La directrice de poste
Permettez, mes jeunes amies, qu'usant pour un instant du privilège dont jouissent les poètes et les écrivains fantaisistes, je vous transporte, sur les ailes de l'imagination, au milieu d'un riant paysage situé sur les bords du Cher, dans l'ancienne province du Berry. Nous sommes dans les plus beaux jours du printemps, au commencement de juin. Nous traversons, sur une chaussée bordée de deux rangs de peupliers, une vaste prairie qui étale à droite et à gauche de la route un immense tapis de verdure , émaillé de fleurs les plus brillantes et
les plus variées. La rivière serpente à travers cette prairie, et vous pouvez en suivre les sinuosités à l'aide des aunes et des peupliers plantés le long de ses rives.
A l'extrémité de l'avenue que nous suivons, apercevez-vous des maisons qui bordent la route? C'est l'entrée ou, si l'on veut, le faubourg de la petite ville de Saint-Christophe , dont il est séparé par un pont que nous pouvons découvrir d'ici. A mesure que nous avançons , vous distinguez mieux les maisons agglomérées de la ville, qui s'étendent le long de la rive gauche du Cher, et qui sont construites entre cette rivière et le coteau couvert de vignes et de vergers qui borne la vallée de ce côté. Ce coteau s'élève en pentes douces, avec des ondulations variées , excepté dans la partie située en face de nous, où il s'avance, en forme de promontoire escarpé, jusqu'au bord de la rivière, qu'il a forcée en quelque sorte de changer de direction.
Sur le point culminant de cette espèce de cap, vous voyez se dresser les murs d'un vaste château, bâti dans le style du xvne siècle , et qui probablement a remplacé quelque manoir féodal du moyen âge. C'était jadis la résidence des sires de Vieilleville , seigneurs de Saint-Christophe et lieux cir-
con voisins. Quoique la révolution leur ait enlevé une grande partie de leurs revenus , les représentants actuels de cette famille n'en comptent pas moins parmi les plus riches propriétaires de la contrée.
Regardez maintenant à gauche : sur le coteau qui semble fuir au levant du château , *vous voyez plusieurs jolies villas s'élever au milieu des arbres, dans des positions variées et plus pittoresques les unes que les autres. Ce sont des maisons de campagne, appartenant les unes à de riches particuliers qui viennent y passer quelques mois pendant la belle saison ; les autres, à de simples bourgeois, à de simples rentiers de Saint-Christophe , qui en font leur résidence habituelle. De riches vignobles entourent la plupart de ces habitations , et de vastes caves, creusées dans le rocher, reçoivent le produit de ces vignes, qui, sous le nom de vins du Cher, jouissent d'une certaine réputation.
Mais poursuivons notre route ; franchissons rapidement l'avenue et le pont qui la termine; tournons à gauche, et entrons dans la rue principale ou la Grand'rue, comme on l'appelle. Elle n'offre rien , comme vous le voyez, de bien remarquable : des maisons à un seul étage, rarement à deux; quelques boutiques dans les rez-de-chaussée, deux
ou trois auberges décorées du nom d'hôtels , plusieurs cafés, un plus grand nombre de cabarets, etc* etc.
La Grand'rue, malgré son nom, n'est pas trèslongue; elle se termine bientôt à une place assez étendue et assez régulière. En face de nous s'élève l'église paroissiale, — caria ville n'a qu'une paroisse; — cette église, avec le presbytère à sa droite et la maison d'école à sa gauche, fait un des côtés de la place ; la mairie ou l'hôtel de ville, avec la justice de paix et la caserne de gendarmerie, forment le côté opposé et font face à l'église. Le troisième côté n'est que le prolongement du rang des maisons de la Grand'rue bâties le long de la rivière; enfin le quatrième côté, faisant face h celui-ci, est formé par une vaste halle couverte, où se tient, à certains jours de la semaine, le marché au blé.
Sur cette place se trouvent, en outre, installés les principaux services publics, tels que le bureau de l'enregistrement, la recette des contributions et la poste aux lettres.
Deux rues partent de la place. L'une, adroite de Téglise, s'appelle la rue des Tanneurs; elle n'est en quelque sorte que la continuation de la Grand'rue, et elle se prolonge fort loin le long de la rivière,
où sont établies de nombreuses mégisseries et tanneries qui lui ont donné son nom. L'autre, à gauche de l'église, est la rue du Château , ainsi nommée parce qu'elle conduit, par une pente adoucie, à un rond-point pratiqué à mi-côte , d'où part une avenue qui s'élève insensiblement jusqu'à la porte de l'ancien manoir de Yieilleville.
