‹ La directrice de posteChapitre 6 sur 6 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La comtesse de Valbrun.

Nous avons vu , à la fin du deuxième chapitre de cette histoire, que Mme de la Sablonnière avait préféré écrire à son fils pour avoir des renseignements positifs sur la résidence de Mme la comtesse de Valbrun, au lieu de s'adresser à la directrice de la poste, comme le lui conseillaient le maire, Mme Blanchon et son frère.

Huit à dix jours après, elle reçut la réponse suivante :

« Je regrette bien, chère maman, que tu n'aies « pas encore vu Mme de Valbrun. Pourquoi n'avoir « pas demandé son adresse à la poste , comme on te « le conseillait? ces choses-là se font tous les jours, « et n'éprouvent aucune difficulté. Enfin il n'y a « pas encore trop de temps de perdu ; mais il ne faut a pas en perdre davantage , car l'affaire prend une

LA DIRECTRICE DE POSTE m

« tournure beaucoup plus sérieuse que je ne m'y « serais attendu, et si malheureusement un procès « s'engage, je crains bien que nous ne le perdions. « Sans doute , s'il n'y avait que le testament de mon « oncle , qui lègue toute sa fortune à la comtesse de ce Valbrun , nous parviendrions facilement à le faire « casser, parce qu'il est entaché d'un défaut de « forme qui le vicie complètement , et que les tri- « bunaux sont toujours disposés à profiter de la « moindre illégalité pour annuler de pareils actes « qui frustrent d'une succession légitime les héricc tiers du sang au profit d'étrangers ; mais il pa- « raît que notre adversaire a en sa possession une « pièce importante qui rendrait toute sa valeur au « testament. Voilà ce que j'ai appris de mon avoué , « dont le premier clerc est fort lié avec le secrétaire « de l'homme d'affaires de Mme de Yalbrun. C'est « par son intermédiaire que j'ai connu le domicile « actuel de cette dame ; c'est lui qui m'a fait voir « la suscription d'une lettre adressée à madame la « comtesse de Valbrun, à Saint- Christophe, et que « son patron l'avait chargé de mettre à la poste.

« Mon avoué, en apprenant que tu te trouvais « voisine de campagne de la comtesse, a pensé que « si tu lui faisais une visite, ou si du moins tu « lui faisais parler par quelqu'un d'influent , on

« pourrait arriver à une transaction , d'autant plus ce facilement que , d'après ce qu'il en a entendu dire , « cette dame est une excellente personne, ennemie « des procès , et qui ne demanderait pas mieux que « de s'arranger à l'amiable, ce II y aurait peut-être, « a-t-il ajouté, un moyen plus facile encore de terce miner cette affaire à la satisfaction de toutes ce les parties : la comtesse a une fille en âge d'être ce mariée; on la dit fort jolie et très- bien élevée. c< Un mariage entre cette jeune personne et vous ce serait, à mon avis, une solution parfaitement ce convenable de cette affaire. Soumettez mon idée ce à votre mère ; elle peut mieux que personne juger ce si elle est praticable , et, dans ce cas, trouver les ce moyens de la faire réussir. »

ce Cette idée de l'avoué ne me déplairait pas; ce car la jeune personne , outre les belles qualités ce dont il a parlé, se trouvera en possession d'une ce dot d'au moins quatre cent mille francs , ce qui ce n'est pas à dédaigner, et qui pourrait même couc< vrir bien des défauts. Mélanie Pasquier, dont tu ce m'as parlé autrefois, aura tout au plus deux cent ce mille francs. Enfin, chère mère, réfléchis à tout <x cela, tâche de voir la comtesse le plus tôt pos- <e sible, sonde le terrain, fais pour le mieux, et <e tiens-moi au courant de tes négociations. »

La lecture de cette lettre jeta Mme de la Sablonnière dans un grand embarras. Il fallait absolument faire auprès de la directrice de la poste la démarche qui lui répugnait si fort. Après quelques instants de réflexion, elle résolut de s'adresser à son frère. Malgré le ton bourru et sarcastique qu'il prenait souvent avec elle , il lui avait toujours donné de bons conseils, et au besoin, il se chargerait lui-même de voir Mme Bouchard. Elle alla donc immédiatement le trouver; son habitation était voisine de la Sablonnière, et elle lui lut la lettre de Jules, en omettant, et pour cause, le passage concernant Mlle Mélanie Pasquier.

