CHAPITRE II
La lettre chargée.
Ici la conversation est interrompue par l'arrivée d'un domestique , qui amène avec lui une petite fille de quatorze à quinze ans, vêtue en paysanne, et portant une petite boîte suspendue à son cou. La jeuoe fille, en apercevant tant de monde réuni sous la charmille , semble hésiter un instant ; puis, entendant plusieurs voix répéter d'un ton de bienveillance : « Tiens, c'est Fanchette, la petite factrice de la poste aux lettres, » elle traverse en rougissant la salle, et s'avance jusque auprès de Mme de la Sablonnière , à qui elle présente une lettre scellée de cinq cachets de cire rouge , en disant :
« C'est une lettre chargée que Mme la directrice
m7a chargée de vous remettre en vous priant de signer sur ce registre, pour constater que vous l'avez reçue. »
En même temps elle tira de sa boîte un petit registre, avec un encrier portatif et une plume, et présenta le tout à Mme de la Sablonnière.
Celle-ci, après avoir pris la lettre et en avoir examiné les cachets, comme pour s'assurer s'ils étaient bien intacts, apposa sa signature sur le registre, tout en faisant à haute voix la réflexion suivante :
« C'est singulier que Mme Bouchard , la directrice de la poste, prenne si peu de précaution pour faire remettre à leur adresse des lettres chargées , c'est-à-dire des lettres d'une grande importance et dont la poste répond.
— Quelle autre précaution veux -tu qu'elle prenne, répond son frère, que de faire signer le reçu de la dépêche, comme le prescrivent ses instructions, et comme tu viens de le faire?
— Mais n'est -il pas de la dernière imprudence de confier à une enfant de cet âge une commission aussi dédcate; une enfant qui ne sait peut -être pas lire, et qui peut donner ou montrer à une autre personne , sans en comprendre la conséquence , une lettre qui m'est destinée?
— Pardon, Madame, je sais lire et écrire, répond vivement Fanchette; c'est Mlle Aurélie , la fille de Mme Bouchard , qui me Ta appris ; et il n'y a pas de danger, je vous assure , que je me trompe d'adresse en distribuant mes lettres, car je connais tout le monde de la ville.
— Comment ! c'est toi que Ton charge habituellement de la distribution des lettres ! Voilà, je l'avoue , continua-t-elle en s'adressant au maire , un facteur bien capable et qui offre de grandes garanties! je ne comprends pas comment l'autorité souffre de pareils abus.
— Madame, reprend humblement M. Pasquier, le père de cette petite est facteur rural , sa mère remplit les mêmes fonctions dans notre petite ville, et lorsqu'elle est malade ou qu'il y a trop de besogne , elle charge sa fille , du consentement de Mme Bouchard, de la remplacer; comme cette petite est très -intelligente, très -active, elle s'acquitte à merveille de cet emploi , et personne jusqu'ici ne s'est plaint de la manière dont elle fait son service.
— C'est égal, ce n'en est pas moins un abus , et si les chefs de l'administration à laquelle appartient Mme Bouchard en étaient instruits , elle pourrait
bien être rappelée à Tordre d'une manière sévère , et dont elle se souviendrait,
— Oh ! Madame , rassurez-vous , reprend naïvement Fanchette , qui attribue à un tout autre sentiment les paroles de Mme de la Sablonnière , Mme Bouchard n'a rien à craindre à ce sujet ; elle m'a présentée à M. l'inspecteur lors de son dernier passage ici, en lui demandant pour moi la permission de remplacer quelquefois ma mère ; après m'avoir interrogée pendant plus d'un grand quart d'heure, il a dit qu'il ne voyait aucun inconvénient à cela, pourvu que le service n'en souffrît pas. »
En disant ces mots , Fanchette fait une profonde révérence à Mme de la Sablonnière et aux personnes de sa société, et se prépare à sortir.
« Bravo ! ma petite , s'écrie le commandant en souriant ; tiens , mon enfant, voilà pour t'encourager à faire toujours ton service avec activité, exactitude et discrétion. » Et il lui mit dans la main une pièce de monnaie ; l'enfant le remercia par une nouvelle révérence, et elle sortit, en courant, du jardin.
