‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débuts (volume 2)Chapitre 185 sur 189 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

avait employé en Turquie et qui le découvrit un moment, mais plutôt, à ce qu'il semble, pour le sauver. Car, à sa demande peut-être, la Régence de Coire fit enlever le cardinal de Lugano où il se réfugiait, et l'installa dans un château fortifié des Alpes1. Tandis qu'il se dérobait, les cours d'Espagne et de Parme, le Saint-Siège s'unissaient pour reprendre avec acharnement son procès en cour de Rome par lequel ils espéraient l'abattre et se venger à leur tour. L'évèque de Rarcelone, Don Diègue d'Astorga devint inquisiteur général pour grouper en Espagne les éléments d'une enquête écrasante. Un collège de cinq cardinaux assisté d'un fiscal fut institué pour instruire l'affaire à Rome : Alberoni se vit sommé sous peine de déposition de comparaître devant eux. Averti dans sa retraite, il protesta publiquement contre l'illégalité de cette procédure, offrit de constituer des avocats, et se défendit pied à pied sur le terrain du droit ecclésiastique. Dans cette lutte inégale, et devant cette justice où il était condamné d'avance, le cardinal semblait perdu. « Sa position est bien mauvaise, écrivait alors le cardinal Gualterio au comte Rocca, d'autant plus qu'il ne paraît pas vouloir renoncer à ses allures de défi. » Il ne voulut pas en effet un seul instant s'avouer vaincu, ni surtout coupable, quand il se sentait innocent. Ses ressources lui permettaient encore de se choisir et de payer un défenseur à Rome, l'un des meilleurs juristes delà ville, Antonio Ferrari2. Sa police, toujours en éveil et bien renseignée, l'informait des crimes et des sacrilèges qu'on lui reprochait pour réussir à le dépouiller de la pourpre et le réduire au silence du cloître.

Le silence, voilà ce qu'à tout prix ses anciens maîtres, le sachant plutôt emporté et loquace, voulaient alors obtenir de lui.

1. Bersani, Sloria ciel Cardinal Alberoni, ainsi que. les documents manuscrits du ministre Rocca recueillis et conservé-- au collège San Lazaro Uberoni : lettres du 20 mars 1720 du cardinal Gualterio à Rocca, du 1 avril, de Rocca au ministre Aldovrandi, du 20 mars du Doue el du secrétaire de la République, Ventura, à la cour de Parme. — J'ai déjà eu occasion de citer la justification écrite le 28 mars par Uberoni avant son procès, el retrouvée par Wiesener dans les papiers de Gualterio, British Muséum, n° 20425.

2. Voir la lettre de Monti, 29 juillet 1720, qui s'entendaii avec Le chanoine Bertainini pour se procurer les fonds nécessaires el les placer utilement Papiers de Bertamini à l'iorenzuola).

Et la procédure canonique donl on le menaçait n'éiail en réalité qu'un procès politique, même moins encore, une entreprise delà raison d'Etat. Pour'plaire à Elisabeth Farnèse, pour dissimuler aussi au public la très grande responsabilité, l'action impérative qu'il a va il eue dans la guerre récente, le duc de l'arme s'acharnait, surtoul contre Alberoni, en donnant comme motif que le châtiment, après l'exil, du cardinal serait l'entreprise la plus glorieuse à la maison Farnèse.

Dans la nuit du .""» mai 1720, le gouverneur de Plaisance fit arrêter dans le palais des Landi, mis depuis vingt ans par le duc à la disposition de son ministre, la gouvernante de l'abbé. Donna Camilla Bergamaschi et son fils, un prêtre, qui l'avaient suivi en Espagne. Un notaire, un fiscal s'en allèrent aussi avec la garde ducale, la même nuit, perquisitionner chez le chanoine Bertamini, le confident le plus intime d'Alberoni qui, prévenu à temps, avait pris le soin de s'enfuir avec ses documents secrets. On fit même une descente à la campagne où vivaient tous les parents d'Alberoni, sa sœur la dame Faroldi, ses neveux et nièces dont il avait fait la fortune à Fiorenzuola. Le but de ces poursuites était toujours de se procurer les papiers et la correspondance du cardinal et de découvrir le lieu de sa retraite. Après les premières saisies, on relâcha d'abord les inculpés. Dans tout le duché, toute l'année ces fonctionnaires serviles, parmi lesquels Alberoni n'avait compté que des amis, protecteurs ou obligés, furent mobilisés contre ce grand ennemi de l'Etat et de l'Eglise1. Le duc rompit les relations, comme la cour d'Espagne, avec la République de Gênes qui l'avait protégé des foudres pontificales, et ne voulut point entendre la justification du Doge et des Conseils apportée à Plaisance par un ambassadeur extraordinaire. L'envoyé de Parme à Rome, le marquis Landi, gendre de Scotti, continuait l'ouvrage commencé à Madrid par son beau-père, en demandant au Saint-Siège la condamnation du cardinal. L'évêque de Plaisance, qui avait tant contribué à la fortune de l'abbé autrefois et l'avait toujours trouvé reconnaissant et fidèle, n'hésita pas dès le début à instruire son procès avec rigueur. Tous les

