‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 154 sur 189 · Lemontey, Histoire de la Re'gence, I, p · texte numérisé non relu

Lemontey, Histoire de la Re'gence, I, p

à exploiter les victoires du Tsar et à lui en refuser le profit.

On oublie toujours les motifs qui avaient déterminé Georges Ier à soutenir de ses flottes les ambitions impériales, à rechercher et à garder l'amitié du Régent, ses ambitions électorales, son désir de garder ses conquêtes, contre la Suède et la Russie, dans l'Allemagne du Nord. La guerre qui venait d'éclater dans la Méditerranée, n'était pas seulement l'effet des intrigues des princes italiens : elle était à l'origine la conséquence de la politique personnelle de Georges 1er, de ses liaisons avec l'Empereur et le duc d'Orléans, pour la satisfaction de ses ambitions hanovriennes, le contre-coup des événements du Nord *.

En réalité, lorsque l'ambition des princes allemands rallumait la guerre en Italie à l'été de 1718, leurs convoitises la prolongeaient depuis 1709 en Allemagne, et l'Europe se trouvait divisée de leur fait et non par la faute d'Alberoni en deux ligues, dont l'Electeur de Hanovre, roi d'Angleterre, était ou le centre ou la cible : l'une formée par l'Angleterre et le Régent qui flattaient les espérances de l'empereur Charles sur l'Italie pour obtenir son appui en Allemagne ou en France, l'autre préparée par Gœrtz, la Suède, la Russie, les Stuartpour combattre Georges Ier dans son électorat ou dans son royaume. Il devint fatal qu'Alberoni et l'Espagne, menacés par la première comme Gœrtz et la Suède l'étaient par la seconde, joignissent leurs moyens d'attaque ou de défense.

Depuis plus de six mois déjà Gœrtz négociait avec Pierre le Grand pour procurer à la Suède épuisée le secours de son vainqueur; il décidait Charles XII à dépouiller le Danemark de la Norvège, le Hanovre de ses conquêtes au prix de ce qu'il abandonnerait dans la Raltique aux Russes. Au momenl où Charles XII, laissant au Tsar le soin de refréner les ambitions allemandes, envahissait la Norvège, les Stuart s'adressaient à Pierre le Grand (janvier 1718). Les agents du Prétendant, le duc d'Ormond et de Marr, introduits par le médecin de la cour, Areskin, négociaient son mariage à Mitau avec la duchesse de Cour-

1. Voir sur cette influence de la politique hanovrienne notre tome l"r, Le Secret du Régente\ le livre de Wiesener, Le Régent, l'abbé Dubois <\ni ;t mis ces considérations déjà «mi valeur:

lande el une alliance contre la dynastie des Hanovre. Les relations du parti jacobite avec les agents <lr la Suède, le comte de Sparre à Paris, en Hollande ( îyllenborg, étaienl plus anciennes encore : elles avaient attiré sur eux des mésaventures comme l'arrestation de Gœrtz en Hollande, au printemps de 1717. Elles s'étaient cependant poursuivies, mais, pour plus de sûreté, à La Haye où Charles XII avait deux agents, son secrétaire Preiss, et un de ses officiers, le Polonais Poniatowski toujours en intrigues avec l'envoyé de Pierre le Grand, Golovkin, et en pourparlers au sujet dune descente en Angleterre.

La diplomatie espagnole s'y mêla, très activement, à partir du moment où elle perdit l'espoir de détacher Georges Ier et le Régent de l'Empereur. Ce fut vers le début d'avril 1718 que Beretti-Landi reçut l'ordre d'entrer dans la ligue secrète de la Suède et, du Tsar. Il put faire connaître à Madrid l'accueil favorable des agents de la Suède et de Pierre le Grand. La Suède, besogneuse plus que jamais, ne pouvait être indifférente à l'offre d'un demi-million que lui faisait Alberoni pour « faire peur à l'Empereur et à l'Electeur de Hanovre ». Elle en profita même pour se montrer plus exigeante1.

A la même époque, Alberoni entrait en relations plus étroites avec le chevalier de Saint-Georges. Depuis le milieu de l'année précédente, la petite cour des Stuart réfugiée à Urbino, pour réparer l'échec de l'entreprise avortée en 1716, avait mis ses espérances dans les Bourbons d'Espagne et leur ministre. Jacques III et son conseiller, le cardinal Gualterio avaient contribué à la promotion d'Alberoni et six mois après (janvier 1718) lui proposaient un programme d'alliance et d'action contre Georges Ier. Ils l'invitèrent surtout à entrer dans la coalition formée par les princes du Nord. « Dites à l'ami, avait répondu Alberoni au cardinal Acquaviva porteur de ces offres, che nondum advenit plenitudo temporis. » On n'était qu'au début de mars ; le ministre de Philippe V retardait encore l'heure des engagements décisifs. Un mois plus tard, il chargea son agent en Hollande de s'assurer de la coalition que les

1. Toutes ces négociations ont été soupçonnées et même découvertes par Torcy, III, f" 297, 327, 417, 695 ; Saint-Simon; Mémoires, XV, p. 27, 40, 63.