« Je ne sais pas en vérité, ma sœur, reprend le commandant, ce que t'a fait cette pauvre Mme Bou-
chard, pour que tu ne laisses jamais passer l'occasion de l'attaquer à tort et à travers.
— Permettez, mon frère, j'ai à m'occuper de quelque chose de plus important que de Mme Bouchard. Cette lettre est de mon fils, et je vous demanderai , Mesdames et Messieurs , la permission de me retirer un instant dans ma chambre pour en prendre connaissance... Dans cinq minutes je suis à vous. »
Elle se lève aussitôt , en faisant signe de la main aux personnes qui veulent l'imiter de ne pas se déranger, puis elle se dirige rapidement vers la maison.
Après le départ de Mme de la Sablonnière , la conversation continue.
c< J'avoue, Madame, continue le commandant Galtier, que parfois je m'amuse à taquiner ma sœur un peu hors de propos : affaire d'habitude , et, comme je le disais quand elle était enfant, pour lui former le caractère. Mais ce que je viens de lui dire à regard de Mme Bouchard est un reproche sérieux et réellement mérité. Non, je ne comprends pas l'espèce d'aversion qu'elle a conçue contre cette dame, qui, à mes yeux, est une femme du plus grand mérite, et sur laquelle la critique la plus sévère ne saurait avoir la moindre prise.
Voyons, vous, monsieur Pasquier, qui depuis plus de vingt ans êtes maire de cette commune, ditesnous si vous avez jamais eu à la direction de votre bureau de poste quelqu'un qui remplît ses fonctions avec plus de délicatesse , de discrétion et d'exactitude.
— Oh! vraiment non, et j'en ai fait souvent l'observation. Sans parler du vieux bonhomme qui pendant bien des années a été notre directeur de poste , et qui n'était pas plus capable d'exercer cet emploi que moi d'être évêque , la personne qui lui a succédé et qui a précédé immédiatement Mme Bouchard , avait fait de son bureau une espèce de halle , où les commères du quartier se donnaient rendezvous pour faire des commentaires, ou plutôt des cancans sur tous les habitants de la ville ; car la directrice avait l'imprudence de révéler à ses amies que monsieur un tel ou madame une telle avait reçu une lettre de tel endroit, qu'on y avait répondu, etc.
— Vous appelez cela une imprudence, monsieur le maire! dites plutôt que c'est un indigne abus de confiance que la loi punit sévèrement. Je ne m'étonne plus maintenant que dans ce temps-là ma sœur me parlât souvent des lettres que je recevais ou que j'envoyais; j'attribuais cela à l'indiscrétion de mou
domestique, et je lui fis à ce sujet de vertes semonces que le pauvre garçon ne méritait pas. Je conçois maintenant aussi l'un des griefs de ma sœur contre Mme Bouchard , qui bien certainement n'a pas manqué de mettre un terme à ce coupable abus.
— Oh ! elle en a réformé bien d'autres ; ainsi sa devancière ne faisait nulle difficulté d'admettre dans son bureau , pendant l'ouverture des paquets de dépêches, des personnes de sa connaissance qui attendaient, disaient- elles , une lettre pressée, et souvent elle les laissait chercher elles-mêmes, parmi les autres dépêches , celle qui leur était destinée ; aussi combien de lettres ont été égarées , soustraites ou perdues ! et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il n'ait point été adressé de plaintes à l'administration sur ce sujet.
— C'est fort extraordinaire, en effet; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que vous, monsieur le maire, qui connaissiez ces actes répréhensibles, vous n'ayez pas usé de votre autorité pour les faire cesser, ou, si vous ne vouliez pas agir directement, vous n'ayez pas porté d'office une plainte à l'administration .
