‹ La diplomatie VénitienneChapitre 151 sur 246 · BEAU PORTRAIT DU ROI · texte numérisé non relu

BEAU PORTRAIT DU ROI

ou bien de la défendre, de diriger l'artilleiie; il ne comprend pas seulement tout ce qui a trait à la (juerre maritime, mais il est très-expérimenté dans la chasse, dans la peinture, en littérature, dans les langues, dans les différents exercices du corps qui peuvent convenir à un beau et brillant chevalier. »

Marin Gavalli a fait ainsi la part des louanges qu'il a estimées non pas donner mais devoir au roi François I". Il apprécie ensuite ce qui manque à ce prince pour qu'il soit des plus accomplis :

« Vraiment, continue-t-il , lorsqu'on voit que, mal(jré son savoir et ses beaux discours, tant d'exploits de {juerre lui ont mal réussi, on est disposé à dire que sa sagesse est plutôt sur ses lèvres que dans son esprit. Franchement, je pense que les adversités de ce Roi viennent du manque d'hommes capables d'exécuter ses desseins. Quant à lui, il ne veut jamais prendre part à l'exécution ni même la surveiller aucunement; il lui semble que c'est bien assez de savoir son rôle, qui est celui de commander et de donner les plans; le soin pour le reste, il le laisse à ses siibalternes. Ainsi, ce qu'on pourrait donc désirer en lui, c'est un peu plus d'attention et de patience, et non pas plus d'expérience et plus de savoir. »

L'ambassadeur s'appuie ensuite sin' un point tout moral pour arriver à la question matérielle des finances royales et des goûts et des instincts qui en nécessitent la dispersion. Il y a beaucoup d'art dans cet écrit de Marin Gavalli : il adoucit avec inie éloquence aisée l'opposition des périodes. Voyez comment il amène ce chapitre indiscret des dépenses du Roi.

« Sa ^Tajesté est très^portée à pardonner les offenses, et elle se réconcilie de bon cœur avec ceux qu'elle a offensés; elle est aussi prête à donner, quoique la nécessité des temps ait un peu tempéré cette envie de largesse. Toutefois, elle dépense encore pour son entretien et celui de sa cour 300,000 écus par an, dont 70,000 sont réservés pour la Reine. Les années précédentes

elle en avait 90,000 Le Roi veut 100,000 écus pour la bâtisse

de ses logements; il a déjà fait construire huit palais magnifiques, et il en élève maintenant de nouveaux. »

L'ambassadeur éntimère enfin les grandes prodigalités de la Cour de France. La chasse avec les provisions, les chars, les filets, les chiens, les faucons, nécessite l'emploi de 150,000 écus; les menus plaisirs, dans le département descniels sont les banquets et les mascarades, demandent 50,000 écus au livre des comptes; même somme pour les tapisseries et les habillements. Si les appointements des gardes et des gens de la maison du Roi absorbent 200,000 écus, que sera-ce donc pour les présents et les appointements des dames à qui le roi François aimait tant à donner? L'ambassadeur met 300,000 écus à leur compte : en tout pour sa personne et sa maison, le Roi coûte un million et demi d'écus par an,

« Si vous voyiez la cour de France, vous ne vous étonneriez pas d'une telle dépense; elle entretient ordinairement six, huit, et jusqu'à douze mille chevaux. Sa prodigalité n'a pas de bornes; les voyages augmentent les dépenses du tiers au moins, à cause des mulets, des charrettes, des litières, des chevaux, des serviteurs qu'il faut employer, et qui coûtent le double de l'ordinaire. »

La majesté de la Cour était réellement incomparable en certaines occasions ; le cérémonial y respirait un air de pompe et de grandeur tout à fait inconnues : ce n'était pas Louis XI, ce n'était pas Charles VIII, bien qu'il y fût un peu plus porté, ce n'était pas Louis XII, qui eussent éprouvé de si grands besoins d'apparat et de splendeur. Sur tous ces princes, François I" l'emportait par les sentiments d'art, qui étaient si prononcés en lui. Au sujet de ce grand faste dans l'entoiu-age et la compagnie, je me souviens de ce passage de Brantôme où il est dit : « J ay

iMAJESTÉ DE LA COUR : :\IORT DU ROI. 421

ouï dire à des vieux que pour un jour de ])rocession générale à Paris, on a veu auprès de ce grand Roy vingt ou vingt-deux cardinaux marcher en leur grand pontifical et grandes robes rouges près de luy. m Et après les avoir cités chacun par leur nom, Brantôme ajoute : « Ne faisoitil pas beau voir cette vénérable troupe auprès d'un tel Roy ! Le Pape, bien souvent, ne s'en est veu tant. »

