DE L'ÉCOLE POLITIQUE A VENISE
avaient eu résidence. D'où Wicquefort a pu dire avec tant de raison , au début même de l'un de ses livres : « Il y a grande différence entre le rapport que l'ambassadeur fait de sa négociation et de son ambassade, et entre la relation qu'il fait de la constitution de l'Etat et de la cour où il a négocié. Tous les ambassadeurs font im rapport; mais il y en a si peu qui fassent Tine relation pertinente de l'Etat où ils ont résidé, qu'il semble que cela soit particulier à ceux de Venise, qui en font de très-belles, particulièrement de la cour de Rome et de quelques autres cours d'Italie '. »
Mais lorsqu'on connaît Torganisation de la vie politique à Venise dès le quinzième et le seizième siècle, on a moins lieu de s'étonner du talent précoce de ceux qui étaient appelés à y prendre part. La république de Venise était gouvernée par une aristocratie oligarchique dans la plus grande acception du mot. Les patriciens étaient en grand nombre, et par cela même qu'on était patricien on devait être, on ne pouvait ne pas être un serviteur actif de sa patrie. Le vote du Grand Conseil décidait du poste qu'on devait occuper. Le seul moyen d'être exclu du service de l'Etat, soit pour les charges administratives, soit pour les charges gouvernementales proprement dites, c'était de se réfugier dans les ordres ecclésiastiques. Prêtre : soyez h la religion et point aux affaires ! Vous êtes du spirituel : le temporel n'est point pour vous! Aucun prêtre, en effet, ne pouvait avoir accès aux choses de l'État à Venise, eùt-il été fils du doge ou du plus illustre sénateur : de là ces mauvais regards de Rome sur Venise, tout pleins d'une inquiétude malveillante ; de là ces colères longtemps sourdes du saint-siége, mais qui tout à coup éclataient et
1 Wicquefort, liv. II, sect. xvi, p. 227, édit. do Cologne, 1715.
se manifestaient avec ces armes jadis redoutables et redoutées dans la main des papes, je veux dire les bulles d'interdiction. C'était à l'âge de vingt- cinq ans et le jour de Sainte -Barbe ' que le jeune patricien prenait place, pour la première fois, dans le Grand Conseil, sanctuaire actif du Livre d'or. Toute sa jeunesse s'était passée à entendre parler et traiter d'affaires, de sorte qu'en entrant dans l'enceinte de cette imposante assemblée du Maggior Consiglio, rien de ce qu'il y allait entendre n'était à même de surprendre son inexpérience, pas plus qu'aucune des formes délibératives ne le pouvait embarrasser. Avant même d'être l'un des militants de la dij)lomatie, le patricien, si novice qu'il fût dans l'exercice de telles fonctions, en savait les difficultés et les usages; aussi manquait-il rarement à faire honneur au vote qui décidait de son sort dans la vie politique.
« Il n'y a point de pays, dit un publiciste du siècle dernier, où tant de personnes aient part aux affaires publiques qu'à Venise. Partout ailleurs elles ne sont communiquées qu'à très-peu de députés ou de ministres, et il n'y a point de pays où l'on s'y applique dans une si grande jeunesse. La conversation d'un très-grand nombre d'hommes sages et réservés les façonne de bonne heure, et les pères qui ne savent qu'un métier n'en pouvant point apprendre d'autres à leurs enfants, il ne faut pas s'estonner si on les voit capables d'affaires dès qu'ils commencent à se connoistre.» Ainsi s'explique-t-on comment il put y avoir en France et en Espagne, au temps même du grand Richelieu ou du difficile Philippe II, de jeunes ambassadeurs vénitiens capables, dans les audiences, de tenir tête à des interlo-
* De là vient le nom de Bnrbarelle donné aux rer/ixtri sur lesquels les jeunes patriciens consignaient à la cliancelleiie la date de leur entrée au Grand Conseil.