— Que voulez-vous, Monsieur, c'était tellement passé en habitude que personne ne trouvait cela
extraordinaire, et que, comme mes attributions ne me donnaient pas d'action directe sur ces faits, j'aurais paru, en intervenant, me mêler de ce qui ne me regardait pas. Mais ce qui vous paraîtra plus extraordinaire encore , c'est que , lorsque Mme Bouchard, dès le premier jour de son installation, il y a cinq ans, ferma la porte de son bureau à tout étranger, ne voulant avoir de communication avec le public pour ce qui était relatif au service de la poste qu'à travers un guichet, et seulement pendant les heures réglementaires, il s'éleva contre elle un concert de réclamations presque universel ; on l'accusa d'arbitraire, et cette fois des plaintes sérieuses furent portées aux autorités contre la nouvelle directrice. Les autorités , comme vous le pensez bien , lui donnèrent raison, et, pour éviter à l'avenir toute réclamation de ce genre , le directeur général des postes m'envoya, avec invitation de le faire publier dans la ville et afficher partout où besoin serait , un règlement fixant les heures d'ouverture et de fermeture du bureau de poste de Saint-Christophe, avec diverses instructions sur la distribution des dépêches, les rapports de la directrice avec le public, etc. etc.; instructions qui, du reste, étaient en tout conformes à ce qu'avait établi Mme Bouchard dès son arrivée,
— Vous voyez, monsieur le maire, que si vous étiez intervenu plus tôt, vous eussiez épargné à vos administrés des démarches inconvenantes et déplacées, et à une femme respectable qui remplissait son devoir, des tracasseries injustes et désagréables. Yoilà comme de très-honnêtes gens, par faiblesse ou par insouciance, laissent s'établir des abus qui se fortifient avec le temps, et qu'il est ensuite difficile de déraciner. Mais ce n'est pas tout : quoique dans cette circonstance Mme Bouchard eût parfaitement raison, ou même parce qu'elle avait raison, cette ridicule affaire a été cause sans doute de l'espèce de froideur qu'on lui a témoignée fort longtemps, et que quelques personnes, comme ma sœur, par exemple, éprouvent encore pour elle. Et cependant Mme Bouchard est une des femmes les plus honorables, les plus distinguées, les plus vertueuses que l'on puisse rencontrer; et sa fille, Mlle Aurélie, n'est-elie pas ce qu'on peut appeler à juste titre une jeune personne accomplie? Voyons, Mesdames et Mesdemoiselles, vous qui les connaissez l'une et l'autre mieux que moi, ditesmoi si vous êtes de mon avis. »
À ces mots les deux jeunes filles se regardent en souriant. Est-ce un signe d'approbation réelle ou ironique? On ne peut le savoir. Mme Pasquier garde
le silence; Mme Blanehon répond avec une certaine vivacité :
« Certainement, Monsieur, nous sommes, ou du moins je suis, pour mon compte, parfaitement de votre avis. Moi qui connais Mme Bouchard peut-être mieux que personne d'ici, je puis affirmer que l'éloge que vous en avez fait, loin d'être exagéré, est au-dessous de la vérité... Quant à sa fille, dont elle a fait elle-même l'éducation, elle promet d'être un jour le vrai portrait de sa mère ; et c'est le plus bel éloge qu'on puisse en faire.
— Bien, Madame : alors m'expliquerez-vous comment il se fait qu'une personne d'un ton exquis, d'une grande distinction, dont l'esprit est orné de connaissances solides et variées, douée, en un mot, de toutes les qualités qui fout le charme de la société, n'ait pas trouvé tout d'abord un accueil sympathique dans cette ville, et qu'il y ait aujourd'hui des personnes comme ma très -chère sœur, qui en soient encore à l'apprécier? Savez- vous que cela ne fait pas l'éloge des habitants de Saint- Christophe? j'entends de ceux qui appartiennent à la classe bourgeoise et qui constituent la seule société de cette ville ; car j'ai entendu dire que depuis longtemps les pauvres avaient appris à la connaître, et se sentaient pour elle autant d'estime
que de respect et de dévouement. Je ne veux pas cependant supposer que si certaines gens de la classe aisée la dédaignent, c'est parce qu'elle occupe une position infime dans la hiérarchie administrative ; car sa devancière, Mme Benoît, et Bit bien reçue partout, et j'ai vu, il y a quelques années, la femme d'un simple receveur à cheval des contributions indirectes, recherchée, fêtée, adulée par nos belles dames, ma très-chère sœur en tête, jusqu'à ce qu'un beau jour ladite dame disparut, emportant avec ses effets, par mégarde sans doute, la caisse qui contenait l'argent de la recette de son mari,
— Oh ! monsieur le commandant , reprend en souriant Mme Blanchon, vous êtes terriblement caustique, et si je ne connaissais la bonté de votre cœur, je dirais même que vous êtes méchant. Tout à l'heure j'étais de votre avis lorsque vous faisiez Téloge de Mme Bouchard ; mais maintenant je n'en suis plus quand vous nous attaquez toutes d'une manière si injuste et si cruelle.
