Cellamare {Mémoires inédits, F
56 IMHODUCTION
d'Orléans avait écarté Torcy, le chef autorisé de la diplomatie française, il n'avait pas osé exclure d'Huxelles, « qui était dans le public à ne pouvoir laisser* ». Pour le surveiller, on lui avait, toujours par le même système, adjoint l'abbé d'Estrées, Cheverny qui attendaient de grandes ambassades, et surtout le marquis de Canillac, le confident le plus intime du Palais-Royal. Malgré ces précautions, on ne pouvait pas faire que le maréchal, appuyé et conseillé par les bureaux, n'eût le principal rôle dans la direction de la politique française ; et d'autre part, d'Huxelles, plus courtisan qu'homme d'Etat, « ce grand et gros homme couperosé, rusé, égoïste et voluptueux avec une écorce de probité et de vertu feintes, cet étui de sage de la Grèce, timide de cœur et d'esprit^ » en face du Régent et de ses amis dont il craignait la disgrâce, engageait les affaires sans oser les régler à fond. « Toutes les contradictions sont associées, disait avec une certaine joie l'envoyé d'Autriche, dans ce gouvernement pour l'affaiblir 3 ! »
La politique française, au début de la Régence et dans les premiers mois qui suivirent la mort de Louis XIV, parut inspirée de ses leçons. Aux exigences des whigs et aux ambitions de l'Empereur qui se faisaient plus pressantes, les hommes d'Etat français parurent toujours résolus à opposer une forte défensive, ap])uyée sur une alliance intime avec l'Espagne et un rapprochement pacifique avec la Hollande. « Entre les principales obligations qu'ils contractaient en recevant le dépôt de Tautoritc royale, la j)lus essentielle pour les peuples du royaume était qu'il suivît ponctuellement les vues du l'eu Roi pour l'affermissement de la paix*. »
Le maréchal d'Huxelles n'eut point de peine à prodiguer à Philippe V les avances et les témoignages d'amitié : comme tous
1. Saint-Simon, Mémoires [éd. Cliéruol, XII, p. 234). — Mémoires de la Hcgence (I, p. 17). — i< Ce conseil se tenait, dit Celianiare, les lundis et vendredis matin. »
2. Saint-Simon, Mémoires (édil. de Boisiislo, XI, p. 10 et suiv.: (''dit. r.luM'uei, XIII, p. 2G6, 2GS).
3. Dépêche de Pciilonridler à la cour de \ icmic. du I jainirr 171() (dans Weber, Die Quadruijel AUianz, p. 13).
4. Ledran, Sér/ocialions pour le rélablissemenl de lu paix (A. ÉTR., Espagne, Mém. el documents, t. 140, p. 52).
les hommes de la vieille cour, il le considérait comme le chef véritable de la Maison de France*. Prescrire à l'ambassadeur, le duc de Saint-Aignan, une conduite conforme, offrir aux Espagnols le concours de la marine française le jour où la flotte royale du Mexique fut atteinte par une tempête, défendre aux marchands français même de commercer dans la Mer du Sud, ou plutôt d'y faire la contrebande, tout cela était de nature à resserrer les liens des deux royaumes. Le duc d'Orléans luimême semblait, aux dépens de ses espérances, y travailler quand il refusait, pour ne pas perdre la confiance du roi catholique, « les offres que les Anglais lui faisaient de confirmer ses droits au trône de France^ ». Tout eût été pour le mieux, si les Français diplomates et marchands, et Sainl-Aignan le premier, n'avaient pas aussi continué à traiter l'Espagne, comme ils faisaient depuis quinze ans, en une sorte de pays mineur et protégé. D'Huxelles voyait, signalait les effets fâcheux de ces procédés, plus humiliants encore pour Philippe V, ses ministres et ses sujets, depuis que des deux rois Bourbons, le plus âgé n'était plus à Paris, mais à Madrid^. Il ne put jamais les faire cesser, et l'entente qu'il voulait maintenir en souffrit gravement.
