‹ La diplomatie VénitienneChapitre 25 sur 246 · LÉOPOLD RANKE ET LES TEXTES VÉNITIENS · texte numérisé non relu

LÉOPOLD RANKE ET LES TEXTES VÉNITIENS

impérissables, rencontra dans la vaillante et intelligente jeunesse de la France des prosélytes pleins d'ardeur. Quel beau spectacle intellectuel offrit l'Europe pendant les années qui suivirent les grands faits de l'épopée napoléonienne! L'histoire, la poésie, l'industrie, la science, l'art, toutes ces muses de la paix firent entendre leurs chants de triomphe et manifestèrent leurs œuvre^ pour le charme des peuples, se reposant alors du bruit de tant de canons.

L'histoire progressa surtout par des signes évidents, au premier rang desquels se placent d'eux-mêmes la vertu patiente de remonter aux sources originales , le tact de les distinguer, l'art de les critiquer et le sentiment presque subit de leur valeur. Ces beaux et louables témoignages ne se manifestèrent pas seulement en France. La savante Allemagne, d'habitude si lente cependant dans ses décisions, marchait alors à pas de géant dans le culte des études et dans l'amour des lettres. La bouillante jeunesse des villes se pressait alors aux universités avec une ardeur égale à la jeunesse de France se pressant en Sorbonne pour V respirer ce souffle généreux et puissant qu'y entretenaient d'éloquents professeurs. Au delà du Rhin aussi l'histoire jouissait des mêmes faveurs que chez nous : des noms grandissaient à son culte et à son service. Parmi eux, dès l'année 1824, se distinguait celui de Léopold Ranke! Et c'est faire un grand éloge de cet homme que de dire qu'il n'a point manqué aux promesses brillantes que son talent avait données dans son ouvrage de Y Histoire des peuples romans et germaniques. Aujourd'hui, et depuis même qu'il a accompli son travail le plus remarquable, Princes et peuples du midi de l'Europe, chef-d'œuvre de style et de lumière, nous pouvons le regarder comme le patriarche de l'histoire en Allemagne au dix -neuvième siècle. Dans

le but et j)Our les besoins seuls de ce livre , dont le piemier volume parut en 1827 et le dernier en 1840, Ranke ])arcourut l'Italie; et partout, sauf dans Rome officielle, qui lui fut inhos})italière, il fit les moissons les plus belles. Que de cbemins non fréquentés, (jue de sentiers non parcourus, que de sources inexplorées virent alors des chercheurs sous l'impulsion d'enthousiasmes nouveaux!

Ingénieux dans ses aperçus, d'une imagination brillante, mais tempérée par la justesse et la dignité de la réflexion , ami de ces détails qui caractérisent une figure et en facilitent le portrait, Ranke comprit rapidement l'avantage qu'il aurait à tirer des richesses manuscrites italiennes demeurées obscures. On le vit à Venise, à Florence, à Naples, à Rome, On le vit demander à Vienne ce que cette capitale avait alors pris aux dépôts de Venise et de Milan , ou ce qu'elle possédait par des acquisitions de l'importance desquelles la raccolta Foscarini ' peut donner une idée. A son retour à Rerlin, le premier volume de Princes et peuples du midi de l'Europe fit connaître mieux que par aucun rapport quels matériaux excellents un véritable historien pouvait découvrir en de semblables trésors. Ranke lui-même fit part au public allemand de ses procédés investigateurs; il raconta son voyage d'exploration, en mentionnant ses heureuses étapes; ses préfaces disent l'histoire de ses recherches; et partout, à leur lecture, on sent combien l'auteur se plaît à reconnaître que c'est à l'Italie qu'il df)it d'avoir écrit ses pages les plus frappantes non -seulement par le charme du style, mais encore par la grâce, la vigueur et la vérité des détails. Venise et ses fécondes sources diplomatiques sont les

* Le catalogue de cet important fonds italien a été publié dans l'un des volumes de V Aichivio storico (Florence, chez Vieusseux), par les soins de M. Tounnaso Gar.

