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CHAPITRE TROISIEME

I^e seizième siècle oiivic l'ère de renommée des relazioni des ambassadeurs vénitiens. — Nombre de lems copies dans les collections de manuscrits politiques à l'étranger. — Secret d'Etat exigé pour ces écritures diplomatiques. — Recberclies curieuses sur sa divulgation.

Les premières marques de la célébrité acquise en dehors des États de la République par les relations des ambassadeurs de Venise remontent à cette époque vaillante où trois hommes, Léon X, Charles-Quint et François I", donnèrent aux affaires du monde une impulsion si nouvelle par leurs luttes et par leius instincts. Il est certain qu'alors l'esprit politique changea de forme et agrandit singulièrement son cercle par le développement de ses moyens de raisonnement et de discussion ; ce fut le temps où la pensée prit un immense essor vers la liberté. Une chose et un homme l'encouragèrent singulièrement : l'imprimerie et Luther.

Pendant le cours de la première moitié de ce seizième

siècle, de notables diplomates, Sebastiano Giustinian ', Andréa Navajjero , Mai ino Gavalli , Lorenzo Gontarini , s'illustrèrent magnifiquement à Venise., au retour de leurs diverses missions, dans cet art supérieur de mettre l'éloquence et une vive originalité de forme au service de l'observation et de la vérité.

Vers ce temps, les ambassadeurs de toutes les cours étrangères, qui représejitaient auprès de la République leurs souverains respectifs , commencèrent à connaître l'influence et à saisir l'impression que produisaient sur l'esprit du sénat des discours tels que les lelazioni. Privés de les entendre et sachant d'ailleurs que les textes déposés à la grande chancellerie, au sortir de la séance, étaient considérés comme pièces secrètes, ils durent, afin d'en avoir la communication, aviser aux moyens mis ordinairement en usage pour arriver à la possession du fruit défendu. Les lois, en effet, (jui interdisaient la circulation de tous testes diplomatiques appartenant, sous un titre quelconque , à la chancellerie secrète , ne purent empêcher que quelques copies ne répondissent, sous le voile du mystère, à l'appel irrésistible de tel ou tel puissant et riche ambassadeur étranger, chargé de savoir, pour le bénéfice de sa cour, ce (|ue ne doit pas savoir et ce que ne sait pas tout le monde.

La curiosité qui s'attacha dès cette é|>oque à ces sortes de pièces d'histoire contemporaine s'explique naturellement, et cette curiosité grandit avec leur renommée. Le jugement, il faut même dire le génie politique de Venise,

1 Voyez ses intéressantes dépêches, traduites- et publiées en anglais avec un soin si particulier par Rawdon Brown, Esq., sous le titi'e de' : Fouiyears al tlie Court of Henry VIII. Sélection of despatchcs wrltten by the Venetian ambassatlor Sébastian Giustinian , and adilressed to the Signory of Venice , junuary 1515 tojuly 1519. 2 vol. Cet ouvrage, remarquable en tous points, est bien digne du grand succès qu'il a obtenu en Angleterre.

COLLEGTIOxNS DE DOCL>IE?sTS SECRETS. 41

était alors au premier rang d'estime parmi les peuples : n'était-il pas curieux, important même pour les cabinets et les princes, de savoir comment on appréciait leurs intentions et leurs actions au sein même de ce gouvernement d'élite? De là tant de copies de quel(|ues-unes de ces pièces diplomatiques que nous retrouvons aujourd'hui, et que nous reconnaissons avoir appartenu aux cartons des archives des anciennes secrétaireries d'I'^tat des affaires étrangères.

Mais un témoignage plus éclatant de célébrité trouve ici sa place : je veux parler du prix qu'attachaient à des copies authentiques de rclnzioni les grands seigneurs qui , vers le milieu du seizième siècle, entreprirent et mirent à la mode la formation de ces précieuses raccolie di codici ou collections de manuscrits uniquement composées de documents diplomatiques de toute espèce recueillis dans tous pays. Home était surtout féconde en ces sortes de trésors. Les riches princes de l'Eglise, pendant le seizième et le dix-septième siècle, mettaient au nombre de leurs dépenses d'élite l'entretien de bibliothèques volumineuses en imprimés rares et en manuscrits de toute aiature. Puis, hommes politiques autant par goût que par position, ils recherchaient particulièrement tout ce qui , n'étant point à la portée du vulgaire , pouvait les instruire sur les affaires intérieures des gouveniements étrangers. Riches par leurs patrimoines ou par la faveur des ])apes , ils consacraient de grandes sommes à la possession de copies de ces uîilliers de documents relatifs aux événements contemporains. Dans leurs vastes palais de famille étaient réservées plusieurs salles, qui, réunies, formaient le vrai sanctuaire des arts et de l'intelligence. Les unes brillaient par l'éclat et le renom des tableaux des grands maîtres; les autres contenaient les hvres et les pièces manuscrites consenés et

