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puissant pour être sûr de pouvoir impunément suivre ses fantaisies ni satisfaire ses convoitises, chacun a été porté au respect du droit d'autrui par cette crainte salutaire dont le frein seul peut maintenir la fragile humanité dans la ligne du devoir. Si ce n'a pas été là un régime de justice absolue, c'en a été au moins Tombre et le reflet.
Très-insuffisants d'ailleurs quand on les juge en eux-mêmes, ces résultats gagnent à être comparés avec les siècles de l'histoire et les contrées du monde qui n'ont pas joui des mêmes bienfaits. Si l'Europe n'est pas, xîomme est encore aujourd'hui l'Afrique, un continent parcouru par des peuplades sauvages qui s'entre-tuent ; si elle a cessé d'être comme l'Asie le jouet de vingt conquérants passant à la file et se poussant
l'un devant l'autre pour fonder sur le sable des dynasties éphémères; si les temps modernes n'ont pas connu, comme l'ancienne Rome, ces césars dont le cerveau fléchissait sous le poids de l'omnipotence, et dont la soif et l'appétit insatiables n'étaient pas assouvis par le sang et les trésors du genre humain tout entier; si nous vivons au milieu des nations libres ou d'antiques royautés ; si l'ambition des grands a connu parmi nous quelque limite et la sécurité des faibles quelque défense, en un mot, s'il y a pour nous un autre droit international que le droit du plus fort, — plus d'une cause assurément a concouru, avec la bonté divine, à nous assurer tous ces biens ; mais aucun historien ne me taxera d'exagération si j'affirme que, parmi ces moyens
de salut dont il faut rendre grâce à la Providence, le système de l'équilibre européen tient sa place avec honneur.
C'est pourtant ce système entier, — produit réfléchi de l'expérience, auxiliaire délicat de la civilisation moderne et fruit de sa maturité, — ce système que la France plus qu'aucune autre nation avait contribué à faire prévaloir en Europe, que tous les maîtres de notre jeunesse nous avaient appris à considérer avec respect comme un legs précieux de nos vieux poli* tiques et le prix du sang de nos soldats, c'est tout cela, sans distinction et sans restrictioU) qui a étémis^ à un jour donné, à l'écart et à l'index par les théoriciens du droit nouveau. Ce n'est pas telle appli^ cation de l'équilibre en particulier^ telle
disposition donnée des traités de Weslphalie ou de Vienne, telle répartition déterminée de territoire, c'est l'équilibre tout entier en soi et en principe qui a été déclaré suranné et caduc comme un legs du passé, une conséquence du droit monarchique incompatible avec la souveraineté populaire.
Le droit nouveau, par ses organes les plus accrédités, a fait savoir à tous les peuples que la dignité de leur souveraineté nouvelle ne leur permet plus de se prêter à aucune combinaison d'équilibre.
Eh bien, nous le dirons hardiment, si cette sentence est bien fondée, et si Pincompatibilité qu'elle prononce est réelle, c'est tant pis pour le droit nouveau et pour les sociétés qu'il doit régir; Quant au vieil équilibre européen, sa réputation est faite,
ses comptes sont réglés en bien comme en mal avec l'histoire : il n'a rien à perdre, et le vide qu'il laissera en disparaissant l'assure des regrets qui entoureront sa mémoire. Assurément rien n'est plus aise que de le détruire, sa balance n'a j'amais été très-stable, et le difficile était de la tenir en repos. En la poussant un peu brusquement, on est sûr de la renverser tout à fait ; mais il est moins aisé de la remplacer et de s'en passer, car encore une fois la nécessité qui a fait recourir à cet artifice de politique n'est point de celles qui disparaissent au goût et au gré des novateurs.
Elle se redressera sous les pas de ceux qui prétendent la méconnaître. Souveraineté populaire ou souveraineté royale, il n'importe; il est toujours vrai, aujourd'hui
comme hier, sous le nouveau comme sous Tancien régime, que les peuples n'ont point de juges pour terminer pacifiquement leurs différends, etque l'appel aux armes est entre eux l'unique recours du droit obstinément méconnu. Il n'est pas moins certain que cet appel n'est qu'une illusion, si l'égalité n'existe entre les combattants, et si la victoire est assurée d'avance à l'un d'eux par une prépondérance décisive. Il est également clair enfin qu'un équilibre consenti et réglé d'un commun accord est le seul moyen jusqu'ici imaginé d'établir cette égalité entre les grand États, et d'y suppléer pour les petits en leur permettant de chercher parmi les grands un protecteur. Tout cela est vrai avant comme après la révolution française, qui n'y a absolument rien
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changé, et, si tout cela est vrai, il est évident par là même que déclarer le droit nouveau inconciliable avec tout système d'équilibre, c'est renoncer purement et simplement en son nom à la seule protection que dans les relations internationales la justice ait su se ménager contre la force. Libre à lui de prononcer ce divorce; mais qu'il ne s'étonne pas alors du trouble qui accompagne ses premiers pasdans le monde.
