PASSAGE CHOISEUL
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Bien que les scrupules des vieux faiseurs de mémoires nous semblent aujourd'hui d'un autre monde et que leurs façonnières préfaces nous prêtent à sourire, Tavant-propos n'est encore guère évitable à qui entreprend de traiter des choses récentes à la première personne. Je ne débuterai point, comme le duc ^> Saint- Simon, par examiner (( s'il est permis d'écrire et de lire l'histoire, singulièrement celle de son temps », ni je n'alléguerai, de même que lui, gg que « le Saint-Esprit n'a pas dédaigné d'être ^ auteur d'histoires » : je risquerais de me faire 5 prendre pour original et suspecter, au choix, de pédantisme ou d'ironie; qui, entre parenthèse, serait injuste : car l'histoire que je con-
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çois, qui vise à atteindre, sous la figure des faits, une réalité humaine plus intime et plus formidable, ne diffère point tant de ces histoires que définit Saint-Simon, qui ont pour auteur le Saint-Esprit. Je pourrais m'autoriser de l'exemple divin, mais l'indépendance de ma philosophie me commande à cet égard une bienséante réserve.
Je n'ai pas plus à m'embarrasser des objections de la charité ni de l'humilité chrétienne. Pour la première, je le regrette : je reprendrais volontiers à mon compte l'argumentation de l'âpre duc, qui me paraît plaisante, par où il démontre que le premier devoir de la charité est de refuser toute miséricorde à ceux qui en auraient plus besoin, savoir aux méchants.
Quant au moi, ma franchise ne s'accommode point de le haïr, sauf celui des autres, qui est précisément le non-moi. Mais, sans l'excuser, je dois dire quelle place je lui réserve en ce discours : un mémorialiste pouvant avoir pour unique objet de se peindre, et rapporter à soimême toutes les circonstances, ou bien ne se distribuer qu'un rôle de témoin et ne livrer de sa personne que ce qu'il faut pour que le public rectifie ses témoignages.
J'avertis donc que je n'ai point du tout dessein de faire ici ma confession, mais de l'histoire ; et je n'occuperai de place dans mon récit.
que proportionnée à celle que j'ai tenue dans le fait, assez petite comme on verra, et en marge. J'exposerai d'abord mes titres à la charge d'historiographe. Je tiens que ma naissance et la tournure de mon esprit m'y destinaient, et qu'elle n'est point d'ailleurs une sinécure, encore qu'au lieu d'un souverain auprès de qui la remplir, je n'aie que ma bourgeoise famille et le milieu de société où j'ai vécu.
Ce style va paraître ambitieux si je laisse durer plus longtemps l'ignorance du nom que je porte, illustre depuis près de quarante années et, récemment, déshonoré avec éclat. Je suis le second fils et le troisième enfant du professeur Nicolas Langellier. Comme je n'existe, ni ma sœur et mes frères, que, pour ainsi parler, en fonction de lui, je dois, selon l'adage latin, commencer par Jupiter, j'entends par notre auteur. Je ne me tirerai point aisément du portrait. Les mots peignent mal, encore moins les mots techniques, seuls appropriés à un homme de science. Le vulgaire ne les comprend point. Il faut aussi compter avec mon incompétence.
Je voudrais du moins savoir évoquer sa physionomie : celles qui ne sont point insignifiantes signifient toute l'âme.
La science, qui déforme et enlaidit, a embelli mon père. Il est grand et droit : c'est qu'il n'est pas un savant de cabinet, mais de plein ciel, et
qui a coutume de lever le front. Sa tête n'est pas un trop lourd fardeau pour ses épaules. Avec ses moustaches tombantes, il rappellerait le type d'un Flaubert, mais affiné. Il a les tempes à peine dégarnies, et une chevelure, mais qui n'est point une crinière. Ses dents sont belles comme des armes, et d'une incorruptibilité qu'on devine éternelle, qui échappera la pourriture du reste quand il sera couché au tombeau. Elles brillent, et ses yeux brûlent, sans luire : ils regardent ailleurs que les nôtres, comme des yeux d'aveugle, ils ne s'emploient pas ordinairement à exprimer des émotions, ils ne deviennent humains que par éclairs, dans le plus intime secret de la famille, pour trahir une tendresse pudique et profonde qui ne s'exhale pas en paroles. Je n'ai jamais pu, malgré l'habitude, les voir s'animer ainsi brusquement, ces yeux ardents et impassibles, sans tressaillir d'allégresse peureuse comme au spectacle d'une transfiguration. Une autre marque physique de la haute distinction de mon père est la forme et la grâce de se»
mains, qui semblent avoir acquis, par l'usage des instruments de précision, cette même délicatesse que doivent les mains de collectionneursau maniement de fragiles objets de prix.
Nicolas Langellier est probablement l'un de»
sein•«'^ savants universels. Dans l'état présent toire; et)>aissance, c'est un prodige d'éviter la
spécialisation. Les dictionnaires de contemporains Fintitulent chimiste ; mais il a fait aussi de notables découvertes dans Tordre des sciences biologiques, qui ne sont d'ailleurs à ses yeux qu'un département de la chimie. Il a même pratiqué la médecine au temps de sa jeunesse besogneuse. Il a un égal génie pour rexpérienco ou pour la déduction, et il se divertit à résoudre des problèmes de géométrie ou même à faire d'interminables calculs d'algèbre, comme d'autres à jouer une partie d'échecs. Il a un esprit trop positif pour être dupe d'aucun système ; mais il a aussi trop de hauteur de vue et do puissance de généraliser pour n'être point porté à la métaphysique. Enfin, il est honnête homme et lettré comme les savants d'autrefois se piquaient de l'être, et comme ceux d'aujourd'hui se piquent de ne l'être point.
Il doit celte universalité aux trois facultés maîtresses de son intelligence, que je me permettrai du moins d'énumérer. D'abord, il a do la pensée des autres une compréhension immédiate et intuitive, qui fait qu'il s'assimile, sans dépense d'effort ni de temps, tous les travaux de ses confrères de toutes langues, en y ajoutant toujours de son propre cru. Sa mémoire, instantanée et indélébile, ne laisse jamais perdre ce qu'elle a une fois acquis. Elle est si bien ordonnée qu'il y retrouve du premier coup ce
qu'il y a rangé, comme en des casiers d'archives. Il ne la surmène point, parce qu'il ne pense jamais à ce qu'il sait, sauf dans le moment même où il a besoin d'y penser. Enfin il est plus apte à la synthèse qu'à l'analyse, il ne perd jamais de vue le tout et les rapports, et on peut dire que, dans son laboratoire, il expérimente la création. Il est inventeur et fertile en hypothèses qui donneraient le vertige à un chimérique, mais que modère chez lui le sens de l'humble vérité. Je dois, pour achever le crayon, donner quelque idée de ses mœurs, qui sont austères, malgré l'indépendance de sa doctrine morale. Son irréligion est vive, caustique, impatiente. Il agit comme un libéral, quoiqu'il pense, avec Auguste Comte, que la liberté de conscience n'a point de raison d'être en astronomie. Beaucoup de ces opinions sont aujourd'hui démodées, ou discréditées par certains Homais qui les ont employées à des professions de foi électorales : j'ai à peine besoin de dire qu'un Langellier ne leur donne pas le même tour.
Quand il s'est marié, il n'a point cherché une égale intellectuelle : il ne l'eût point découverte facilement, d'autant que l'intellectualité n'était pas, en ce temps-là, le genre de l'autre sexe. Mais je crois qu'il ne souhaitait point de la découvrir, et qu'il était plutôt, comme dit
Renan, a attiré vers le pôle contraire, vers la femme qui n'est que femme, Têtre instinctif qui n'agit que par l'impulsion d'une conscience obscure », qui affirme naïvement le bien et le beau. Son irréligion (dont je crains que les réserves ne paraissent bien surannées) attribue encore à la femme une sorte de fonction idéale et de rôle divin. Elle est (( le mirage qui peuple de lacs et d'allées de saules notre grand désert moral ». J'emprunte cette image, un peu vague, mais si délicate, et qui indique si justement ce que fut ma mère pour mon père, pour nous tous. Elle est aussi extrêmement bourgeoise, au sens le plus digne du' mot. Mais dès qu'elle a reçu le nom de Langellier, elle s'est trouvée grandie et comme sanctifiée par le culte qu'elle rendit à son époux. Je ne veux point dire qu'elle introduisit dans la maison ces formules de vanité en usage dans certains ménages de gens de lettres, on l'on appelle « maître » le chef de la famille au lieu de l'appeler père. Ma mère sentait la gloire d'être M°*' Langellier, mais ne s'en laissait point écraser. A son exemple, mes frères et moi ni ma sœur ne fûmes jamais accablés ni amoindris par notre hérédité, et nous démentîmes l'opinion courante que les enfants des grands hommes sont voués à la dégénération.
J'attribue cette bonne chance à la combinai-
son de deux auteurs si différents mais si bien assortis, et aussi à la nature même du génie de mon père. J'admets que le génie soit à Toccasion un phénomène pathologique : on m'accordera qu'il peut aussi bien être une supériorité normale, un équilibre; comme celui de Nicolas Langellier m'a toujours paru être du type sain, je ne vois pas pourquoi il se traduirait chez les descendants par la misère .psychologique et par des tares. Je n'ai point la sottise de prétendre que nous valons notre père, ni, par conséquent, de nier que, de lui à nous, notre race ait, dans une certaine mesure, déchu ; mais je maintiens que nous avons hérité de lui ce qu'on doit appeler dans l'ordre intellectuel, aussi bien que dans l'ordre physique, un excellent fonds de santé. Les facultés maîtresses de mon père se retrouvent chez nous, affaiblies ou modifiées, — reconnaissables ; et d'abord cette précieuse mémoire que le moindre exercice peut rendre encyclopédique. Il nous a transmis son imagination créatrice, mais plus tournée à la littérature qu'aux sciences; je tiens de lui, pour ma part, cette intelligence d'autrui, qui se traduit chez moi par un pouvoir quasi surnaturel de déchiffrer les âmes et de débrouiller les secrets motifs des actes.
L'intérêt de notre groupe est que nous représentons à nous quatre les divers moments de la
conscience humaine durant le dernier quart du siècle, comme le père doninous sommes issus représenta le plus haut état de cette conscience il y a une trentaine d*années. Mon frère atné François, le premier-né, de qui la ressemblance avec mon père est la plus apparente, croit à la science, et la fameuse faillite lui a fait hausser les épaules : il est le plus scientifique de nous, ou le seul, au moins par profession, car il exerce la médecine. Il a Torgueil de mon père, mais eCDréné. Il avoue cet inunoralisme transcendant auquel Nietzsche a trouvé des formules, mais qui date de plus loin. U est riolent et intraitable. Mon père le serait au^si, mais se domine : François est à la merci de soi-même, il n'a que trop prouré qu'un intellectuel supérieur peut agir comme un impaUif.