M. Galtier, après avoir écouté cette lecture , dit d'un ton sérieux :

ce Cette affaire, quoique je ne Taie jamais connue à fond, car jamais je n'ai pu me rendre compte des motifs qui avaient déterminé ton beau-frère à [déshériter sa famille , m'a toujours paru extrêmement louche , et si Ton avait suivi mes conseils , Jules ne l'aurait pas poursuivie.

— Vous en parlez fort à votre aise , mon frère ; mi ne prend pas si aisément son parti de perdre une fortune de près d'un million.

— Si cette fortune ne nous vient pas d'une manière juste et équitable, il faut en faire le sacrifice,

fût -elle dix fois plus considérable, surtout quand on est dans une position à pouvoir s'en passer... Mais brisons là-dessus ; je ne veux pas revenir sur ce que j'ai dit déjà à ce sujet à toi et à ton fils. Maintenant qu'il est question de transiger, je crois que ce serait le parti le plus sage , si cela est possible.

— Je le crois comme vous. Mais que dites -vous de l'idée de l'avoué relativement à un mariage entre Iules et MUe de Valbrun?

— Cette idée serait assez bonne si elle pouvait se réaliser; mais je vois à cela une foule d'obstacles.

— Et lesquels , s'il vous plaît? Sous le rapport de l'âge et de l'éducation , les jeunes gens se conviennent; quant à la fortune, mon fils pourrait prétendre à beaucoup mieux, et même j'avais rêvé pour lui une alliance bien plus relevée. Mais enfin on se contentera de celle-ci , puisqu'elle éviterait un procès désagréable et coûteux.

— Àh çà! petite sœur, je ne te comprends plus, reprit en souriant le commandant : que veux-tu dire avec ton alliance plus relevée que celle delà fille de Mme la comtesse de Valbrun? Veux -tu parler de MUe Pasquier, avec la famille de laquelle j'ai entendu dire que tu étais engagée? et c'était là un des obstacles dont je voulais parler tout à l'heure.

— Non, certainement, je n entends pas parler de

Mélanie; il n'existe d'ailleurs entre sa famille et nous aucun engagement ; il y a seulement quelques propos en l'air tenus assez légèrement , et qui ne sauraient nous lier ni les uns ni les autres.

— Mais quelle est donc cette alliance si relevée que tu rêves pour ton fils ? Est-ce un mystère que tu ne puisses me révéler?

— A quoi bon vous le dire? vous vous moqueriez de moi selon votre habitude ; d'ailleurs je n'y pense plus, et le projet de Jules, en raison des circonstances, me paraît tout à fait convenable.

— Fort bien ; mais encore faudrait-il savoir si, du côté de la comtesse et de sa fille, il ne s'élèvera pas d'objection. D'ailleurs, avant d'aborder la question du mariage, il y en a une foule d'autres à élucider, et pour cela il faut lui parler, s'entendre avec elle , gagner sa confiance, et tu ne sais pas même encore si tu pourras la voir et en être reçue; car cette espèce d'incognito qu'elle garde depuis son arrivée dans le pays me fait supposer qu'elle tient à ne pas être connue et à ne pas recevoir de visites. Dans tous les cas tu peux toujours demander son adresse à la poste , comme t'y engage Jules ; après cela , tu tenteras les démarches nécessaires pour t'aboucher avec elle.

— Mon Dieu, mon frère, vous devriez bien me

rendre le service de demander vous-même ce renseignement à la poste , et m'épargner le désagrément de me trouver face à face avec Mme Bouchard.

— Te voilà encore avec tes idées ! Mais que t'a donc fait cette femme pour t'inspirer une telle aversion ?

— Tenez, pas plus tard qu'hier dimanche, au sortir de la grand' messe, je l'ai rencontrée sur la place de l'église avec sa pimbêche de fille. Je suis passée près d'elles ; elles ne m'ont pas saluée, elles ont même feint de ne pas me voir.

— Que sais-tu si réellement elles ne t'ont pas vue? D'ailleurs, les avais- tu saluées toi-même?

— Je m'en serais bien gardée. C'était à elles à me prévenir, ce me semble, et je me serais fait un devoir de leur rendre leur salut. Que dites- vous d'une petite directrice de poste qui ose passer fièrement à côté d'une personne comme moi , sans seulement la regarder?

— Je dis, ma très-chère et honorée sœur, que si tu ne parviens pas à te débarrasser du démon de la vanité qui te possède, il t'occasionnera bien des tourments. J'aurais beaucoup de choses à ajouter sur tes ridicules prétentions et sur ta susceptibilité plus ridicule encore; mais cela me mènerait trop loin... Laissons cela de côté pour le moment, et parlons

d'autre chose. Gomme il s'agit d'une affaire sérieuse, et que je tiens, pour ton repos, à la voir promptement terminée, je veux bien aller moimême à la poste m'informer de la résidence de MmedeVa!brun. Retourne chez toi; dans une heure, au plus tard, j'irai te porter la réponse. »

Avant l'heure écoulée, M. Galtier était à Ja Saisonnière.