Engageons-nous dans cette rue , mais arrêtonsnous au rond-point ; une autre fois peut-être ironsnous visiter le château; aujourd'hui je veux vous conduire à cette charmante villa que nous apercevons à une centaine de pas du rond-point, à l'extrémité d'une double allée de tilleuls. Deux pavillons de forme élégante sont bâtis de chaque côté de l'entrée principale : l'un sert de logement au jardinier., dont la femme remplit les fonctions de concierge; l'autre est une sorte de belvédère, d'où les habitants de la maison peuvent voir ce qui se passe sur la rue et sur l'avenue du château, sur la place publique et même dans la Grand'rue de Saint- Christophe. Je ne parle pas de la magnifique vue dont on jouit de ce point sur une grande partie de la vallée du Cher ; car cet avantage appartient également à la façade de la maison qui regarde le nord, ainsi qu'à la terrasse qui règne du même côté tout s le long des bâtiments.
Franchissons la grille élevée entre les deux pavillons dont nous venons de parler, et suivons cette allée sablée qui conduit , en contournant un frais gazon de forme circulaire, jusqu'au perron surmonté d'une marquise, où s'ouvre à deux battants la porte d'entrée de l'habitation. Pénétrons dans l'intérieur ; traversons un corridor , une antichambre, des salons richement meublés; ressortonsparune porte vitrée qui donne sur la terrasse , et allons nous installer derrière cette charmille qui forme un des côtés d'un joli salon de verdure où plusieurs personnes sont assises sur des sièges rustiques, et causent en prenant le frais. Là, toujours invisibles, examinons les personnages réunis dans cette enceinte de verdure, et écoutons leur conversation.
La première qui nous fait face, et qui est assise , un éventail à la main, sur un banc de gazon garni de mousse, est la maîtresse de la maison. C'est une femme qui touche à la cinquantaine, mais qui, grâce à sa fraîcheur et à sa belle carnation , en annonce à peine quarante. Elle est veuve d'un riche banquier de Bourges, qui s'appelait M. Michaud; ce nom avait paru trop vulgaire à sa femme, et lorsqu'ils eurent fait l'acquisition de ce domaine situé sur le territoire de Saint-Chris-
tophe, madame exigea que son mari se fît appeler M. Micbaud de la Sablonnière (c'était le nom de leur nouveau domaine) , afin, disait-elle, de se distinguer de ses nombreux homonymes. Peu à peu le nom de Michaud a disparu complètement, et aujourd'hui la veuve du banquier ne prend plus d'autre nom que celui de Mme de la Sablonnière. Elle est venue, selon son habitude, passer cette partie de la saison à la Sablonnière, « afin, dit-elle, d'entendre chanter le rossignol.» En effet, dès que le rossignol aura cessé de chanter, c'est-à-dire vers la fin de juin , elle ira chercher d'autres distractions aux bains de mer ou aux eaux d'Allemagne ou des Pyrénées, selon que la mode attire le beau monde dans telle ou telle localité ; car ce n'est pas le soin de sa santé , — elle se porte à merveille, — mais le caprice de la mode qui seul la dirige dans ces excursion s.
Pendant son séjour à la Sablonnière, elle reçoit de nombreuses visites de ses voisins de campagne et des principaux habitants de Saint- Christophe, qui forment autour d'elle une cour assidue ; nous disons cour, et avec raison, parce qu'une personne qui est riche à millions ne manque jamais de courtisans et de flatteurs.
Parmi les notabilités qui figurent en ce moment
auprès d'elle, je vous ferai remarquer d'abord cette dame assise à sa droite sur le même banc de gazon : c'est Mme Pasquier, épouse de M. le maire de Saint- Christophe, que vous voyez assis à gauche de la maîtresse de la maison. M. Pasquier est un personnage important : il a fait une fortune immense dans la fabrication et le commerce des cuirs ; depuis plus de vingt ans il est maire de la commune; de plus, il est décoré et membre du conseil général du département. C'est un fort honnête homme, et n'étaient quelques petits travers, quelques petits ridicules qu'on lui reproche , on pourrait ajouter que c'est un homme parfait. Il a eu autrefois de nombreuses relations d'affaires avec la maison de banque Michaud delà Sablonnière et compagnie, ce qui explique l'espèce d'intimité qui règne aujourd'hui entre la veuve du banquier et la famille du maire. On dit même, — mais nous ne savons jusqu'à quel point ce bruit est fondé, — qu'il existe un projet de resserrer encore cette union entre les deux familles , en mariant Mlle Mélanie Pasquier, la fille du maire, avec M. Jules de la Sablonnière, fils unique des époux Michaud de la Sablonnière. Mlie Mélanie Pasquier est cette grande et belle jeune personne que vous voyez assise sur un tabouret près de sa mère. Elle a dix -huit ans à
peine; elle est sortie de pension il y a seulement quelques jours, et sa mère s'est empressée de la présenter à son amie. M. Jules de la Saisonnière est un jeune homme de vingt-cinq ans; il est en ce moment à Paris, occupé à liquider quelques affaires importantes qui se rattachent à la succession d'un oncle paternel mort plusieurs mois auparavant.