On avait employé cette entente alors, comme Louis XIV dans les derniers jours de son règne, à préparer une entreprise des Stuart qui pût mettre les whigs et Georges F"" lui-même à la raison. En vain lord Stair était-il venu proposer au Régent à peine installé au Palais-Royal une alliance anglaise qui lui garantirait la couronne, s'il retirait au Prétendant l'appui de la France. Le duc d'Orléans écouta plus volontiers les conseils des ministres français, d'Huxelles, d'Effiat, Torcy, unanimes à
1. « En réalité, ils étaient, comme dit Dubois, « des pédants renchéris qui battent la campagne et veulent appliquer à tout leurs lieux communs d'École et leurs vieilles maximes » Dubois au Régent, 18 avil 1718 (A. ÉTR., Correspondayice, Angleterre, t. 317, f» 168).
2. Le Régent à Philippe V, 27 novembre 1715. — Saint-Aignan au Régenl ; déclaration du 29 janvier 1716 (A. ÉTR., Espagne, Corresp., t. 243, î"' 130, 199 ; Raudrillart, Philippe V et le duc d'Orléans, p. 208 et suiv.).
3. D'Huxelles à Saint-Aignan, 24 février 1716: « Comme il paraît par ce qu'Alberoni vous a dit qu'on suppose que la France veut gouverner l'Espagne, il faut éviter avec une attention extrême de donner lieu de confirmer ces soupçons. >> (A. ÉTR., Espagne, t. 254, f» 81).
lui recommander Jacques III et sa cause que Bolingbroke fut admis à plaider auprès de lui. Il y était alors poussé par ses secrétaires, les abbés de Thésut et Dubois ^ Malgré la cordialité apparente de ses rapports avec l'Angleterre, avec Stair, il songeait à marier sa fille au rival de Georges I^'"^, et lui faisait passer de l'argent par le duc de Saint-Simon en secret.
Lorsque le comte de Mar souleva les Jacobites d'Ecosse au mois de septembre 1715, le duc d'Ormond, qui avait mission de lui recruter sur le continent des auxiliaires, de lui porter des armes et des munitions, de préparer la venue du chevalier de Saint-Georges, fut admis le 18 octobre 1715 au Palais-Royal et y trouva des promesses de concours précieuses qui n'empêchaient pas d'ailleurs le duc d'Orléans d'offrir à Georges P"" des protestations d'amitié et même de neutralité. La prise d'armes du comte de Mar ne devait pas réussir : une seule bataille, à Sheriffmuir, avait décidé de cette révolte mal engagée qui ne devait servir qu'à fortifier la royauté hanovrienne et le pouvoir des whigs (15 novembre 1715).
Jacques III pourtant tenta en désespéré une invasion de l'Angleterre que la France encore lui permit : le maréchal dHuxelles avait indiqué, par l'intermédiaire de Berwick, le point de la côte où il trouverait à s'embarquer. Dans l'entourage du duc d'Orléans, personne n'eut la pensée même de satisfaire l'envoyé de Georges P"", qui demandait avec instances des mesures immédiates contre le Prétendant et ses agents. Il débarqua près d'Aberdeen, le 2 janvier 1716 : il en revint à Dunkerque le 15 février après cette inutile équipée, sans que le gouvernement français, d'accord avec l'Espagne, lui marquât d'autres sentiments que de la sympathie et de la pitié ''^.
Avec l'Espagne également, la Régence s'efforçait, et par
1. Toute cette histoire avec les documents précis et secrets a été exposée par M. Wiesener {Le Régent et les Aiu/iais, I, p. 111 et suiv.).
2. La négociation eut lieu, dit-on, entre Bolinc:l)i'oke et M"" de Tencin. Bolingbroke au roi .Jacques, 9 novembre 1715 ^Maiion, lUslory of England, I, p. 398, 419).
3. Lemontey, Histoire de la Régence, I, p. 95; Malion, lUslory of England, 1, avec pièces justiflcatives ; W. Michael, Gescldchle England's im XVJII" Jahrhundert, p. 490,
tradition, de l'aider à limiter l'ambition de Charles VI, que Louis XIV n'avait pas pu déterminer à une politique pacifique. Rottembourg était charge par d'Huxelles de rappeler, à Berlin, au roi de Prusse que la France était prête, s'il se réconciliait avec la Suède, à l'aider de tout son pouvoir dans l'Empire^ Il recevait aussi mission^ s'il rencontrait Pierre Le Grand, de le féliciter de son courage, de ses lumières, et de le pressentir sur une alliance avec la France dont son allié, le roi de Prusse, serait l'intermédiaire. La diplomatie française mettait alors tout en œuvre pour réconcilier en Allemagne le Tsar, la Prusse et la Suède, menaçant Charles XII, s'il se refusait aux sacrifices nécessaires, de lui retirer son appui ^.