En l'apercevant, sa sœur courut à sa rencontre en s'écriant :

« Eh bien ! quoi de nouveau?

— Ce que j'avais prévu est arrivé. La comtesse de Yalbrun, que Mme Bouchard m'a dit connaître beaucoup, habite effectivement le pays; mais jusqu'ici elle ne s'est fait connaître à personne , et elle tient à garder son incognito. Les facteurs ignorent son adresse ; elle prend elle-même ou fait prendre les lettres qui lui sont adressées. Si la personne, a-t-elîe ajouté, car je ne t'ai pas nommée, qui désire la voir, veut bien lui écrire, elle en recevra certainement une réponse, et peut- êtra lui accor» dera-t-elie l'entretien qu'elle désire. » Telle est en résumé sa réponse, et toutes mes questions n'en ont pu obtenir d'autres. Du reste, elle a été on ne peut plus convenable , et elle semblait regretter de ne pouvoir me donner des renseignements plus positifs.

— Tout cela est fort bien ; elle a toujours raison à vos yeux; mais enfin est-ce qu'un employé des postes peut cacher l'adresse d'une personne domiciliée dans le ressort de son bureau?

— Mais ce n'est pas ici la directrice de la poste qui cache cette adresse, c'est la personne elle-même qui veut que son adresse reste cachée.

— Que faut-il donc faire maintenant ?

— Tout simplement écrire à Mme la comtesse de Valbrun, comme Fa dit Mme Bouchard, pour lui exprimer le désir que tu aurais de l'entretenir au sujet d'une affaire qui vous intéresse l'une et l'autre, en exprimant l'espoir que cette entrevue pourra aplanir les difficultés qui se sont élevées entre vous et facilitera un arrangement amiable également avantageux à Tune et à l'autre.

— Veuillez, je vous en prie, m' écrire le brouillon de cette lettre. Je la copierai.

— Je le veux bien. »

La lettre fut écrite et mise à la poste. Deux jours après , Mme de la Sablonnière recevait la réponse suivante :

« Madame,

« J'avoue qu'à la réception de votre lettre le pre- « mier sentiment que j'ai éprouvé a été celui d'une

« vive contrariété de voir le secret de ma retraite « trahi par suite d'une indiscrétion que je ne sauce rais ni comprendre ni qualifier ; mais j'ai promp- « tement réprimé ce premier mouvement de mau- « vaise humeur en reconnaissant le motif qui vous « engage à me demander une entrevue. Des con- « testations d'intérêt ont surgi entre nous, et vous « manifestez un grand désir de les terminer à Face miable; je partage ce désir avec non moins de ce vivacité, car on ne vous a pas trompée en vous ce disant que j'étais ennemie des procès et que je « me prêterais volontiers à un arrangement. Oui, ce personne plus que moi ne déteste les procès, et je ce serai toujours disposée à faire tous les sacrifices ce possibles pour les éviter. Seulement, je ne pense ce pas qu'une entrevue entre nous deux puisse amece nerce résultat. D'abord, je ne suis pas seule intécc resséedans cette chose, et ce que je ferais pourrait ce ne pas être approuvé ; ensuite, je n'entends absoce lument rien aux affaires , et j'ai remis tous mes ce pouvoirs à un homme intelligent et probe, en qui « j'ai toute confiance et sans lequel je ne saurais ce rien résoudre. Yous voyez donc, Madame, qu'une ce conversation entre nous deux ne saurait aboutir à ce rien de définitif. Est-ce à dire pour cela que nous ce devions renoncer à nous accorder ? J'apprécie trop

« l'initiative que vous avez prise aujourd'hui pour « concevoir une pareille pensée. Je suis toujours « disposée à m'entendre avec vous; seulement, il « faut le faire d'une manière utile , et je vais vous « en indiquer les moyens. Mon homme d'affaires « sera ici dans une quinzaine de jours , pour se « trouver à l'arrivée de la marquise de Yieilleville, ce qui, elle aussi, depuis longtemps lui a confié ses c< intérêts, et qui porte sur lui le même j ugement que « moi. Si cela vous convient, il se présentera chez « vous au jour et à l'heure que vous indiquerez ; « vous discuterez l'affaire ensemble ou avec le conte seil que vous jugerez à propos de vous faire asc< sis ter; puis, quand tout sera terminé, et que nos « plénipotentiaires auront rédigé le traite, nous « pourrons nous rencontrer ensemble pour la signa- « ture; car je prévois qu'à cette époque je n'aurai « plus de raison de garder l'incognito , dans lequel « je désire rester jusque-là.