Les autres personnes qui composent cette réunion sont : Me Beautain, notaire, et sa femme; Mme Blancheton, épouse du juge de paix, et M1Ie Henriette , sa fille , amie et camarade de pension de Mlle Mélanie ; puis deux ou trois voisines de campagne, personnages muets, que nous ne mentionnons que pour mémoire; enfin M. le commandant Galtier, frère aîné de Mme de la Sablonnière. Ce dernier mérite une mention particulière.
Ancien élève de l'École polytechnique , ancien officier supérieur d'artillerie, M. Galtier est venu se fixer à Saint-Christophe dès qu'il a eu pris sa retraite. Beaucoup plus âgé que sa sœur, il a conservé sur- elle une certaine autorité, dont elle se plaint souvent, mais à laquelle elle ne peut ni ne veut se soustraire. Lui seul, de toutes les personnes qui approchent sa sœur, lui parle avec franchise , ne lui épargnant au besoin ni les remontrances ni les
reproches. On est étonné qu'une femme si hautaine et si impérieuse souffre sans murmurer les dures vérités que parfois son frère lui jette à la face avec une brusquerie toute militaire. Mme de la Sablonnière explique auprès de ses intimes cette soumission docile et presque humiliante, en disant que, son frère lui ayant tenu lieu de père, elle n'a jamais pu se soustraire à l'ascendant qu'il a pris sur elle dès son enfance ; que , du reste , ces dehors un peu rudes cachent un cœur excellent, un caractère loyal et un esprit droit , réfléchi et doué d'un bon sens exquis; « enfin, ajoute-t-elle, n'était la forme quelquefois un peu brutale de ses conseils, je n'ai jamais eu qu'à m'en louer. »
Il y a du vrai dans les explications de cette dame. Elle aime réellement son frère; dans plus d'une occasion elle a reconnu la sagesse de ses conseils et n'a eu qu'à s'applaudir de les avoir suivis. « Mais ces excellentes raisons, observent tout bas ceux qui la connaissent, n'auraient pas suffi pour lui faire accepter l'autorité de ce censeur austère, si un puissant motif d'intérêt ne l'eût engagée à le ménager et à prendre bien garde de se brouiller avec lui. » En effet, le commandant Galtier a eu, comme fils aîné, la plus grande partie de la fortune paternelle , il l'a encore considérablement augmentée par de
sages et heureuses spéculations. Il est célibataire, et n'a pour héritier naturel que sa sœur ou son neveu Jules; mais il pourrait se marier et faire un testament au profit de parents plus éloignés ou même d'étrangers. C'est donc une succession à ménager, et quoique Mme de la Saisonnière soit fort riche, elle n'est point femme à dédaigner cette augmentation de fortune; elle serait désolée, au contraire, de se voir déshériter, et elle est disposée à tout supporter pour éviter un pareil malheur.
Maintenant que nous connaissons les principaux personnages de cette réunion, écoutons leur conversation.
« Vous êtes sur, dit Mme de la Sablonnière en s'adressant au notaire Beautain , que Mme la marquise de Vieilleville viendra cette année habiter son château?
— Je tiens cette nouvelle de son intendant , qui est venu me prévenir de préparer les baux des fermes qui doivent être renouvelés cette année.
— C'est que voilà déjà tant de fois qu'on annonce son arrivée, et qu'elle ne vient pas!
— Cette fois je regarde la chose comme certaine; et la preuve, c'est qu'une foule de tapissiers sont occupés à nettoyer et à meubler à neuf plusieurs appartements du château.
— Elle amènera donc avec elle ou bien elle attend nombreuse compagnie?
— Il paraît.
— On la disait, depuis son veuvage, tout à fait retirée du monde.