1. Poggiali, Memovie Storiche, XII, p. 331, et Ancu. Nap., Fanieaiuna, t'asc. 64, où se trouvent les pièces du procès.

ministres, en juillet et en août 1720, lançaient leurs espions à sa recherche. En septembre, le fils de sa gouvernante Bergamaschi, accusé d'être son fils naturel, fut de nouveau arrêté à Plaisance, interrogé et fouillé. Et lorsqu'au mois de décembre l'espion du Régent, Boissimène fut signalé à Gênes, la cour de Parme ne perdit pas un moment pour l'arrêter, pour le livrer à Philippe V, sous le prétexte de ses anciennes relations avec Alberoni et toujours « avec le désir de prendre les papiers secrets qui intéressaient le roi d'Espagne et les Farnêse ».

Fallait-il vraiment que pour ces souverains la capture et la dégradation d' Alberoni, la saisie de ses papiers d'Etat présentassent un intérêt capital? Parfois, lassés de ces poursuites qui n'aboutissaient ni assez, ni assez vite, ils se demandaient si le meilleur moyen d'obtenir le silence de leur ancien ministre, n'eût pas été une entente amiable. Ils recoururent ainsi aux bons offices d'un banquier génois Bielato, qui se crut un instant capable d'amener le cardinal à une réconciliation l. Et puis, de nouveau la chasse à l'homme, à ses secrets, à ses papiers recommençait avec plus d'àpreté et de rigueur. Si bien qu'au printemps de l'année 17*21, la perte d'Alberoni ne parut plus qu'une question de jours.

Jamais cependant il n'avait désespéré; jamais même il n'avait répliqué à l'injustice des Farnèse par la divulgation de leurs ordres, que son seul tort fut toute sa vie de suivre avec trop de déférence. Et en somme, l'événement prouva qu'il avait raison.

La mort du pape Clément XI mit lin à son exil brusquement, le 19 mars 1721. Son procès n'ayant pas encore été jugé, l'élection du nouveau Pape n'eût pas été légale s'il n'y avait participé 2. Il fallut qu'on l'appelât à Rome, et avec les sûretés nécessaires pour le garantir, pendant l'élection, des risques d'un procès toujours pendant. L'invitation et les sauf-conduits lui furent transmis par son avoué dans l'endroit inconnu où il se cachait, au début

1. Lettre de Bielato, adressée de Gênes à Rocca, février 1721, dans les archives des Rocca recueillies el conservées par Bersani au collège San Lazaro.

2. Lettre de Bielato au mê avril 1721, ri réponse de Rocca du 8 raaij ibid.,

et particulièrement toute ta correspondance en 1721, depuis la lettre de Bologne du 1" avril, jusqu'à la lin de l'année, publiées dans mon édition, p. 645 à 652.

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• l'avril. Déjà rassuré parla morl de Clémenl XI, Uberoni s'étaii mis en route. Il avait gagné en secret, par crainte encore des Farnèse, la ville de Bologne où son vieil ami Monti lui pouvait

offrir un asile sûr. Il y recul l'appel et les passeports des cardinaux.