Quand on supprime le mur qui seul soutenait un terrain mobile, si l'éboulement suit, faut-il en aller chercher bien loin la cause? Ces maux ne sont que le prélude et un faible essai de ceux qui vont se développer à mesure que, se développant luimême, le droit nouveau pourra mener plus complètement à fin cette opération, et s'en
aller de capitale en capitale et de frontière en frontière mettre en liberté les ambitions et les convoitises que contenait le respect , conventionnel de l'équilibre. Qu'il s'attende à voir partout la force brutale reprendre pied derrière lui, devancée par le bruit des armes et suivi par les gémissements de la conquête. Ce n'est pas nous, ce sont ses panégyristes exclusifs qui ont condamné leur idole à ne pouvoir faire un pas sans ce triste cortège.
La question est maintenant de savoir si cette condamnation est nécessaire; si la contradiction qu'on dénonce entre la souveraineté populaire et tout système d'équilibre existe réellement avec la portée qu'on lui prête, si le régime nouveau manquerait à sa dignité en conservant sur ce point
quelque déférence pour la tradition de l'ancien. Je n'ai pas qualité peut-être pour endoctriner sur le droit nouveau, mais jusqu'à plus ample informé je me refuse à reconnaître cette incompatibilité prétendue. A mon sens, droit nouveau et droit ancien, 89 et 88, ne font ici rien à l'affaire. L'équilibre demande, il est vrai, à tous deux une certaine mesure de sacrifice, mais la même, ni plus ni moins. Si l'un a pu s'y prêter sans déroger, l'autre n'abdique point en s'y conformant à son tour. Les peuples peuvent y consentir comme faisaient les rois, par la même raison et prudence et sans un plus grand oubli de leur dignité.
Quelques mots sur ce point achèveront ce long examen. Il impçrte d'abord de bien définir en quoi consiste réellement la con-
tradiction alléguée et quel genre de restriction le respect de réquilibre européen imposerait, s^il était pratiqué, à l'omnipotence de la souveraineté populaire. Trèsévidemment il n'en peut sortir aucune conséquence qui gêne à aucune degré le droit d'un peuple à modifier à son gré dans son intérieur, par tel mode légal ou illégal qui lui convient, la nature et la forme de son gouvernement. Un peuple peut, autant de fois qu'il lui semble bon de passer de la république à la monarchie et de la monarchie tempérée à la monarchie absolue, changer la personne, le nom, la prérogative du chef qui lui commande, et opérer cette substitution soit par la violence, les insurrections ou les coups d'État, ou le mode plus insinuant du suf-
frage universel, tout ce manège intérieur n'affecte en rien la proportion de sa puissance avec celle de ses voisins, et les plus jaloux défenseurs de l'équilibre n'en peuvent prendre aucun ombrage. L'équilibre européen sous ce rapport n'apporte aucune entrave à l'exercice le plus étendu de la souveraineté populaire, tant que cet usage, immodéré ou non, se renferme dans la sphère du gouvernement intérieur, tant que l'onde, quels que soient ses orages, se contient dans la frontière d'un État comme dans les rives d'un fleuve ou dans les digues qui l'enserrent.
Il en est autrement, j'en conviens, si elle déborde, et les conséquences sont différentes, si, comme c'est en ce moment le cas de plusieurs contrées d'Europe, un
OU plusieurs Etats, jusque-là séparés, témoignent à un certain jour, pour suivre des affinités de race, de langue ou de mœurs, le désir de se réunir en un seul.
