‹ La diplomatie secrète au 18e siècle, ses débutsChapitre 50 sur 246 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

Alliance qui avait vaincu les Bourbons, une étincelle aurait aisément rallumé en Italie un incendie qui se serait vite propagé dans toute l'Europe.

Car, dans le Nord, les querelles provoquées parle long duel de

Pierre le Grand et de Charles XII, loin de s'éteindre au gré de

Louis XIV, se réveillaient en 1715 dans les convoitises des

princes allemands appelés par le Tsar à la curée de la Suède. Là

aussi l'avènement de Georges P"' au trône d'Angleterre avait été

le signal : ce prince, en répondant à l'appel des wliigs pour

recueillir la succession de la reine Anne, avait moins considéré

les intérêts de TAngleterre protestante que ceux de son élec-

torat allernand, auquel il voulait, comme les électeurs de Saxe

en Pologne, ajouter le prestige et les ressources d'une royauté.

Obligé de passer la mer, il s'était retourné bien des fois pour

regarder la terre natale qu'il eût préféré ne point quitter. Dans

son royaume anglais il s'était fait suivre de ministres allemands,

Bernstorff, Bothmar, qui pour leurs intérêts même lui eussent

rappelé l'électorat, s'il y avait eu risque qu'il l'oubliât : dans la

société de ces Allemands et de sa maîtresse, M"'^ de Schulem-

bourg, il s'obstinait à ne parler que l'allemand, à rejeter les

mœurs anglaises. Et son dessein le plus cher était de pratiquer,

avec les ressources et l'autorité que lui procurait sa nouvelle

dignité, une politique hanovrienne, c'est-à-dire une politique

de conquête aux dépens de la Suède en Allemagne*.

L'intérêt véritable des puissances maritimes qui l'avaient installé à Londres eût été le rétablissement de la paix dans la Baltique, nécessaire à leur commerce, troublée par la vengeance de Charles XII, menacée par les progrès de la puissance russe. Georges P' les entraînait au service de ses ambitions de prince allemand. 11 aciietait, pour six tonneaux d'or, au roi de Danemark, Frédéric IV, impuissant à défendre toutes ses conquêtes contre Charles XII revenu de Turquie, les duchés de Brème et de Verden qui assuraient à ses Etats l'accès de la mer du Nord

1. Torcy, Mémoires inédils. I, 323 (Sairil-Sirnon, Chéruel, \III, p. '241. — Walpole, Mémoires, (Coxe, Londres, 1798, 3 vol. in-4) : 1, p. 103. Voir le portrait de Georges 1" par lady Montague dans Mahon, Uislory of Ençihmd, I, eh. vi. — W. Michael, Eriglische Geschic/Ue, im XVIlt"' Jahrk., I. — \\iesencr, Le Régent, l'abbé Dubois, I.

LE RÉGE?<T, LA FRANCE ET L'EUROPE EN 1715 5i

(26 juin 1715). Il déclarait aussitôt la guerre à Charles XII pour garantir le Sleswig au Danemark, et réussissait i\ obtenir des whigs pour son propre avantage l'envoi d'une flotte anglaise avec l'amiral Norris dans la Baltique. Ce n'étaient alors que bruits et préparatifs de guerre dans la Basse Allemagne. Malgré son antipathie pour le Boi hanovrien, son beau-père, Frédéric Guillaume l^^ en Prusse se laissait séduire par les offres du Tsar et l'appât de laPoméranic : il entrait avec eux dans la ligue contre la Suède (17 et 30 mai 1715). Le duc de Mecklembourg s'unissait à la Bussie par une alliance intime, de politique et de famille ^

Non seulement l'Empereur laissait faire ces armements, qui allaient rendre redoutables et vraiment trop puissants les électeurs dans l'Empire, dont Louis XIV lui signalait les dangers, mais encore, pour les employer peut-être au service de ses ambitions contre l'Espagne, il les encourageait. Il négociait pendant toute l'année 1715 avec Georges P'", ses ministres anglais et hanovriens de façon à lier au partage de la Suède qui s'achevait par la force, des intrigues favorables à un remaniement des domaines autrichiens en Italie.

