et la France en particulier a peu de bien à en dire; car ils lui ont arraché des provinces qui faisaient partie de son existence nationale; ils ont confirmé le partage de la Pologne, abandonné Venise à TAutriche, et si bien en-

grené toutes ces iniquités dans le mécanisme européen, que des esprits généreux n'ont vu, pour les en faire sortir, d'autre ressource que de briser la machine entière.

J'admets l'objection dans sa gravité; elle comporte deux réponses Tune triste et catégorique, l'autre qui laisse plus de place au doute et à l'espérance.

Il est parfaitement vrai que les plus savantes combinaisons d'équilibre sont plus efficaces pour prévenir le danger des conquêtes futures, que pour réparer les iniquités des conquêtes consommées. Il est parfaitement vrai qu'à chaque époque, pour fonder l'équilibre de l'Europe, la seule base qu'on ait pu prendre, sous peine de renouveler et d'éterniser les guerres, c'est l'état territorial donné par les

circonstances, et il eût été bien surprenant que Cet état de choses né de la lutte se fût trouvé rigoureusement conforme à la justice absolue. Tout cela est aussi triste qu'incontestable ; mais autant peut-on en dire de toutes les législations humaines, qui, par leur condition même, stipulent toujours pour le présent ou pour l'avenir, jamais pour le passé. Il n'est donné à l'homme en aucune matière de pouvoir faire table rase devant lui, de recommencer le monde à nouveau comme s'il venait d'être créé la veille, de ne tenir aucun compte des désordres de toutes sortes, des charges et des legs d'injustice et de violence dont lui arrive grevé l'héritage des générations qui l'ont précédé. En toute matière, les faits accomplis,

le mal consommé, font peser sur les meilleures intentions des nouveaux venus un poids auquel ils ne peuvent se soustraire. Il en est, après tout, de la propriété internationale des territoires comme de la propriété privée. Pour la régulariser quand les révolutions Toiit troublée, je défie qu'on puisse prendre un autre point de départ que la possession, bien que cette possession, surtout au lendemain des grandes crises, soit trop souvent entachée, même aux yeux du législateur qui la sanctionne, de fraude et de violence. Mais la loi, en essayant de fouiller dans les ténèbres du passé, eu ferait sortir cent fois plus de désordres qu'elle n'en pourrait réparer. Pour le repos des générations nouvelles, elle passe l'éponge sur les souf-

frances et les iniquités des générations passées, et ferme même tristement l'oreille aux réclamai lions des héritiers. Il arrive ainsi, par un scandale qui ne fait qu'attester la misère de tout ce qui est humain, que les mêmes lois qui punissent le voleur d'aujourd'hui, garantissent au voleur d'hier, sous les yeux mêmes des familles qu'il a dépouillées, la tranquille possession des fruits de son improbité. Il y a en Europe, j'en conviens, beaucoup de ces voleurs que le congrès de Vienne a patentés ; mais est-ce une raison, là ou ailleurs, pour médire du Code pénal et supprimer toute législation contre le vol ?

Yoilà la première réponse, elle est brutale comme la force des choses, irréfutable et impitoyable comme la nécessité. Heureu-

sèment, elle n'est pas la seule, et il y en a d'autres qui ouvrent des perspectives plus consolantes. L'incident même qui fournit matière à ces réflexions, nous offre la preuve qu'il est des moyens de réparer, en partie du moins, les injustices qu'une combinaison quelconque d'équilibre recèle, sans troubler dans ses fondements cette combinaison même.

D'où est sorti, en effet, ce royaume de Grèce si peu asservi aujourd'hui, que son indépendance lui pèse, et qu'il cherche quelque part dans le monde un patron puissant à qui il puisse en faire hommage?