— Elle a vécu effectivement pendant fort longtemps dans une solitude presque complète ; mais il paraît qu'elle avait plusieurs raisons pour cela. D'abord, à ce que Ton m'a dit, et je crois être bien informé, son mari, qui menait grand train de son vivant, — il avait équipages de chasse, chevaux de course, etc., — a laissé beaucoup de dettes à sa mort. Alors, pour solder ses créanciers, Mme la marquise a commencé par opérer une réforme radicale dans sa maison ; elle a vendu chevaux , voitures, meubles de luxe; elle a renvoyé ses nombreux domestiques, devenus désormais inutiles, ne gardant avec elle qu'une femme de chambre; elle a loué les grands appartements de son hôtel, puis elle s'est retirée avec sa camériste dans un petit logement qu'on lui louait dans le couvent où sa fille était en pension. Là, elle a vécu le plus simplement possible, uniquement occupée de l'éducation de ses enfants, surveillant continuellement celle de sa fille, habitant sous le même toit qu'elle, et faisant de fréquentes visites à son fils , élève
du collège Stanislas, rue Notre-Dame-des-Champs.
— Yoilà une conduite admirable de la part d'une femme du grand monde, s'écrie le commandant Galtier, et je connais bon nombre de femmes d'un rang bien inférieur qui n'auraient pas eu tant de courage et de résolution.
— Est-ce encore une pierre que vous voulez jeter dans mon jardin? dit Mm* de la Sablonnière avec une petite pointe d'aigreur.
— Moi! répond le commandant d'un air bon homme sous lequel perce une certaine causticité, moi vouloir jeter des pierres dans ton jardin! Oh! chère sœur, je m'en garderais bien , de peur de briser quelques-uns des vases précieux et des fleurs rares qui en font l'ornement. D'ailleurs, dans ce que j'ai dit, comment peux-tu voir une allusion même indirecte à ce qui te regarde? Ton mari ne t'a pas, que je sache, laissé de dettes ni d'embarras tels que tu aies été obligée de te retirer dans un couvent pour faire des économies et veiller à l'éducation de tes enfants. Tu n'avais qu'un fils déjà élevé, aujourd'hui majeur depuis longtemps, et qui est chargé des affaires d'intérêt de la famille..* Mais voilà où t'entraîne ta ridicule susceptibilité, de supposer que l'on ne puisse faire une réflexion sans qu'elle cache quelque allusion à ta personne.
ce Mais continuez, monsieur Beautain , et excusez-nous, ma sœur et moi, de notre interruption déplacée.
— J'ai peu de chose à ajouter. Au moyen du genre de vie qu'elle avait adopté, elle est parvenue peu à peu à amortir toutes ses dettes, et même à éteindre tout à fait les plus importantes. Ce qui reste encore à solder le sera facilement dans deux à trois ans, en abandonnant pendant ce temps les revenus de son grand hôtel de Paris , et en vendant un terrain vague, regardé jusqu'ici comme de peu de valeur, mais qui va en acquérir une considérable, par suite du percement d'une rue nouvelle longeant ce terrain. En attendant, et maintenant que sa fille a terminé son éducation , elle se propose de venir habiter son château de Saint-Christophe, jusqu'à ce que l'état de ses affaires lui permette de résider dans son hôtel à Paris, et d'y reprendre le train de vie qui convient à son rang.
— Et son fils, demande Mme Pasquier, qu'est-il devenu?
— M. le marquis Maxime de Vieilleville a fait toutes ses études d'une manière brillante; il est sorti il y a deux ans de l'école polytechnique , et il est en ce moment ingénieur des ponts et chaussées, attaché à une compagnie de chemin de fer.
— Très-bien, dit le commandant; j'aime à voir des jeunes gens de noble famille employer utilement leurs talents, au lieu de s'abandonner comme tant d'autres à l'oisiveté et à tous les désordres qu'elle entraîne.
— J'espère , mon frère , que vous ne dites pas cela pour Jules ; le pauvre garçon, vous en conviendrez vous-même, n'est pas resté oisif depuis la mort de son père.
— Encore ta susceptibilité, ma chère sœur! En vérité, je ne pourrai bientôt plus ouvrir la bouche que tu ne trouves dans chacune de mes paroles quelque allusion à toi et aux tiens. Eh bien non ! je n'ai point dit cela pour Jules. Je m'en serais bien gardé, grand Dieu!... On croirait que c'est parce que je lui garde rancune de n'avoir pas suivi mes conseils, quand je l'engageais à continuer purement et simplement la maison de banque de son père à Bourges, et surtout à ne pas accepter cette succession passablement embrouillée de son oncle; je reconnais qu'il a très-bien fait de ne pas m'écouter, qu'il a eu parfaitement raison d'aller à Paris, de se lancer dans les grandes affaires et dans les hautes spéculations de la bourse et de l'agiotage , où l'on peut en quelques jours gagner une fortune
que l'on n'acquerrait pas en toute une vie de travail assidu...