« Agréez, Madame, l'assurance de ma considé- « ration distinguée.

« Comtesse de Yalbrun. »

Mme de la Sablonnière fut enchantée de cette lettre. Elle courut la porter à son frère, et lui fît part de ses commentaires avec sa légèreté habituelle.

« Enfin, disait-elle, je vais voir de près cette mystérieuse comtesse... Une fois l'arrangement signé, nous allons devenir bonnes amies, et je ne doute pas que la demande de Jules ne soit bientôt agréée. Ah! à propos , il faut que je lai écrive à ce cher Jules pour qu'il se trouve ici au moment de la transaction ^ et qu'il fasse connaissance avec sa future. Il paraît que la comtesse de Valbrun connaît la marquise de Vieiîleviîle; tant mieux, elle pourra me présenter au château, et j'aimerais mieux y être présentée sous son patronage que sous celui de Mme Pasquier. Au moins je serai admise dans l'intimité de ces dames, et je n'y serai pas sur le pied de ces petites bourgeoises... et puis, qui sait? Si par hasard Mlle de Valbrun ne convenait pas à Jules, il pourrait tourner ses vues du côté de Mlle de Vieiîleviîle ; et il s'ensuivrait peut-être un mariage bien plus brillant et tel que je l'avais rêvé.

— Ta, ta, ta, fit M. Galtier en éclatant de rire. C'est plaisir vraiment de voir comme ton imagination et ta vanité travaillent à Tenvi; mais j'ai bien peur que ce ne soit ici la fable de la Laitière et te Pot au lait. La lettre de Mme de Valbrun est fort polie sans doute; mais je n'y vois rien qui justifie tes prétentions à une liaison intime ; je n'y vois pas même qu'elle connaisse Mme de Vieiîleviîle d'une

manière particulière, car elle De te parle d'elle que pour te dire qu'elle emploie le même homme d'affaires, ce qui n'a d'autre but que de chercher à t'inspirer de la confiance dans cet homme. Ce que je trouve de positif dans sa lettre , et qui doit réellement t'intéresser, c'est le désir qu'elle manifeste de terminer à l'amiable votre différend. Je t'engage à t'occuper uniquement du moyen qu'elle te propose d'une façon loyale. Quant au reste, ce sont des rêveries qui ne méritent pas l'attention d'un esprit raisonnable.»

Ces dernières paroles, prononcées d'un ton grave et sérieux, firent une certaine impression sur l'esprit mobile de Mme de la Sablonnière.

« Oui, dit-elle, vous avez raison, mon frère, et je vais ne m' occuper que de l'entrevue que je dois avoir avec l'homme d'affaires de la comtesse de Valbrun. Moi aussi, je suis comme elle, et je n'entends pas grand' chose aux affaires. Je vais donc écrire à Jules de venir en toute hâte ; mais je crois qu'il faudrait avec lui un homme plus posé, plus raisonnable, comme vous, mon frère, par exemple.

— A la bonne heure ! voilà enfin parler raison. Oui, je veux bien servir de second à Jules ; toutefois, n'étant pas moi-même versé dans la connaissance des lois, je prierai M. Beautain le notaire

de se trouver à votre maison. Comme il s'agit d'un testament, il connaît mieux que personne les formalités exigées par la loi pour ces sortes d'actes. »

Cette fois le frère et la sœur se séparèrent d'accord., ce qui ne leur arrivait pas souvent.

Dès le jour même et les jours suivants, Mme de la Sablonnière ne manqua pas de raconter à ses amies et connaissances qui venaient la visiter, comme quoi elle avait écrit à Mme la comtesse de Valbrnn , et que celle-ci lui avait immédiatement répondu une lettre on ne peut plus aimable et gracieuse. Elle se gardait bien de la lire en entier, car elle ne voulait pas que Ton connût le motif qui allait la mettre en relation avec cette dame; mais elle en montrait l'enveloppe, et faisait remarquer le cachet armorié, timbré d'une couronne de comte. M. Beautain, qui prétendait, en sa qualité de notaire, avoir vu souvent d'anciens sceaux apposés sur de vieux titres , déclara que , sans être versé dans la science du blason , il était persuadé que ces armoiries-là devaient appartenir à une famille qui remontait aux croisades. «Cela ne m'étonnerait pas , ditMme de la Sablonnière, car elle est liée avec la marquise de Vieilleville, et elle me parle dans sa lettre de sa prochaine arrivée. » La déduction n'était pas trèslogique, mais personne ne songea à la relever. On

était trop occupé du désir de connaître cette mystérieuse comtesse, et chacun faisait des conjectures à perte de vue sur la retraite qu'elle avait choisie et où elle se tenait si bien cachée.