Ma soeur Jeann^^, de deux ans moins âgée, est sa jumelle par Te^prit. Ih sont inbépHrdiAes ou, jdus exacfeoieiit. j>éceirfcalre$ l'un à l'autre, comme ceux qui otA '^j^tuxh etihemhl^ danç le sein matériel et qui deœureot umh par on lien mysténenx^ sx»hxx*^ nut {oh détachés de la mère C(WDiaîzi*e. llh d^-^iî^^iit récjprociuenaent leurs peaséef. et ilt n ub* la eoaiBxmiif:iiÛKni ^jt^*^^ I tée. Jeuaw: <tppiC-<u: ^,^ de FrmtfyM. Cu^ ^-^. t . est çèmuik: yjvtx m^ ^.*^w j'i
celle épilhèle). Elle senl, comme d'aulres raisonnenl ou imaginenl, avec une sublimité nalurelle. Elle a aussi le don du verbe, el dans la j
conversation la plus familière, la plus impro- |
visée, elle trouve, pour produire ce qu'elle 1
sent, pour profiler généreusement à ses inter-. |
locuteurs moins doués, des expressions qui j
étonnent par leur nouveauté, qui rassurent par . |
leur évidente justesse. Le génie n'est pas mesuré \
chez elle, comme chez mon père, à la force de résistance de la personne. Il la surmène, il répuiserait, mais elle a d'incroyables reprises d'énergie. Ses yeux immenses resplendissent du feu intérieur qui la brûle sans la consumer. De visage, elle ressemble trait pour traita notre mère, qui fut admirable; cette régularité un peu froide est animée par l'ardent et superbe regard.
Je suis venu au monde un assez long temps après Jeanne. Mon père avait alors une liaison intime avec Renan, qui choisit pour moi le prénom breton d'Yves. Je dois à l'auteur des Origines du Christianisme un peu plus que mon nom de baptême. J'ai, dans ma médiocrité, des correspondances certaines avec l'homme qui a écrit r Avenir de la Science, et ensuite la Vie de Jésus. Je ne ressemblerais qu'au Renan dogmatique si j'avais hérité de mon père seul les éléments constitutifs de mon caractère; mais je
tiens aussi de ma mère, qui a teinté mon âme de religion; et j'ai reçu peut-être une culture trop éparse, trop littéraire. Enfin, je ne suis pas de la même génération d'esprits que François et Jeanne, mais nous sommes encore assez proches pour sympathiser. En revanche, nulle sympathie n'est possible entre eux et notre dernier frère Elie.
J'ai souvent ouï dire à mon père que le XIX" siècle, qui a émancipé tous les serfs, brisé toutes les idoles, douterait peut-être de son œuvre à l'heure suprême et agoniserait dans une crise de mysticisme. L'événement n'a point démenti cette prédiction. Nous ne devrions donc pas être étonnés, ni même mortifiés, de voir le plus jeune de nous quatre, le plus tard venu, gagné à toutes les doctrines que nous combattons : cette dissonance ne rompt pas l'harmonie de notre groupe; au contraire, elle l'achève ; elle est plus naturelle et moins banale que l'unanimité. Mais nous avons peine à considérer comme notre frère, comme un Langellier, ce réactionnaire insolent, ce jeune homme frêle, d'une précocité d'intelligence presque effrayante, et snob avec cela jusqu'à regretter que notre nom sonne aux oreilles trop plébéiennement. Mon père dut, à maintes reprises, user de son autorité patriarcale et de son ascendant pour nous empêcher de traiter en ennemi ce
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phénomène. C'est moi qui marquais à Élie le plus d'aversion et, en même temps, il me séduisait. J'avais trop de points de contact avec lui, je ménageais, pour ainsi dire, la transition entre mes aînés et lui, et je m'attribuais obscurément une responsabilité dans cette évolution fâcheuse de l'esprit des Langellier.
Dès l'adolescence, Élie, qui a les dons d'un artiste, affirma sa volonté de ne les exercer qu'en amateur et de vivre noblement. Il prétendit se faire entretenir par nos parents jusqu'au jour où sa jolie figure et sa réputation d'être bien pensant lui assureraient un mariage riche. François, plus rustre peut-être, mais plus fier, se suffisait à lui-même. J'ai dit qu'il avait étudié la médecine ; il s'occupait aussi de politique. Ma sœur Jeanne avait l'étoffe d'une femme de lettres : cette carrière n'était pas alors encombrée comme aujourd'hui, et je ne doute point qu'elle n'y eût fait une rude concurrence aux hommes; mais elle était, hélas! réservée pour une autre notoriété. Quant à moi, j'avais extrêmement hâte, non point de gagner ma vie, mais d'employer mes facultés; et comme je craignais de partir à faux, je les étudiais consciencieusement. D'ailleurs, je les méconnaissais. Je me lamentais de n'avoir aucune vocation déterminée, et je m'aperçois maintenant que j'en avais une dès l'enfance. Mais ce fut
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toute une affaire de me l'avouer. Je ne m*en fais pas accroire : c'est une conséquence du doute philosophique. J'ai bien de l'orgueil* voire de la confiance en moi, mais je ne sais comment cette favorable opinion de moi-même tourne, dans la pratique, à une excessive modestie. J'ai aussi un sentiment très incommode des proportions, et lorsque je mesure ma personne à l'Univers, je ne puis me dissimuler le néant de mon tout.
Cette façon de voir est arbitraire : elle dépend uniquement du point de vue. Nous ne sommes rien, vus de Sirius; mais Sirius, vu d'ici, n'est pas grand'chose. L'Infini, s*il est une personne et qui nous regarde, peut négliger notre petitesse; mais nous n'avons aucun titre à nous approprier sa perspective : selon les règles de la nôtre, c'est notre chétive personne qui occupe le premier plan et qui compte, dans le grand Tout, plus que l'infinité du reste. Dès que cette vérité salutaire m'apparut, je pris conscience de ma valeur relative, et je ne perdis plus mon temps à douter de l'utilité d'agir. Ma vocation me fut aussitôt révélée, qui est d'écrire l'histoire.
Le goût en est comme né avec moi. Mes professeurs de collège ont bien tout fait pour le ruiner. Ils m'ont enseigné que l'histoire n'est qu'une liste d'événements et de dates»
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sans peinture des décors ni des âmes, et agrémentée tout au plus de quelques imbéciles (( considérations ». Je suis incapable, même d'apprendre cette histoire-là. Je ne me souviens que de ce que j'ai vu vivre ou ressusciter. Ma mémoire ne garde pas les impressions discontinues ; elle ne retient les faits que parles rapports, et une simple relation de chronologie ne lui suffit pas. Je n'ai jamais pu me fourrer dans la tête un répertoire, et j'oublie jusqu'aux noms propres qui ne s'associent pas à une figure animée.
J'avais pourtant, dès lors, mes petites idées personnelles sur l'histoire : d'abord qu'elle doit reproduire la vie, soit individuelle ou collective; et, comme j'ai l'intuition des êtres, je n'imaginais pas qu'on eût plus de mal à faire revivre ceux de jadis qu'à regarder vivre ^ ceux d'à présent; puis, que l'histoire contem-
^ poraine est le commentaire perpétuel et l'illus-
p tration de la plus ancienne histoire, parce que
l'essentiel de la vie ne change pas, sous des dilîcrences d'aspect plus que superficielles et apparentes : j'oserai dire illusoires; qu'en d'autres termes, et comme il n'y a qu'un tout petit nombre de situations dramatiques (dont même on s'est amusé récemment à dresser la courte liste), il y a aussi un tout petit nombre de situations historiques, et qui se répètent d'âge en âge à satiété. J'ai obtenu sur ce point
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Tapprobation de l'illustre Ferrero; mais les professeurs du collège n'étaient point du même avis, et ils n'épargnaient pas leur dérision à un gamin de quatorze ans. Heureusement, mon père pensait comme Ferrero, et il avait à mes yeux plus de prestige que les pions. Il me préserva du découragement, et me confirma que j'étais historien-né.
Je demeurai pourtant des années à ne savoir que faire de cette aptitude. Ma curiosité des histoires anciennes n'avait pu résister, malgré tout, à la mauvaise méthode de l'enseignement universitaire et n'avait pas survécu à mon baccalauréat. Elle se ranima quand je lus les livres de l'historien que je viens de nommer, si conformes à ma vue de l'histoire; mais elle resta une curiosité paresseuse, de lecteur enthousiaste, sans courage pour se mettre lui-même à écrire. J'étais plus tenté de laisser un témoignage de ce que j'aurais personnellement vu.
Ici encore, j'étais rebuté par l'exemple de ceux qui écrivent nos annales. Ils n'entendent point leur tâche différemment de mes professeurs. Ils font des comptes rendus politiques d'après les journaux, et qu'ils enjolivent aussi de (( considérations » sur l'évolution de la société. Elles me paraissent encore plus incertaines que celles que l'on hasarde sur des événements qui datent de plusieurs siècles. De si près, on
aperçoit trop bîen les petites rides à la surface de la mer et on ne voit ni mieux ni plus mal les courants profonds. On est plus exposé à prendre les remous pour le mouvement même de rhumanité. On s'attache à d'insignifiants va-et-vient d'action et de réaction et on ne saisit rien de la conduite des peuples. Les chifiTres mêmes sont trompeurs, les statistiques prouvent également le pour et le contre. Je défie le plus clairvoyant et le plus impartial de connaître l'Opinion et de dire où est la Majorité.
Les premiers rôles de l'histoire, du moins contemporaine, ce n'est point les hommes publics, historiques officiellement. Les vrais personnages représentatifs sont les anonymes, qui n'ont pas d'histoire. J'en faillis conclure que les romanciers sont les vrais historiens de ce temps-ci, selon la définition de Goncourt, que (( le roman est l'histoire de ceux qui n'en ont pas )). Qui m'accusera de paradoxe, quand il est de mode d'admirer Balzac comme le plus vrai historien du dix-neuvième siècle? Le roman devait me tenter, puisque je me pique d'être un liseur d'âmes. Mais je suis préoccupé contre lui. J'ai vu fréquenter chez mon père tout un clan de gens de lettres, qui professaient que la littérature est l'unique emploi digne d'une inteUigence et que le roman est la seule Httéra-
ture. Cette croyance m'a toujours semblé impertinente. Je me sens, de plus, incapable d'inventer une fable et d'y croire, et j'avoue que cette incapacité ne me déplaît point. Je trouve la fiction méprisable et surannée. Mettons que je manque de talent.