Qu'était-il il y a quarante ans. à l'issue de nos dernières grandes guerres qui ont amené les derniers remaniements de territoires? Un ramassis de tribus sauvages

décimées par une conquête séculaire, et habitant quelques pauvres bourgades qu'écrasaient la grandeur de leur nom et l'éclat de leurs souvenirs. C'est de là que ce petit peuple s'est dégagé par un généreux effort avec un mélange de courage et de persévérance dont Dieu voulut qu'il fût encore animé! A force de patience et d'héroïsme il a contraint, non la générosité (il ne faut jamais compter sur la générosité des politiques), mais le bon sens, l'intérêt bien entendu des puissances de l'Europe à lui venir en aide pour secouer le joug décrépit et corrupteur sous lequel il gémissait. Non-seulement le royaume de Grèce n'a pas été fondé en dehors et au détriment de l'équilibre européen, mais il a pris place dèslespremiersjours, avec toutes les forma-

lités voulues de protocoles, de conventions et d'étiquette, au nombre de ces conditions essentielles. Pareille bonne fortune a été acquise avec moins d'effort au peti t royaume de Belgique, que l'Europe (après l'avoir sacrifié pendant quinze ans, dans une pensée d'équilibre, à un voisin qui n'avait ni sa foi ni sa langue) a fini par admettre à plaider ses griefs et à reconquérir son existence. Dans ces deux cas, il est venu un moment où l'Europe a senti que c'était pour son propre repos un mauvais calcul que de laisser subsister dans son sein un foyer toujours allumé d'irritation et de révolte, et c'est elle-même qui s'est chargée, au nom de l'intérêt de la paix commune, d'imposer la résignation au possesseur injuste, qui n'aurait pu, d'ailleurs, se main-

tenir que par sa garantie. C'étaient là autant de jours ouverts sur un meilleur avenir, autant de précédents insuffisants pour faire cesser toutes les justes plaintes, suffisants cependant pour constater que l'équilibre de TEurope n'était pas comme l'Enfer du Dante, fermant la porte à toute espérance. Que fallait-il donc pour que Venise, la Pologne, les populations chrétiennes encore asservies de l'Orient, toutes ces victimes des violences passées, obtinssent justice comme la Grèce et la Belgique? La même vertu, d'abord, et pour beaucoup ce n'est pas là ce qui manquait; ensuite cette dose de bonheur sans laquelle, hélas! toutes les vertus humaines attendent longtemps leur récompense; mais surtout et avant toutes choses^ une condition essen-

tielle qu'on pouvait croire, il y a dix ans encore, assez près de se réaliser, et qui aujourd'hui, il faut en convenir, est plus éloignée que jamais.

Pour ifaire disparaître les dernières traces des spoliations anciennes, avant tout il fallait que la porte restât fermée à toute spoliation nouvelle; il fallait clore l'ère des violences, des brusques remaniements de territoires par la voie des armes, et ne plus laisser ni peuples ni rois mettre d'enjeu à cette loterie de la force et de l'ambition.

Alors on pouvait espérer que l'iniquité et l'oppression, devenues des exceptions de plus en plus rares, et par là même de plus en plus choquantes, céderaient enfin devant l'indignation publique. Il fallait, en particulier^ que l*exemple d'un peuple^

privé d'une antique existence nationale, maintenu dans la soumission par quatrevingt mille hommes en armes, jouissant de l'état de siège au lieu de gouvernement, devînt un spectacle si étrange que les yeux d'un homme de bien ne pussent plus le supporter. Mais il ne fallait surtout pas que toutesces belleschoses, reparaissant avec le cortège des villages incendiés, de conseils de guerre en permanence, de fusillades sans jugement qui les accompagnent toujours, fussent glorifiés par tous les journaux libéraux d'Europe, parle fait seul qu'elles avaient été précédées d'un suffrage menteur et qu'elles s'accomplissaient au nom d'un principe imaginaire. En un mot, pour que la conquête cessât à Venise avec l'approbation universelle, il faudrait qu'elle

n'eût pas reparu à Naples, aux applaudissements de beaucoup d'honnêtes gens, avec toutes les horreurs qui lui sont familières et l'hypocrisie par surcroît.