Il est clair que l'unité qui sort de cette jonction dispose d'une force plus grande que celle qui appartenait aux diverses parties supérieures même à la somme. Les avantages incontestables de l'unité, pour la direction de la politique, la conduite des armées, la régie des finances, font de ce rapprochement plus qu'une addition : c'est une multiplication de puissances l'une par l'autre. Toutconfluent accroît, par la masse du flot, l'impétuosité du courant. Pour sortir des abstractions et prononcer le nom qui est sur toutes les lèvres, il est clair que l'Allemagne complètement unie serait dix
OU cent fois plus forte que ne Tétaient toutes ensemble les diverses royautés qui se partageaient la Confédération germanique. 11 faut donc bien convenir que de telles annexions altèrent la force proportionnelle des États, et que par rapport à la France comme à la Russie, TAUemagne est plus redoutable aujourd'hui qu'hier, et le sera peut-être demain plus qu'aujourd'hui.
Si donc de telles agglomérations d'États sont à .tout instant possibles et permises, quelle qu'en soit l'étendue, uniquement au titre du vœu réel ou supposé des populations et sans que du dehors aucun intérêt contraire puisse y faire obstacle, non-seulement elles détruisent tout équilibre établi, mais elles rendent tout équilibrée venir tellement instable, que la recherche même
en devient inutile et illusoire. Je puis chaque soir m'endormir à côté d'un nain et m'éveiller le matin à côté d'un géant improvisé. Sur ce point par conséquent, il y a une contradiction indubitable entre les exigences de l'équilibre et Texercice illimité de la souveraineté populaire. S'il est essentiel à* cette souveraineté que tous les États puissent à tout moment s'annexer, sans prévenir, pour former un tout colossal, ne parlons plus d'équilibre. Il faut chercher ailleurs que dans la balance des forces les garanties de la justice internationale.
Je n'atténue pas, on le voit, la difficulté, mais j'ajoute tout de suite qu'elle n'est pa6 nouvelle. Elle existait déjà dans l'ancien droit avec la même force, la même étendue, presque dans les mêmes termes : d'où je
conclus que, si un peu de sagesse a suffi autrefois pour dénouer le problème, la même vertu peut encore aujourd'hui nous en fournir la solution.
S'imagine-t-on en effet que dans l'ancien droit ces annexions de plusieurs peuples en un seul étaient des faits rares, imprévus, impossibles, ou opérés seulement par accident et par violence? Aucune erreur ne serait plus grande. Le droit ancien avait, comme le droit nouveau, son mode d'annexion légal et juridique découlant de son principe à lui, qui était, comme je l'ai dit et répété, l'application à la politique des règles de la propriété civile. Or quoi déplus habituel que de voir deux propriétés privées, jusque-là séparées, se réunir à un certain jour entre les mêmes mains? Il y a
pour cela dans toutes les lois du monde des modes tout préparés : ce sont les mariages et les héritages. Les propriétés s'unissent par la même voie qu'elles se transmettent, par les alliances et l'hérédité, quand le même titulaire arrive par deux lignes différentes à la succession de deux patrimoines, ce qui se voit familièrement tous les jours.
Ainsi en était-il autrefois des couronnes :
rien de plus ordinaire que de les voir, par des voies directes ou collatérales, converger sur une même tête. Sans les exclusions de la loi salique, toutes particulières à nos aïeux, le même souverain aurait commandé, dès le quatorzième siècle, à la France et à l'Angleterre, et l'histoire moderne s'ouvre par l'annexion la plus gigantesque dont le monde ait gardé le souvenir.
ibî Là DlPLOKATIË
fruit d'une double hérédité de cette nature.
Le fils de Jeanne la Folle et de Philippe le Beau, héritier des rois catholiques par sa mère et du saint-empire par son père, réunit sous un même sceptre les trois quarts du monde connu. L'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, l'Amérique même à peine découverte, se trouvent tout d'un coup devenues des instruments au service d'un seul génie. Certes il n'y eut jamais pareil bouleversement, pareil anéantissement de tout équilibre. Devant ce fantôme de monarchie universelle, exhumé du sépulcre des césars, la chrétienté se tut épouvantée. Étouffée par son poids, enserrée par son immensité, elle se sentit privée d'air et de mouvement. Tout espoir de lutte contre un tel colosse parut impossible, toute pré-
.Jà;
tention à Tégalité ridicule, et cet exemple, dont le souvenir écrase encore Timagination, suffit, ce semble, à démontrer que, si le nouveau droit peut porter quelques conséquences extrêmes difficiles à accorder avec un système d'équilibre, l'ancien en enfantait de bien autrement terribles qui, abandonnées à elles-mêmes, auraient dû détruire jusqu'à l'idée d'une telle balance.