Il ne me restait donc que d'écrire mes mémoires, et je n'eusse point manqué de m'y mettre dès ma dix-huitième année, si j'avais pu croire dès lors que je serais jamais de quelque chose et que je saurais les affaires de mon temps. Mais je doutais qu'un homme privé d'aujourd'hui pût rien écrire en ce genre qui comptât pour historique. Cela faillit même à me faire regretter de n'être pas né dans un autre siècle, et d'une condition à tout savoir ou à participer de tout. Puis je m'avisai que ce scrupule n'est guère conséquent à mes théories sur le rôle des anonymes, et qu'au surplus, j'occupe, dans la société présente, une place qui n'est guère moins bonne pour voir que jadis celle de Saint-Simon, n'ayant, comme lui, qu'à regarder ce qui se passe près de moi et à la portée de mes yeux pour saisir tout l'essentiel de ce temps-ci.
Mon père est trop ennemi de toute espèce de sacerdoce pour jouer lui-même au grand prêtre, et la jeunesse des écoles n'a jamais défilé sous ses fenêtres. Mais il entretient des
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relations avec tous les hommes qui comptent, ici et ailleurs, et je Tai toujours vu traiter d'égal à égal, familièrement, avec toutes les puissances intellectuelles. Ainsi, j'ai de mon rang social un sentiment qui doit équivaloir à celui d'être né. Je me sens ce fils de roi ». Mon père a, de plus, assez d'agrément, outre sa culture et sa gloire, pour plaire hors du cercle restreint de l'Intelligence, et il accueille volontiers les gens de marque, mais qui ne se font pas une spécialité de la science ou des belles-lettres. Ses « dimanches » ont été célèbres. Ils eurent même, un temps, un certain air mondain. Le décor de notre maison est tant soit peu austère et académique, mais cela n'est pas pour efiFaroucher le snobisme; d'autant que Nicolas Langellier, déjà magnifique naturellement, a fait fortune sans le vouloir, grâce à deux ou trois découvertes d'une application industrielle. Ma sœur a épousé Philippe de Coigny, fils aîné du feu duc et de la
duchesse survivante, et cette alliance m'a ou-
vert une société peu accessible, que je ne me î
flattais pas auparavant de pouvoir étudier. !
Je m'intéressai fort à la manigance de ce mariage, qu'il faut bien que j'appelle dispropor- \
tionné, car les préjugés durent. On devine que mon frère Elie en fut le premier artisan : nous autres ne saurions faire d'aussi belles relations !
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si Élie ne s'en mêlait point. Il aimait humblement le duc, et le duc l'aimait aussi humblement. Ils étaient l'un devant l'autre à genoux, par l'effet d'une contraire superstition; Élie plutôt à plat ventre, un vieux nom, une particule et un titre authentique suffisant à le mettre hors de lui : Philippe révérait en mon frère l'autre noblesse, pour qui ses pareils sont gens de rien. Il avait des moyens médiocres, mais une extrême bonne volonté. Il rêvait de faire dans la vie quelque chose, sans savoir quoi, et, à tout prix, de se désempêtrer de son milieu mort. N'empêché qu'il était duc jusqu'au bout des ongles, et qu'il en avait les instincts et, quand il ne se surveillait point, la morgue.
Il tomba éperdument amoureux de ma sœur dès qu'il la vit. Je ne l'accuse point de calcul. S'il visa la dot, je gage que ce fut sans y penser. S'il y pensa, il ne douta point que le premier devoir d'un noble fût de redorer le blason.
Odon, son frère cadet, y tâchait de son côté, et moins hotiorablement, par l'adultère mixte, avec Hortense Moser, femme d'Hermann Moser, le banquier juif qui compose de la musique. La duchesse de Goigny douairière préférait cette mésalliance de la main gauche à la mésalliance légitime de son fils aîné. Elle ne s'en taisait même point, bien que la plus vertueuse des femmes à l'ancienne mode, et uni-
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quement occupée depuis son veuvage à réparer par répargne une fortune que les prodigalités de son mari défunt avaient presque anéantie.
L'extérieur de Philippe était assez avantageux pour justifier une fantaisie; mais il nous parut que ma sœur Tépousait pour le plaisir d'être madame la duchesse, et nous ne lui pardonnâmes point de rapetisser son orgueil jusque-là. Mon père, par contradiction, laissa voir qu'il la tenait pour mésalliée. Il ne se départit point d'une froide politesse, mais François, pour la première fois en désaccord avec Jeanne, laissa percer son antipathie. Je fus le seul, Elie excepté, à ne point faire grise mine au nouveau venu. Sa distinction me plaisait et me trompa longtemps sur le commun et le vulgaire de ses sentiments intimes. Ses bonnes intentions me paraissaient touchantes, d'autant que j'en pressentais la chimère. J'étais aussi fort curieux des conflits qu'un si boiteux mariage ne manquerait point de susciter. Je pressentis que j'allais voir aux prises les instincts éternels de l'homme sous le costume de la vie moderne, qui est l'histoire comme j'ai dit que je la conçois. Puis des événements survinrent, les uns privés, les autres publics et qui sont dans toutes les mémoires, qui me déterminèrent enfin à prendre la plume.
J'ai déjà cité la prophétie de mon père tou-
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chant la vraisemblance d'une crise de mysticisme et de réaction au crépuscule du xix* siècle. Elle m'avait d'abord semblé paradoxale. Je ne crois pas à la fatalité du progrès et je ne sais même pas ce qu'on veut dire quand on proclame que l'Humanité marche en avant plutôt qu'à reculons ou de biais ; mais je n'imagine pas que les acquisitions de la connaissance puissent être reperdues à moins d'une nouvelle invasion des barbares. Pourtant, certaines opinions que je voyais renaître, qui étaient depuis longtemps périmées, m'inquiétèrent. Je me rappelai la prédiction paternelle et je fus angoissé de la peur qu'elle ne s'accomplît : car je soutiens avec insensibilité le spectacle des misères physiques, mais l'idée d'une diminution intellectuelle de l'espèce m'est insupportable physiquement.
Mon père, que j'interrogeai, aggrava son diagnostic, a Ce que nous avons acquis, me dit-il, ne pourra plus en effet se perdre, parce que nous l'avons consigné en nos hvres; mais nous n'avons rien imprimé dans l'esprit des hommes. Notre œuvre est purement théorique et ne les a point modifiés. Ils restent, dans la spéculation ou dans l'action, à la merci de préférences individuelles qu'ils ont héritées de leurs ascendants, et d'impulsions primitives qui peuvent se ramener toutes à celle d'aimer
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de craindre que mon imagination ni ma conviction ne m'emportent, et je saurai peut-être accommoder cette fâcheuse cuisine à notre délicatesse, justement parce que j'aurais plutôt le goût, je ne veux point dire le talent, d'écrire quelque prière sur l'Acropole.
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Il n'y a point de commencements en histoire, et Ton pourrait, à la rigueur, toujours remonter du moindre fait jusqu'à l'infini ou jusqu'à la cause première ; mais nous voulons dater, et nous appelons commencement la minute où ce qui se tramait à notre insu nous devient perceptible. Gela se produit parfois d'une brusquerie significative, qui nous donne un choc et le petit frisson de surnaturel d'un pressentiment. Je reçus un avertissement de cette sorte, et pressentis une époque pour la Société, le jour où il se répandit que ï « Afiaire » allait être reprise : qui fut un dimanche, un des fameux dimanches de mon père.
Je me hâte de rassurer mes lecteurs : je n'avouerai aucune opinion sur TAfiaire, je n'en
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dirai pas un mot et je n'y ferai pas une allusion, ni à aucune autre des « affaires » subséquentes qui partagèrent notre pays en deux France, selon l'expression consacrée. Elles sont de celte histoire officielle qui ne m'intéresse point, et mon objet n'est que leur contre-coup dans le privé. Elles-mêmes, je les néglige et, par un privilège unique, je le puis sans arbitraire. La maison de mon père est fréquentée par des gens de tous bords qui n'y veulent point perdre leurs entrées, et les plus violents y contiennent leur passion et gardent de froisser autrui. C'est le terrain le plus vraiment neutre que je sache, et la tolérance a encore cet asile, d'autant plus sûr qu'on ne l'y pratique point par vertu, mais par intérêt. Notre logis fut, ce jour-là, un des rares et peut-être le seul où ne se joua point le drame qu'un célèbre caricaturiste a dessiné pour l'édification des historiens futurs, avec cette légende : (( Ils en ont parlé. » Nous ne plantâmes nos fourchettes dans les reins d'aucun petit chien, et nous ne nous fusillâmes point avec nos verres et nos carafes. Personne chez nous (( n'en parla » : mais la curiosité du spectacle n'en fut que raffinée, car personne n'avait d'autre idée en tête, et ne se trahissait que par l'air du visage, le diapason de la voix, les saccades du geste, les applications de certains mots ou les ténébreux sous-entendus.
Je reçus mon (( avertissement » dès le réveil et la lecture des journaux. Le dimanche est le seul jour où je me les fasse apporter au lit. N'ayant point de chez-moi, réduit à ma chambre d'enfant et au domestique peu nombreux de ma famille, je dois asservir mes habitudes à la nécessité de ne gêner point le ménage, et je ne fais la grasse matinée qu'une fois par semaine. Je ne la fis point longtemps. A la première nouvelle de ce qui se passait, je sautai à bas du lit, et cette réaction purement physique fut d'abord l'unique effet de la secousse reçue. Aussitôt prêt, j'allai dans le cabinet de mon père, et je pense que j'avais dessein de causer avec lui. Mais je trouvai mon frère Elie qui m'y avait devancé. Il me suffit d'un regard sur le jeune homme pour comprendre que nous ne serions jamais du même côté d'une barricade. Nous sentîmes, et mon père même, qu'il était superflu ou périlleux de risquer un débat, et nous donnâmes à nous trois la note des prochaines conversations de la journée, je veux dire que nous inaugurâmes le silence.
Ce cabinet de mon père est médiocrement pourvu d'attraits pour qui a le moindre goût mobilier. L'appartement, dans un vieil hôlel de la rue de Verneuil, a vue d'une part sur la cour, pavée à la façon d'il y a deux siècles, et d'autre part sur la rue de l'Université, outre un petit
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jardin. Il est grandiose et dénué de confort, délabré, glacial et, même chauffé, donnant froid par la hauteur des plafonds et la vaste surface des fenêtres. Il est boisé partout et peint en gris. Les boiseries, d'un Louis XV sans trop de rocaille, sont fort belles, mais appelleraient des meubles de même style. Ceux du cabinet sont ce qu'il conviendrait peut-être qu'ils fussent si nous étions logés à la Sorbonne ou au Collège de France. Ajoutez une profusion de bronzes et de vases de Sèvres, offerts par des disciples, par des corporations, par des municipalités, par rÉtat. Un bureau gigantesque et laid se prélasse au beau milieu de la pièce. Le dimanche, pour faire place, on le pousse jusqu'au mur entre les croisées, et on ouvre à deux battants la porte du salon, qui ne vaut guère mieux que le cabinet.