Il ne s'agissait de rien moins que de former tout un faisceau d'alliances, dont le traité du 17 septembre 1716 avec la Prusse parût l'élément primordial pour obliger l'Empereur à compter avec des ennemis qui le mettraient à la raison. Nul doute que la guerre aussitôt déclarée par les Turcs à l'Autriche ne fût une conséquence de la mission donnée alors par le maréchal d'Huxelles à M. de Bonnac, à Constantinopie^. Susciter aux Habsbourg le plus d'adversaires possible, c'était en somme le bon moyen d'ajourner leurs revendications ambitieuses au terme des difficultés qu'on leur créerait.
Il y en avait un autre, que Louis XIV avait efficacement pratiqué depuis deux ans et que d'Huxelles se garda bien de négliger : pour priver la Maison d'Autriche du concours qu'elle pensait trouver auprès des puissances maritimes, il fallait rétablir de bons rapports entre la France et la Hollande, dans l'espoir que le parti de la paix à Amsterdam serait assez fort pour empêcher les whigs de reconstituer entre les trois puissances la triple Alliance'*.
Cet effort décisif, cette lutte diplomatique entre la Régence et
1. D'Huxelles à Rottembourg, 6 octoiDre, 7 novembre 1715; 13 janvier 171G (A. ÉTR., Corresp., Prusse, t. 48, f»» 186, 216, 290).
2. D'Huxelles à Rottembourg, 13 janvier ri6 [Ibid., ib., p. 2921.
3. Instruction pour M. de Ronnac allant à Constantinople (A. ÉTR., Turquie, t. 56, f» 20 et suiv.).
4. D'Huxelles à Chàteauneuf, 5 septembre, 6 octobre 1715 (A. ÉTR., Hollande, t. 285j.
la politique des whigs se poursuivit avec acharnement en Hollande pendant plus d'un an. Si les Etats généraux accordaient à l'électeur de Hanovre des auxiliaires pour se défendre contre les Stuart, persuadés bientôt des intentions pacifiques de la Régence par Châteauneuf, l'envoyé de France dont le maréchal d'Huxelles soutenait le zèle, et par l'offre qu'il formula le 15 octobre d'une neutralisation des Pays-Bas, ils se refusaient à une entente avec l'Empereur ; ils demandaient plutôt aux whigs une alliance avec les Bourbons, avec ceux de France qui leur paraissaient moins belliqueux que les Habsbourg, avec ceux d'Espagne même dont les ministres, Alberoni, et Beretti-Landi leur prodiguaient les avances et les promesses avantageuses.
Leur résistance fut efficace et durable : pendant plus de huit mois, jusqu'en juin 1716, elle suspendit la conclusion d'un traité qui paraissait à la mort de Louis XIV près de se signer entre les whigs et l'Empereur ^ Il fallut pour que ce traité aboutît le 5 juin 1716 à Westminster que le roi d'Angleterre, inquiet pour ses possessions du Hanovre, des progrès de la Russie en Allemagne, et soucieux de se ménager l'appui de l'Empereur au prix de la Sicile, entraînât les ministres whigs à donner leur signature, sans attendre davantage celle des Hollandais-.
Mais alors môme, le parti de la paix demeurait assez fort à Amsterdam pour déclarer à l'envoyé whig Horace Walpolc, au baron de Heems, l'agent impérial, qu'à moins d'une entente simultanée avec la France, ils ne se prêteraient point à une politique susceptible de ressembler à un acte d'hostilité contre elle.
Dans une dépêche qu'il adressait à Stanhope, le 27 juin 1716, lord Stair résumait ainsi la politique pratiquée par le duc d'Orléans depuis le début de la Régence : « La jalousie de la France contre la grandeur de l'Angleterre est si générale, que le duc ne fui pas plutôt Régent que, de peur de contribuer à l'accrois-
1. Toute riiisloiro do colle lulle dii)U)iu;ili(|uo ,i (''lé oxposéo asï^ez longiiomoni par M. Wicsenci- [Le Régent et les Aiir/lais, I, ch. vin ot x), mais plutôt d'après les documents des envoyés anglais que d'après les archives françaises. lUne do cumontalion plus complète eût pu modilioi- le point do vue do l'auteur.