Stuart lui recommandaient. El tandis qu'au milieu d'avril, il apprenait de Parme les mouvements du Prétendant, parti d'Urbino pour une destination inconnue, qu'on lui donnait le conseil de l'appeler en Espagne, il commença de reprendre le projet, en mai 1718, d'une alliance avec les cours du Nord pour la restauration du Prétendant.

Cette diplomatie, plus naturelle à coup sur, et moins aventureuse qu'on ne l'a dit, ne prit corps qu'à l'heure où, après l'entente établie le 4 avril 1718, à Vienne, entre Georges I01 et les Habsbourg, Alberoni constata la résolution prise par les Anglais de le combattre, lui et l'Espagne, au profit de leurs alliés. Comme il n'avait pas d'alliance et qu'il en cherchait, il pensa en trouver parmi leurs adversaires. Il fut ainsi conduit à des intrigues en France contre le Régent, rattachées par un lien étroit à ses intrigues avec les Stuart.

La cour du duc et de la duchesse du Maine, écartée de la Régence par le duc d'Orléans comme les héritiers de Jacques II l'avaient été du trône par l'Electeur de Hanovre, nourrissait à Paris les mêmes rancunes, le même désir de revanche : liée d'ailleurs aux Jacobites par la politique romaine, elle s'offrait à l'intrigue et surtout aux intrigants en quête de manœuvres fructueuses et de complots séduisants.

Jusqu'en mai 1718, Cellamare comme tous les envoyés de l'Espagne, jugeait une querelle entre les Bourbons, une rupture de son maître avec les Anglais préjudiciable et plutôt dangereuse. 11 s'était contenté de grouper dans son hôtel les mécontents de la vieille cour qui résislaient, dans les Conseils et les salons, à la diplomatie de l'abbé Dubois. 11 encourageait cl récueillait leurs propos; il les répétait dans Paris ou les faisait passer à Madrid. « La Reine a fort agréé la satire que vous savez., lui disail Alberoni dès le 15 mars 1717, Leurs Majestés s'en sont diverties deux jours entiers1. » De conspiration d'ailleurs nulle trace, mais des entretiens fréquents pour réchauffer h' zèle el soutenir, à force d'arguments et de rhétorique même, le courage des hommes d'Etat français hostiles

]. Lettre d'Àlberoni ;'i Ceilamarej 15 mars 1717 \ ÊTR., Esp., 135 . publiée par Lemontey, Histoire <!<• In Régence, I. 200 ;'i vus.

LÀ DËFAITte DE L'ESPAGNE il'.

aux suggestions de l'Angleterre è\ des Habsbourg. « J'enténdSj moi qui habite à la place des Victoires les cris par lesquels la statue de Louis le Grand blAmc ses anciens ministres devenus les adulateurs d'une mauvaise Régence. » « Bellissima jhivlaia », disait Alberoni, rien de plus jusqu'au moment où le cardinal demanda au neveu de del Giudice des actes.

Avisé le 6 juin 1718, que le marquis de Pompadotir, gendre du maréchal de Navailles, avait apporté à Cellamare les doléances et les offres concertées dans l'entourage de la duchesse du Maine, Alberoni lui donna ordre d'entrer dans le complot qui s'ébauchait. Désormais l'Espagne conspira à Paris contre le Régent : son envoyé rencontra la duchesse à l'Arsenal et commença une campagne de pamphlets pour préparer les esprits à l'action prochaine1. Cette intrigue formée contre le Régent devait servir d'appoint à toute la diplomatie organisée surtout contre Georges Ier, son allié, avec les puissances du Nord et les Jacobites.

Et ce fut alors à Paris qu'à la veille de la lutte décisive, Alberoni concentra et remit aux mains de Cellamare la direction de l'entreprise. L'entente avec la Suède et le tsar en demeurait le fondement essentiel. Par l'intermédiaire d'un marchand suisse, Cellamare correspondait avec l'agent de Charles XII, Poniatowski qui laissait espérer le concours de la Russie et même de la Prusse. Son ami, le maréchal de Tessé le mit en relations avec l'ambassadeur de Moscovie, le baron de Schleinitz, qui vint le voir en son hôtel de la place des Victoires, plusieurs fois. Les Jacobites appuyaient auprès des cours du Nord les démarches de l'Espagne, et définitivement lui rapportaient leurs espérances. Un émissaire de Cellamare, Posso Buono partit pour Stockholm. Il n'y eut pas jusqu'au roi de Sicile, sollicité le 22 mai par Alberoni, qui n'autorisât alors son ministre à Paris, le comte de Provana à participer aux efforts de la diplomatie espagnole.