Une quinzaine de jours après , la marquise de Yieilleville arriva à Saint-Christophe avec sa fille et un nombreux domestique. Le surlendemain de son installation, elle envoya sa carte à toutes les personnes notables de la ville qu'elle avait connues autrefois, avec un billet dans lequel elle exprimait le regret de ce qu'une légère indisposition, suite des fatigues du voyage, ne lui avait pas permis de s'acquitter en personne de ce qu'elle appelait un devoir ; mais, en attendant, elle recevrait avec le plus grand plaisir, tous les jours de quatre à six heures du soir, les personnes qui lui feraient l'honneur de la visiter.

Mme de la Sablonnière, à sa grande surprise, avait reçu une carte et un billet comme les autres. Elle en était toute flère; seulement, elle ne comprenait pas comment , ne connaissant pas la marquise de Yieilleville, ne lui ayant jamais été présentée , elle pouvait être l'objet de cette marque de politesse. Tandis qu'elle faisait ces réflexions, elle reçut la visite de Mme Pasquier, la femme du maire. Elle lui parla naturellement du billet de la marquise et de la surprise qu'il lui avait causée.

ce Cela vous prouve, répondit en souriant Mme Pasquier, queMme de Vieilleville, comme je vous l'ai dit, est simple, prévenante, et ne tient nullement à l'étiquette et aux cérémonies.

— Très-bien ; mais encore comment a-t-e)le su mon nom et mon adresse?

— Je pourrais vous répondre qu'elle Ta appris par la première personne qu'elle aura interrogée sur les anciens et les nouveaux habitants de la commune; mais j'aime mieux vous dire toute la vérité. Hier, Mme la marquise m'a fait appeler pour différentes choses sur lesquelles elle avait à me consulter, et entre autres pour me demander les renseignements dont je viens de vous parler ; vous pensez bien que je n'ai pas manqué de vous nommer, et aussitôt elle vous a mise sur sa liste.

— Je vous remercie sincèrement de ce service ; cependant je ne sais pas si je dois, pour une première visite , regarder cette invitation , qui ne s'adresse évidemment qu'à des personnes connues d'elle , comme suffisante, ne lui ayant pas encore été présentée.

— Encore une fois, quand je vous dis que vous êtes suffisamment invitée, et même que la marquise vous attend à sa première réunion, qui aura lieu aujourd'hui même.

— Elle m'attend? comment cela? expliquez-vous.

— Eh bien , voici l'explication. Hier, au moment où je me suis présentée chez la marquise, je l'ai trouvée occupée à causer avec Mme Bouchard, la directrice de poste, qui, à ce qu'il paraît, lui avait apporté des lettres chargées...

— Yoyez l'intrigante ! elle m'envoie par une enfant mes lettres chargées, et elle porte elle-même celles de la marquise !

— Dès que j'ai paru, reprit Mme Pasquier, sans avoir Fair de faire attention à cette réflexion, Mme Bouchard s'est levée...

— Comment! elle était assise devant la marquise! interrompit encore Mme de la Sablonnière ; voilà une insolence que je ne souffrirais pas, et vous avez raison de dire que Mme de Yieilleville est la bonté et l'indulgence même.

— Mais, mon Dieu, laissez là Mme Bouchard, et permettez-moi d'achever. Or donc je vous disais qu'au moment où la directrice allait sortir, la marquise lui a dit :

« — Surtout n'oubliez pas de remettre cette lettre à la comtesse de Valbrun, et de lui répéter de vive voix qu'elle ne manque pas de venir demain de cinq à six heures, et d'amener sa filie avec elle. Elle comprendra qu'il ne m'a pas été possible d'aller moi-

même la voir, et elle ne voudra pas retarder plus longtemps le plaisir que j'aurais à l'embrasser. À nous deux maintenant, madame Pasquier, a-t-elle repris aussitôt que la directrice a été sortie.

« — Permettez, Madame, ai-je fait après qu'elle m'a eu dit ce qu'elle me voulait, il paraît que vous connaissez Mme la comtesse de Yalbrun?