Le malheur est que ma mère veille à tout et déniche des serviteurs comme on n'en fait plus. On lui a si bien soigné son meuble de salon second Empire, qu'il est comme neuf et qu'elle n'aura jamais le cœur de le remplacer. Dans un cadre d'authentique Louis XV, le faux Louis XV de Napoléon III fait une figure lamen taille, et le grisaille des murs accuse doulourou sèment l'insolence de ces satins cerise qui ne se veulent point faner, de ces ors qui n'en fmissent point de s'éteindre. Parmi cet affreux
luxe, un admirable portrait de mon père adolescent, par Ingres, étonne et console le regard ; mais il fait pendant à un portrait de ma mère par Ary Schefler, qui rappelle bien inutilement sa Mignon aspirant au ciel.
Enfin, le dimanche, on reçoit aussi dans la salle à manger, qu'il faudrait de toute manière traverser pour accéder au salon, à moins de passer par la chambre de mes parents. Gomme dans les vieux appartements, elle est plutôt seconde antichambre que salle à manger, peu large, très longue, et forme galerie. Elle semblerait une réduction de la galerie des glaces, s'il y avait des glaces pour faire vis-à-vis aux trois hautes fenêtres cintrées. Le mobilier y est encore plus désolant que dans les autres pièces. Il nous vient de ma grand'mère maternelle, soigneuse autant que ma mère elle-même. Il est demeuré si neuf qu'on hésite à lui attribuer l'âge que son style accuse, différent de l'âge qu'il paraît d'au moins trois quarts de siècle ; et on se demande quel est l'ébéniste fou qui a pu exécuter aujourd'hui une table ronde à pied unique monté sur griffes, des chaises d'acajou à croisillon, et ces plates vitrines oîi s'étale une argenterie informe, mais de poids et de prix.
Avant la réception dominicale, nous avons déjeuner de famille, où pas un de nous ne manquerait, et 011, depuis leur mariage, assistent
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régulièrement mon beau-frère Coigny et ma sœur Jeanne. Bien que le couvert doive être vite enlevé, et que Jeanne, qui n'a aucun sentiment de rheure, retarde ce déjeuner fabuleusement, il est toujours servi avec quelque apparat : ma mère croit devoir faire de la cérémonie quand elle traite ses enfants. Elle ne recule pas à tirer des vitrines, pour les y ranger ensuite elle-même, les plus imposantes pièces de son argenterie, ainsi que des compotiers de Sèvres qui ont déjà du prix, et qui finiront sans doute par avoir de la beauté quand ils auront vieilli encore un peu. Elle soigne aussi à notre gourmandise et elle nous achète des gâteaux en sortant de là messe. Car elle y va. Je ne crois pas qu'il lui reste ombre de la religion qu'elle avait quand elle s'est mariée, mais elle n'ose avouer à mon père qu'elle n'a plus que faire de sa tolérance, et elle continue d'aller à la messe pour lui en savoir gré.
Elle évite cependant tout ce qui rendrait leur dissentiment trop palpable, et par exemple elle n'entre jamais tout droit chez mon père quand elle revient de l'église. Elle passe d'abord par sa chambre, oii elle laisse son chapeau et son livre, mais non les gâteaux; et mon père ne manque jamais à lui demander, avec un air de friandise, si elle nous apporte quelque chose de bon. Or il advint, ce dimanche-là, un fait si
petit en apparence qu'on va méjuger puéril de le mentionner, mais dont je fus aussi frappé que les habitants de Kœnigsberg quand ils virent le philosophe Kant changer pour la première fois de trottoir au bruit que la Bastille était prise. Ma mère entra directement, le chapeau sur la tête et son livre de messe à la main, dans le cabinet de mou père, où j'étais avec Elie. Elle dut le faire par mégarde, mais je ne le remarquai point seul : Elie eut une façon particulièrement câline de lui souhaiter le bonjour. Mon père, qui allait lui demander, comme d'habitude, ce qu'elle nous apportait de bon, s'aperçut juste à temps qu'elle ne rapportait rien du tout. Il s'abstint, mais sa surprise se trahit par un mouvement des paupières ; ma mère s'avisa de l'oubli, fit, comme malgré elle, une légère exclamation, et sortit aussitôt du cabinet. Nous reprîmes comme si de rien n'était le fil de notre conversation.
Nous l'avions mise sur un objet aussi impropre qu'il se pût à nous désaccorder. Nous commentions de récentes expériences sur le passage du pondérable à l'impondérable, d'oii il semble résulter que le principe de la conservation de l'énergie devrait être modifié, au moins dans les termes. Mon frère Elie ne prit pas grande part à l'entretien. Mais il trouva moyen de nous faire sentir qu'il s'intéressait à
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cette nouveauté parce qu'il se flattait de voir ruiné par elle le « vieux matérialisme » , et remises en question toutes les données premières de la science. Mon père lui objecta qu'il n'y entendait rien. Il tint tête avec outrecuidance. J'en fus choqué. Mais je préférais encore qu'il n'exprimât que de cette façon détournée son parti pris d'hostilité à toutes nos opinions.
J'avais malheureusement lieu de craindre que l'imminente arrivée de ma sœur ne mît fin à ces ménagements. Je ne vais pas dire qu'elle manque de tact, qui, d'une personne supérieure en tout, serait incroyable ; mais elle méprise les petites habiletés de la conversation — par arrogance, non par courage : car elle est assez lâche, du moins à la façon de Turenne, qui avait besoin de gourmander sa carcasse, et qui ne réussissait point mal à faire le héros. Elle y réussit moins bien, surtout quand elle a les nerfs malades. Elle provoque, et ensuite elle bat en retraite ; elle se repent, elle flatte, elle renie. Mais, quand nous sommes entre nous, elle ne craint personne.
J attendais sa venue avec impatience et un peu d'efiroi, et je commençais à regarder la pendule, quoique l'heure du déjeuner ne fût guère passée que de vingt minutes, et que ma mère, qui était rentrée dans le cabinet, n'eût pas encore jugé qu'il fût temps d'observer avec consternation que (( les enfants étaient bien en retard ».
Enfin, Jeanne arriva, flanquée de son mari et de notre frère aîné. Je vis d'abord qu'ils venaient de jouer à eux trois la même comédie de silence que nous, et qui continuerait. Tous les dimanches, François s'en allait chercher Jfeanne dès le matin, cous prétexte d'empêcher qu'elle ne fût trop en retard, de vrai pour marquer qu'elle appartenait plus à lui qu'à nous, et qu'il avait bien le droit de faire un bout de promenade avec elle en tête à tête, une fois par semaine. Elle demeurait proche les Champs-Elysées, rue Rabelais; il l'emmenait faire les cent pas sur l'avenue, et la mettait beaucoup plus en retard qu'elle n'eût été naturellement. Philippe de Coigny s'en allait se promener de son côté : il prétendait n'être point de son monde, mais il avait toujours affaire au cercle des patineurs ou à Saint-Pierre de Chaillot. Il venait ensuite rue de Verneuil seul et scrupuleusement à l'heure, c'est-à-dire qu'il y précédait sa femme et son beau-frère de trois bons quarts d'heure.
Il n'était pas homme à changer ses habitudes sans une idée de manifestation : je ne doutai point qu'il n'eût accompagné ma sœur et mon frère pour leur témoigner qu'il était prêt à penser comme eux et à combatlre du même côt^é. Je reconnus un effet de sa bonne volonté coutumière, mais qui me parut n avoir guère eu de succès auprès de François ni
Jeanne. Et je me représentais la promenade : le frère et la sœur dialoguant avec volubilité, affectant d'ignorer le tiers incommode, le pauvre Philippe, empressé, discret, morfondu, toujours en arrière ou en avant, incapable de régler sa démarche sage sur celle de ma sœur, qui trotte, traîne, s'arrête, repart, s'assoit, se lève, biaise, et arrive, même dans les Champs-Elysées ou le bois de Boulogne, à gêner la circulation.
Durant les cinq minutes que nous attendîmes l'annonce du déjeuner, elle poursuivit ce manège à travers le cabinet de mon père et le salon, car une pièce ne lui suffisait pas. Philippe s'était assis, mais, rien que pour la suivre des yeux, il était obligé de se tourner et de se retourner sur sa chaise; et cette inquiétude se communiquait à sa physionomie, ordinairement plus impassible, oii une extrême hauteur s'allie à une extrême timidité, et la conscience de son titre à celle de son néant.
Le pauvre garçon n'avait pas dû être fort gênant pendant la promenade, et n'en avait pas moins exaspéré mon frère, que je voyais encore bouillir. Dans le sentiment, François est puéril et effréné. 11 a le cœur gros, et il irait jusqu'à pleurer ou jusqu'aux pires violences quand son désir lui échappe ou qu'on lui dérange ce qu'il a cortibîné. Son mauvais regard m'eût effrayé, si je ne savais point que l'éducation nous rend
à peu près incapables de tordre le cou aux fâcheux, comme rinstincl, d'ailleurs excusable, nous y porterait.
Ma sœur ne marquait pas la même rancune à Philippe, mais parce qu'à vrai dire elle ne s'apercevait point qu'il fût là, et sans doute que depuis ce malin elle ne s'en était pas aperçue. Elle a un prodigieux pouvoir de ne pas tenir compte d'autrui, qui se traduit en égoïsmes de toute sorte et, au besoin, en aveuglement ou en surdité totale, jusqu'à ignorer les présences et à ne pas entendre les voix. Ce rétrécissement de sa conscience accuse l'idée fixe et l'exaltation, que trahissent, d'autre part, un timbre plus élevé, une verve plus étourdissante, des trouvailles de mots plus^ ravissantes, et la toilette même : elle a une façon ordinairement extraordinaire de s'habiller, ou mieux de se draper dans des chiffons multicolores, qui ne serait pas supportable si sa beauté n'était d'un modèle; mais aujourd'hui le compromis de sa robe entre l'Antique et l'Empire, la crudité de l'écharpe verte sur la robe noire, et, sous le noir, le transparent chair à la croire nue, signifiaient bien une volonté violente de crier aux yeux des gens quelle créature unique elle était, au-dessus des conventions et des convenances, et même du goût.
Enfin on nous annonça le déjeuner. Nous
nous mîmes à table dans Tagitation, rieurs et démonstratifs, sentant l'orage dans Tair et qu'il n'éclaterait pas. Jeanne, comme de coutume, fit tous les frais de la conversation. Il y avait toujours consentement unanime à lui laisser la parole, quelle que fût la qualité de ses interlocuteurs (si je puis nommer interlocuteurs des muets). On l'eût fait par calcul, car je ne sais point de plaisir plus enchanteur que celui d'entendre si bien et si singulièrement parler. Mais je crois qu'on le faisait par intimidation et par devoir, comme en présence d'une force de la nature que nul n'oserait prendre sur soi d'entraver. Et on le faisait encore par humanité, parce que, contenue, cette formidable force eût causé à ma sœur une intolérable douleur physique. Mais elle ne souffrait pas moins, après coup, de s'être dépensée Ubrement qu'elle n'eût souffert, sur le moment, de s'épargner. Elle en restait brisée, et, dès qu'elle se retrouvait seule, dans une effrayante prostration.
Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vue se prodiguer comme ce dimanche, et sans chercher les thèmes de ses variations outre la portée de sa main. Son originaUté n'éclate nulle part mieux que dans le commun. Elle a une manière à elle de sentir ce qui est si vulgaire que le vulgaire ne le sent même plus, et une façon saisissante d'exprimer n'importe quoi. Elle redé-
couvre ce que tout le monde a vu et le voit comme personne; elle restitue à ce qui est démonétisé une valeur, et un relief à ce qui est fruste. Elle est sublime terre à terre et elle fait jaillir sa poésie, comme des étincelles, d'un caillou. Je n'ai jamais observé de sensibilité approchante que chez une autre femme, qui est un poète admirable, M""' la comtesse de Noailles. Ma sœur a ce même visage d'extase religieuse quand elle caresse ou respire un beau fruit. On a parfois raillé, combien lourdement et à torti la muse maraîchère et potagère. L'adage que « tout est dans tout » vaut pour les poètes comme pour les savants, et la plus humble plante nourricière recèle le mystère éternel ainsi que la beauté infinie.
La sensibilité de ma sœur est singuUère, mais non point factice, et, dans l'expression, elle n'use point de ce que les artistes appellent procédé; mais elle veut être plus ou moins ellemême, et il était visible ce jour-là qu'elle jouait de soi avec une virtuosité volontaire, pour exalter notre firère François et pour décontenancer son mari. François sent comme Jeanne, mais au plus intime de lui et sans pouvoir de s'exprimer. Quand elle produit ce qu'il retient, c'est pour lui un soulagement en même temps qu'une joie. Philippe admire ma sœur, et l'aime par admiration ; mais il l'admire avec effroi, avec
scandale et, je tranche le mot, avec antipathie. Il est d'une autre humanité, de l'autre bord, et entre les deux bords un abîme se creuse, qu'elle s'amuse de temps en temps à lui éclairer jusqu'au fond. Il l'admire et il l'aime avec une cuisante douleur de la sentir différente et incommensurable, inaccessible, aussi peu que possible épouse, la moins réellement possédée des femmes, la plus lointaine des princesses.
Jeanne parut, durant tout le repas, soutenir une gageure. Elle fut éblouissante à propos du couvert, du pain et des mets. Puis, ce fut une moquerie irrespectueuse, mais tendre, de ce service de Sèvres dont j'ai parlé. Ma mère, qui est simple, s'en offensa, et un autre abîme apparut, entre ces deux femmes, si pareilles de visage et probablement au moral, mais sans possibilité d'entente. Seul, mon père pouvait écouter Jeanne sans inquiétude, sachant que, jusque dans l'extravagance, elle demeurerait toujours la fille de son esprit, et qu'il se reconnaîtrait toujours son auteur par quelque endroit. Elie gardait obstinément le silence et désapprouvait de toute son attitude et, si l'on peut dire, de toute la correction de son costume . Le tremblement de PhiUppe faisait peine à voir. 11 se croyait conjugalement et ducalement responsable des propos de sa femme. Moi, je me partageais entre deux délectations : je re-
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cueillais les précieuses perles qui tombaient des lèvres de ma sœur, et je scrutais les physionomies. J'y lisais ce que nul ne voulait dire, et ce que disaient pourtant les silences aussi bien que les paroles.
Les plaisanteries sur le Sèvres servirent de transition, et Jeanne passa de la poésie à la satire, où elle excelle terriblement. Elle tomba sur sa belle-famille, non pour blesser Philippe, car elle est bonne et hait de faire de la peine aux gens, mais pour le scandaliser encore plus, et s'affirmer d'une autre espèce. Comme on ne voit guère ce qu'il reste aujourd'hui aux personnes de condition, sauf les bonnes manières, et que les leur nier c'est les réduire à rien, elle prétendit que les Coigny manquaient d'usage, et le démontra par des récits de leurs impairs à mourir de rire. Elle fit de sa belle-mère vingt crayons à la file, oîi éclatait tout ce que la douairière avait de bourgeois. La page de croquis était atroce et si probablement vraie que nous commencions de ne plus rire qu'en dedans et de n'oser plus lever le nez de nos assiettes. Puis, le sarcasme atteignit durement le beau-frère Odon, sa combinaison de l'adultère mixte, Hortense Moser. Et Jeanne, qui ne s'arrête jamais à moins qu'on ne l'y force, se tut d'elle-même brusquement, songeant soudain que la religion d' Hortense Moser faisait
allusion trop directe à ce qai était dans Tesprît de chacun.
Philippe profita de la pause pour placer une phrase assez indifférente, mais où il accentua les mots « mon frère » d'un ton qui rappelait sa femme à Tordre et qui restituait son autorité de mari : car il Tétait, sans en avoir Tair, et même le maître de cette ingouvernable. Philippe avait si évidemment raison contre elle que nul de nous ne répliqua, et qu'un nouveau silence souligna son trop discret reproche. Elie jugea même à propos de manifester, et il posa la main sur Tépaule de Philippe, comme on se levait de table. Je surpris encore, dans les yeux de François, la lueur meurtrière. Jeanne était détendue, épuisée, comme après ces folles dépenses d'elle-même ; mais elle ne jouit que d'un bref repos, car, cinq minutes après que nous sortîmes de table, le salon fat presque soudain rempli de monde, et il lui fallut recommencer de se multiplier.
La tâche lui était surtout rendue fatigante par la diversité de nos hôtes, à laquelle il fallait s'accommoder sur-le-champ, et changer sa gamme, passer de la note la plus basse à la plus haute, sans intermédiaire, au risque de se casser la voix. Tous éminents, mais dissemblables, elle devait, pour ainsi parler, bondir d'une de ces éminences sur une autre sans
se tromper dans son élan nî toucher terre. Sans doute, elle savait cela d'enfance, ayant toujours été plus maîtresse de la maison que notre mère ; et elle le savait même de naissance, à titre de (( fille de roi ». Mais les autres filles de roi, j'entends les princesses au propre, ont une besogne plus simple. La foule de qui elles reçoivent l'hommage est nivelée et rendue uniforme par l'étiquette. Il n'y a point, à la maison, d'étiquette, ni, encore moins, de foule, mais des individus, et assez surprenants à voir ensemble, mais qui y font bon ménage, comme dans une académie, et même meilleur, parce qu'ils n'y sont point chacun chez soi, mais chez mon père, qui domine.
Dans une telle assemblée de toutes les supériorités d'un temps, il ne faudrait point croire qu'aucune pose ne fût possible. Au contraire, et c'est fort l'usage des puissants de poser les uns pour les autres. Mais il était réglé une fois pour toutes qu'on ne venait point rue de Verneuil pour s'étonner entre soi. Chacun laissait au vestiaire sa gloire, officielle ou effective. On ne s'y résignait point d'abord sans humeur, mais on appréciait, à la longue, le plaisir de cette détente, et on cessait volontiers d'être grand homme deux ou trois heures par semaine pour mieux que son valet de chambre.
J'ai dit qu'ils ne forment pas une foule, et je
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les peins par masses : il y a inconséquence ; mais si je m'aventurais aux crayons particuliers, ces mémoires feraient double emploi avec la Biographie universelle. Je donnerais aussi trop d'importance à des sujets qui ne font ici que figurer, ou trop peu à des figurants si extrêmement notables. Ils ne sont d'ailleurs point, pour les opinions, ce qu'on appelle, dans les assemblées parlementaires, des sauvages, et plus ou moins délibérément, plus ou moins machinalement, ils s'inscrivent à une droite ou à une gauche, ou à des centres. J'observai, ce dimanche, que la droite donnait, dès la première heure, au grand complet. Le parti, flairant de prochaines discordes, proclamait sa volonté de ne laisser jamais, quoi qu'il arrive, violer la neutralité de nos dimanches, ni accaparer notre salon par l'adversaire. Les thèmes de conversation n'étaient pas moins significatifs : on se cantonnait dans l'abstrait et le transcendant, ou le passé, par la même malice que certains critiques littéraires qui ne se soucient pas de faire de réclame à leurs contemporains et qui s'en tiennent au quatorzième siècle ou en deçà.
Les entrées à efiet n'étaient point le genre de [ la maison : il y avait trop de concurrence de
l notabililés. On le savait et on s'introduisait
^^ discrètement, on se noyait aussitôt. Le maître
ni la maîtresse ne s'avisaient jamais du premier coup d'œil, on ne pouvait point se signaler à la galerie en marchant droit sur eux, et il arrivait qu'on ne les découvrît qu'après un grand quart d'heure qu'on était là. Mais, ce dimanche, par dérogation à l'usage, plusieurs entrées furent fort remarquées.
La première fut d'un politicien, Valmorel, en ce temps-là honni, mais que j'admirais pour son obstination à ne point sombrer, sa patience, sa fertilité d'expédients provisoires, sa ver lu d'espérance et de certitude, dans la ruine en apparence la plus irrémédiable, et déjà aux portes de la vieillesse. Je hais les professionnels de l'intégrité, et dès qu'ils crient haro, je prends parti pour leur victime. Je la crois innocente à priori, non par charité, mais par dégoût de ses honnêtes accusateurs; et, si je l'admets coupable, je l'excuse, par ignorance de ce que je ferais moi-même dans l'urgent besoin. Je ne suis pas (( bon juge » et je n'absous point par principe, mais je doute trop de moi pour n'avoir pas l'acquittement facile, comme les prodigues ont le louis. Je suis, de plus, bien décidé à hausser les épaules sans examen, quand on me vient raconter sur les gens des histoires du style d'Eugène Sue. Je dois dire que l'expérience de ces derniers temps me porte à plus de crédulité; mais, alors, je ne voulais
pas entendre parler de réalités romanesques, et je ne doutais point que Valmorel ne vécût dans une maison de verre, parce qu'il avait une réputation de ténébreux. Et quand même il eût mérité sa chute, je Teusse admiré encore de ne point l'avouer, de trouver à vivre, d'avoir su, soudain, transformer son talent de polémiste et de pamphlétaire pour utiliser sa plume, et s'improviser voyageur, philosophe, artiste, comme on vole un pain. Je lui étais reconnaissant de me démontrer par un exemple que l'homme supérieur, même hors de sa place, passe encore les autres. Je me réjouissais du succès imprévu de sa littérature, et je trouvais beau qu'il en profitât sans illusion ni vanité Httéraire, comme d'une aubaine, sans se laisser détourner de ses ambitions, de ses espérances et de sa voie. Je l'estimais de si bien se connaître et les autres, sa force et leur veulerie, et qu'on n'est jamais perdu par le temps qui court quand on sait attendre, quand on a, comme ils disent, assez d'estomac pour pouvoir attendre.