classés par dos hommes d'une érudition accomplie. On parle souvent très -mal de la Rome patricienne à cette époque, mais il me semble que c'est en parler bien à l'aise, et sans réflécliii' que cette même Rome ainsi accusée a pour elle des moyens de défense aussi admirables que glorieux. C'est la Rome artiste, spirituelle, animée, vivante et fort grandiose encore. C'est la fille émérite de ce Léon X qui, par ses instincts, ses actes et ses exemples, voulut enseigner aux princes de l'Kglise qu'ils devaient être aussi les protecteurs des beaux-arts et les protecteurs des belleslettres. Et vraiment je trouvais grande et belle cette Rome savante et artiste, curieuse et chercheuse, au seizième siècle sous Léon X, et au dix-septième siècle sous Urbain VIII , lorsque , pénétrant peu à peu au fond des restes épars de ces splendeurs, je m'initiais au secret de telles richesses conservées dans les palais Chiggi, Barberini, Corsini, et dans ces grands cloîtres où l'amour de l'étude et le culte des lettres ont tant amassé. Les bibliothèques publiques d'Italie sont comblées de dons offerts par les derniers représentants de ces familles cardinalesques qui jadis avaient xres gpands goûts de luxe ainsi compris. Une multitude de fonds de manuscrits portent encore les noms de cardinaux ou de ministres jadis avides de pareils trésors. Les facilités que j'ai eues pour les consulter pendant un séjour prolongé en Italie au delà même de toutes mes espérances et de mes prévisions, m'ont rendu familières ces collections précieuses. Je recherchais surtout en elles les documents vénitiens, et ce fut ainsi que je constatai , par le nombre presque incroyable des copies de certaines relazioni, le succès qu'elles avaient obtenu auprès des gratuls amateurs et des brillants acteurs de la politique italienne, aux temps successifs de Charles- Quint, de François I" et de Léon X, de Cosme I", de

LES RELAZIOm ÉTAIENT PIÈCES SECRÈTES. 43

Phili])pe II et de Sixte-Quint, de Henri IV, de Richelieu et d'Urbain VIII.

La quantité considérable de ces copies a laissé croire à quelques auteurs qui ont écrit sur ces matières, et particulièrement au savant M. Gachard, que le sénat vénitien, loin d'interdire la communication de telles pièces, semblait l'autoriser par un consentement sinon avoué, du moins silencieux : « Dans le principe, à ce qu'il paraît, dit M. Gachard, le gouvernement de Venise ne mit pas d'obstacles sérieux à la divulgation de ces écrits. " Cela revient h dire absolument que le sénat de Venise ne regardait pas comme pièce secrète la relazione de ses ambassadeurs. Cette opinion ne saurait être admise, et je la crois manifestement erronée. Les relazioni ont toujours été tenues pour des documents aussi secrets que les dispacci ou dépêches; mais comme il était beaucoup plus facile de contrevenir à la loi qui concernait les premières, par la raison que pendant les quinze jours réservés à l'ambassadeur pour préparer son discours , on pouvait plus ou moins commodément s'en procurer copie, il en est résulté qu'un grand nombre de relazioni ont pu être frauduleusement communiquées, et qu'au contraire les dispacci ou dépêches, qui, une fois parvenues à leur destination, ne passaient pas par d'autres mains que celles de la Seigneurie et du grand chancelier, étaient tenues dans un secret bien plus jaloux et beaucoup moins violable. A part les quelques registres de dépêches d'ambassadeurs vénitiens laissés h la bibliothèque de Saint-Marc par des legs de familles patriciennes, telles que celle des Contarini, qui, depuis les temps les plus anciens, avait vu élire un nombre considérable de ses membres comme ambassadeurs de la République à toutes les cours, combien en compterait-on dans les bibliothèques de l'Europe? Le nombre en

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serait des plus restreints^ Notre Bibliothèque impériale, qui compte tant de copies de rclazioni, compte à peine trois refjistres de dépêches, et, si je ne me trompe, elle ne compte même (pie les quelques dépêches de 1605 et de LGOO, écrites de Ghioggia par le podestat Antonio Foscarini.

Le nombre des copies des relazioni constatées aujourd'hui n'est pas un témoignage de la bonne volonté ou de la tolérance du sénat à l'égard de la communication de ces textes. Ne suffisait-il pas d'une seule copie obtenue par l'agent secret d'un prélat ou d'un ambassadeur pour que , une fois parvenue à Rome dans les mains du conservateur de l'un de ces grands dépôts de documents diplomatiques manuscrits, elle ne passât ensuite des mains d'un copiste dans cuUes d'un autre copiste, et ne se répétât ainsi à un grand nombre d'exemplaires pour le service des collections? Cette conjecture me semble d'autant plus fondée, qu'on est loin de trouver une variété sensible dans le nombre des relazioni copiées , mais, au contraire, l'uniformité de date est convaincante. Plût à Dieu qu'on eût pu avoir la communication facile de toutes les relazioni écrites pendant le seizième et le dix-septième siècle : nous n'aurions pas à signaler des lacunes déplorables. Il en est beaucoup dont les archives de l'ancienne république possèdent l'unicpie original ; mais il en est beaucoup aussi dont on ne retrouve nulle trace en aucun lieu, et qui cependant ont été lues en leur temps dans les assemblées du sénat.

