‹ La diplomatie VénitienneChapitre 80 sur 246 · SULTAN SOLIMAN LE GRAND · texte numérisé non relu

SULTAN SOLIMAN LE GRAND

Marco Minio revit le Grand Seigneur en 1527; il était allé lui adresser les compliments de la République Sérénissime sur ses victoires en Hongrie ' . Je trouve ces (luelques lignes rapportées entre autres par Marin Sanuto, qui avait entendu Minio faire sa relation :

« Il nous dit être allé en la présence du Grand Seigneur pour lui remettre sa conimissione , l'avoir trouvé assis sur un fauteuil d'or.... Le Grand Seigneur ne répondit rieu, car on a établi cette étiquette qu'aucun ambassadeur ne parle pas plus que le souverain; on lui baise seulement la main, et puis les pacbas vous expédient. Il dit : « Ce Grand Seigneur est un bomme juste. » Il l'a traité de sage {clnamato filosofo), il sait bien sa

* Un document fort ori{{inal sur les formules épistolaires du Sultan à l'adresse de la République de Venise ti-ouve ici sa place, puisqu'il est personnel à l'ambassadeur Marco Minio : je veux parler de la réponse de Sultan Soliman aux lettres de créance que lui avait présentées Marco Minio au nom du Doj>e André Gritti. Ce protocole sinjjulier, que je traduis aussi fidèlement que possible , me semble bien prouver que la modestie était pour peu de chose dans l'écrin des vertus du Grand Seijjneur.

11 Soliman-Scliah, fils de Sélim, Empereur, victorieux toujours. Par la bienveillance divine et par la {jràce de Mahomet le Prophète et la faveur de ses quatre Amis et le reste de ses Compa;;nons, etc.. Moi, Empereur des Empereurs et Uoi couronné, entre tous les hommes qui sont à la surface de la terre. Ombre de Dieu ayant pouvoir sur les deux Terres fermes. Empereur de la mer Blanche et de la mer Noire et de la Romanie et de l'Anatolie et du pavs de Grèce et de la Garamanie et de Dulcadir et du Diarbekir et du Dirnaizam et de Damas et d'Ale[) et du Caire et de la Sacro-sainte Jérusalem et de la Sublime Mecque et de la Vénérée Ménline et de Zide et de Gemen et de tant d'autres pays. Sultan Soliman-Schah, Empereur, fils de Sultan Sélim-Schah, Empereur :

>i Toi, André, qui es dojje de Venise, tu m'as envoyé ton serviteur Marco Minio, l'ambassadeur auprès de ma noble Porte, qui est le siéjje de la félicité, comme l'est en effet l'Orient, et est reconnue telle par Dieu même, pour échanf|er tes compliments avec Ma Majesté au sujet de la victoire , selon la perfection des intentions sincères et de la fidèle bienveillance que tu ressens pour Mon Heureuse Majesté : Cet ambassadeur est venu, et s'étant présenté, il a satisfait à toutes les convenances de son ambassade, et ayant résidé auprès de Ma Majesté, avec ma bonne permission il se retire : et ce, pour que tu en aies connaissance.

» Ecrite le 16 de la lune Sciaban, de la fuite du Prophète 933, donnée en la ville de Gonstantinople. »

loi. L'ambassadeur dit encore que notre nation est aussi bien vue que possible, que niênie pendant les nuits les nôtres vont par Constantinople exécutant des sérénades, chose qui ne s'était jamais vue (cosa insolka). »

La seconde favorite de Sultan Soliman , créature si longtemps aimée, joua un rôle exceptionqel plus encore au sérail qu'au harem : elle inspirait le Sultan par des conseils; plus tard elle fut l'élément dramatique, l'instigatrice de la mort violente du premier-né Mustafa, fds d'un autre lit. . Son influence fut assez reconnue pour que chaque ambassadeur lui ait consacré quelques pages. Elle était Russe d'origine, et elle prit dans la faveur de Sultan Soliman la place de celle qui, Gircassienne selon les uns, Monténégririe selon les autres, fut mère de Mustafa.

L'occasion qui lui donna la faveur, selon l'ambassadeur Bernardo Navagero, mérite d'être rapportée. C'est une scène de liarem : la jalousie et la violence y sont les grands accessoires habituels à des tableaux de ce genre :

« Ce grand Sultan, dit Navagero, a eu deux femmes trèsaimées, une Circassienne, mère de Mustafa, le premier- né; l'autre, que, malgré les institutions de ses ancêtres, il a épousée et tient pour feunue. Elle est si chérie de Sa Majesté, que jamais dans la Maison Ottomane il n'y eut femme avec une autorité si grande. On la dit agréable, modeste, et connaissant d'une manière profonde le caractère du Grand Seigneur. J'ai entendu raconter ainsi les circonstances qui lui valurent toute la bonne grâce de Sa Majesté, La Circassienne, de son naturel altière et magnifique, avait appris que cette Russe avait charmé le Grand Seigneur: elle en fut irritée, l'accabla de paroles injurieuses, et des paroles en venant aux faits, lui égratigna la figure et lui arracha les cheveux : « Traîtresse, chair vendue, veux-tu donc lutter avec moi? » Il arriva que de là à peu de jours le Grand Seigneur envoya chercher cette Russe pour prendre plaisir d'elle; mais elle ne laissa point fuir cette occasion, et vivemeut elle dit au chef eunuque qui était venu l'appeler, qu'elle n'était