« — Si je la connais? mais oui, je la connais dès l'enfance, et c'est ma meilleure amie.

« — Il paraît qu'elle habite depuis quelque temps notre pays; mais elle garde un si strict incognito, que tout le monde en parle maintenant, et personne ne Ta vue.

« — Eh bien , il ne tiendra qu'aux personnes qui viendront chez moi demain soir de la voir et de faire connaissance avec elle; car je sais qu'elle n'a plus de motif de garder l'incognito comme elle a cru devoir le faire jusqu'ici. »

« J'étais tentée de lui répondre : « En ce cas, Madame, je suis sûre que toutes les personnes qui figurent sur votre liste ne manqueront pas de vous faire visite demain. » Mais j'ai réfléchi que j'allais dire une sottise; car elle aurait pu me répliquer : « Ce n'est doac pas pour moi que Ton viendra, mais pour voir la comtesse; » et j'ai prudemment gardé le silence.

« Voilà, Madame, ce dont je voulais vous prévenir. Comme je vous ai entendu dire depuis quelque temps que vous désiriez faire la connaissance de Mme la comtesse de Yalbrun , j'ai pensé que ce serait là une occasion favorable dont vous seriez peut-être bien aise de profiter. »

Mme de la Sablonnière aurait préféré faire cette connaissance d'une manière toute particulière, et non pas dans une réunion nombreuse où elle resterait confondue avec les autres ; mais elle n'avait pas le choix , et comme sa curiosité était surexcitée par ce que venait de lui dire Mme Pasquier, elle ne fit plus de difficulté de se rendre à la réunion, et elle dit à son interlocutrice :

« Je vous remercie, Madame, de vos bons renseignements; toute réflexion faite, je profiterai de l'invitation de la marquise, à condition seulement que vous voudrez bien m'accompagner et me présenter.

— Bien volontiers, Madame; vous savez que vous pouvez toujours compter sur moi. En ce cas, nous viendrons vous prendre, mon mari, Mélanie et moi, à quatre heures précises. »

Dès quatre heures et demie le salon de la marquise était rempli par toutes les notabilités de Saint -Christophe de l'un et de l'autre sexe. Mme de la Sablonnière , arrivée une des premières et pré-

sentée par Mme Pasquier, avait reçu l'accueil le plus gracieux de la part de la marquise, qui l'avait fait asseoir à côté d'elle. Un siège joignant celui qu'occupait Mme de la Sablonnière était resté vacant. La marquise, en le montrant à la veuve du banquier , lui dit du ton le plus aimable :

« Je sais que vous désirez connaître la comtesse de Vaibrun , avec laquelle vous avez , je crois , quelques rapports d'intérêts; je lui réserve cette place à côté de vous, pour que vous puissiez causer plus commodément ensemble. »

Mme de la Sablonnière remercia avec effusion la marquise d'une attention si délicate; puis, se rengorgeant, elle jeta un coup d'œil sur le cercle de dames rangées autour de la marquise , comme pour dire :

« Voyez la distinction dont je suis l'objet; c'est moi qui vais occuper la place d'honneur entre la marquise et la comtesse ! »

Tandis qu'elle faisait mentalement ces réflexions, ■ un domestique , ouvrant à deux battants la porte du salon , annonça d'une voix retentissante :

« Mme la comtesse de Vaibrun et M119 de Vaibrun ! »

A l'instant toutes les conversations particulières cessèrent, un profond silence s'établit, et tous les regards se dirigèrent avec une vive curiosité vers

la porte. Mais... ô surprise!... Est-ce une illusion? Au lieu de la noble inconnue qu'on attend, on voit entrer... devinez qui? Mme Bouchard, la directrice de poste, et sa fille Aurélie! Et le domestique referme sur elles les deux battants de la porte , comme pour affirmer que c'est bien la personne annoncée qui vient d'entrer.

La nouvelle venue, ou Mme la comtesse de Yalbrun, puisqu'il faut maintenant l'appeler par ce nom, a remarqué la surprise dont elle est l'objet, mais sans paraître y faire attention, et elle s'avance, le sourire sur les lèvres, vers la maîtresse de la maison , qui s'est levée pour la recevoir et qui fait quelques pas à sa rencontre.

« Bonjour, chère amie, » lui dit-elle en l'embrassant tendrement. Puis elle embrasse Aurélie sur le front, en lui disant : « Va, petite , rejoindre Isabelle, qui t'attend avec impatience. » En même temps Isabelle vient prendre Aurélie par la main et l'emmène avec elle dans le jardin.