La relazione de Marin Cavalli fut la dernière que le Sénat de Venise entendit prononcer par l'un de ses ambassadeurs sur la personne et les affaires de François I". Il avait quitté la Cour en 15 46, sou successeur, un Giustiniau, y était arrivé sur la fin de la même année, et le Roi était mort peu de mois après, en mars 154-7, au manoir de Ramijouiilet. Depuis une année, il se sentait abattu par d'étranges fatigues, des accès de mélancolie s'étaient emparés de son esprit et de son humeur : il revit, du reste, tous ses châteaux, tous les beaux lieux de ses chasses. Saulx-Tavanues a dit de lui : « Les dames plus que les ans lui causèrent la mort. " Nous n'avons pas de documents vénitiens particuliers aux derniers moments de ce prince; la relation et les dépêches de Giustinian nous manquent. Au dire de Brantôme, Sa Majesté « fit, avant de mourir, les plus belles leçons et remonstrances au roy Henry, son

successeur, tant j)our le monde que pour Dieu Le sens

luy fut tousjours sain et la parole fort ferme, et puis mourut eu très-bon chrestien et belles repentances » . Il avait cinquante-quatre ans. Il fut enterré à Saint-Denis, « sépulture ordinaire des roysy avec une pompe funèbre autant exquise (]ue jamais de roy eust été faite, et ce qui plus aggravoit la douleur et le deuil, ajoute Brantôme, estoit qu'avec luy estoient portez les deux corps de ses deux enfants, l'un de Monsieur le dauphin François (mort en 1536) et l'autre de Monsieur d'Orléans (mort en 1545),

qui n'avoient encore de sépulture, pour vouloir attendre, par un destin fatal, à faire compa^jnie au Roy leur père, tant en la pompe qu'au cercueil. »

François l", malgré ses {jrandes fautes politiques, est une des belles figures de roi que la France puisse regarder et dont elle se puisse souvenir avec de vaillants sentiments d'orgueil. Belliqueux, lettré, artiste, beau courtisan des dames, spirituel, curieux du nouveau tout autant que du passé, il fut l'expression vivante et incarnée de l'époque franco -italienne de notre bistoire qu'on a baptisée du nom de renaissance. A lui, à ses désirs magnifiques, à son goût admirable, le royaume a dû la présence de maîtres aussi giands que Léonard de Vinci et Andréa del Sarto; h lui seul le royaume doit la possession des plus belles toiles de l'immortel Raphaël ' ! vS'il a compris et admiré

1 Le Pioi fit la commande, en 1517, à Raphaël, d'un Saint Michel pour décorer la salle de son Ordre. Vinrent ensuite la Sainte Famille, la Sainte Marguerite , le Portrait de Jeanne d'Araijon , femme d'Ascanio Colonna.

Je dois citer encore, à ce propos, l'ouvra^Je du comte Léon de Laborde. Comment cet honorable et savant écrivain ne met-il pas au jour les volumes II, III et IV de son œuvre? Les re||rets qu'inspire un tel retard, regrets éprouvés par les espi'its les plus éclairés en matière d art et d'histoire, ne sont-ils pas les élojjes les plus encourageants? Où trouver une approbation plus démonstrative et plus unanime? Le soin de faire paraître ce noble ouvrage n'est plus seulement un devoir pour le comte de Laborde, c'est une dette. Ljp volume IV surtout est désirable : le plan est excellent et promet des études du genre de celles-ci :

Mœurs de la Cour, reflet épuré des mœurs de la nation ;

Anciens usages conservés , nouveaux usages introduits;

Le costume, la coiffure, la mode , etc., etc.

Tableau général et ynéthoiligue de tous les documents conservés dans nos dépôts, tant de ceux que l'auteur a cités que de ceux qui sans lui offrir de ressources pourront être utiles pour des travaux de même nature.

On trouvera encore de curieux détails sur la personne du Roi François I*"" dans le premier volume de l'important ouvrage de M. ]Siel : Portraits des personnages français du seizième siècle. Il faut consulter aussi pour des faits particuliers, pour les cérémonies et les fêtes, le Journal du bourgeois de Paris (Société de l'histoire de France), et la publication récente de la Clironicque du Roi François /"", par les soin* de M. Georges

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