Eh bien, c'est justement le contrçiire qui.
est advenu. C'est l'excès du mal et l'exagération des conséquences qui. ont amené le remède. C'est du règne même de Charles- Quint que date dans la politique . européenne la recherche systématique d'un équilibre à établir entre les États» C'était jusque-là une idée vague, un instinct de défense irréfléchi. A partir du jour où le
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développement démesuré d'une seule puissance, acquis par des moyens parfaitement conformes aux principes juridiques du temps, eut mis dans un danger évident l'indépendance de toutes les autres, l'idée a pris corps, l'instinct s'est fait raisonnement, et la résolution a été prise d'un commun accord par tous les États ainsi menacés non-seulement de déraciner cette formidable excroissance, mais de prévenir la renaissance de pareilles agglomérations en les étouffant dans leur germe. C'est à quoi l'Europe est parvenue : d'abord par l'effort d'une lutte sanglante dont la France a eu l'honneur de tenir la tête, puis, la monarchie de Charles-Quint une fois dissoute, le résultat obtenu a été consacré, à quel prix? Au prix d'une dérogation formelle et
formellement consentie au principeélémentaire et fondamental de l'ancien droit. Un usage qui n'a pas lardé à se faire loi, une exception bientôt aussi répandue dans la règle a établi que l'hérédité, cette essence du droit monarchique, cesserait d'avoir son cours toutes les fois qu'elle pourrait avoir pour conséquence de réunir aux mains d'un seul possesseur une somme de puissance dangereuse pour la liberté commune. Dans ce cas, dans le cas où un double ou un triple héritage constituerait un trop puissant ensemble de souveraineté, il a été unanimement admis que l'héritier ferait son choix entre ses avantages et ne pourrait prétendre à les garder tous. Le premier exemple d'une renonciation de ce genre fut donné par Charles-Quint lui-
même, qui de son vivant partagea ses deux couronnes entre ses deux successeurs. La France en donna, plus d'un siècle après, un autre non moins éclatant lorsqu'en envoyant un petit-fils de Louis XIY régner à Madrid, elle lui laissa prendre par le traité d'Utrecht l'engagement de ne jamais prétendre, même quand un titre de primogénîture l'y appellerait, à monter sur le trône de la patrie qu'il quittait. Après de pareils modèles, tout le monde eût été mal venu à se montrer difficile, et la renonciation préventive à toute réunion éventuelle de couronnes devint une formule de style dans tous les actes de succession et de mariages royaux.
On voit maintenant comment Tancien droit, dans unt intérêt d'équilibre, avait
consenti à laisser tempérer et périmer même en certain cas la conséquence de son principe, et réciproquement on peut se convaincre que le système de l'équilibre est intervenu, non point, ainsi qu'on le suppose, comme une conséquence du droit monarchique, mais bien au contraire pour en restreindre et en contredire même certaines applications. Et dès lors on peut se demander pourquoi il ne jouerait pas à l'égard du nouveau absolument le même rôle.
Qu'on me dise pourquoi le droit populaire serait plus inflexible et plus intraitable dans ses exigences que le droit monarchique, et pourquoi les mêmes motifs ne légitimeraient pas une exception du même geiire. Si l'Europe du xix® siècle a le même intérêt que l'Europe du xvi^ ou du xvn* à
ne pas laisser croître dans son sein une puissance prédominante qui serait sûre de toujours gagner sa cause au tribunal des batailles et de dicter à son gré tous les arrêtsde la victoire, si la porte est tout aussi grande ouverte au péril d'une telle formation par la voie des annexions au suffrage universel que par la voie des alliances et des héritages, si tous les termes, en un mot, sont pareils, sauf que le devoir de veiller aux intérêts publics a passé des monarques aux citoyens, c'est aux souverains du jour de pourvoir à la sûreté commune par le même esprit de prudence et de ré-, serve dont ont fait preuve autrefois leurs prédécesseurs couronnés. Je cherche quelle fierté déplacée leur ferait trouver humiliante la condition qu'ont subie Charles-
Quint et Louis XIV. Ayons donc, pratiquons pour nous-mêmes et, s'il le fairt, exigeons des autres des renonciations populaires comme nos pères ont damandé, pratiqué et obtenu des renonciations royales. Que les peuples résistent au désir d'absorber leurs voisins comme les rois ont pris sur eux en certains cas de ne pas toucher à l'héritage de leurs parents. Si l'intérêt particulier répugne à cet acte d'abnégation, que l'intérêt général parle assez haut et assez ferme pour être écouté. J'entends bien que c'est un sacrifice qu'il faut avoir la sagesse ou de s'imposera soi-même ou de se laisser imposer par autrui. Je comprends ce que certaines annexions ont de séduisant pour la vanité, soit d'un grand État qui s'accroît de plusieurs petits royaumes, soit mêmede
petits peuples qui se trouvent subitement élevés âu rang de grandes nations. Je comprends qu'il serait agréable de compter 70 millions de concitoyens vivant sous une même loi, pouvant mettre 1,500,000 hommes en ligne au premier signal, et faire voguer sur deux mers plusieurs escadres cuirassées; mais il était fort agréable aussi à Charles-Quint de s'entendre dire par ses flatteurs que le soleil ne se couchait pas sur ses États, et c'est de cet agrément-là que son successeur a été contraint de se priver.