Tel était réellement, malgré les apparences pacifiques que lui avaient données les derniers traités, l'état de l'Europe à la fin du règne de Louis XIV. Tandis que les Français se complaisaient et s'assuraient dans cette paix qui leur parut peu onéreuse et durable, autour d'eux, souverains et peuples, presque tous sans exception, vainqueurs ou vaincus, se disposaient à détruire l'œuvre des diplomates, acceptée à regret comme une trêve ou une condition forcée, avec le dessein d'y ajouter par la guerre de nouveaux articles, d'y faire des ratures ou des additions considérables.

Si bien que Louis XIV averti, malgré son désir et sa résolution

1. Sur les projets de l'électeur de Hanovre dans le Nord -.yoUaire, Histoire de Charles XII {éd. Hachette, in-12, p. 114-115) dont le témoignage est appuyé des souvenirs du baron Fabrice et de la duchesse de Mariborough et confirmé par les instructions de Torcy à M. de Croissy (Geoffroy, Inslruclions de Suède, p. 245, 252-253) et une dépêche à Rottembourg, du 13 déc. 1714 [k. ÉTR., Prusse, t. 49, f" 396). — Voir enfin Droysen, Geschichle der Preussischen Polilik, IV, part. II, t. I, p. 175, et surtout J. Chance, Tke Northern question in 1716 Jlisl. Ënglish Review 1902-1903-1904).

b2 INTRODUCTION

de régler plutôt alors les querelles européennes, et peut-être pour y parvenir, formait à la veille de sa mort avec l'Espagne, avec la Suède, les Jacobites Ormond et Bolingbroke une expédition destinée à rétablir les Stuart en Angleterre. Il ne se dissimulait pas et ne laissait pas ignorer à Vienne que « de soutenir ainsi les droits du chevalier de Saint-Georges pouvait causer de grands troubles ». Ce n'était point sa faute si l'Empereur préférait aux conseils de modération et aux offres d'amitié qui lui venaient de Versailles, une politique de provocation et de conquête dont le concours intéressé des Anglais et les appétits des princes allemands formaient la base fragile'.

Tout ce que Louis XIV pouvait faire, en face des menaces de la Grande Alliance prête à se reconstituer, était de marquer sa volonté et sa puissance de réserver l'avenir en imposant à l'Europe le respect d'un passé qui avait eu ses tristesses et avait encore sa grandeur. Mais ses jours étaient comptés. Sa mort « arrivée fort à propos », suivant la parole de Walpole pour délivrer les ambitions que sa verte vieillesse avait encore contenues, pour en susciter d'autres autour de son héritage en France même, pouvait être le point de départ de complications européennes, fatales au repos et à la sécurité du royaume.

Le duc d'Orléans, le prince qui en avait la garde se trouva dès le premier jour fort embarrassé: la tache qu'il avait demandé au Parlement de lui confier sans conditions et sans limites était considerable.il fallait surtout, maintenir, au dcdanset au dehors, la paix ([uc l'incertitude d'une minorité et les querelles religieuses pouvaient comj)romettrc, et dont les dettes énormes de la monarchie faisaient une nécessité, pour faire oublier et guérir les misères du régime précédent, pour ne lui laisser en définitive que le souvenir vivant et l'héritage intact de ses grandeurs. Cette tâche était faite cependant pour tenter ou intéresser un esprit comme celui du duc d'Orléans, qui n'était pas du commun. Mais, dès le