— Mais, mon frère, je vous assure que Jules ne joue point à la bourse, et qu'il a horreur de ces spéculations hasardées, où l'on court plus souvent la chance de se ruiner que de s'enrichir; ainsi sur ce point votre approbation ironique tombe complètement à faux.
— J'en suis bien aise pour lui et pour toi ; mais, puisqu'il ne s'occupe pas de ces vilains tripotages de bourse si fort à la mode aujourd'hui, que fait-il donc à Paris? Depuis longtemps tu nous annonces son retour, et, comme sœur Anne de Barbe-Bleue , je me tue à regarder sur tous les points de l'horizon, et je ne vois rien venir.
— Mon Dieu , c'est la liquidation assez difficile de la succession de son oncle qui le retarde. J'espère toutefois qu'elle sera bientôt terminée, et, dans tous les cas, je l'engagerai à venir ici aussitôt après l'arrivée de la marquise de Yieilleville ; car je tiens à le présenter à cette dame , et à lui faire faire la connaissance de son fils.
— En cela, chère sœur, tu as ma complète approbation ; certes tu ne saurais faire faire à Jules une meilleure connaissance que celle de M. Maxime de Yieilleville, non parce que c'est un marquis, mais
parce que, d'après ce que j'ai entendu dire, c'est un jeune homme instruit, sage, rangé, travailleur. Seulement il pourrait se rencontrer un obstacle à ton projet : es -tu sûre que M, Maxime viendra à Saint-Christophe?
— Oui, Monsieur, dit le notaire, il y viendra; car il doit amener avec lui quelques amis pour chasser dans la forêt.
— Très -bien, reprend le commandant; puis, continuant de s'adresser à sa sœur, tu parles, ditil, de présenter Jules à la marquise et à son fils; mais qui te présentera toi-même à cette dame? car tu ne la connais pas, et il se pourrait fort bien quelle n'éprouvât pas à faire ta connaissance le même désir que tu ressens à faire la sienne. La marquise de Vieilleville appartient à l'ancienne noblesse titrée , et il se pourrait qu'à l'exemple de bon nombre de personnes de sa caste elle ne se souciât pas de frayer avec de simples bourgeoises ; car enfin , malgré l'apparence de noblesse que tu te donnes, tu ne dois pas oublier que tu n'es que MmeMichaud, née Galtier, c'est-à-dire une simple bourgeoise. »
Mme de la Sablonnière, en entendant ces paroles de son frère, rougit de dépit, et dit tout bas à Mme Pasquier, placée à côté d'elle :
«J'aurais été bien étonnée qu'il n'eût pas terminé sa harangue par quelque sarcasme à mon adresse , selon son habitude. »
Mme Pasquier s'empressa de venir au secours de son amie, et, s'adressant au commandant, elle dit d'un ton d'assurance :
« Je puis vous affirmer, Monsieur, moi qui connais Mme de Vieilleville, que Mme votre sœur n'a point à craindre avec elle de mécompte comme vous le supposez. Mme la marquise est une personne toute simple, sans prétention, accueillant avec une égale politesse, et sans distinction de classe , tous les honnêtes gens qui « lui font l'hon- « neur,» je me sers de son expression, de la visiter. Quand elle est venue ici la première fois, il y a de cela une quinzaine d'années , et dans ce temps-là son mari étalait une splendeur princière , le château était tout rempli de valets de pied , d'écuyers, de piqueurs, de cochers, de cuisiniers, sans parler d'une société choisie d'invités: eh bien, au milieu de toute cette pompe, Mme la marquise descendit un jour à Saint-Christophe dans une voiture toute simple, et vint faire visite à M. le curé d'abord, puis à mon mari, qui était déjà maire , et à moi , puis à tous les principaux habitants du pays. Elle se montra on ne peut plus
aimable envers tout le monde , et elle nous invita aux fêtes que l'on donnait au château. J'y suis allée plusieurs fois , et je n'ai jamais eu qu'à me louer de son accueil gracieux et cordial. Aussi je suis persuadée que quand elle reviendra ici , elle se fera un devoir de renouveler ou de faire connaissance « avec ses voisins , » comme elle disait , et , à ce titre , Mme de la Sablonnière peut compter sur sa visite.
— Oh ! mon Dieu , Madame , je ne demande pas mieux; vous devez comprendre que ce que j'en ai dit n'était que pour mettre ma sœur en garde contre une déception possible; après cela, je ne désire rien tant que de la voir se lier avec une personne aussi digne et aussi respectable que la marquise de Vieilleville. »