En passant des races royales aux .masses plébéiennes, l'ambition est-elle devenue un sentiment plus légitime, ou qui ail moins besoin d'être tenu en bride?
Il est bien entendu qu'il ne s'agit pas d'opposer à toutes les annexions sans dis-
ET LE DROIT NOUVEAU. 26i
tinction unveto général et d'éterniser ainsi, contrairement au cours naturel du temps, les divisions des peuples et la répartition des territoires. Tout est ici question d'appréciation et de mesure, de temps, de mode et de lieu. Il est des annexions très-innocentes, sans inconvénient pour personne, ou qui peuvent être aisément compensées par d'amiables échanges. L'équilibre peut provenir de diverses combinaisons d'éléments, et des contre-poids différemment agencés aboutissent à des résultats équivalents ; mais il est aussi des absorptions et des créations d'États sans contre-poids possible, dont Ténormité soûle est une menace, et projette autour d'elle une ombre sinistre. C'est contre un droit absolu que je proteste : je n'y veux pas répondre
par une interdiction qui ait le même caractère. La seule chose à la fois légitime et nécessaire, celle que le bon sens réclame et qui n'est nullement contraire aux principes modernes sainement entendus, c'est que ces deux droits, — celui des peuples à s'agglomérer suivant leur propension naturelle, celui de la république européenne à ne pas nourrir dans son sein un dominateur, — soient mis en regard l'un de l'autre, contraints de traiter l'un avec l'autre, afin d'arriver, ce qui est toujours possible, quand on est sage et de bonne volonté, par une transaction équitable à une satisfaction commune.
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Résumons en quelques lignes tout le cours de ces développements : respect religieux des traités, — retour, sous l'empire de garanties et de combinaisons nouvelles, aux traditions de l'équilibre européen, — à ces deux conditions, le droit nouveau peut très-bien prétendre à exercer sur l'avenir des sociétés une action régulière. En acceptant les traités comme le droit écrit des États, en les confiant à la police réciproque que des nations égales en puissance exercent les unes sur les autres, la société européenne, même de-
venue pleinement démocratique, peut rester en possession, tout aussi bien que par le passé, de ce mélange de droit et de force, de justice et de crainte, dont le complé- .
ment mutuel est nécessaire au maintien de tout ordre social. C'est là resséntiel, le reste n'est qu un accessoire saris importance. Qu'importe, par exemple, que la diplomatie populaire soit condamnée à avoir moins d'élégance et d'éclat, peut-être même moins de tact et de mesure que la diplomatie royale? Qu'importe que sa voix, obligée de dominer les échos delà tribune et de la place publique, prenne difficilement laccent discret et voilé des salons ?
Faible malheur, surtout si ce qu'elle perd en politesse elle le gagne en netteté et en franchise. Le beau parler est bon, le franc
parler vaut mieux. Si à l'avenir nos diplomates ne recherchent d'autre ornement que cette sécheresse sévère qui brille dans certains documents émanés de la chancellerie de Washington, s'en afflige qui voudra. Pour ma part, en échange du moindre supplément de vérité ajouté au commerce des hommes, je dis adieu sans un soupir au beau monde, à ses fêtes, à ses carrosses et à ses livrées.