— Ah ! permettez, Madame, je ne généralise pas au point de n'admettre aucune exception, et...
— Je n'accepte pas cette excuse, interrompt vivement Mme Blanchon toujours souriant, quand même vous me comprendriez dans cette exception ,
et je tiens à vous prouver que vous avez tort, et à vous faire revenir de votre injuste prévention contre nous.
— Eh bien ! je ne demande pas mieux, ne fût-ce que pour vous montrer qu'effectivement je n'ai pas le cœur méchant comme vous le reconnaissiez tout à l'heure, quoique d'une manière tant soit peu ironique, et qui pourrait faire supposer que vous pensiez tout le contraire.
— Je serais encore en droit de vous chercher querelle pour cette dernière supposition ; mais j'aime mieux y revenir plus tard : pour le moment j'ai hâte d'arriver à mon but. D'abord il n'est pas exact de prétendre que l'on ait ressenti de la froideur ou de l'éloignement pour Mme Bouchard à cause de là réforme qu'elle a introduite en s'installant dans son bureau; c'est plutôt le contraire qui est la vérité ; car si cette mesure a froissé quelques personnes en bien petit nombre qui profitaient de ces abus, il est certain que la grande majorité des habitants y a applaudi, et lui a donné complètement raison. Si, malgré cette approbation, Mme Bouchard est restée en quelque sorte dans l'isolement, il ne faut pas s'en prendre à un sentiment de malveillance existant contre elle ; c'est elle seule, au contraire, qui s'est tenue à l'écart, et qui a montré
une espèce de répugnance à aller dans le monde. Cela d'abord n'a surpris personne, parce que, arrivée ici en grand deuil, on supposa qu'elle avait perdu récemment son mari, et l'on trouva tout naturel qu'elle vécût pendant un certain temps dans la solitude. Mais elle a prolongé ce deuil bien au delà du terme fixé par l'usage, puisqu'elle le porte encore, et qu'elle est résolue, dit-on, à le porter toute sa vie. Dès lors ses relations avec le monde ont consisté en quelques visites officielles ou indispensables ; mais elle a décliné toute espèce d'invitation à ce qui ressemblait à une fête, à un bal, à une réunion quelconque de plaisir* Renfermée chez elle , elle consacrait tous ses instants aux occupations de son emploi, à l'éducation de sa fille, objet spécial de tous ses soins, et à l'accomplissement de ses devoirs religieux. Ses seules distractions consistaient en quelques promenades avec sa fille, soit sur les bords du Cher, soit sur la colline, dans la belle avenue du château. Puis souvent elle allait, seule ou accompagnée de son enfant, visiter de pauvres malades ou des vieillards infirmes, leur portant des consolations et des encouragements renforcés de quelques secours matériels proportionnés à ses faibles ressources ; car elle n'est pas riche, et je crois qu'en dehors des modiques émoluments
de sa place, ses revenus sont bien minimes. De plus, elle et sa fille se sont mises à apprendre à lire et à écrire à de pauvres enfants que leurs parents n'avaient pas le moyen d'envoyer à l'école ; la petite Fanchette, que vous avez vue tout à l'heure, est une de leurs élèves, et il y a dans la paroisse bon nombre d'autres jeunes filles qui doivent à Mme Bouchard le bienfait de l'instruction primaire et les principes d'une bonne éducation chrétienne.