La visite de Valmorel n'était point si extraordinaire : depuis que la politique le laisse en disponibilité et qu'il fait métier de penseur, il fréquente des milieux intellectuels, plus volontiers le nôtre, et il est assidu à nos dimanches. Mais on voulut croire, et je crus de même, qu'il
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y venait cette fois avec une intention particulière de se montrer, et qu'il annonçait sa rentrée en scène, je veux dire son retour à la politique, par le biais des événements qui se préparaient, où il prendrait part certainement. Je vis avec un peu d'étonnement mon beau-frère Philippe aller à lui dès qu'il parut et le pousser dans un coin. Ils engagèrent la conversation, Philippe plus duc que jamais, par timidité, Valmorel, comme d'habitude, les mains dans les poches, et souriant : il a les cheveux gris et le teint jaune, et la ressemblance d'un mandarin en veston. J'entendis que Philippe l'interrogeait sur les chances que pourrait avoir un duc de Coigny aux prochaines élections législatives, moyennant tin programme socialiste qui compensât le fâcheux effet de la particule et du titre. Valmorel l' écoutait avec une bienveillance un peu méprisante, avec une ironie sympathique.
Mais ils ne tardèrent point d'être rattrapés par ma sœur, qui revendiqua Valmorel. François, qui suivait Jeanne de près, survint ; et PhiUppe ne se retira point du groupe, mais il y fut dès lors muet et comme inexistant.
Sur ce parut M""** la duchesse de Coîgny douairière, accompagnée de son cadet le comte Odon. Elle n'est point de ces duchesses q^^ croient devoir fréquenter chez les savants parce qu'on les mélange avec les ducs dans les aoa-
demies. Rien ne lui est plus étranger que rintelligence, à T égard de qui elle a gardé (comme, j'y pense, à tous autres égards) les superstitions les plus surannées. Elle tient qu'un Langellier, qui persévère à cueillir le fruit de Tarbre, porte plus lourdement que les autres humains la responsabilité du péché originel. Je l'excuse de haïr nos idées et nos recherches : elle les réduit toutes à la manigance d'une révolution que, depuis tant d'années, elle ne se lasse pas de prédire pour demain matin, qui anéantira tout ce qui est respectable ou plutôt ce qui est, entre autres la fortune des Coigny restituée tout fraîchement. Cependant, comme la duchesse douairière est femme de devoir, et que les obligations de la parenté, voire de l'alliance, sont à ses yeux les plus sacrées, elle n'omet pas de venir quelquefois chez nous, et le dimanche, pour ne pas nous humilier en marquant par le choix d'un autre jour l'horreur que lui inspirent tous nos amis. Nous la voyons de loin en loin arriver, lourde, soufflante, souriante, résignée, extrêmement polie ; et nous ne lui savons pas autrement gré d'un effort que nous pensons bien qu'elle offre à Dieu, qu'elle espère qui lui sera payé au centuple. Mais comme nous avions eu cette joie de la voir peu de temps auparavant, et que, si elle ne fait point d'ordinaire trop peu de visites, elle
n'en fait, d'autre part, jamais trop, il fallut bien attribuer un motif à cette démarche supplémentaire.
J'y attribuais même deux motifs ; mais j 'aime à croire que l'un au moins des deux échappait à la conscience de madame la duchesse douairière, qui est une personne candide. Elle me semblait premièrement déclarer par sa visite qu'elle ne profiterait point des circonstances pour rompre avec nous. Mais son fils Odon tenait encore moins à rompre avec M'*'' Hermann Moser, même au cas que le conflit des races devînt gênant pour l'amour, et elle lui aidait naïvement à témoigner cette intention en le traînant à sa suite dans notre salon, où il n'avait pas beaucoup de chances, mais où il en avait, de rencontrer la belle juive.
Il l'y rencontra, et, quand on y pense, cela était à prévoir : car les Moser n'avaient pas moins d'intérêt que leurs ennemis à se montrer chez nous ce jour-là. Leur situation était bien délicate. Ils sont trop de leur race pour la trahir, mais aussi pour lui faire le sacrifice de leurs plus belles relations. Le conflit menaçant ne pouvait qu'inciter Hortense à couronner dans le plus bref délai la flamme du comte Odon et à ne dissimuler plus du tout une liaison si honorable. Elle avisa dès son entrée, qui suivit de près celle des Coigny, le candidat, et comme il
ne s'était pas encore détaché de la douairière, elle put faire d'une pierre deux coups : elle fut à eux tout droit, sans s'arrêter à aucune autre de ses connaissances, ni même aux maîtres de la maison qu'une myopie intermittente lui permit de frôler sans les apercevoir ; et elle nous offrit le piquant spectacle d'une femme de banquier juif en conversation familière avec la mieux pensante des duchesses et, sous le3 yeux de la mère, en conversation presque tendre avec le fils.
Moser suivait ce manège sans y prendre part et avec une totale indifférence. Sa femme et lui s'étaient partagé une fois pour toutes le vaste champ du snobisme et y opéraient simultanément sans se contrarier. Le domaine particulier du mâle était le snobisme esthétique. Il avait composé un opéra, et maintenant il travaillait à le faire jouer. Le plus prompt, le plus simple eût été de louer une salle et de dépenser deux ou trois cent mille francs pour monter luimême son œuvre ; mais il préférait empaumer un directeur de théâtre et se faire jouer dans les mêmes conditions que le premier venu, afin de ne se point qualifier amateur, et de réaliser, en outre, une notable économie. Tout son esprit était tendu à la représentation, comme naguère à la composition de cet opéra. Cela durait depuis des années. Il était en proie à l'idée fixe. Il
n avait l'œil à quoi que ce fût, même à sa caisse ni à sa femme, qu'il aurait pu, je crois, surprendre en flagrant délit sans avoir l'air de le remaïquer.
La présence de ces deux personnages s'explique par leur retentissante générosité. Ils avaient doté un laboratoire et étaient venus se faire remercier. Ensuite, ils s'étaient impatronisés. On ne les rebutait point. La femme est agréable à regarder. Ce n'est qu'une poupée, mais conditionnée parfaitement, quand la plupart des femmes d'aujourd'hui ne sont pas moins poupées, mais de pacotille. Elle s'habille avec un goût et une simplicité inespérés, et ses bijoux de jour sont fort beaux : elle en dit seulement un peu trop volontiers l'insolente valeur. Le mari marque moins bien. Il est si gros qu'on ne saurait admettre que ce ne soit point maladie. Il a des yeux tout petits sans finesse, des joues à ne point pincer, et d'énormes jambes avec des genoux trop bas, qui ne plient point quand il marche.
Ma sœur avait couru à sa belle-mère, qu'elle tourne en ridicule, mais qu'elle aime sans savoir pourquoi, et qu'elle s'étudie à effarer, avec un tremblement continuel de lui déplaire. Quand les Moser survinrent, elle outra encore son amabilité, dont elle les accabla, et il me parut que ce fut à dessein. François les ac-
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cueillit aussi avec une cordialité signalée, après n'avoir offert à la duchesse que le strict nécessaire d'hommages. D'ordinaire, la stupidité d'Hermann offense mon frère au point de lui faire perdre le sang-froid : cette politesse me parut une comédie. Mais il n'y eut qu'indication de la comédie, aussitôt interrompue par l'arrivée d'un nouveau, comme à l'Opéra, les soirs de gala royal, quand l'hôte auguste arrive au beau milieu d'un acte et qu'on arrête tout pour jouer la Marseillaise. François vit du plus loin le nouveau, et Talla quérir jusqu'à la porte avec distinction, et l'amena comme par la main au groupe des Coigny et Moser. Le personnage, à la première vue, me sembla encore moins à sa place dans notre salon qu'une duchesse ou un banquier. J'aurais juré qu'il était mannequin pour tailleur. La coupe de sa redingote semblait admirable et je ne m'aperçus que plus tard, aux lumières, qu'elle était extrêmement râpée, le linge douteux, et le chapeau de soie plus luisant que brillant. Le visage insignifiant à bâiller et d'une régularité assommante était encadré d'une barbe en éventail, blonde et dorée, jardinée à miracle. Enfin c'était, trait pour trait, l'homme du monde fies journaux de modes d'il y a une vingtaine d*années, et il avait l'air si content et si étonné d'être si bien qu'on enrageait sans méchanceté de le sentir avec cela trop fat et
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trop bête pour jamais pouvoir être détrompé.
Je faillis à mourir de rire quand il ouvrit la bouche, car il articulait à croire qu'il avait pris des leçons de diction avant de se produire dans le monde.
La figure m'étonna encore bien davantage lorsque j'entendis le nom de l'individu. C'était un jeune carabin nommé Cyprien Costeau, de qui François nous parlait depuis une semaine avec enthousiasme, qu'il venait de découvrir et qui avait du génie. Costeau était, de plus, anarchiste et, naturellement, évangélique, de même que tous les anarchistes, pratiquant aussi cette pureté de mœurs dont ils ont la manie de se targuer contre toute bienséance et comme si ces choses-là nous intéressaient. François est coutumier de ces trouvailles et de ces engouements : je ne m'y laisse plus prendre. Ses médecins de génie sont ordinairement des spécialistes qui ne connaissent qu'un organe et ramènent toutes les maladies à leur spécialité, ou bien des inventeurs de systèmes qui rappellent celui du docteur Sangrado. J'étais même prévenu contre le Costeau avant que de le voir, et sa sotte figure n'était pas pour me convertir. Mais Jeanne, à qui François fait accroire tout ce qu'il veut, fut dans un instant du dernier bien avec le docteur. C'en était trop pour la duchesse, qui battit en retraite. Hermann et
5a LA DISCORDE
Hortense Moser allaient l'imiter, quand ils apprirent, à temps, Tanarchisme du carabin.
Ils demeurèrent et crurent devoir lui prodiguer mille grâces qu'il accepta de la meilleure grâce du monde, et cependant comme son dû, avec des mines d'importance et d'humilité, et des frétillements à pâmer ou à le gifler, et un oubli soudain, total, de ce qu'un banquier juif richissime et sa banquière toute semée de perles doivent inspirer d'horreur à un anarchiste.