2. Le texte en latin dans Duraont, Corps diplomatique, VIII, p. 477.
LE RÉGENT, LA FRANCE ET L'EUROPE EN ililî 61
sèment de la puissance et de l'autorité du roi de la Grande- Bretagne, il entra dans le système du vieux Roi, fit tout pour soutenir le roi de Suède, et favorisa les prétentions chimériques du Prétendant. Il aima mieux faire la cour aux Hollandais, tout inférieure qu'est leur situation, s'efforcer de détacher du Roi ses amis par des négociations sous main, que de devoir sa sûreté à l'amitié du Roi. 11 préféra mettre en hasard ses prétentions à la couronne'. » Quelle critique en vérité contre un Régent de France d'avoir préféré le plus souvent à un accord entre ses intérêts et ceux de l'Angletere le système pratiqué par Louis XIV pour imposer à l'Europe le respect de la paix et du royaume! Mais quel mérite aussi pour lui, s'il s'était fait, de ce sacrifice, un devoir absolu et une règle constante !
Malheureusement l'héroïsme, l'esprit de sacrifice et de dévouement n'étaient point dans la manière de Philippe d'Orléans. Trop intelligent pour ne pas^ comprendre sa situation délicate auprès de l'enfant royal dont la garde lui était confiée par la France et la succession promise par l'Europe, il ne pouvait s'empêcher de penser plus souvent à cette succession qu'à cette tutelle, et à l'avenir de sa maison plutôt qu'aux intérêts présents du Royaume. Et comme cet avenir avait pour garantie principale la loi des Renonciations, Philippe d'Orléans témoignait aux auteurs des traités, à l'Angleterre protestante, aux whigs et au roi de leur choix, une foule d'égards, ce que Stair appelait « de très bonnes intentions ». Et ses ministres, qu'il laissait en secret conspirer avec les Jacobites et le Prétendant Stuart, se prêtaient de leur mieux à ce double jeu d'aménités extérieures et d'offensive secrète. « Vous vous croyez assez habile homme, disait un jour Stair au maréchal d'IIuxelles, pour contenter à la fois le Roi et le Prétendant -. »
Ainsi se poursuivirent pendant les premiers mois de la Régence, des négociations presque officielles et secrètes entre la
1. Cette pièce tout à fait importante a été retrouvée par M. Wiesener dans les archives des Stair, Oxenfoord Castle et publiée par lui pour la première fois dans son livre : le Réfjenl et les Anglais, I, p. 228 à 230.
2. Les Jacobites ne comprenaient pas davantage, ainsi qu'on peut en juger par cette lettre de Brolingbroke à Jacques III, du 9 novembre 1715 (Mahon, History of Enr/land, I, p. 419 : « Il flotte étrangement dans toutes ses mesures. »
cour de Londres et le Palais Royal pour la garantie réciproque des trônes d'Angleterre et de France à l'électeur de Hanovre, au duc d'Orléans. Le concours fourni simultanément par la Régence aux Jacobites les ralentit parfois, ne les suspendit jamais tout à fait. Elles prirent forme pour la première fois le 14 octobre 1715, la forme d'un traité d'assistance mutuelle que Stair proposa aux deux souverains. Elles se heurtèrent à la crainte que le Régent éprouva de démasquer ses espérances : il voulait à cette entreprise personnelle associer les Hollandais, pour lui donner plutôt les apparences d'une entente générale en vue du maintien de la paix. Les Anglais et Georges P"^ mécontents de ses hésitations, plus mécontents encore de la prise d'armes jacobite que le Régent ne contrariait guère, attendirent l'effet de leur victoire complète sur le Prétendant pour reprendre avec le duc d'Orléans ces entretiens.
Ils les reprirent, dès le 14 décembre 1715, mais sur un ton plus haut avec le sentiment très naturel que l'amitié des Hanovre, vainqueurs des Stuart, étant désormais plus précieuse, justifiait des offres plus élevées. Stair les formula dès cette époque et surtout les précisa : expulsion immédiate du Prétendant, réfugié alors de Lorraine à Avignon, plus loin, au delà des Alpes ; interdiction de séjourner en France à ses partisans ; démolition du port de Mardickdont les travaux n'avaient jamaisparu qu'une façon détouinée de ne pas exécuter les traités.