Quand, au début de juillet 1718, le négociateur de la Quadruple Alliance, Stanhope vint à Paris pour assurer son œuvre

1. Cellamare, Mémoires inédits (Bhitish Muséum, II, 264); Saint-Simon, XIII, 418, d'après Torcy qui a intercepté la correspondance d'Espagne.

par un dernier effort auprès du Régent contre la vieille cour, Cellamare travailla non seulement auprès des ministres étrangers, mais dans l'intérieur du Hoyaume pour « traverser la consommation des projets du Régent et du roi d'Angleterre1 ». Ligue contre ligue : la Russie, cette force récente que le duc d'Orléans avait négligée avec le dédain ordinaire des Français pour les choses nouvelles et lointaines, constituait l'élément principal de la coalition qu'Alberoni opposait au Régent, aux Hanovre. Le baron de Schleinitz, stylé par Cellamare, partisan d'une réconciliation avec la Suède s'en allait au Palais-Royal porter ses conseils et ses menaces2. Il offrait une fois encore au duc d'Orléans le choix entre l'alliance du tsar et celle des princes allemands. « Les représentations inutiles furent éludées par une réponse douce et honnête du Régent, dont l'envoyé de Moscovie, dit Torcy, ne fut pas content », Schleinitz, irrité de ces dédains persistants, demanda à Cellamare des ordres positifs pour former une ligue capable de tenir tète aux gouvernements de France et d'Angleterre3.

A cette nouvelle, Alberoni écrivait à Parme le 25 juillet : « Votre Altesse a sans doute connu les instances pressantes de l'envoyé du tsar au duc d'Orléans, ses reproches de la Quadruple Alliance dirigée contre le Roi catholique, l'équilibre et la paix de l'Europe. N'est-ce pas chose bizarre qu'on voie de nos jours un prince barbare du Septentrion prêcher 1 Evangile à Paris4? »

Ministre des Rourbons qui continuaient à Madrid la vieille tradition de leur famille en disputant l'Italie aux Habsbourg, Alberoni recourait encore à cette diversion qui, depuis François Ier, formait la ressource classique des entreprises contre l'Empire, à des négociations en Turquie et en Transylvanie. « Si les Turcs ne font pas la paix ! » écrivait à son ami Rocca,

1. Saint-Simon. XV, 210 ; d'après Torcy, \f:</(i<-i<t/ii>ns, III, ["' 739-740.

2. Cellamare, Mémoires inédits (British Muséum, II, f" 17">).

:î. Outre les renseignements de Torcy, la correspondance d'Alberoni avec la cour de Parme, 29 août, 5 octobre h II octobre renseigne avec beaucoup de précision sur l'importance que If cardinal donnait à ces alliances Au< m. Nap., Farnesiana, 59).

i. Iiiin.. ibid.

le 25 juillet, le cardinal ignorant encore de la capitulation que firent les Ottomans à Passarowitz, le 21 juillet 1718*. Il avait escompté l'influence sur le Divan du prince transylvain, Rakoczi pour détourner de la paix le Sultan qui disposait d'une armée de 100, 000 hommes réunie à Andrinople par le grand vizir Ibrahim. 11 attendait l'effet de la mission qu'il avait confiée à la fin de 1717 au colonel Boissimène, arrivé aux Dardanelles le 9 mars 1718, et tout de suite accueilli avec faveur par Rakoczi-. Le résultat de cette négociation venue trop lard, au moment où les Turcs allaient sacrifier les Hongrois à leur désir d'une paix immédiate, ne devait être qu'une lettre de blâme adressée par le Pape, sous la pression de l'Autriche, au cardinal coupable d'une intrigue avec le Sultan contre l'Empereur.

D'ailleurs, Alberoni n'avait jamais pensé que cette diplomatie, destinée seulement à diminuer les forces de la coalition favorable aux Habsbourg, dût suppléer à celles qu'il avait préparées en Espagne, pour les combattre et pour la vaincre. Il savait qu'on ne s'allie qu'aux forts. Il travaillait surtout à donner de l'Espagne l'impression d'une puissance « vigoureuse, robuste », capable de succès inattendus. « N'est-ce pas une merveille, disait-il à ses confidents de Parme, qu'une flotte de cinq cents voiles, partie le 17 juin, ait débarqué son chargement à Palerme, le 5 juillet, en moins de trois semaines3. »

A cette heure critique, ses lettres, toutes sur ce ton vivant, passionné, lettres intimes ou officielles, le peignent, croyonsnous, au naturel. Tantôt c'est un cri de guerre du ministre qui a organisé l'attaque et se souvient de ses campagnes d'Italie, de Flandre et d'Espagne : « le système de l'Europe n'est pas réglé : il faut la guerre. Il y a de belles machines, et de belles tourmentes dans l'air4 ». Tantôt c'est un appel

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