Le hasard nous ménageait un contraste : ce fut un ecclésiastique en soutane qui entra après le Gosteau, Mgr Durand; et je m'aperçois, quand je l'écris, que ce Durand fait étrangement avec ce monseigneur, mais, à l'user, on n'y prend plus garde. Mgr Durand est archéologue, exégète, libre esprit, mais discipliné, qui emploie une moitié de son temps à produire des opinions subversives, et l'autre moitié à revenir sur ce qu'il a écrit dès que Rome l'a condamné. Il a l'habitude de corps qui répond à cette souplesse, et une façon de marcher sur les tapis comme sur un verglas où on recule de deux pas quand on avance d'un. Ce manège ne semble point le fatiguer. Rien ne le décourage et, en effet, il finit toujours par arriver où il ne veut pas. Il est énigmatique (on le serait à moins) ; il ne sait jamais, ni personne, ce qu'il pense, mais il est sincère dans le contradictoire : le tout est
de se faire, comme il s'est fait lui-même, à ses oscillations. Il est fin, il est prélat, il est politique; bien fait, une jolie figure, le sourire japonais, qui lui sert tour à tour à simuler et à dissimuler, les mains de l'emploi, un beau front, des yeux pâles, et, en quelque bassesse que le sort Teût fait naître, je le défierais d'être Durand, mais il est monseigneur. Il sait tout, mais il fait qui ne sait rien. Il ne répond jamais qu'en interrogeant, et, par ce procédé renouvelé de Socrate, il flatte la vanité des sots qui pensent tirer d'eux-mêmes ce qu'ils tirent de lui.
jyjme Valvin, flanquée d'un petit jeune homme, entra sur les talons de Mgr Durand. On ne peut, dans une assemblée, prononcer le nom de ]yjme Valvin sans amener sur toutes les lèvres un sourire mystérieux, malicieux et bienveillant : je gage que l'efifet du nom écrit n'est pas moins assuré, je vois sourire mes lecteurs. M"** Valvin est vraiment un caractère de ce siècle. Elle trouve moyen de se distinguer par la facilité de ses mœurs dans un monde où il est aussi rare aux femmes de n'être point faciles qu'aux hommes de n'être point décorés. Aucune ne fait moins d'embarras. Elle cède, ou invite, et se multiplie, non seulement sans penser à mal, mais encore sans y penser. Elle me rappelle Marie l'Égyptienne, qui estimait si peu le don de son corps qu'elle l'ofirait au batelier pour
prix du passage et croyait faire une bonne affaire : ravie d'ailleurs si le batelier semblait goûter la transaction. M""' Val vin a même probablement une ressemblance physique avec Marie T Égyptienne, à qui je pense devoir attribuer un type de madone, qui est justement le type de Valvin. Pratique, déliée, futée, bourgeoise, jolie, non comme un diable, mais bien comme un ange, une démarche qui ne touche point la terre, une VOIX haute et céleste qui ne parle pas mais qui chante, M"* Valvin a eu, on peut dire, tous les Iiommes sans jamais s'attacher aucun homme, et a successivement rompu avec tous sans j^imais se brouiller avec personne : c'est un assez joli tour de force. Elle a peu de besoins pour elle-même, mais elle est capable de n'importe quel dévouement pour l'homme actuellement aimé. Elle a vingt ans depuis un quart de siècle, mais elle les a toujours à la lettre, sans réparation ni apprêt d'aucune sorte, ni même sans poudre.
Quoiqu'elle fréquente dans tous les mondes, elle n'aurait véritablement point de raison de fréquenter daiis le nôtre si elle n'était un peu notre cousine. Je n'en suis pas plus fier pour cela, mais je n'en suis pas fâché. Somme toute, elle joue un grand rôle et, comme elle n'en sait rien, elle ne cabotine pas. Elle vient donc chez nous quelquefois, mais, comme elle
n'a pas de temps à perdre, elle n'y vîent guère sans objet. On devine que l'objet de sa visite était le petit jeune homme qu'elle conduisait, débutant de lettres et nommé Michel Berger.
Elle se mit à guetter et à happer au passage tous les gens qu'elle présumait utiles, et à leur présenter gentiment le petit sans même le qualifier de monsieur. Ce « Michel Berger » tout court était pour indiquer l'homme de lettres, et surtout l'amant. La proclamation était si ingénue qu'on souriait comme j'ai dit, et qu'on allait même jusqu'à rire, mais sans ombre de malveillance : tellement que Berger lui-même, garçon réservé, assez timide, l'air pauvre, n'en fut désarçonné que les deux ou trois premières fois et prit le parti de faire chorus quand ce fut ma sœur qui lui rit au nez.
jyjme Valvin aurait pu n'introduire chez nous son Michel Berger que pour lui faire connaître d'un coup tous les gens célèbres; mais elle a l'esprit positif : elle ne conçoit pas que l'on fasse des connaissances pour n'en rien obtenir précisément et sans autre vue que d'étendre ses relations. Elle vise toujours un but déterminé, qui était, dans l'espèce, la croix pour son amant. A l'entendre, Berger avait ce qu'on appelle un bagage, mais elle n'y insistait pas ; elle réduisait au minimum les formalités de la présentation et elle arrivait en bref à la position de
la candidature, après avoir demandé comme entre parenthèse si on avait lu le dernier livre du candidat. Comme elle savait faire sentir qu'elle se garderait d'approfondir ce point et qu'elle se contenterait d'un oui ou d'un non, c'est presque toujours oui qu'on lui répondait. Michel Berger lui-même finissait par en être dupe, et se demandait si son éditeur n'avait point tiré par hasard quelques milles à son insu. J'épiai longtemps la chasse aux protecteurs que faisait M"' Valvin, et j'admirai fort le discernement qu'elle montrait en ses éliminations comme en ses choix. Elle courtisa d'abord Valmorel, de qui elle pressentait déjà obscurément la rentrée en scène. Elle entreprit même mon père, dont la recommandation était alors plutôt contre-indiquée, mais à qui Valmorel, assez vendeur de la peau de l'ours, avait promis le portefeuille de l'Instruction publique. L'Affaire à quoi nous pensions tous influait donc jusque sur Valvin, et, à l'heure où j'ai dit qu'elle réveillait les instincts élémentaires et même barbares de l'homme, l'intrigue, qui ne chôme jamais, voyait déjà à en profiler. Mais je fus diverti par un épisode qui échappa aux autres témoins, et qui me parut être le plus marquant de ce jour, ou du moins qui me paraît l'avoir été, aujourd'hui que j'ai le contrôle des événements.
Je vis entrer dans le salon M""* Jouve et son fils Laurent. Elle est la veuve du philosophe qui pensa le plus librement au dernier siècle ; et une de ces veuves qui font regretter qu'on ne les traite pas en France comme aux Indes, où on les brûle à temps sur le bûcher du défunt; une de ces veuves qui assomment l'Univers du grand souvenir qu'elles exploitent, et qui battent le mort, comme on a dit, quand il est chaud, et encore longtemps après quand il est froid, et qui finiraient par ruiner la gloire qu'elles survivent et dont elles vivent à force de la soigner à rebours et de la défendre traîtreusement. Issue d'un milieu de petits bourgeois où les femmes ne sont pas des personnes, elle devait haïr de naissance toutes les idées de son mari et les partager aveuglément ; son reflet et sa chose tant qu'il était là, associée même aux persécutions qu'il avait subies; mais, depuis qu'il n'y était plus, devenue quelqu'un et redevenue elle-même, tout en prétendant à rester la veuve Jouve. Son snobisme l'avait jetée dans le parti d'où pleuvaient naguère sur le mort tous les coups et toutes les injures, et elle y avait trsdné le cadavre qui ne pouvait mot dire ni protester. Comme elle enrageait, entre autres choses, que Jouve n'eût pas été de l'Académie, elle ne fréquentait plus volontiers que le monde académique, pour faire de lui une manière d'à-
cadémicien posthume. Elle lâchait aussi la bride à une effroyable fonction littéraire, restée secrète du vivant du grand homme, ignorée même de lui; et, outre qu'elle le diminuait en éditant jusques aux moindres rognures qu'il avait imprudemment laissées dans le fond des tiroirs, elle l'achevait en publiant sous leur nom commun ses propres verves.
Jouve avait été l'un des plus intimes amis de mon père et nous avions été comme élevés avec son fils Laurent. Précoce, éblouissant, prodigieux dès le berceau, Laurent s'était révélé à nous un génie si le mot a un sens, et non pas à nous seuls, ses contemporains, mais à son père, juge froid et solide, au nôtre, à qui on n'en fait point accroire. L'admiration réciproque et fondée avait créé entre lui et ma sœur une amitié que nous prenions pour l'amour. Je les regardais comme fiancés, et ma stupeur s'en était accrue quand Jeanne avait agréé le duc de Coigny. Je dois dire qu'à cette époque le génie de Laurent Jouve se démentait et subissait un arrêt brusque dans son développement, ou une déviation singulière. Il avait bien choisi une profession, la même que François, la médecine, mais il ne l'exerçait pour ainsi dire point. Il s'obslinait à être universel, qui n'est plus permis a notre génération. Il avait trop de facilité, trop de passion et trop d'éloquence, et l'inspiré
était devenu comme naturellement un énergumène. L'infidélité de ma sœur ne paraissait point raffecter, et il se mariait lui-même peu après, assez sottement, avec une étudiante qui ne tardait pas d'abandonner le domicile conjugal. Il se remettait alors à vivre comme un petit garçon sous le toit de sa mère, avec qui il s'entendait parfaitement bien par tempérament, bien que tous deux aux antipodes, et aussi excités l'un que l'autre dans des camps adverses.
Quand la veuve Jouve entra dans le salon, sa face de peste minaudière m'inquiéta. Je vis qu'elle serait la seule à ne se pouvoir tenir, et je la surveillai. Elle fut droit à M"* la duchesse de Goigny, comme à l'unique personne de qui elle pût ce jour-là supporter la compagnie et . l'entretien, et, à peine assise, elle lui posa une question que je n'entendis point, mais que je lus sur ses lèvres : « Eh bien, madame la duchesse, que dites-vous de ce qui se passe? »
Leurs gestes me trahirent la suite, leur intelligence parfaite et l'unisson de leurs lamentations. Mais ce qui m'étonna fut que Laurent avait suivi sa mère, qu'il prenait part au dialogue avec sa coutumière violence, et qu'il ne paraissait en contradiction avec ni l'une ni l'autre des deux veuves. Ce fut la première des volte-face où j'assistai en cette conjoncture : nous en avons vu d'autres. Notre énergumène
6o LA DISCORDE
passait à rennemî, et, à le voir gesticuler, je jugeai que c'était pour y jouer le même rôle d'énergumène que dans nos rangs.