Pendant trois mois le duc d'Orléans eut tout le loisir de se décider, et ne se décida pas. Le maréchal d'Huxelles essaya même d'esquiver les exigences des whigs, en portant la négociation à Londres, en dehors de Stair qui s'en plaignit à ses maîtres et au Régent. Mais le cabinet wliig dont la situation dans le pays chaque jour se fortifiait par les exécutions en masse des Jacobites, après leur défaite, par l'exil des torys et la fuite du Prétendant, n'avait pas de raison de se prêter à ces manœuvres et à la conciliation.
Quand, gêné par l'insistance de Slairet de Stanhope et malgré tout soucieux de ne pas perdre conlacl, le duc (rOiléans se fut (It'cidc et eut décidé d'Huxelles à promettre, le 8 mai 1716, l'expulsion du Prétendant hors de France et satisfaction sur
Mardick, lord Stair exigea que l'expulsion du Sluart fût désormais la condition et non plus la conséquence de l'alliance. En marchands prudents les courtiers qui traitaient avec le duc d'Orléans de la succession de France, prétendaient se faire acquitter d'avance par le mauvais payeur le prix du courtage, une action effective contre le Prétendant malheureux. Non moins prudent, le duc d'Orléans hésitait à engager cette action peu généreuse et qui devait être mal jugée des Français, sans la certitude de se voir garantis, au moins par un traité, les avantages qu'il en attendait ^
Ce fut au milieu de ces manèges que le Régent apprit le renouvellement de l'alliance entre les whigs et l'Empereur. Depuis deux mois, toutes les fois qu'il leur résistait, les hommes d'Etat anglais l'en avaient menacé. Ils réalisaient leur menace et ne cachaient pas leur intention d'associer à leur ligue les Hollandais, pour dicter des lois à la France, comme dans la guerre précédente -. Le duc d'Orléans en fut à la fois piqué et inquiet. Il n'avait pas lieu de se féliciter de la tournure que prenaient les événements en France et en Europe. Le désordre se trouvait être plus grand dans les finances et dans l'Eglise en 1716, qu'à la mort de Louis XIV ^ ; et le risque d'une nouvelle guerre européenne, devenait plus grand aussi depuis l'adhésion donnée par l'Angleterre aux vues ambitieuses de l'Empereur, sans que ces progrès de la puissance anglaise, défavorables et menaçants pour la France, fussent du moins favorables aux droits et aux intérêts particuliers du Régent.
Ces résultats tenaient non seulement aux circonstances
L Toute cette histoire a été pour la première fois tirée au clair par la consultation très complète qu'a faite des documents anglais, des papiers de Stair surtout M. Wiesener (le Régent, et les Anglais, l, p. 94 à 200 surtout). C'est la partie la plus solide, la plus durable de son œuvre.
2. Renouvellement de l'alliance entre l'Angleterre et la Hollande à Westminster, 6 février 1716 (Martens, Supplément, I, p. 116).
3. Le désordre dans les finances était le résultat de l'effort impuissant du duc de Noailles, élève de Desmarets, pour reprendre les principes de l'administration de Colbert, une politique d'économie et d'administration sévères, sans les moyens nécessaires [Mémoires de la Régence, l, p. 200, 253, 276). — Le trouble dans les consciences vint des promesses et encouragements donnés aux jansénistes, en apparence, avec le souci contraire et secret de ne pas abandonner la bulle Ujiigenilus (Lafiteau, Histoire de la Constitution, l, p. 28L 312).
u Introduction
complexes, incertaines où se trouvait l'Europe à l'avènement de Louis XV, mais pour beaucoup au caractère du prince Régent qui, dans ces circonstances, avait eu à régler les destinées du royaume, et celles de sa maison et de son ambition. Son principal souci, sa tactique assez bien calculée pour concilier son amour du plaisir et sa paresse avec son impatience de la couronne, c'était d'éviter les résolutions, les engagements décisifs, de ne se faire, ni au dehors ni à la cour, d'ennemis déclarés et de conserver sans trop de faveurs ses amis, de pratiquer une politique d'attente qui ne fût point une politique d'abandon pourtant. « Il flotte étrangement dans toutes ses mesures », disaient de lui à la fois les Jacobites qu'il avait servis sans se compromettre à leur service, et les whigs dont il avait, sans jamais conclure, paru rechercher l'alliance.