Car c'est là enfin qu'il faut en venir; c'est assez avoir pris le rôle ingrat de défendre un élat de choses ancien, par là même trcs-imparfait et très-mélangé, qui peut avoir droit à une approbation i^éfléchie, mais non exciter l'enthousiasme. En matière de droit humain, public ou privé, le bien absolu étant impossible, c'est toujours du relatif qu'il s'agit, et il n'y a que la comparaison qui soit décisive.

Il faut donc en arriver maintenant à mettre ce qu'on propose à l'Europe en regard de ce dont elle s'est contentée jusqu'à ce jour. Or, nous avons ici un

avantage qui manque en général pour bien s'édifier sur des principes nouveaux. Ceux dont il est question ne sont pas de pures théories; ils sont à l'œuvre depuis trois années, ils ont déjà leurs commentaires, leurs précédents, leur jurisprudence; c'est par ces organes que nous les laisserons le plus souvent parler eux-mêmes.

Deux choses, venons-nous de dire , ont jusqu'ici servi de garantie au repos de l'Europe, et formé comme la base sur laquelle s'élève tout son droit public : un fait d'abord, l'égalité maintenue entre plusieurs grandes puissances; un droit ensuite, l'engagement, exprès ou tacite, pris par toutes ces puissances, de ne point altérer, sans le consentement commun, la répartition convenue. Double condition dont l'union est indissoluble; le lait servant au droit de sanction matérielle, et le droit apportant au fait une sanction morale.

Il est trop évident que de ces deux conditions la théorie nouvelle détruit entièrement la seconde, et par là même entraîne la ppemière dans une ruine certaine.

Admettez, en effet, avec les public istes du jour, et comme M. le ministre des affaires étrangères parait disposera le reconnaître dans sa circulaire du 4 décembre 1862, qu'aucun engagement ne peut prévaloir contre la volonté d'un peuple quelconque, exprimée par le suffrage universel; généralisez l'exemple donné en Italie à l'égard du royaume de Naples, à savoir : la translation d'un grand territoire d'une main à une autre, en dehors de tout concert européen, par la puissance unique de la souveraineté populaire; que devient l'engagement général qui pèse sur toutes les

puissances de ne point altérer l'équilibre, et que deviennent les traités collectifs qui consacrent cet engagement? Toutcela tombe de soi-même, ou du moins peut être éludé à chaque instant par le plus dérisoire des détours. Tout petit État pouvant voter son annexion à un plus grand sans que personne ait le droit d'y faire opposition, ce mode d'acquisition équivaut exactement à une conquête, il n'y a que la forme et le mot de changés. Le résultat est le même.

Pour la conscience, devant Dieu, la charge peut être moins lourde, le profit devant les hommes est égal et peut se traduire par les mêmes chiffres. Dès lors l'équilibre, pouvant être modifié. d'un jour à l'autre et à toute heure par le hasard d'un scrutin populaire, n'est plus qu'un nom et ne sera

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plus demain qu'un souvenir. Tout cela est bien entendu, accordé d'avance, et ne peut souffrir même l'ombre d'une contradiction.

Fort bien, mais avec l'équilibre détruit, disparaissent aussi la seule règle de droit reconnu, le seul obstacle tant soit peu efficace,, que jusqu'ici la civilisation eût imaginés et à grand'peine introduits, pour mettre un frein chez les divers peuples au développement d'une personnalité égoïste . L'état de nature reparaît avec son aspect farouche et tout son cortège : personne rie devant plus décompte à personne en Europe, les questions de territoire ayant cessé d'être considérées comme des questions d'intérêt général, qui ne peuvent être tranchées que d'un assentiment commun, le contrôle in-

téressé des peuples les uns sur les autres est suspendu; chacun redevient libre de poursuivre sur autrui la revendication de ses propres droits ou de ses prétentions érigées en droit, la vengeance de ses propres griefs ou de ses fausses susceptibilités travesties en injures. La seule ombre de justice commune qu'ait jusqu'ici comportée la condition indépendante des peuples, s'évanouit. .

Comment les introducteurs du nouveau droit comptent-ils éviter ces conséquences?