Quant aux décrets officiels imposant le secret en matière diplomatique, j'en ai recueilli d'assez nombreux, votés dès le quinzième siècle même; tous me permettent de prouver que jamais le sénat, à cet endroit, ne fit l)reuve de tolérance. En 1464, 1468, 1480, le Conseil

JIACIIIÀVEL REVEILLE LA SCIENCE POLmOUE. 45

des Dix prit des mesures dont la teneur se peut ainsi formuler :

« Les ambassadeurs ne doivent conférer avec aucun étranger sur des choses dites matières d'Etat^. Défense leur est faite de rien écrire siu' des questions politiques à d'autres personnes qu'à celles du gonverneincnt. Une coutume de montrer et de lire des lettres qui leur sont écrites s'est introduite parmi quelques-uns de nos ambassadeurs; elle est mauvaise et nuisible ii nos intérêts. Les ambassadeutrs doivent donc s'abstenir de toute communication de ce genre, à moins d'une autorisation expresse de notre part '. " .

Et ces décrets , en date de la dernière moitié du quin-zième siècle, à une époque où, mallieureusement j)our l'histoire, les abus de divulgation étaient aussi peu fréquents qu'ils le furent au contraire beaucouj) pendant le siècle suivant, ne manquèrent pas d'être souvent renouvelés. Il est donc de toute évidence que l'esprit prohibitif de ces lois diverses s'étendait également aux relazioni, qui étaient des éci^iturcs d'État et des informations politiques autant et plus qu'aucun écrit de ce genre. Or, dès les premiers temps du seizième siècle, qui fut essentiellement un siècle de lumières, une science renouvelée d'après Tacite et Tite-Live, maîtres illustres auxquels elle emprunta plus d'une de ses inspirations, se fit un jour éclatant, je veux dire la science de la politique.

Machiavel, écrivain admirable, penseur hardi, auquel Bacon a reconnu devoir des remercîments pour avoir dit ouvertement et sans détour ce que les hommes font ordinairement et non ce xju'ils doivent faire, avait réveillé

1 Ambasciatores non confei'ant cuin aliquo foi'inseco de rcljvis ad statuni pertlnentiLus. Ann. 1480. C. X. 12 juillet.

2 Introducta est consuetudo \wr aliquos oratores. nostros non ])ona neque conveniens rébus nostris quod ostendunt çt legunt litteras quœ eis scribuntur.... Ann. 1468. C. X. Voir les cahiers spéciaux des Cumpilaziotn délie leçjgi. (Archivées de Venise.)

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pî^i' de puissants écrits cette science de la politique. Les plus grands seigneurs y prirent goût. Il fut de mode et de curiosité parmi eux de connaître tout ce qui y tenait par un côté quelconque. De là ces collections politico-historiques que précédemment nous avons signalées. De là aussi ces sortes de mémoires mianuscrits où les détails sont résumés dans une manière concise, mais où l'enseignement trouve bien son compte. Il existe un écrit curieux du contemporain de Machiavel , Francesco Vettori , et je le prends comme un exemple plus frappant encore du caractère tout particulier que l'opinion des gens les plus spéciaux et de la qualité la plus grande attachaient aux relazioni. C'est une œuvre, un ensemble de rapports sur les princes et les gouvernements, et les pays politiques du monde, composés ou résumés à l'usage de don Cosimo de ]VIédicis par ce Francesco Vettori , surnommé l'érudit. J'ignore si la copie luxueuse que j'ai connue et lue à Munich , et qui appartient à la classe des manuscrits italiens de la Bibliothèque royale, a été publiée, mais à mon sens, l'œuvre de Vettori pour l'instruction de ce Médicis est un titre de la haute estime qu'on tenait déjà à cette époque pour ces discours. En faire un tel usage, c'était avouer qu'on n'aurait su aller à de meilleures sources. « Brève et succincte relation — telle est la désignation de cette œuvre — sur tous les princes du monde, cmec leurs revenus, leurs dépenses, leurs forteresses, la situation, l'étendue de leurs possessions et le in,ode d'y vivre, le tout extrait avec soin des relazioni des ambassadeurs et abrégé dans cette forme. » Les relazioni des Vénitiens étaient de tout point des pièces auxquelles leur nature et leur caractère de pièces secrètes et à' œuvres diplomatiques assignaient un premier rang dans les collections que formaient ainsi les grands seigneurs, les cardinaux et les princes. Les

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