LA SULTANE ROSSELA^E. 225

point digne d'allei- en la présence du Grand Seigneur; car étant chair vendue, ayant la figure déchirée, les cheveux arrachés, elle savait que ce serait porter offense à la grandeur d'un si puissant personnage que de se présenter en cet état. Rapportées à Sa Ilautesse, ces paroles lui donnèrent un désir d'autant plus grand de la faire venir, et de nouveau Sa Ilautesse ordonna qu'elle vînt. Sultan Solinijan voulut savoir la cause de son refus et la raison de sa réponse à l'eunuque. Cette fenune lui raconta ce qui lui était arrivé avec la uière de Mustala, le tout avec des lannes dans ses paroles, et découvrant sa figure déchirée et sa tête en désordre.... Et le Grand Seigneur irrité envoya chercher la Circassienne et lui demanda si ce qu'avait dit la Russe était la vérité. A quoi elle répondit que c'était la vérité, et qu'elle lui avait fait moins qu'elle ne méritait, car pour avoir été une fois au service de Sa Ilautesse, elle croyait que toutes les femmes lui dussent céder et la reconnaître pour maîtresse. Ces paroles, loin de calmer le Grand Seigneur, l'irritèrent davantage; il ne voulut plus de la Giicassienne, et il s'adonna tout à l'amour de l'autre, avec laquelle il a eu quatre fils, dont un est mort; il en a eu aussi une fille, aujourd'hui la femme de Rustem-Pacha *. )>

Tout le drame intime de ce règne, qui fut si brillant et si éclatant à l'extérieur, est réparti entre ces quatre ou cinq personnages, Soliman, les deux favorites, Mustafo, fils de la première, et les deux ministres Ibrahim d'abord et Rustem ensuite. Mustafa, héritier présomptif , périt victime de l'intrigue de la sultane cassecchi (favorite) et du favori Rustem ; il fut étranglé , lui et son fils , d'après l'ordre oljtenu de Soliman son père, et cela à Eregli, dans la Caramanie, en 1552. Les janissaires le chérissaient;

1 Rehtzione de Bernard A'ava,'iero, t. III de la collection, p. 77, 99, et celle de Donienico Trevisan , p. 171. Voyez aussi spécialement sur cet épisode la Belazione anonima de 1553, consacrée au récit de ia {;ncrre du Turc avec le Perse, même tome, [>, 207. Descrizioiie délia trar/icn fine di Mustafà. Tout le séjour de Sultan Soliman à Alep y est décrit. Les détails sur la conduite militaire des Turcs à cette é|)oquc i'amense de leurs conquêtes, y abondent.

peut-être avaient-ils menacé de le porter trop tôt à l'empire (car les janissaires rappelaient les prétoriens). Mustafa était plein de véhémence et avait jusqu'au fond de l'àme le sentiment de sa race; il avait h la fois les (pialités de Sultan Sélim et celles de Sultan Soliman , c'est-à-dire la plus convenable étoffe de politique pour gouverner le Turc. Les ambassadeurs sont entrés dans de longs détails sur l'événement de la mort violente de Mùstafa et sur le rôle mvstérieux de Rustem; je renvoie h leurs écrits ', d'où on peut tirer tout le drame. Ils l'avaient tous annoncé comme devant être un fort grand prince, et son caractère se révéla de si bonne heure , que Pietro Bragadin , ambassadeur auprès de Soliman lorsque Mustafa n'avait que neuf ans, rapporte alors de lui un trait pjarticulier qui montre à merveille tout ce qu'il y avait de hauteur et combien était vif le sentiment de la race dans cette âme vigoureuse. Tel est ce court récit :

(i Et le fds de Sultan Soliman, ^lustafa, ost d'un fort {jrand esprit (iiïfjegno); il sera homme de jjuerre; il est très-aimé des janissaires, et il n'est prouesse qu'il ne fasse. L'ambassadeur dit qu'un jour le Sultan et Ibrahim étant réunis pour dîner, Mustafa, son fds, vint dans la chambre; le père se leva pour lui faire bon accueil, et le fit asseoir à table. On apporta trois cuillers en bois, selon l'usage; le Grand Seigneur en prit une et la donna à Ibrahim , et ils commencèrent à manger. Voyant que son fils paraissait contenu et maussade, il prit la cuiller, lui disant : « Pacha Mustafa, mangez; » et il la lui présenta; mais lui la prit, la roiiqiit et la jeta au loin. Ibrahim dit alors : « Seigneur

1 Rustcm-Paclia a donné aux divers ambassadeurs vénitiens qui l'ont approché, roccasion de réussir admirablement la peinture physique et morale de ces premiers ministres, dont le tvpe est tout particulier à l'empire des Sultans : il n'est pas de rèjjne qui n'ait à voir de remarquables et slnjfuliers exemplaires : le plus {jénéralement dans la personne des {jrands vizirs. Voyez entre autres les curieux détails sur l'autorité de Rustem, dans la rela-Jone d'Ant. Barbari^'o. 1558, t. IX de la collection, p. 154, 155, 156.