Comment pensent-ils prévenir surtout une dernière, plus déplorable encore et qui en est le couronnement inévitable, je veux dire la formation, dans un temps donné, d'une puissance prépondérante grossie par une superposition de conquêtes (ou si Ton

veut d'annexions), puisant dans sa victoire d'hier la force de satisfaire sa fantaisie de demain, et accablant la terre de son poids jusqu'à ce qu'elle la couvre de ses ruines?

Jusqu'ici l'équilibre des États étant le seul moven connu d'arrêter cette fatalité, c'est à ceux qui le détruisent de nous dire par quels moyens ils comptent enchaîner tous les monstres prêts à naitre de l'abîme que le vieuxdroitpublic, en disparaissant, laisse ouvert derrière lui. C'est à eux de parler :

leurs réponses ne manquent pas. Prenonsles l'une après l'autre, en laissant à chacune son caractère et sa portée propres.

Il y a d'abord celle des patriotes sûrs d'eux-mêmes et qui ne daignent pas même prêter l'oreille à la question. Que leur importe, à ces braves, qu'importe à la France

que toutes les puissances croissent ou décroissent dans le monde? Quelqu'un peut-il nous porter ombrage? La France ne serat»3lle pas toujours la première des nations?

L'unité de son territoire n'est-elle pas indissoluble comme le roc? La supériorité de son génie national ne lui assure-t-elle pas en tout pays la domination des intelligences et une force morale supérieure à toutes les forces matérielles? A d'autres de pareils soucis! L'équilibre importe peu à ceux qui ne peuvent l'échanger que contre la prépondérance.

L'argument, pour avoir tout son prix, veut être présenté en relevant le coin d'une moustache et en fredonnant la Marseillaise, Même avec cet accompagnement qui le fait valoir, je prends la liberté de trou-

ver qu'il a tous les caractères d'une impertinence. En effet, outre que la réponse ne vaut que pour la France et qu'il y a pourtant d'autres peuples dont la sécurité a droit à quelques égards, pour la France même elle n'a qu'une valeur très-temporaire. Prenons que la France est la première nation de l'Europe, ce qu'un lecteur français n'a garde de contester : mais de quelle Europe? De l'Europe actuelle, c'està-dire de l'Europe formée de plusieurs peuples, qui n'ont chacun qu'un certain nombre donné et une seule nature de sujets, et ne couvrent qu'une surface bornée de territoire? C'est dans l'Europe ainsi divisée que 'la France tient le premier rang, je suis fort disposé à en convenir, moins par aucun genre de prééminence

. en particulier que par un mélange unique, un assortiment incomparable de supériorités différentes : plus riche sur un sol étroit que telle dont le domaine est plus étendu, plus industrieuse que telle autre A qui la nature a prodigué plus de biens, opposant ici rintelligence au nombre, là l'unité énergique du sentiment national à la confusion de races hétérogènes, entraînant enfin tous ces avantages dans un mouvement d'esprit incomparable et toujours en éveil. C'est ainsi, c'est en ayant sur chaque peuple urî point particulier de supériorité, que quand elle se trouve placée en tête à tête avec un ou même avec deux d'entre eux, elle peut trèslégitimement espérer de suffire sans peine à la lutte. Mais contre une coalition de

tous les grands États de l'Europe réunis, .

rassemblant contre elle des forces de nature et d'origine diverses et comblant les lacunes l'une de l'autre, la France a vu plus d'une fois que la partie était moins sûre. Que serait-ce contre un empire qui réunirait en une seule main deux ou trois de ces États, et substituerait ainsi à Tincertitude d'une alliance toujours précaire la précision et la sûreté de manœuvres qui naît de l'unité? Magenta et Solferino ont été des journées peu douteuses, j'en conviens. Le seraient-elles demeurées aussi peu si, derrière l'infanterie autrichienne, commandée par un archiduc Charles, il y avait eu une infanterie prussienne, commandée par un Frédéric II? L'unité allemande, constituée par la grâce du suf-

frage universel et à Finstar de l'unité italienne, pourrait nous jouer de ces tours-là.

