RELATION PUBLIÉE PAR L. CIBRARIO
ce royaume, au lendemain de la désolante mais glorieuse défaite de Novare, le plus brave des rois, je veux dire Charles-Albert, avait pris refuge. Le chevalier Cihrario assista aux derniers moments de ce prince, qui mourut dans le chagrin et la mélancolie, après avoir cependant joué sa vie sur tant de champs de bataille, ainsi que le savent faire les glorieux princes de la maison de Savoie.
Les brillants commencements de la carrière si noblement parcourue par M. Cihrario sont tout littéraires; il se dévoua aux recherches qui étaient de nature à porter une lumière nouvelle sur son histoire nationale : à ce titre, la maison de Savoie doit beaucoup à cet homme.
Sa connaissance familière des collections manuscrites lui valut de découvrir, dans le nombre des mémoires politiques appartenant à d'anciens registres , plusieurs relazioni d'ambassadeurs vénitiens sur la cour de Savoie.
La lecture et l'examen qu'il en (it lui révélèrent leur importance, jusqu'alors , je ne dirai pas méconnue, mais à peu près ignorée. M. Cihrario comprit tout l'attrait et l'intérêt que devaient avoir, aux yeux de ses concitoyens, et particulièrement des lettrés , la publication de quelquesuns de ces textes. Il publia trois relazioni d'illustres ambassadeurs, chacune appartenant à un siècle différent. Le choix qu'il fit, basé sur une appréciation sévère et autorisée par une critique exacte, fut excellent : on ne peut que rendre justice à l'idée qu'il eut de caractériser trois siècles consécutifs de l'histoire de son pays par trois de ces documents de la diplomatie vénitienne, c'est-à-dire, le seizième par la relation de Francesco Molino (157 4), le dix-septième par celle de Catterin Belegno (1670), et le dix-huitième par le discours de Marco Foscarini (1742) : « Des trois relazioni que nous publions, dit M. Cihrario dans sa préface, la première est de François Molin , qui la
lut au sénat vers la fin do 1574, année qui vit restituer à Emmanuel-Philibert les forteresses qu'occupaient encore les Français; la seconde est de Catterin Belejjno et doit être de 1670, alors que cet ambassadeur altéra de nouveau la bonté des rapports qui existaient entre la cour de Savoie et la République Sérénissime, par suite des contestations qui s'étaient déjà élevées quarante ans auparavant pour le titre du royaume de Chypre. Après le Bele(jno s'écoula un intervalle de soixante- douze ans avant qu'on vit à la cour de Savoie un autre ambassadeur vénitien ; mais , en 1742, fut envoyé en mission, et comme pour compenser d'une si lonjjue trêve de rapports, un homme de la plus grande valeur, illustre non moins par la renommée qu'il s'acquit en qualité d'écrivain, que par la dignitc; de doge à laquelle sa patrie l'éleva dans la suite ; cet homme était Marco Foscarini , et de lui est la troisième relazione que nous publions ' . » Voyons maintenant les qualités essentielles de ces trois importantes pièces historiques; révéler leur curiosité par l'exposé même de certains de leurs détails, c'est montrer sous leur meilleur jour l'avantage et l'utilité de la publication du chevalier Cibrario.
La relazione de 1574, qui est la première du livre, présente le duché de Savoie sous le gouvernement de l'un de ses plus illustres princes. Emmanuel-Philibert, on peut le dire, fit la renaissance de cette maison : il date de cette époque vaillante où, dans la plus grande partie de l'Europe, les puissants du monde furent presque tous de grandes figures et de grands caractères. Quels souvenirs dans ces noms : Charles-Quint, François P"^, Catherine de Médicis, Philippe II, Elisabeth et Emmanuel-Philibert!...
