‹ La diplomatie VénitienneChapitre 41 sur 246 · PORTRAIT DE LA PRINCESSE ELISABETH. L · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE LA PRINCESSE ELISABETH. L

elle en a bien su donner des preuves par la direction qu'elle a prise alors qu'elle était en butte aux soupçons et aux dan|jers dans lesquels elle s'est trouvée. Elle surpasse encore la reine dans la connaissance des langues; outre la langue latine, en effet, elle sait passablement la langue grecque; elle j^arle aussi l'italienne, — ce que ne fait pas la reine; — et cette langue lui plaît tellement, qu'avec les Italiens elle met son amour-propre à n'en pas vouloir parler d'autre. Elle est hautaine et altière; et bien qu'elle se sache née d'une favorite, cependant elle ne s'estime pas moins que ne le fait la reine et ne se tient pas pour moins légitime. Elle allègue en sa faveur que sa mère ne voidait pas se donner au roi, sinon par voie de mariage, avec l'autorité de l'Eglise et l'assistance du primat du royaume, que si elle a été trompée, elle a du moins agi comme sujette de bonne foi, que par cela même rien ne pouvait avoir porté préjudice ni au mariage de sa mère ni à sa naissance, puisqu'elle était née sous la sauvegarde de cette même bonne foi ; qu'en admettant même qu'elle fût bâtarde, elle se sentait fière et glorieuse de son père, auquel on dit qu'elle ressemble davantage, et que pour cela elle lui fut chère et fut élevée par lui comme le fut la reine; que, par le testament, le roi la bénéficia d'une part égale à la reine, l'une et l'autre ayant eu ce droit à trente mille écus de dotation annuelle; qu'enfin, et comme raison dominant toutes les autres, elle était désignée comme devant succéder au trône dans le cas ou la reine n'aurait pas d'héritier. »

D'Elisabeth, rambassaJeur passe au roi Plii!ip]:>e, prince époux de la reine. Il le montre l'ima^je vivante et le vrai portrait de l'Empereur son père : la même carnation , la même physionomie, les mêmes traits, avec cette bouche et ces lèvres pendantes , dont l'une , beaucoup plus forte que l'autre , est restée le signe caractéristique de sa maison ; im peu plus petit de taille que l'Empereur, mais du reste bien fait de sa personne, ainsi qu'on l'a pu voir tant de fois dans les tournois , en armes ou sans armes , à pied ou à cheval. Michieli s'étend longuement sur ses habitudes; mais au moment où il se dispose à le peindre au moral et

à fouiller son âme; il estime qu'il ne Ta point encore assez vu à l'œuvre, et que ce prince n'a pas encore été assez son propre maître ^poiu' qu'on puisse former sur lui un jufjement bien profond.

La justesse des réflexions avec laquelle il explique son hésitation à peindre ce prince est des plus remarquables, et je tiens à reproduire ses propres paroles, car, à combien d'hommes, dans l'histoire, ne pourrait-on pas les appliquer? Philippe est à peine entré dans la période active de l'art de gouverner ; cette science politique. . . , la possède-t-il instinctivement et naturellement, ou se révélera-t-elle selon les circonstances?... Le hasard des temps et l'imprévu des événements qui d'une heure à l'autre peuvent surgir dans le monde, ne suffisent-ils pas pour changer les dispositions naturelles et les qualités instinctives d'un prince?...

a Et vraiment, dit-il, pour ne pas chercher de preuves ailleurs que chez les siens , l'Empereur son père ne s'est-il pas manifesté difficilement? Chacun, ou au moins le plus grand nombre de ses sujets, ne Favait-il pas tenu pour un esprit stupide et pour un cœur en(j^ourdi; et ne peut-on pas dire que ce fut d'un trait et soudainement qu'il se réveilla et se montra aussi vif, aussi entreprenant, aussi intrépide que le sait mieux que moi encore Votre Sérénité? Il arrive souvent que certaines natures tardives et lentes et certains esprits calmes et pour ainsi dire paresseux, se trouvant tout à coup stimulés, se lessentent capables d'une vigueur inconnue, et se révèlent sous un jour contraire à celui de la veille, surtout si l'occasion leur ménage quelque événement prospère, dans lequel ils prennent courage, et qui les rend ardents, impatients et terribles. »

Nous verrons, par l'examen du livre de l'honorable M. Gachard (Relations sur Charles-Quint et Philippe II), comment, selon l'opinion d'un autre ambassadeur de Venise qui connut beaucoup le roi et fit une étude profonde de ses sentiments et de ses actions, comment, dis-je,

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