En tout cas, le plus prudent est de ne pas s'y risquer. Tous nos politiques de tous les âges ont été de cet avis, et je demande la permission de ne pas être plus brave qu'eux. « Mon ami, disait à un jeune téméraire le plus grand homme de guerre du dix-septième siècle, ne passez jamais si près des boulets; et si on vous demande qui vous a donné ce conseil, vous direz que c'est M. de Turenne. » Je crois qu'on peut dire pareillement à tous ceux qui ont l'honneur de gouverner la France : Ne laissez personne grandir sans votre aveu, ni derrière le Rhin, ni derrière les Alpes, ni dans la Méditerranée, et si on vous raille de votre prudence, vous direz que c'est

Henri IV, Richelieu et Napoléon qui vous Font dit.

Je rencontre ensuite ceux que je nommerai les politiques du nouveau droit public. Ceux-là se flattent de tenir toujours en réserve quelque combinaison faite à point, pour réparer les désordres qu'un coup brusque du sufi*rage universel peut apporter dans la balance des États. Si l'équilibre est détruit quelque part au détriment de la France, par exemple, eh bien! pourquoi s'en inquiéter? la France le rétablira à son profit, au moyen de quelque autre agrandissement. Ainsi a-t-elle fait en annexant la Savoie et Nice pour compenser l'inquiétude que pouvait lui causer la constitution d'un grand royaume de l'autre côté des Alpes.

ET LE DROIT NOUVEAU. 9i

C'est probablement à un expédient ana~ logue que songeait M. le ministre des affaires étrangères lorsque, dans le document déjà cité, il mentionnait, parmi les raisons qu'il avait fait valoir auprès de la reine d'Angleterre pour la détourner de donner son fils au trône de Grèce, celle-ci comme la dernière et la capitale :

« Le gouvernement de l'Empereur en ce qui le concerne ne pouvait moins faire que de prendre acte d'un semblable événement, en se réservant d'aviser j s il y a Heu^ au rétablissement de réquilibre altéré. »

M. le ministre des affaires étrangères est un diplomate de la vieille école, qui probablement ne lance point sa parole à l'aventure et tient une réplique toujours prête aux questions qu'il provoque. Je ne

puis m'empêcher de penser cependant que si, au moment où il faisait cette communication à l'ambassadeur britannique, celuici Teût regardé en face, pour lui demander ce que signifiait cette menace enveloppée, il eût été un peu en peine de l'expliquer.

Rétablir Nquilibre altéré : en bon français, cela n'a qu'un serfs, et dans la réalité, cela ne peut se faire que par un seul moyen : par la voie d'une extension de territoire. C'était donc à quelque annexion de province ou même d'État que le ministre faisait allusion, comme à la représaille possible du coup que nos intérêts étaient menacés de recevoir en Grèce. Or une telle annexion, comment comptait-il l'opérer?

De haute lutte par voie de conquête, ou bien à l'amiable par la voie plus douce du suf-

frage des populations? Le premier moyen assurément est tout à la disposition de la France, et il y a bon nombre de petits États qu'elle peut conquérir sans avoir besoin de prendre beaucoup de peine. Mais, en vérité, l'étrange manière que ce serait de témoigner son respect pour la liberté des peuples! Respecter la liberté de Paul qui me fait tort, pour confisquer la liberté de Pierre qui n'en peut mais! Nous laisser offenser par respect pour la souveraineté nationale de Grèce, pour engloutir ensuite la nationalité tout entière de telle province innocente qui ne saurait pas même de quoi' nous avons à nous plaindre! La supposition ne serait pas sérieuse.

Reste donc que la compensation dont il s'agit nous fût offerte par le suffrage uni-

versel de quelque population bienveillante.