— Oh! je sais, je sais; c'est pour cela que ma sœur prétend que Mme Bouchard, dont on ne connaît pas les antécédents avant son arrivée ici, est tout simplement une ancienne sous -maîtresse de quelque pensionnat de Paris,
— C'est une supposition que j'ai entendu faire aussi par plusieurs personnes; mais là-dessus je ne saurais rien affirmer ni rien démentir, car jamais Mme Bouchard ne parle de sa vie passée , et personne ne serait assez indiscret pour lui adresser des questions à cet égard. L'idée qu elle avait été autrefois sous-maîtresse est venue tout simplement de ce qu'elle s'est mise volontairement à faire la classe à quelques jeunes filles, et surtout de ce qu'elle a fait seule l'éducation de sa propre fille; or on est tout étonné, lorsqu'on a occasion de causer avec cette jeune personne, de lui trouver
une instruction aussi étendue que variée : d'où certaines personnes ont conclu qu'elle n'avait pu recevoir cette instruction que de quelqu'un du métier. Après tout, que le fait soit vrai ou non, cela ne diminue en rien le mérite de Mme Bouchard, et le noble usage qu'elle fait de ses talents, joint à ses autres bonnes œuvres, ne lui en a pas moins justement mérité la reconnaissance efles bénédictions d'un grand nombre de pauvres familles. Aussi M. le curé, qui n'a pas été un des derniers à l'apprécier, l'a-t-il fait inscrire au nombre des dames de charité de la paroisse. C'est depuis cette époque que je l'ai connue plus particulièrement , parce que faisant moi-même partie de cette œuvre , j'ai dû me trouver en relations plus fréquentes avec elle. C'est alors que j'ai pu reconnaître tout ce qu'il y a de noble, de généreux, de sincèrement chrétien dans cette âme d'élite; c'est alors que j'ai pu constater qu'il n'y a chez elle ni orgueil ni fierté, comme je l'en avais entendu quelquefois accuser, mais , au contraire , une noble simplicité , qui lui fait accueillir avec affabilité tous ceux qui ont affaire à elle ; une touchante sympathie pour toutes les souffrances, une grande indulgence pour les défauts du prochain, une horreur de la médisance, en un mot, un trésor de cette douce charité f rater-
nelle, véritable fille du Ciel, et sœur inséparable de l'amour de Dieu.
— Bien , Madame, très-bien , reprend le commandant Galtier; j'aime à vous entendre parler ainsi, parce que votre appréciation ne fait que confirmer, en la complétant, l'opinion que je m'étais formée de Mme Bouchard, J'avoue maintenant que j'avais tort d'accuser les habitants de Saint-Christophe de l'avoir méconnue; car je suppose que toutes ces dames, ajoute-t-il en s'adressant du regard aux personnes présentes , sont de l'avis de Mme Blanchon. » Un signe d'approbation et quelques mots d'assentiment furent la réponse unanime à cette espèce de question. « Alors , reprend le commandant, il n'y a plus que ma sœur à qui mon reproche de tout à l'heure puisse s'adresser. Je ne lui en ferai pas mon compliment.
— Oh! Monsieur, reprend vivement Mme Blanchon , vous êtes trop sévère pour Mme votre sœur. Veuillez donc ne pas oublier que Mme de la Sablonnière ne fait chaque année qu'une courte apparition dans notre pays, un mois ou deux au printemps , tout au plus ; elle n'a aucune relation avec Mme Bouchard, elle ne la connaît pas, pour ainsi dire, et il n'est pas étonnant qu'elle ait conservé contre elle quelques-uns des préjugés qui j dans les premiers
temps de l'arrivée de cette dame, la représentaient comme peu sociable et passablement fière.
— Vous parlez, Madame, dit gaiement M, Galtier, comme une digne amie de Mme Bouchard, et , à son exemple, vous cherchez à pallier les défauts de votre prochain. Cela me fait d'autant plus regretter que ma sœur ne se soit pas liée avec notre directrice de poste ; car elle aurait appris d'elle à éviter la médisance, et à se montrer indulgente pour les défauts d'autrui... Mais la voici qui nous revient en toute hâte avec sa lettre déployée ; elle va nous donner sans doute des nouvelles de son fils. »
En effet, Mme de la Sablonnière rentre dans le salon de verdure, en faisant un léger salut à ses visiteuses, et elle va reprendre sa place sur le banc de gazon ; elle sourit en s'asseyant ; mais un observateur attentif reconnaîtrait facilement que ce sourire est forcé, et qu'il ne s'accorde pas avec ce front plissé par quelque inquiétude secrète. Son frère , à qui cette observation n'a point échappé , lui dit d'un ton plus bienveillant qu'à son ordinaire :
« Eh bien? Julie , est-ce que ton fils te donne de mauvaises nouvelles? serait-il malade? ce ne serait toujours pas grave, puisqu'il écrit luimême.