A ce système, au bout d'un an, ni le royaume, ni lui-même n'avaient guère acquis d'amis, encore moins de ressources pour la défense de leurs intérêts, de leur sûreté ou de leur avenir. La méthode était mauvaise, tandis qu'il y en avait une autre tellement plus simple, la poursuite exclusive, tenace, avec le concours des puissances européennes, de la chance que d'un moment à l'autre, les Renonciations de Philippe V et la fragilité de Louis XV pouvaient procurer à la maison d'Orléans.
Peu à peu, le Régent se laissa gagner à cet attrait davantage : avec ses conlidents il envisageait les moyens et les façons. Et alors, ayant reconnu l'impossibilité d'accorder, comme il y avait tâché jusque là, les démarches officielles des Conseils et des ministres, avec la poursuite et la garde de ses avantages particuliers, il se décida vers le mois de mai 1716 à une preniière démarche secrète d'héritier au trône de France. Le Secrel du Régent commençait à côté et en dehors de sa diplomatie officielle.
Ses hésitations, ses ambitions connues lui avaient aliéné l'amitié de Philippe V qui, tant de fois déjà, l'avait rencontré sur sa route. Le duc d'Orléans crut })ouvoir rallier à ses espérances et reconquérir cette amitié par un coup liardi : séparé de son neveu i)ar toutes soitcs de motifs^ il avait cej)cn(lant avec lui un ami commun, le marquis de Louville, très désigné par son caractère et par sa situation pour les entreprises difficiles. Fort
inlelligent avec un excès d'imagination qui pouvait tantôt l'engager dans de mauvais pas ou l'en tirer fort heureusement, courageux et hardi, Louville était dévoré d'ambition '. Sa naissance et la fortune l'avaient d'abord si bien servi et gâté, quand il s'était trouvé, à l'arrivée des Bourbons en Espagne, le confident et presque le premier ministre de Philippe V, qu'il ne pouvait prendre son parti de sa disgrâce aussi soudaine que son élévation. Attentif à distraire le roi d'Espagne de l'exil d'abord, puis de l'ennui de sa charge même, il avait eu la malencontreuse idée de vouloir le marier. Dès que Marie-Louise de Savoie eut pris possession de son mari, et même avec M™® des Ursins, de la royauté, il n'y eut plus à Madrid de place pour le pauvre Louville. Il avait pourtant fallu un ordre de Louis XIV pour le faire revenir : inconsolable, bien que Philippe V l'eût complètement oublié, lui, ne perdit jamais de vue l'Espagne. De sa terre de Louville, il faisait passer aiix ministres de Louis XIV des mémoires, des conseils sur l'administration et les affaires^ : il rêvait d'une ambassade au delà des Pyrénées.
Le duc d'Orléans, à la fin de mai 1716, la lui offrit, pour son service il est vrai, et sous forme de mission secrète. Persuadé que seul, Louville pourrait, contrebalançant les influences italiennes d'Elisabeth Farnèse et d'Alberoni, faire accepter à Philippe V son amitié et ses droits aussi au trône de France, il le dépêcha à Madrid : le maréchal d'Huxelles et le Conseil n'ayant approuvé ni cette initiative, ni le choix de l'agent^, la cour d'Espagne pouvant les repousser, le secret fut nécessaire*. Si Ton en croit Saint-Simon, ce serait le duc de Noailles qui aurait déterminé le Régent pour « achever de tout faire ^ ». L'abbé d'Estrées
1. Saint-Simon, Mémoires édit.Boislisle, II, p. 3 à 10 ; édit. Chéruel, XV, p. 105).
2. Voir les Mémoires secrets composés avec les extraits de la Correspondance du marquis de Louville ^2 vol., Paris, 1818, passim). M. Baudrillarta retrouvé les documents originaux et complets de cette Correspondance au château de Louville et les a heureusement employés dans son ouvrage sur Philippe V et Ig duc d'Orléans (p. 228 à 235 particulièrement).
3. Curieux mémoire de la main de Pecquet, premier commis de d'Huxelles, antérieur à la mission de Louville dont le Conseil discuta l'opportunité (A. ÉTR., Espagne, t. 252, f 90).
4. D'Huxelles à Saint-Aignan, 7 août 1715 (A. ÉTR., Espagne, t. 252, f«92l.
5. Saint-Simon, Mémoires ledit. Chéruel, XII, p. 137). Il désapprouve la mission.