Mais nous sommes donc bien sûrs de trouver quelque part tout à point un suffrage universel de si bonne composition ? Le suffrage universel est donc un instrument qui joue à l'heure qu'on veut, quand on en a besoin, et qui part au coup de sonnette d'un puissant voisin! Puis le beau spectacle que vont présenter toutes les nations d'Europe se mettant en campagne pour courir après leur équilibre et se poussant l'une l'autre de scrutin en scrutin et de place en place! Les agréables rapports que cette perspective va établir entre un mi* nislre des affaires étrangères et les agents des petits gouvernements accrédités auprès de lui, désarmais publiquement menacés de voir leurs souverains appelés à régler à

leurs dépens la balance des comptes ouverts inopinément quelque part par le suffrage universel ! Et la preuve que cette chasse au scrutin n'est pas sûre^ et qu'on peut, à un moment donné, trouver toutes les places prises, c'est qu'après avoir, à la vérité, reçu une compensation dans la Savoie et Nice pour Tannexion des Légations au Piémont, quand il s'est agi deux mois après de l'annexion bien plus considérable du royaume de Naples, nous n'avons trouvé cette fois rien à réclamer et par conséquent rien obtenu.

Pour que des idées si singulières soient présentées de sang-froid par un diplomate, il faut évidemment tout l'embarras où une fausse situation^ créée par un jaux principe, place toujours un esprit juste. Quoi

d'étonnant alors que des politiques de journaux ou de café, des publicistes, des utopistes,' tous gens moins obligés par métier à peser la valeur de leurs mots, se payent d'une autre monnaie qui n'est guère plus creuse! Nous n'avons donc pas le droit de traiter de trop haut les visions sociales dont nous avons déjà dit quelques mots et qui forment le troisième ordre d'arguments à l'appui des principes du nouveau droit public. Nous voudrions croire avec toute la presse libérale que toutes les rivalités nationales vont disparaître dans la grande fraternité des institutions démocratiques, que quand les peuples seront tous une fois constitués sur la base de la souveraineté populaire, la communauté des principes fera taire entre eux

la diversité des intérêts, qu'ils n'auront plus besoin de recourir à un vieux système de précautions, et que la force morale de l'opinion suffira pour les établir dans la paix et dans la justice, en dépit même de quelques inégalités de force matérielle. Il est pénible de paraître entiché de préjugés surannés; et cependant j'attends encore qu'on me montre, soit un précédent de l'histoire, soit un signe des temps présents, qui permettent d'ajouter la moindre foi à la venue de cet Eldorado démocratique.

Où prend-on, en effet, qu'en aucun temps la ressemblance des institutions, chez des peuples voisins, ait rendu entre eux moins vifs et moins dangereux les conflits des intérêts? Suffit-il que des peuples soient organisés de même à leur

intérieur pour qu'il n'y ait plus entre eux de sujets de querelle, ni contestation de frontière, ni émulation d'influence? A ce compte il n'y aurait pas eu de guerres au moyen âge ; car tous les peuples avaient une organisation commune, qui était la féodalité. Il n'y en aurait guère eu non plus au dix-septième siècle, car, à de faibles exceptions près, tous les États étaient monarchiques, et le pouvoir à peu près absolu du souverain était le principe généralement admis de toutes les institutions. La France, l'Espagne etl'Autricheen particulier avaient ce trait commun, et on ne voit pas que cette analogie ait rendu leur humeur plus fraternelle. Si de grandes monarchies se sont battues autrefois jusqu'à épuisement de chaleur vitale, et

de guerre lasse n'ont trouvé d'autre moyen pour éviter le retour de telles extrémités que d'adopter un système de précautions réciproques, qu'on me donne une raison, une seule, pour que de grandes démocraties (quand il n'y aura plus que cela en Europe) soient préservées des n^pmes passions, et par conséquent dispensées de se mettre au même régime. Serait-ce qu'il y a dans les institutions populaires une vertu de paix particulière ? mais c'est tout le contraire que l'histoire démontre. La démocratie n'en est pas à sa première apparition dans le monde, et il faut dire (|ue partout où elle a régné elle s'est montrée sous les mêmes traits : irritable, exigeante, prompte dans ses résolutions, et impatiente dans ses désirs, très-sensible à

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