Ce derpier fut assurément un grand homme : il nous vain-
1 Relazioni délie Stato di Savoia... Torino, délia tipograpliia Alliaiia, 1830, prefaz., p. ix.
PORTRAIT rrEMMANUEL-PIIILIBERT. 73
quit terriblement à Saint- Quentin; c'était un vaillant capitaine de guerre. Emmanuel-Philibert eut cet énorme et précieux avantage que, lorsqu'il reprit possession de son duché, avant par conséquent de se voir prince souverain, il avait été homme. Elevé un pou à l'expérimentale école des aventures, il connaissait le monde, et ne l'avait pas vu, dès sa naissance, uniquement sous le couvert trompeur de la pourpie et de l'hermine. Sur ce prince, en particulier, les documents vénitiens sont fréquents et détaillés ; ils sont d'autant plus précieux que les contrées mêmes qu'Emmanuel-Philibert a gouvernées — ainsi les Pays-Bas , où il succéda à la régence de la reine Marie — possèdent fort peu de documents contemporains capables de bien caractériser sa personne et son rôle. « Heureusement, a dit M. Gachard dans un livre plein d'intérêt, dont nous parlons plus loin, heureusement que ces peintres fameux auxquels nous avons emprunté déjà les portraits de Charles-Quint et de Philippe II, — nous voulons dire les ambassadeurs de Venise, — nous ont laissé des descriptions non moins détaillées du prince qui a reçu de l'histoire , on ne sait trop pourquoi , le surnom de Tête de fer. "
Il existe en effet cinq relaziotii d'ambassadeurs de Venise sur la cour de vSavoie au temps d'Emmanuel-Philibert : la première en 15G1, par André Boldu; la seconde en 1574, par François Molino. Cette dernière est celle que le chevalier Gibrario a reproduite : elle est fort remarquable, toujours digne d'être consultée, et le portrait qu'elle renferme d'Emmanuel-Philibert est un des curieux de ce temps :
« Estimant toujours que le coura^je et la vertu sont les conditions capables de faire d'un prince un yrand homme, il mit tous ses efforts et porta toutes ses pensées à devenir prince coiiraçcux
et vertueux, coininencaMt par travailler, par fuir l'oisiveté et par éviter les occasions do plaisir qui pouvaient contrarier cette force de volonté toute portée à l'occupation et à l'emploi du temps... Son esprit et'son corps ne sauraient être oisifs... Jamais en effet le duc n'est en repos, jamais on ne l'a vu s'asseoir, à part le peu de temps qu'il donne à sa table, étant surtout à cet égard très-expéditif; il se tient aussi fort peu au lit; il est à l'épreuve du soleil et ne ressent ni le chaud ni le froid; il traite toujours d'affaires debout ou en marchant; et, comme celui qui a passé sa vie dans le gouvernement des choses de la guerre et qui n'a jamais eu à qui se fier entièrement, ayant mille soupçons à avoir soit de l'Espagne, soit de la France, soit même au sujet de ses propres intérêts, il veut entendre et connaître les choses par lui-même; aussi dans les réponses est-il prudent et réservé, et met-il un soin particulier à exprimer sa pensée en peu de mots, du reste tous pleins de charme; et, dans cette manière aussi, il sait si bien parler, qu'il a acquis le renom de savoir parler et répondre en prince.
» Par-dessus toutes choses il fait profession d'être juste, magnanime et libéral, fidèle à sa parole et capable de perdre plutôt ses Etats, sa vie et son fils, que de manquer à sa promesse même en des occasions légères.
» Il recherche les savants, il raisonne avec eux, il est apte à se rendre bien compte des choses; une fois apprises, il ne les oublie jamais, et, selon les occasions, il en donne la preuve avec un tact admirable.
» Il fiit le possible pour connaître -tons ceux qui dans leur profession ont mérité la renommée, et il ne les laisse pas partir d'auprès de lui, selon son habitude, qu'il n'ait tiré d'eux leur quintessence [la giusta essenza). Aussi lorsque l'occasion veut qu'il soit question de quelque matière, soit de guerre, soit de lettres, soit d'ai"ts nobles, soit d'arts mécaniques, il en cause sainement et si bien , que parfois il laisse ceux qui l'entourent dans rétoniiemeut et la surprise. "
Le récit de la vie du prince et de ses brillantes aventures comme soldat, capitaine et général sous Charles- Quint, fait suite à ce portrait si glorieux pour le modèle.