Mais si le droit nouveau a la prétention de se jouer de tout engagement et de s'affranchir de toute prudence, s'il persiste à reconnaître pour loi souveraine tout désir quelconque des populations, quelque barrière morale ou matérielle qu'il faille franchir pour le satisfaire, si dès qu'une velléité de grandeur ou une fumée d'à m-
SM LA DIPLOVATIE
bition s'empare d'un peuple, le droit nouveau est prêt à se mettre à son service pour l'autoriser à déchirer tous les parchemins et l'encourager à enjamber toutes les frontières, — alors, que l'Europe n'espère pas trouver à l'ombre de ce droit si accommodant ^t si menaçant tout ensemble même un jour de repos. Ce prétendu droit, qu'il le sache ou non, ne fait qu'ouvrir la porte et frayer le chemin à l'empire éhonté de la force. A l'aide de ces scrutins populaires si imprudemment érigés en moyen d'accroissement indéfini, quelque énorme unité nationale ne peut manquer de s'élever, qui saura se jouer du vœu des populations après s'en être servie, le faire taire à son gré après l'avoir fait parler à son profit, et, au moyen de la puissance
acquise par des annexions volontaires, procéder violemment et sans résistance possible à des annexions forcées. C'est la France qui a joué dans une première épreuve ce rôle plus . triste qtie glorieux. C'est ailleurs qu'on regarde et un autre nom qu'on prononce aujourd'hui; il n'importe : ce n'est pas là ce que nous regrettons. Bonaparte ou Bismark, ce qu'il faut condamner partout, c'est l'hypocrisie qui fait sortir l'oppression des peuples de l'hommage exagéré rendu à leur souveraineté même.
Tels sont les deux partis entre lesquels la souveraineté populaire doit choisir.
Qu'on me laisse dire qu'il lui importe d'avoir au plus tôt fait son choix. Il y va de son honneur, déjà trop compromis. Ce n'est
pas en effet, nous Tavôns déjà rappelé, la première inquiétude qu'elle donne aux amis de la dignité et de la liberté humaines. Il y a longtemps qu'ils la soupçonnent d'avoir pour là force d'étranges complaisances et de secrètes prédilections. Dans le gouvernement intérieur des États, on sait les facilités qu'elle prête au pouvoir absolu, et qui ont grandement entaché sa renommée. Sans aller bien loin de nous et sans même remonter au delà des débuts de ce siècle, combien compte-t-on de coups d'État ratifiés^ combien de dictatures instituées par le suffrage universel!
combien d'attentats à la liberté ont été consommés au nom du salut public par décret du peuple souverain! combien de fois le despotisme est sorti tout armé des
eaux de la démocratie ou y est venu retremper sa vigueur défaillante! Quelle docilité les masses populaires n'ont-elles pas toujours témoignée, par leurs votes aussi bien que par leurs applaudissements, aux armées victorieuses et aux conquérants couronnés! Quel éblouissement elles éprouvent devant les uniformes ! quel frémissement au son du tambour! Leur intervention dans la politique internationale doit-elle donc reproduire le même caractère d'estime aveugle pour la force et de mépris à peine déguisé pour le droit? Plus d'un sinistre point de ressemblance en fait naître la crainte. Quand on voit, par exemple, par quels procédés sommaires, /impératifs, presque militaires, ont été menées à fin dans ces dernières années les
annexions d'Ëtats soi-disant spontanées qui ont changé la carte de TEurope, ces plébiscites préparés par l'intrigue d'une propagande astucieuse, puis sortis au lendemain d'une bataille d'urnes gardées par des soldats, ces populations d'abord conquises, puis mises en présence du fait accompli et sommées par oui ou par non soit de le consacrer par leurs suffrages, soit de se condamner à Tanarchie et de se lancer dans l'inconnu, ces prétendus vœux populaires, en un mot, tantôt suggérés, tantôt supposés, il faudrait n'avoir aucune mémoire pour ne pas faire de comparaisons.
Nous connaissions déjà ces moyens-là, seulement nous les avions vus employés à d'autres fins. C'est la même pièce, jouée par d'autres acteurs sur un plus vaste théâtre.
Ce sont les façons de faire du despotisme démocratique appliqué non plus de citoyen à citoyen, mais de peuple à peuple. C'est la conquête qui vient emprunter le masque sous lequel s'est déguisée tant de fois la tyr-annie. Que la souveraineté populaire y prenne garde, le monde et l'avenir lui pardonneraient difficilement cette nouvelle et plus grave complicité dans les attentats de la force, car l'asservissement d'un seul peuple est un mal temporaire et borné qu'un retour d'opinion fait évanouir; mais la création d'un dictateur international serait un fléau sans remède qui atteindrait au cœur la civilisation tout entière.
Février 1868.
FIW.
i>AklS. — litP. SIMON BAÇOM BT COMP., RUB D'eRÉ^URTll, fi