1. Instructions de Louis .\IV au comlo du Luc (Sorel, Au/riche, p, 179) — au comte de Croissy {Suède, p. 27")), et l'introduction de M. Gcolïroy. — Voir aussi les papiers des Stuart cités par ALilion, llislori/ of Eiujland, I. p. 387 à 398, — les Mémoires inédits de Cellarnare (1" partie, f" 82 et 81) et les conclusions de Lemonley.(I, p. 87 et 89). ainsi que celles du père Baudrillarf. — Pour l'alTairede Mardick. elle a été bien exposée par de Coiu'cy, La Coalilion de 1701 (II, p. 4G5-475).

début, son ambition et ses amis l'avaient mal conseillé, quand ils lui donnèrent Tenvie de prendre la Régence par une sorte de coup d'Etat, en ciief de parti. Il ne pouvait pas gouverner de la même façon : le lendemain même, sa paresse naturelle et son intérêt lui dictaient une autre politique et le déterminaient à s'associer le plus de collaborateurs et d'alliés possible. Il dut conserver un Conseil de Régence, y faire entrer le duc du Maine, le comte de Toulouse, le chancelier Voysin, Villeroy, le maréchal d'Huxelles que le feu Roi avait désignés, et même les anciens secrétaires d'Etat, Torcy, la Vrillière et Pontchartrain, ces derniers avec voix consultative seulement. S'il leur adjoignait, il est vrai, des hommes obscurs et sûrs, le maréchal de Resons, son ancien lieutenant en Italie et en Espagne, son ami le duc de Saint-Simon, et un évêque connu pour ne participer à aucune cabale, l'évêque de Troie Routhillier Chavigny, ce n'était point assez de ces conseillers pour annuler l'autorité des serviteurs de Louis XIV attachés aux formes et aux idées de l'ancien gouvernement.

On sait quelle réforme radicale le Régent parut vouloir apporter à l'administration du royaume par la suppression des secrétaireries d'État, et la création de six conseils destinés à les remplacer. L'objet apparent était de sacrifier la bourgeoisie consommée et installée dans le gouvernement à la jalousie des grands seigneurs, de les associer à leur tour au bien de la patrie ; l'objet réel, de disposer de nombreuses places pour la noblesse et pour les amis du Régent à la fois, pour les parlementaires et le clergé jansénistes. Le bon sens des Français ne s'y trompa point : il célébra dans un couplet satirique la sollicitude du prince qui, pour tout prévenir, avait su grouper autour de lui soixante-dix ministres.

Dans tous ces conseils d'ailleurs la principale direction appartint à la famille de Noailles qui avait lié partie avec le duc d'Orléans dès le premier jour : le neveu de M'"" de Maintenon, installé à la présidence des finances dont il disposait en plein, et s'efforçant avec Desmarets de rétablir l'ordre selon les principes de Colbert, par l'économie et la chasse aux financiers et aux abus ; l'oncle du duc, le Cardinal, janséniste, appuyé au

conseil de conscience par les gallicans, Daguesseau et Tabbé Pucelle dans la tâche qu'il s'était donnée de terminer les querelles de la Constitution, que Rome le voulût ou non, par lin Concile national ; son beau-frère, d'Estrées, au conseil de marine, collaborateur autorisé du comte de Toulouse qu'on n'avait pu écarter, et à la guerre, sous la présidence nécessaire aussi du vainqueur de Denain, son autre beau-frère, le duc de Guiche assisté d'un parent, le maréchal de Biron. Il n'y avait pas jusqu'au conseil du dedans et des bâtiments où le duc d'Antin suspect au Régent ne subît cette influence par sa belle-fdle « qui était fort Noailles » K

Mais si grandes que fussent l'influence du duc de Noailles et sa bonne volonté, elles devaient échouer contre les vices d'un système dont quelques mois suffirent à montrer les effets funestes : au lieu de ministres qu'une longue pratique de l'administration monarchique avait formés, des nobles qui avaient perdu dans la longue oisiveté du régime précédent l'habitude du travail, le sens politique, et surtout le souci du bien commun. Les Conseils se passaient, comme les assemblées de grands à Madrid, ou les conférences de fonctionnaires à Vienne, en disputes pour les places ou les faveurs plutôt qu'en discussions d'affaires. Chacun se poussait ou poussait les siens : c'étaient des marchandages ou des conflits perpétuels parfois pour des riens, des questions de vanité et d'étiquette, chères à cette noblesse dont Saint- Simon a naïvement et longuement marqué les prétentions stériles ^.