— Non, Dieu merci, il se porte bien, répond-elle en s'efforçant de reprendre son calme. Quant aux nouvelles qu'il me donne , on ne peut pas les appeler mauvaises, quoiqu'elles me contrarient un peu. Ainsi, il m'annonce que son retour est ajourné, parce que de nouveaux incidents retardent la solution de l'affaire qui le retient à Paris; c'est là surtout ce qui me contrarie, parce que j'aurais désiré qu'il se trouvât ici à l'arrivée de Mme la marquise de Vieilleville, et que ce retard me forcera de prolonger mon séjour à la Sablonnière, ce qui me fera peut-être manquer la saison des eaux de Vichy , où je me proposais d'aller cette année.
— Voyez le grand malheur ! quand tu manquerais une fois la saison des eaux , tu ne t'en porterais pas plus mal : au contraire ; car j'ai remarqué que tu revenais des eaux toujours plus fatiguée que tu ne l'étais avant d'y aller.
— Vous en parlez fort à votre aise , mon frère ; vous qui vous portez à merveille, vous ne pouvez pas avoir une idée des douleurs internes que j'é*prouve, et du soulagement que me procurent les eaux.
— En ce cas, si les eaux te sont si nécessaires,
je ne vois pas quel puissant motif t'empêcherait d'y aller cette année comme d'habitude.
— Mais je tiens absolument, comme je vous l'ai déjà dit, à faire faire à Jules la cbnnaissance de M. Maxime de Yieilleville , et si mon fils ne peut venir qu'après la saison des eaux, je serai bien forcée de la manquer.
— Ah! c'est juste, je l'avais oublié; mais si tu ne peux aller à Vichy , rien ne t'empêche de faire venir des bouteilles de ses sources et des pastilles que l'on y fabrique ; alors tu prendras les eaux de Vichy sans sortir de la Sablonnière, et je t'assure que cela te fera le même bien.
— M. votre frère , dit Mme Pasquier en minaudant de son air le plus aimable, a peut-être raison. Dans tous les cas, nous serons fort heureuses de vous conserver plus longtemps, et nous n'épargnerons rien pour que vous ne regrettiez pas cette prolongation de séjour parmi nous.
— Merci , Madame, de votre obligeance; je la mettrai peut-être plus d'une fois à Fépreuve. Tenez, pour commencer, pourriez -vous me donner des renseignements sur une personne dont me parle mon fils , et qui doit depuis peu de temps , à ce qu'il suppose, habiter Saint-Christophe ou les environs. Elle se nomme Mme la comtesse de Val-
brun ; elle a une fille de dix-sept à dix-huit ans , et un fils un peu plus âgé. Pour moi, je n'ai jamais entendu parler de ce nom, et vous, Mesdames et Messieurs?
— Ni nous non plus, répondent d'une seule voix tous les assistants.
— Cependant vous, monsieur le maire, s'il y avait dans la commune un nouvel habitant, vous ne pourriez manquer d'en être informé; d'où je conclus que mon fils se trompe, ou a été mal renseigné.
— Sans doute, comme vous le dites, Madame, si quelque étranger venait fixer sa résidence dans la commune, j'en serais nécessairement instruit tôt ou tard, ne serait-ce que lors de la formation du rôle des contributions ; mais une personne de cette qualité, qui probablement doit avoir au moins un ou deux domestiques, ne fît-elle dans notre ville qu'un séjour momentané, ne pourrait y passer inaperçue : d'où je conclus, comme vous, que M. votre fils a été mal renseigné.
— Au surplus, Monsieur, voici le passage de sa lettre: « Cette dame (la comtesse de Yalbrun) doit ce habiter Saint- Christophe ou les environs; car <c j'ai vu une lettre qui lui avait été adressée, et ce qui portait cette suscription : A madame la corn-
« tesse de Valbrun, à Saint 'Christophe (départe- « ment du Cher). »
— Voilà qui est singulier, fait le maire en paraissant réfléchir; on se sera peut-être trompé de département, car il y a un grand nombre de communes qui portent ce nom : ainsi, il y a un Saint- Christophe dans le département de l'Aisne, un autre dans le Cantal, un dans la Charente-Inférieure, un dans Indre-et-Loire, etc. etc., et souvent il m'est arrivé, comme maire, de recevoir des lettres destinées à mes collègues de ces communes homonymes.
