‹ La diplomatie VénitienneChapitre 11 sur 246 · QUALITÉS DISTINCTIVES DES DÉPÊCHES · texte numérisé non relu

QUALITÉS DISTINCTIVES DES DÉPÊCHES

diplomate fait voir, demies premières lignes, combien le naturel qu'il met à les écrire est en droit d'éveiller la curiosité. « Pour ce qu'il importe, dit-il, au contentement de Votre Majesté, d'entendre particulièrement comme toutes choses se sont passées en mon audience, et mesme que par plusieurs particularitez vous pourrez plus aisément juger de la disposition du pa|)e, c'est aussi de mon devoir de vous déduire par le menu comme je m'y suis conduit et ce que j'ay dit et ce qui m'v a esté répondu. » Toute la diplomatie — non plus seulement vénitienne, mais italienne en général — a vraiment excellé dans la composition de cette importante classe des documents politiques. La nature de l'esprit, l'attrait piquant du dialogue, le bonheur de l'expression, la finesse des aperçus, la portée du trait, et cela même dans les plus anciennes dépêches originales que j'aie connues, leur donnent ini caractère tout particulier qui les rend d'une lecture fort séduisante. L'anecdote y abonde, sans nuire nullement au sérieux des questions dont elles informent. Si la familiarité y trouve souvent accès, loin de s'y montrer vulgaire, elle s'y présente avec ce naturel et cette grâce qui remplacent si avantageusement l'esprit doctoral. Je me souviens de telles dépêches du temps de Louis XI, de François P"", de Catherine et de Richelieu, que j'ai lues dans les papiers d'État des Milanais, des Florentins et des Vénitiens; l'ambassadeur qui les avait écrites y rapportait le dialogue qu'il avait eu avec le ministre du prince ou avec le prince lui-même; on reconnaissait dans son récit un procédé si heureusement obtenu de communiquer la vie et l'action aux choses, qu'il ne me semblait plus lire une conversation, mais bien plutôt l'entendre. « Encore aimerais-je mieux, dit un publiciste, que le style d'un diplomate n'eut pas une dernière netteté, que de le voir contraint et affecté.

Une né(jligence de cavalier vaut bien mieux à l'ambassadeur que l'affectation d'un pédant. " Lorsque, dans une autre division d'études sur les monuments écrits de l'ancienne diplomatie, je m'occuperai particulièrement des dépêches, j'aurai à citer de nombreux et vaillants exemples de cette habileté diplomatique italienne à savoir être précisément })lus charmante que pédante, au sujet de choses que leur nature même dispose à exprimer d'une façon plus solennelle qu'attrayante.

Où trouver des monuments plus capables de nous initier à la politique intime de la France au commencement du seizième siècle, que les dépêches de cet étonnant homme d'État et redoutable écrivain Nicolas Machiavel, adressées à son (gouvernement de Florence, pendant les trois ou quatre séjours qu'il fit à la cour de Louis XII? Mais s'il a été facile d'apprécier le talent de Machiavel en raison de la grande publicité qui a été donnée à ses dépêches, on n*a pu au contraire que parler par h peu près de celui des ambassadeurs vénitiens, cependant si nombreux à la cour de nos rois pendant trois siècles ; leurs dépêches en effet , qui pour la plupart sont restées inédites, sont loin d'avoir gagné la même renommée que leurs relazioni. J'ai recueilli et copié le plus grand nombre sur le temps de Catherine, de Henri IV et de Richelieu; mon but principal est de les rendre populaires par une importante publicité. Y arriverai-je? La vie intime du gouvernement de la France et de celui de tous les grands pays est en elles. L'illustre historien allemand Léopold Ranke nous a bien enseigné comment, par l'usage de leurs révélations, on pouvait voir et connaître la Rome de Sixte-Quint et d'Urbain VIII. Voilà vraiment ce qu'il y a de beau dans ces deux variétés des œuvres ou monuments écrits de la diplomatie vénitienne, l'une appelée dépêches, dispacci, l'autre

PARALLÈLE E?sTRE CES DOCUMENTS. 35

relations , relacioni; c'est qu'étant absolument différentes , il y a cependant entre elles une harmonie puissante et charmante qui fait que les secondes sont le couronnement magnifique des premières, tout en possédant néanmoins, les unes et les autres, un caractère essentiel d'originalité et d'intérêt propre.