« Mesdames, dit ensuite la marquise, je vous avais promis de vous faire connaître Mme la comtesse de Yalbrun , née Marie de Lusigny, mon amie de pension et de toute ma vie : eh bien! j'ai l'honneur de vous la présenter... Quant à toi... Quant à vous, Madame, reprit-elle en s'efforçant de garder

son sérieux, je ne vous présente pas les personnes que vous voyez ici, car je pense que vous les connaissez toutes. »

En disant ces mots, elle fît asseoir son amie dans le fauteuil voisin de celui qu'occupait Mme de la Saisonnière. Celle-ci fît un mouvement, comme si elle eût voulu reculer sa chaise; car si tout le monde avait éprouvé une grande surprise, et cette surprise n'avait rien de désagréable, elle avait été comme frappée d'un coup de foudre , et elle était en quelque sorte anéantie.

Après un instant de silence causé par cette scène inattendue, et qui dura moins de temps que nous n'avons mis à la raconter, Mme Manchon, répondant aux dernières paroles de la marquise , dit avec assez d'à-propos :

« Sans doute, Madame nous connaît depuis longtemps; mais nous aussi nous la connaissons, sinon par ses titres de noblesse , du moins par ses vertus et les nobles qualités de son cœur.

— Oui, oui, . . . très-bien, madame Blanchon ; c'est ce que nous pensons tous. » Telles furent les paroles qui s'élevèrent unanimement dans la salle.

« De grâce, Mesdames et Messieurs, reprit Mme de Yalbrun, épargnez un peu ma modestie, je vous en prie. J'ai tâché simplement, pendant mon

séjour ici , de remplir mes devoirs du mieux qu'il m'a été possible; si avec cela j'ai mérité votre estime et votre affection, je m'en félicite; mais ce que je puis vous affirmer, c'est que le temps que j'ai passé au milieu de vous a été un des plus heureux de ma vie, qui ne compte, il est vrai, que bien peu de jours heureux, et que je ne vous quitterai pas sans regret.

— Comment, dit le maire , maintenant que nous vous connaissons à peine sous votre véritable nom, est-ce que vous songez déjà à nous quitter?

— Non pas, s'écria la marquise, je n'entends pas cela, moi. Elle va quitter son bureau de poste que Mme Bouchard pouvait tenir, mais qui ne convient plus à la comtesse de Valbrun ; quant à cette dernière, elle viendra habiter ce château, où il y a plus de place qu'il n'en faut pour la recevoir. Sa fille et la mienne seront deux sœurs, qui auront chacune deux mères. Ainsi, après avoir été longtemps séparées, après avoir été éprouvées Tune et l'autre par le malheur, et ma pauvre amie Ta été encore bien plus que moi! nous serons enfin réunies, et nous ne ferons qu'une seule famille. Àh! j'oubliais, fit-elle après une pause un peu étudiée, pour compléter cette union de nos deux familles, nous aurons besoin de vous, monsieur le curé, et

de vous, monsieur le maire, en se tournant du côté de ces deux messieurs; je vous remettrai tout à l'heure les papiers nécessaires à chacun pour publier dimanche prochain le mariage projeté entre M. le marquis Maxime de Vieilleville, ingénieur en chef des ponts et chaussées , et Mlle Àuréiie de Valbrun , et celui de M. Louis Bouchard , comte de Valbrun, capitaine de cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur, avec Mlle Isabelle de Vieilieville. Ce double mariage sera célébré aussitôt après l'arrivée des futurs maris , qui se trouvent en ce moment à Toulon ; mon fils est allé y attendre son ami , son frère qui arrive de Crimée , où il a gagné vaillamment ses épaulettes de capitaine et sa croix. Vous m'avez , dit-elle en terminant et en s'adressant à tout le monde , donné souvent des preuves de l'intérêt que vous portez à tout ce qui me touche ; c'est pour cela que j'ai cru devoir vous faire part de ces projets avant leur publication officielle, comme on le fait, non à de simples connaissances, mais à de véritables amis. »

 ces communications inattendues, faites avec une simplicité et une sorte de bonhomie parfaite, un concert de remercîments et de félicitations s'éleva, mêlés à des vœux pour le bonheur des deux familles.