— Permettez, monsieur le maire, reprend Mme de la Sablonnière, que je continue ma lecture : « Et, « de plus, j'ai une lettre en réponse à celle-ci, « adressée à un homme d'affaires ; elle était signée « comtesse de Valbrun, et portait sur l'enveloppe « le timbre de Saint-Christophb-sur-Cher, avec la c< date du 1er juin courant.» Qu'en pensez-vous maintenant?
— C'est bien le timbre de notre bureau de poste!... à la date du 1er juin!... et nous sommes au 10, reprend le maire en paraissant réfléchir à chacune de ces phrases. Ainsi cette dame doit être dans le pays depuis plus de quinze jours, puisque la lettre à laquelle elle a répondu le 1er a dû lui
être écrite dans le courant de mai... C'est vraiment incroyable!... Comment! Mesdames, aucune de vous n'aurait rencontré depuis ce temps une figure nouvelle dans notre ville ?
— Mais tous les jours, mon ami, observe Mmc Pasquier, moi qui suis du pays, je rencontre des figures qui me sont inconnues.
— Je m'entends ; par figures nouvelles je ne veux pas parler des ouvriers, des marchands ambulants ou d'autres étrangers et étrangères de ce genre, qui viennent par hasard à Saint-Christophe, et qui du reste sont assez rares, car notre ville n'est pas une ville de passage ; mais une dame d'un rang comme celui de la comtesse de Valbrun ne saurait se montrer deux fois dans nos rues sans être remarquée... En vérité, je. m'y perds.
— Mais, mon ami, reprend Mme Pasquier, cette dame ne peut-elle pas habiter les environs? J'ai entendu dire que M. Maclou avait loué dernièrement sa maison de la Frillière à une famille parisienne.
— Ohi oui, je sais ; le père Maclou m'en a parlé; quoique ce soit un homme assez mystérieux, il m'a nommé cette famille, qui se compose de deux vieillards, le mari et la femme, de leur bru, de trois petits enfants en bas âge dont un est encore
en nourrice, et de deux domestiques; mais le nom, que j'ai oublié, n'a aucun rapport avec celui de Yalbrun, et la composition de cette famille ne ressemble en rien à celle de la comtesse , qui serait seule avec des enfants déjà adultes. Après cela , en y réfléchissant , il pourrait se faire que cette comtesse habitât quelque maison de campagne hors du territoire de la commune, et dépendant d'un village des environs, mais qui est servi par notre bureau de poste. Dans ce cas, la directrice de poste doit connaître son adresse positive, puisqu'elle lui a expédié des lettres, et qu'elle en a reçu des réponses qui sont parties de son bureau, et elle pourrait donner à cet égard des renseignements positifs.
— Je me garderai bien de les lui demander, reprend Mme de la Sablonnière d'un ton presque bourru. Ah! si c'était encore Mme Benoît, elle se serait fait un plaisir de me donner toutes les indications que j'aurais désirées ; mais je ne m'abaisserai pas à faire une démarche de cette nature auprès d'une femme aussi orgueilleuse et aussi revêche que votre Mme Bouchard.
— Eh bien! Mesdames, s'écrie M. Galtier, n'avais-je pas raison de vous dire tout à l'heure que ma sœur était la seule de vous toutes qui ne rendît
pas justice aux qualités de Mme Bouchard? Vous l'entendez traiter d'orgueilleuse et de rçvêche une personne qui est simplement digne , réservée, et toujours parfaitement convenable. Je suis persuadé que si ma sœur lui demandait le renseignement en question, elle s'empresserait de le lui donner, pourvu toutefois que son devoir comme directrice de poste ne s'y opposât pas.
— J'en suis convaincue aussi, dit Mme Blanchon, surtout si l'on ne s'informe que de la résidence de la comtesse de Valbrun , sans parler des lettres que cette dame a reçues ou reçoit habituellement par le bureau de Saint-Christophe.
— Non, encore une fois, je ne ferai pas cette démarche. Je ne veux avoir aucun rapport avec votre Mme Bouchard, qui m'est souverainement antipathique. J'écrirai à mon fils, s'il tient absolument à ce que je voie la comtesse de Valbrun, qu'il m'envoie des renseignements plus précis , et j'attendrai sa réponse. »