OEUVRES DE RAXKE D'APRÈS LES A^É^'ITIE^'S. 69

thèmes favoris de son expansion reconnaissante. Lorsqu'il eut reconnu quelle étendue de notions nouvelles et d'aperçus piquants lui ouvraient la qualité et le nombre des relazioni, tant pour son Histoire des Osmanlis el de la monarchie espagnole que pour celle des Papes romains, de leur Église et de leurs Etats au seizième et au dix-septième siècle, subdivisions principales de son œuvre de Princes et peuples, il trouva que le but de sa longue et studieuse exploration avait été atteint, et il poursuivit au sein de sa patrie, glorieuse de lui à tant de titres, les grands écrits qu'il avait entrepris. Dès lors la popularité des relazioni, sources où l'auteur avait ])lus abondamment puisé qu'à toutes autres, commença à s'étendre dans le monde historique : on connut bien alors quelles étaient ces œuvres particulières aux anciens diplomates vénitiens; enfin, les éclatants témoignages des services qu'elles avaient rendus à L. Ilanke pour V Histoire des pontifes, donna l'idée et la mesure de ceux qu'elles pourraient rendre à l'histoire des autres princes et des autres Etats. — Léopold Ranke est donc le promoteur sans rival de l'importance et de la valeur des textes italiens répartis dans ces volumineuses collections manuscrites de Rome , de Venise et de Florence : personnellement il est le révélateur du mérite et de la valeur des relazioni; il a porté sur elles l'attention des chercheurs; il les a sorties des ténèbres de l'oubli , et il a trouvé sa récompense dans les beaux livres qu'il a faits , livres (|ui seuls lui ont valu sur la terre germanique une des grandes et solides réputations de ce temps. Du reste, Ranke s'est montré et se montre encore fidèle à cette source féconde. Ses pages bien pensées sur l'histoire de France ' et snr

^ Histoire de France , principalement pendant le seizième et le dix-septième siècle, par Léopold IJaiike. (Trad. de .1. ,1. Porcliat.) Paris, Fried. Klincksieck, 1854.

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l'histoire d'Angleterre sont pareillement appuyées sur les jugements politiques et sur les appréciations personnelles des diplomates vénitiens. Le succès qu'il avait ainsi préparé à ces monuments écrits ne tarda point à se manifester : pour asseoir et étendre la réputation de ces textes, il se rencontra d'intelligents collaborateurs. Une publication spéciale, en effet, consacrée à la maison de Savoie et composée uniquement de relazioni d'ambassadeurs vénitiens, enrichies de notes et de commentaires, parut en 1830 : elle fut le signal de publications plus importantes encore par leur étendue et leur curiosité. M. le chevalier Cibrario fut ainsi le prédécesseur éminent de MM. Tommaseo, Albèri et Gachard.

M. le chevalier Cibrario, aujourd'hui l'un des sénateurs du royaume d'Italie, et grand chancelier de l'ordre des Saints Maurice et Lazare, ancien ministre des affaires étrangères et de l'instruction publique en Piémont, n'a cessé de donner aux sciences historiques d'éclatants témoignages de sa haute sympathie , je dirai même de son culte pour elles; nous serons cru facilement si nous disons que nous trouvons un charme particulier à voir s'inaugurer la série des publications importantes de relazioni par un homme qui a rendu son nom semblablement honorable. Le chevalier Cibrario a passé par les plus hautes fonctions politiques, et la réputation de grand savoir qu'il a acquise et celle de grande loyauté qu'il a méritée, sont à mon sens ses deux plus beaux titres. La postérité n'oubliera pas non plus que ce personnage illustre a su être l'ami fidèle et le consolateur dévoué d'un grand prince pendant ses revers, alors que dans un exil volontaire ce prince vidait la coupe amère des déceptions les plus dures. Le chevalier Cibrario fut l'un des rares hommes qui gagnèrent la côte de Portugal au temps où, dans une petite ville de

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