Ce fut un événement à Rome que le retour de l'homme contre qui toute l'Europe, les princes d'Italie el le Saint-Siège même s'étaienl ligués sans réussir à Ta lia tire. La curiosité, la sympathie peut-être réunirent ce jour-là une telle foule autour de son carrosse qu'au premier moment il s'effraya el crut encore à un guet-apens. Dans le Sacré Collège où il pril sa place aussitôt, la rencontre avec les cardinaux, ceux surtoul qui, depuis un an, avaient collaboré aux mesures de rigueur de Clémenl XI, fui naturellement fort différente. Trop heureux cependant d'avoir recouvré sa liberté el gardé une dignité qui assurait en ce jour, après quinze mois d'épreuves, sa situation et son autorité dans l'Eglise, Alberoni ne manifesta ni colère ni rancunes. Et bientôt le nouveau Pape qu'il avait élu, Innocent XIII, lui accordait, en don de joyeux avènement, la permission de rester à Rome, d'y vivre librement et en sûreté, jusqu'à la fin de son procès. S'il était résolu en effet à mettre fin à celte persécution qui n'avait rien de canonique, Innocent XI II voulut du moins, en respectant les formes, dégager la responsabilité du Saint-Siège.

Pendant plus d'un an la procédure suivit son cours régulier : modestement installé dans une maison de la porta Pia, le cardinal vint s'asseoir au banc des accusés, fut interrogé longuement, put produire sa défense et ses témoins, fournir ses preuves et discuter sa vie. Le 20 décembre 1723 un Consistoire solennel proclama son innocence, et au début de l'année 1724, Innocent XIII le confirma dans toutes les dignités de l'Eglise dont il était revêtu1, à l'exception de l'évêché de Malaga qu'il résigna contre une pension de dix mille écus garantie par la couronne d'Espagne.

Alberoni dès lors s'installait à Rome, au milieu de sa famille, près de sa nièce largement dotée et mariée à un gentilhomme

1. Bersani, Storia del Cardinal Alberoni, p. 382 ;'i 385, — LemonteY, Histoire de la Régence, II, p. 1 l't.

romain, de son neveu, devenu Monsignor par le bienfait de l'éducation dont il avait fait tous les frais. Désabusé en apparence de la politique, plus heureux du moins qu'au milieu des affaires bruyantes d'un grand ministère, il cultivait « sa petite vigne, son jardin comme un sage ».

Dans cette retraite honorée et encore active, ce que le cardinal ne put d'ailleurs jamais obtenir, ce fut un règlement de comptes avec le souverain de Parme. Il avait grandi au service des Farnèse, de leurs ambitions secrètes, de leur nièce dont il avait fait une reine d'Espagne et qui recueillit, après l'avoir chassé, le profit de ses entreprises définitivement consacrées par le progrès des Bourbons et de la Maison de Parme en Italie. En proportion de la fortune qu'il avait trouvée à la cour de Plaisance, à celle de Madrid, il avait prodigué à ses maîtres les ressources de son adresse, de son énergie et même parfois, aux heures de détresse, de son épargne laborieusement acquise : « Votre Eminence sait, lui écrivait le cardinal Fleury, que les souverains oublient volontiers les bienfaits, surtout quand ils ne peuvent plus les récompenser. Moi je sais, ajoutait le principal ministre de Louis XV, que vous n'avez jamais eu d'autres vues que d'établir une union parfaite entre les deux couronnes. Mais il est venu des obstacles qui l'ont traversée, et surtout un autre ministre dont Votre Eminence connaît bien le caractère1 ».

Ce témoignage d'un des hommes d'Etat et d'Eglise les mieux éclairés sur les intrigues des cabinets et des cours, après l'absolution donnée par les tribunaux romains au cardinal, valait un acquittement pour le ministre que l'Europe et les Français égarés par la politique du Régent avaient un instant chargé de tous les crimes contre le droit et la paix publique. 11 apparut alors que le secret de sa chute était, autant que celui de sa grandeur, dans les ordres et la politique des princes Farnèse.

Quand Alberoni tomba victime de l'entreprise prématurément imposée en 1718 à l'Espagne par les ambitions italiennes de la maison de Parme, sa disgrâce fui le prix d'une réconciliai ion

1. Lettre du cardinal Pleury au cardinal Alberoni, de Compiègne, le 23 février

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inattendue entre les Bour] s d'Espagne el de France ménagée

par la diplomatie secrète qui de Plaisance les avail brouillés. Celte réconciliation eut à ce même moment un autre effel non moins inattendu, le progrès décisif de la fortune de son rival, l'abbé Dubois, par l'aide discrète de la diplomatie Farnèse. Le Secret (1rs Farnèse allait, en s'y associant, assurer le succès de l'intrigue adroitement formée parle précepteur du Régenl pour se procurer, après 1 "7* 1 * * et grâce à la perte d'Alberoni, le chapeau de cardinal à Rome, en France le premier ministère.

TAHLE DES MATIÈRES

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