Une seule personne ne prenait aucune part à ce mouvement général, et elle paraissait, au contraire, fort mal à son aise : c'était Mme de la Sablonnière. Mme de Valbrun s'en aperçut, et, profitant du mouvement général qui régnait dans le salon , elle lui dit tout bas :

« Madame . vous m'avez écrit dernièrement pour me demander une entrevue avec moi; je vous ai répondu que , n'entendant rien aux affaires, je vous enverrais la personne que j'ai chargée de mes intérêts. Demain, à midi, cette personne sera chez vous; je vous préviens qu'elle a déjà vu M. votre fils à Paris, et s'est entendue avec lui. J'espère que vous ne ferez aucune difficulté d'acquiescer à cet arrangement, qui vous donnera la preuve de la loyauté que nous avons apportée dans toute cette affaire. »

Mme de la Sablonnière balbutia quelques mots qui avaient l'air d'un remercîment; puis, profitant de l'espèce de confusion qui régnait, car tout le monde s'était levé et causait par groupes , elle sortit sans être remarquée.

Pendant ce temps- là, Mme de Vieilleville avait remis les papiers à M. le curé et à M. le maire. Ce dernier, en y jetant machinalement un coup d'œil , crut devoir faire cette observation :

« Le nom de Bouchard est donc bien réellement le nom de Mme la comtesse de Valbrun ; j'avais pensé que ce n'était qu'un pseudonyme vulgaire qu'elle avait pris pendant qu'elle était directrice de la poste.

— Le nom de Bouchard, un nom vulgaire! s'écria Mme de Vieillevilie; mais savez-vous, monsieur le maire, que c'est le premier nom de la famille de Montmorency, et que les Valbrun en sont une branche cadette ?

— J'avais bien dit, fit observer M. Beautain à un de ses voisins , que les armoiries de Valbrun remontaient aux croisades. »

Le lendemain à midi, M. Pîouvier se rendit â la Sablonnière , comme l'avait annoncé Mme de Valbrun. Il n'y trouva que M. Galtier. Celui-ci, après avoir décliné ses qualités, montra une procuration de sa sœur qui le chargeait de traiter avec l'homme d'affaires de Mme de Valbrun. M. Plouvier lui présenta alors une lettre qu'il reconnut pour être de l'écriture de M. Michaud, le beau -frère de Mme de la Sablonnière, qui avait été le gérant de la recette générale dont M. Bouchard de Valbrun était titulaire. Cette lettre était celle que ce mandataire infidèle avait écrite à son patron au moment de sa fuite, et que celui-ci avait remise à sa femme la veille de sa mort.

Après cette lecture et quelques explications ajoutées par M. Plouvier, M. Galtier comprit enfin ce qui lui avait toujours paru louche dans cette affaire. Il reconnut que M. Michaud avait été la cause de la ruine de M. de Valbrun, et que, n'ayant pas été dénoncé par celui-ci, il s'était retiré à New-York, où il avait fait une fortune considérable; mais que, se sentant près de mourir, il avait légué cette fortune à la veuve et aux enfants de son ancien patron, comme une juste réparation du tort qu'il leur avait causé. M. Jules Michaud de la Saisonnière avait attaqué le testament comme étant entaché d'un vice de forme; alors M^e de Valbrun avait produit la lettre en question, dans laquelle Michaud, l'oncle, se reconnaissait débiteur d'une somme plus considérable que la valeur de la succession qu'il laissait par testament.

M. Plouvier, en présentant cette lettre au jeune homme, lui avait dit , et il le répéta à M. Galtier :

« Si vous faites casser le testament et que vous vous portiez héritier de votre oncle, nous ferons valoir cette lettre, qui nous reconnaît créanciers d'une valeur plus forte que celle de la succession; alors vous serez obligé de nous payer la totalité de notre créance, même sur votre fortune personnelle, et, de plus, la mémoire de votre oncle se trouvera

entachée par la publication d'un pareil écrit. Si vous nous laissez paisiblement jouir des bénéfices du testament, nous nous en contenterons, et nous consentirons même à anéantir une pièce qui jette sur un membre de votre famille un déshonneur dont une partie rejaillirait sur vous-même. »

Jules aussitôt avait déclaré qu'il consentait à ce que le testament eût son plein et entier effet. M. Gatiier fut du même avis, et il n'eut pas de peine à obtenir le consentement de sa sœur.

Elle partit, immédiatement après avoir signé, pour les eaux de Yichy, et depuis ce temps elle n'est pas revenue à la Sablonnière.

La succession de l'oncle Michaud s'élevait à environ huit cent mille francs. Aurélie, en apprenant que la famille avait recouvré la plus grande partie de sa fortune, s'écria :

« Ah! tant mieux, au moins je pourrai faire la charité comme autrefois, »

Pour terminer, nous dirons que les deux mariages annoncés furent célébrés avec une pompe dont on garde encore le souvenir dans le pays.

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