PACHA •NIUSTAFA, FILS DE SOLDIAX. 227

Mustafa, tu as fait cela parce que le sei[;neur m'a donné la cuiller, avant toi; ne sais-tu pas que je suis l'esclave du seigneur, qui est ton maître aussi? » A quoi l'enfant répondit : u II s'agit Lien d'esclave! Tu mang'es chaque jour dans la maison de mon père, et tu reçois la cuiller avant moi. » Sultan Soliman prit bien la chose, fit donner au pacha ÎMustafli une autre cuiller, et pacha IMustafa mangea' »

Ainsi racontaient les Vénitiens : ils ne redoutaient point l'accès d'un récit familier dans un discours qui s'adressait cependant à une assemblée solennelle. Voyaient-ils dans cette forme intime un moyen de mieux définir et de mieux représenter leurs personna^jes? Ce qui est certain, c'est que le choix de tels traits ne peut être que louable. Pour le moral , la portée d'un fait semblable ne répond-elle pas à la portée du regard pour le physique? Ils ont eu recours souvent à ces procédés démonstratifs, et c'est par eux surtout qu'ils sont originaux et que toujours h cause d'eux on les consultera, non sans plaisir, sur les temps qu'ils auront décrits et sur les princes qu'ils auront connus.

C'est à la mort même de Sultan Soliman que les ambassadeurs signalent peu à peu les marques, je ne dirai pas de la décadence, car cela suppose un apogée de civilisation que les Turcs n'ont jamais atteint, mais la diminution du prestige r En pouvait-il être autrement, leurs conquêtes n'ayant pour conséquences que les plus lamentables actions? Dès 1573, entendez ce tableau misérable de la Turquie intérieure par Marc-Antonio Barbaro, qui venait de la traverser :

« Et si le temps, dans cette assemblée, m'accordait de pouvoir vous dire ce que pendant deux cents milles de pavs j'ai vu, si je pouvais narrer le malheureux état dans lequel sont la

1 Sommario délia reluztonr ili Pietro Brajadin letta in l'ronadi a 9 di {{iugno 1526, t. IX de la collection, p. 102.

Thrace, la Servie, la Macédoine, la Grèce, royaunies où s'élevaient jadis ces nobles villes qu'illustraient les arts, les sciences et les vertus civiques; s'il m'était donné de décrire la triste condition de tant de provinces ainsi réduites à cet avilissement par nos fautes et les leurs et par les ambitions des princes chrétiens, je m'assure que mon discours vous arracherait des larmes »

Et l'amère pensée qui s'empare de l'esprit à la lecture Je ces lignes, n'est-ce pas celle qui vous dit que s'il en était ainsi au temps où parlait l'ambassadeur, en 1573, tout le progrès qu'il y a eu depuis sous cette puissance énervante et énervée ne fut autre que le progrès du mal... progrès douloureusement dépeint par ce lamentable proverbe qui dé|à courait alors parmi tant de peuples misérables de cet empire , que « partout où le cheval de l'Ottoman a mis le pied, l'herbe et les fleurs ne croissent plus ' ! »

Aux 7'elazioni sur l'empire même des Sultans viennent se joindre des documents vénitiens de toute nature sur l'Orient, parmi lesquels les journaux de voyages occupent une place abondante. C'est une source féconde surtout en ce qui touche les provinces de la Turquie d'Europe et les grandes îles de la Méditerranée. La collection de Florence en contient un spécimen important dans la reproduction du voyage de Jacopo Soranzo'^, ambassadeur extraordinaire en 1582. Les moindres lieux sont cités, les mœurs décrites, les usages observés. J'en connais un grand nombre demeurés inédits. On peut du reste dire que les archives de l'Orient sont à Venise. Le curieux et l'historien, en parcourant les salles des archives de l'ancienne République, ne verront pas sans admiration ces longues et importantes

1 Voir aussi la Helazionc anon'nna , 1579, tome III de la collection, pafje 468.

2 Tome VI de la collection, de la page 209 à la pajje 255, II<^ de la série IIP.

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séries de recueils manuscrits où, depuis les temps trèsanciens jusqu'aux plus modernes, sont renfermées tant de notes précieuses appartenant au multiple domaine du commerce, de la politique, de l'industrie et de la science '.

* Ainsi que je l'ai fait à l'endroit des États d'Italie, je rapporte ici, pour le plus {{rand avantajje des hommes d'étude, la liste des ambassadeurs vénitietis dont les relazioni sur les Etats Ottomans sont parvenues jusqu'à nous soit en simples sommaires, soit dans le texte original.

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