1. Sut" la composition des Conseils : Cellamare, Mémoires inédits, f°' 92, 93, 94. — Saint-Simon, Mémoires (éd. Chérucl, XII, p. 226, 232 et suiv.). — Mémoires de la Régence, I, p. 17 et 18. — Sur l'influence exclusive des Noailles surtout ce passage de Cellamare, F 72 : « Nei primi lempi délia Regenza a lutte altre privalse la casa di Noailles. »

2. Le tableau a été dessiné par Cellamare d'une laçon saisissante (l" p., f 96) : « Tanti consigli composti da uomini la piu parti inesperti, avidi, ambitiosi, intéressât!, avari, di toinpcramenlo, d'umor, di sensi diversi non i)olea far allro ché aprire la porta agli ufici, aile racommandazioni, aile disscnzioni, aile lungherie, aile conlusioni. » — Saint-Simon, Mémoires (éd. Chcruel, XII, p. 210, 201). — El cette chanson de Paris [Recueil de pièces inédites sur la Régence. Collection Desnoyer, Bib. de Lyon) :

Français, ne craignez pas d'événements sinistres ; Notre sage Régent a su tout prévenir ; Il a soi.xanle et dix ministres.

Les intérêts particuliers faisaient oublier les intérêts généraux, cl, si l'on en venait parfois à discuter ces intérêts môme, l'accord demeurait presque toujours impossible entre ces hommes d'humeur et de tendances diverses, incapables de régler leurs opinions ou leur conduite autrement que par leurs sympathies pour le duc d'Orléans qui les avaient associés à sa fortune, ou pour les idées et les préjugés de la vieille cour : d'une part, les Noailles, Saint-Simon, Brancas, d'Estrées, les intendants Le Blanc, Saint-Contest et Rouillé, les magistrats comme Joly de Fleury et Daguesseau ; d'autre part, Villeroy, Villars, d'Harcourt, d'Huxelles, les ducs du Maine et d'Antin, Beringhen et Torcy, les plus intimes confidents de l'ancien règne. « C'est ainsi, écrivait Cellamare, qu'un gouvernement bien réglé en était venu si vite à l'anarchie ^ » Et si l'on sait comme les contemporains appréciaient alors les luttes de parti au Parlement anglais, on retrouverait la même opinion dans ce jugement de l'abbé Dubois, moins suspect : « La France, pendant une minorité etdans l'état oi^i elle est présentement, se trouve à peu près dans les mêmes mouvements où est ordinairement l'Angleterre. ^)

Comme un chef de parti incertain de sa fortune, le duc d'Orléans avait cru se la faire pardonner, et éviter les conflits avec les responsabilités, en partageant le pouvoir avec ses adversaires aussi bien qu'avec ses amis. Après avoir réclamé le droit de commander seul, il s'était volontairement retiré le moyen de l'exercer. Et il ne paraissait pas le regretter, préférant après tout aux affaires ses plaisirs : il n'avait ni le courage, ni le goût de son devoir^.

L'Europe, renseignée par les diplomates qui suivaient avec attention les débuts de la Régence, s'aperçut très vite des lacunes de ce singulier gouvernement. Les affaires étrangères se décidaient en deux Conseils : au Conseil de Régence, trop nombreux et trop complexe pour exercer une action régulière et uniforme ; au Conseil spécial que l'on avait confié au maréchal d'Huxelles, l'ancien négociateur des traités d'Utrecht. Le duc

1. « E presto che corretto un monarcliico ben regolalo governamento in a?îa?'chia ed oligarchia redurlo » (Cellamare, Mémoires inédits, P 96j.

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