LE MINISTÈRE SECRET DE L'ABBÉ DUBOIS A LONDRES
longue le besoin de prendre un parti, et l'impossibilité d'en trouver un dans les opinions disparates des Conseils, trop faible aussi pour affronter la difliculté de leur suppression, il a imaginé ce mezzo termine de les conserver et de donner la réalité du pouvoir à deux agents secrets qui le servent en toutes choses.
A l'intérieur, pour réparer le désordre des finances et de l'administration, ramener le crédit, la richesse et s'assurer l'affection et la reconnaissance des Français, il se livre à un étranger, dont il impose à ses Conseillers les projets. Au dehors, c'est à l'étranger même qu'il établit son ministère des Affaires 'Etrangères, à Londres d'où l'abbé Dubois traite avec les puissances pour établir les droits de la Maison d'Orléans au trône de France.
Au début de l'année 1718, l'abbé Dubois n'est officiellement à Londres qu'un agent de second ordre, un envoyé extraordinaire de France, à côté de l'ambassadeur ordinaire, d'iberville. Défait, il y est le premier ministre in parlibus du Régent, dont il ménage exclusivement les intérêts, dont il dirige toutes les affaires'.
C'est un effet et une suite des traités d'Utrecht que toutes les grandes affaires de l'Europe aboutissent à Londres, d'oii les Anglais ont dicté la loi en 1713. Il y a des règles en particulier qu'ils ont décrétées, les Renonciations, contraires à l'ancien droit monarchique, favorables aux ambitions du Régent. Pour les soutenir, l'abbé Dubois a transporté au delà de la Manche son agence secrète : le meilleur moyen de faire de bonnes affaires, c'est d'être sur le marché où elles se traitent, à portée des occasions, au courant de la hausse et de la baisse. Il n'en est pas moins significatif de voir qu'à cette époque, et à raison de « la grande affaire », de la succession de France, le ministère du Régent dut se transporter de Paris à Londres.
A Londres, Dubois a ses bureaux composés de deux secrétaires qui cherchent à refaire ou à faire leur fortune par la politique secrète : l'un est M. de Chavigny dont nous avons déjà parlé, l'autre un poète qui avait débuté dans les lettres par des comédies, dans la politique par le service de M. de Puysieulx, ambas-
1. Saint-Simon, Mémoire» fédit. Cliéi'uel, XIV, p. 312) : « Il voulait dès lors se préparer à gouverner seul son maître. Son plan allait au premier ministère. »
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sadeur de France en Suisse, Philippe Néricault Desloiiches. « J'ai su que Néricault a été comédien de campagne, qu'il alla à Soleure exercer sa profession parmi les Suisses, qu'il y trouva heureusement, en 1707, M. de Puysieulx, qui le prit en amitié, lui fit quitter ce métier de farceur des Suisses, en lit son quatrième secrétaire, puis l'emmena en France et le garda près de lui, qu'enfin l'ahhé Dubois, qui commençait alors sa fortune, lui ayant demandé un homme à qui il put dicter, il lui donna Néricaut qu'il emmena à Londres et en Allemagne où il est devenu un homme d'État^. »
C'est le cas de reprendre la conclusion de Mathieu Marais : « Laissez dire les sots, le savoir a son prix. » La fortune de Dubois était de même origine que celle de Destouchcs, faite de travail, d'entregent et d'esprit. 11 fallait à la politique de ce temps des hommes instruits « pour prouver aux peuples que les rois ne viennent à l'extrémité de la guerre qu'après avoir employé tous les autres moyens- .), des publicistes en quelque sorte, dont il n'y avait que très peu alors dans les Affaires Etrangères^. L'occasion était belle pour les hommes de lettres, l'exemple de Dubois encourageant. Rien de plus simple que l'abbé s'entourât de gens de sa sorte. Il choisissait pour confidents ceux qui avaient fait leurs preuves à la fois dans les affaires et dans les lettres : c'était l'usage en Angleterre où ses choix devaient encore moins étonner qu'ailleurs*.
Quoiqu'éloigné de Paris, l'abbé prit aussi à son service tous les hommes compétents (jue les ministres de Louis XIV avaient le plus fréquemment consultés. Le principal était M. de Saint-Prest, secrétaire des commandements de Madame la duchesse d'()rl(-aiis, \('Mil;djIe l)ist()i-iogi'a})lie des Affaires Llrangères au temps de l'orcy et, premier garde du dépôt, « fort docte en droit public-'». Dubois l'assaillait de demandes : il le priait de lui indiquer, dans le droit historique, les dérogations