Il importait, dans cet écrit, de bien établir la différence marquée de ces textes diplomatiques , que dans le langage ordinaire on est si disposé à confondre. Les dépêches sont donc tout ce que les relazioni ne sont pas : elles sont l'analyse presque quotidienne d'événements successifs, elles sont frappées au cachet des impressions du moment , elles développent les affaires ou les négociations à mesure qu'elles sont traitées : tous les ambassadeurs de tous les princes écrivaient ou devaient écrire des dépêches. Les relazioni, au contraire , étaient des œuvres largement conçues , fruit d'une observation qui avait ses loisirs, résultats d'une application patiente à se bien informer. Si les dépèches étaient l'anatomie descriptive d'un fait sur lequel la politique du gouvernement auquel elles étaient adressées avait souvent à discuter, les relazioni, elles, étaient l'anatomie générale d'un de ces grands ensembles appelés empire, royaume ou république : aussi, inspirées auprès de telles sources, furent-elles souvent de grands morceaux d'éloquence. Les dépêches rappellent les procédés de l'école hollandaise, les relations, la façon large de Rubens.

De plus, les relazioni, politiquement parlant, étaient des œuvres exclusivement vénitiennes. Ailleurs qu'à Venise, il y a eu des relations écrites pour la curiosité des princes et l'édification des secrétaires d'État, cela n'est point douteux, et nos collections manuscrites, réparties dans des bibliothèques célèbres, en possèdent un grand nombre dues autant à la diplomatie française qu'à

36 DE LA DIPLOMATIE VÊ^ilTIENAE.

celle de l'étranger'. Mais ces relations n'étaient point écrites ou prononcées régulièrement; aucune solennité officielle ne présidait à leur lecture et ne leur donnait ce prestige et ce lustre particuliers qui en faisaient un véritable événement dans la ville où le lion de Saint-Marc garde l'Évangile et tient l'épée. Pendant le temps que je consacrai, il y a trois ans, aux bibliothèques Cliiggi et Corsini à Rome, Palatine et Magliabecchi à Florence, municipale à Sienne, j'en ai rencontré parmi les manuscrits et lu beaucoup qui étaient loin d'être dénuées d'intérêt et de style. Machiavel lui-même a écrit un remarquable et curieux tableau de la France après la mort du cardinal d'Amboise, qui a toutes les proportions, toutes les formes et tout l'essentiel d'une vraie relazione. Alphonse de la Cueva, marquis de Bedhmar, ambassadeur d'Espagne à Venise en 1G18, et beaucoup de nonces, pendant le dixseptième siècle , ont laissé sur cette ville des rapports qui , bien que très-partiaux, à leurs heures, et qu'il faut lire avec prudence , n'en sont pas moins des œuvres de mérite et de considération. Le président Jeannin , ambassadeur du roi aux Pays-Bas et en Espagne ; Chanut en Suède, au temps de Christine; d'Avaux et Servien., à plus d'une cour; Walsingham, ambassadeur d'Elisabeth, et Wotton, de Jacques V\ n'ont point manqué de laisser grand nombre de mémoires ou rapports qu'on ne saurait trop bien connaître , pour peu qu'on ait du goût à l'histoire ; mais combien de ces rapports touchaient seulement à des négociations actuelles et remplissaient plutôt les conditions d'une dépêclie développée et commentée que celles d'une relation sur le pays et la cour auprès dçsquels leurs auteurs

* La BiLliotlièque royale de Munich (classe ries manuscrits italiens) possède un intéressant écrit de ce jjenre. Relazione succinta de tutti i priiicipi delmondo.Y oyez -mon chapitre m, où je le signale plus en détail.

Page 1