Je ne fus pas seul à le découvrir. De l'autre bout du salon, ma sœur le vit et changea de visage. A l'instant même et d'une démarche automatique elle s'avança vers Laurent Jouve, en le fixant d'un regard douloureux et impérieux. L'amour se réveillait dans son cœur en sursaut à l'idée que Laurent pouvait déserter et trahir. L'autre infidélité, dont elle-même lui avait donné le premier exemple et qu'elle ne devait donc pas lui reprocher, elle l'avait supportée sans se plaindre, peut-être sans souffrir; mais elle ne voulait pas supporter celle-ci; et elle le supphait, elle lui enjoignait de rebrousser chemin, de revenir à nous ; elle était prête, pour le garder, à consentir Dieu sait quel marché, pour le racheter, à payer de sa personne. Elle me parut si belle dans sa colère et au-dessus de l'humanité que je ne songeai pas moi-même aux suites humaines, trop humaines, de cette résurrection d'un amour éteint. Sa superbe m'imposa. Je la suivis, fasciné. Quand j'arrivai près d'elle, déjà Laurent baissait la tête, honteux et vaincu. M°*' Jouve et la duchesse avaient battu en retraite. Jeanne parlait avec volubilité. Elle disait des choses indifférentes, d'une voix frémissante et basse. Laurent lui répon-
LÀ DISCORDE 6l
dait à peine. Ils parlaient sans se regarder, détournés l'un de l'autre, gênés et ardents. François aussi s'était approché. Il n'avait plus son mauvais regard : il ne pouvait pas haïr Laurent comme Philippe; Philippe était l'étranger; Jeanne, fidèle, était la femme de l'étranger; Laurent était notre pareil. Nous nous sentions entre nous ; nous prenions part, même François et moi, à l'entretien. Les autres n'existaient plus. Nous ne remarquions même pas qu'ils s'en allaient, que le salon était presque vide. Il falhit, pour rompre l'enchantement, que Philippe nous vînt rejoindre.
jyjme Valvin, qui s'en allait la dernière, s'aperçut qu'elle ne m'avait pas encore présenté son nouvel amant.
— Michel Berger, murmura-t-elle, avec une timidité touchante.
Et son regard pur, sa voix céleste, me promirent, en échange de la croix — dont je ne disposais point — tant de faveurs, que je ne pus me défendre de baisser les yeux et de rougir.
6a LA DISCORDE
M"*' la duchesse de Coigny douairière passe à la campagne une très grande partie de Tannée. Elle le ferait par devoir, parce que cela est noble, et qu'elle est aussi plus certaine de Fexactitude de ses gens à pratiquer lorsqu'elle réside; mais elle a une raison plus vile de le faire. Le feu duc avait une manie d'acheter, et il faudrait dire de collectionner, des châteaux : c'est l'espèce de collection qui coûte le plus, surtout quand on répare et qu'on entretient, et M. le duc de Coigny, qui aimait le faste, y mangeait chaque année, outre ses revenus, de forts morceaux de son capital. Dès qu'il fut mort, elle se hâta de liquider, loua deux demeures princières invendables et vendit le reste, sauf ce qu'il lui était indispensable de garder, à savoir Coigny pour elle-même et pour
Philippe son fils aîné après elle, un autre château pour le comte Odon, et deux encore pour ses deux filles, mariées, Tune au duc de Charost, et l'autre au duc d'Estouteville.
Coigny n'était pas la pièce la plus intéressante de la collection, mais c'est le logis le plus agréable. Le bâtiment ne date que de Louis XIII, et madame la duchesse douairière, qui a vu le jour dans un manoir du treizième siècle, ne manque pas de répéter fréquemment qu'elle ne s'accoutume pas aux distributions trop modernes d'une habitation du dix-septième; mais pour nous autres gens de peu, et qui même n'étions rien du tout en douze cent et tant, ce moderne a diablement grand air avec ses grands toits, ses larges douves et l'ordonnance régulière du plan . Coigny est même assez riant ; il a un teint de rose au soleil du matin, et une coquetterie qui se conçoit à mirer ses belles façades de brique et de pierre dans l'eau verte où il se baigne.
Si on le construisait à présent, on n'aurait sans doute pas l'idée de le fourrer au fin fond du val et dans la plus effroyable humidité ; mais il fallait bien de l'eau pour les douves, et elle descend ; et puis on ne pensait pas de même en ce temps-là qu'aujourd'hui sur les rhumatismes et sur les points de vue. C'est pourquoi le logis principal se trouve dans le creux, en contrebas de la route, et on n'a édifié qu'un méchant pavil-
Ion (que madame la duchesse loue le mieux du monde) sur la crête de la falaise, dans la moitié du parc qui est à l'abandon (et que nous avons, en conséquence, le mauvais goût de préférer), où il y a une allée en terrasse de deux ou trois kilomètres de long, avec la vue du Havre, de la Basse-Seine et de toute la côte jusqu'à Ouistreham; car j'ai gardé pour la fin la situation de Coigny, à peu près à mi-chemin entre Honfleur et Trouville, qui est bien plaisante, du moins en été.
Ce n'est point, naturellement, cette proximité des plages qui a déterminé le choix de madame la duchesse, d'autant qu'elle n'en profite guère, du i5 septembre au i" février, ni du 1" mai au i4 juillet. Les habitudes campagnardes de la douairière obligeaient ma sœur de visiter la côte normande, non pas- seulement pendant la quinzaine des courses, mais en des saisons où les gens qui n'ont pas le sang bleu n'éprouvent nul désir de quitter Paris ; et notamment à deux ou trois dates sacrées, où madame la duchesse aurait cru que la terre cessait de tourner (à supposer que la terre tourne) si elle n'eût réuni autour d'elle le clan de sa descendance au grand complet. Philippe n'était pas moins assuré que, s'il eût manqué d'y venir et d'y amener son épouse, il eût encouru les peines éternelles, pour défaut d'obéissance
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au commandement qui prescrit d'honorer ses père et mère, et qui même en fixe le loyer.
Même aux époques excentriques, Jeanne partait toujours pour Coigny sans murmure ni appréhension, oublieuse de tout ce qu'elle y avait précédemment et chaque fois essuyé. On Ty traînait, parce qu'elle ne change point de place sans qu'on la traîne, mais elle criait qu'elle était ravie de partir. J'ai dit que sa belle-mère lui inspire une étrange tendresse tremblante, et elle croit aimer la campagne.
Malheureusement, et même en août, quand le séjour de Coigny est délicieux, cette joie ni ce bon vouloir ne duraient plus de quarantehuit heures. Déjà le voyage indisposait Jeanne : il est peu de chose, soit en chemin de fer ou en automobile, mais il lui semblait être la première étape d'une aventureuse exploration; ma pauvre sœur perrichonne incroyablement, et on en rirait si l'on ne voyait qu'elle en souffre. Elle arrivait au gîte comme après une retraite de Russie, et elle commençait aussitôt d'y geler, de toutes les façons qu'on a de geler, morales et physiques, sans distinguer la sensation du sentiment. Les murs épais du château conduisent si mal la chaleur que la température y demeure constante, comme dans les caves, plus élevée que l'extérieure en hiver, mais encore loin de contenter les frileux de ce
66 LA DISGORDB
siècle-ci, tombale, ou plus précisément mortelle, au fort de Tété. '
Le duc, qui n'était pas ennemi du progrès, a construit un calorifère; mais c'est là un sacrifice à l'esprit nouveau que sa veuve juge qui suffit, et elle ne pousse point la complaisance jusqu'à faire allumer dans ce calorifère du feu. Elle sait le prix du charbon, et elle se méfie de l'hygiène comme de ces délicatesses que la religion ne permet pas. Elle n'a jamais froid; mais, si elle pouvait avoir froid, elle s'en féliciterait, et accepterait avec plaisir cette mortification à bon marché. Toutefois elle est charitable, polie, et elle tient ma sœur pour une extravagante, qu'il sied de traiter comme telle, en tout extraordinairement. Elle ne faisait point mettre d'avance le fagot et l'allumette; mais dès qu'elle voyait Jeanne en détresse, transie sans se plaindre, prête à tout, fût-ce à renier ses convictions et sa famille pour une flambée, elle donnait discrètement ses ordres, et une chaleur tardive se répandait enfin dans les vastes salons, dans les longs couloirs, jusque dans les chambres à coucher 1
C'est au cœur surtout que Jeanne avait froid. Malgré son orgueil et l'habitude, elle se résignait à n'Être pas ici comme ailleurs, dès qu'elle apparaissait, le pôle des admirations ; mais elle ne pouvait point supporter d'être celle «par
qui le scandale arrive ». Il est regrettable qu'à cet égard elle difiTérât de notre père, qui ne fait état, comme tous les savants, que de la vérité qu'il cherche, et qui la révèle sans souci de scandaliser ou de contrister le prochain ; mais elle est femme, et son sexe est plus fort que son hérédité. Or, premièrement, il va presque sans dire qu'elle n'était point la gloire de la maison ; que les deux duchesses de Gharost et d'Estouteville semblaient deux personnes beaucoup plus accompUes; qu'on donnait encore le pas sur elle à la créature inconnue et aléatoire qu'épouserait un jour le comte Odon; et qu'enfin cela était d'autant plus criant et blessant que l'on s'étudiait davantage à ne le lui point faire sentir, parce que le tact de ces miheux-là est ce qui, dans d'autres milieux, passerait justement pour le contraire du tact. Mais outre qu'on la regardait comme inférieure, on la regardait aussi comme une bête curieuse, et dangereuse, dont il fallait bien subir le contact, avec politesse, et pourquoi ne dirai-je pas avec modestie? mais qu'il était tout de même bien fâcheux que la fantaisie d'un frère eût introduite dans la famille.
La bonne duchesse avouait, ou simulait, un petit faible pour la bête curieuse, et se laissait voir confuse de ce faible. Les deux belles-sœurs parlaient à Jeanne d'une voix plus haute et plus
soigneusement articulée, comme pn parle aux étrangers qui n'entendent pas bien notre langue, ou de cette voix mielleuse des dames bienfaitrices qui distribuent des secours à domicile. L'impayable est que Ton étendait ce protocole à Philippe. La douairière ne s'apercevait pas qu'elle l'appelait presque toujours (( ce pauvre Philippe », comme on dit de ceux qui sont morts, et les deux jeunes duchesses le gâtaient comme un collégien qui a de courtes vacances. Jeanne se fût accommodée d'une vie de luttes et de discussions ; mais on ne s'y frottait pas, par élémentaire prudence, et aussi par goût de ce qu'il y a de doucereux et d'hypocrite dans la désapprobation et la miséricorde. Un peu d'insolence franche l'eût stimulée, mais on lui ôtait tout prétexte pour réagir; et quand elle rentrait le soir dans sa chambre, elle se sentait mourir. Elle n'essayait plus de faire comprendre ÎL Philippe qu'elle étouffait dans cette atmosphère qui était pour lui la seule respirable. * Mais l'altération de son visage avertissait à
I propos les trois autres duchesses de l'évolution
foudroyante du mal et de l'imminence du t danger. Elles s'y intéressaient comme les ma-
I gistrats de jadis à l'état du patient qu'ils met-
L laient à la question et qu'il ne s'agissait point
^h de tuer trop vite.
^^ La duchesse mère surtout était éperdue, et
bien étonnée : n^avaît-elle pas conscience de faire l'impossible pour divertir cette chère petite? Elle se cassait la tête pour inventer du nouveau, et ce qu'elle inventait était chaque fois la même chose : cela consistait tout bonnement à environner ma sœur de personnes qui lui fussent supportables. On adressait d'abord une invitation à mon père et à ma mère, qui était une pure formalité, mais non sans mérite : car, si une fois par hasard mon père l'eût acceptée, la duchesse de Goigny eût pensé héberger chez elle le diable, ou au moins le docteur Faust. Mon plus jeune frère Elie était ensuite invité, qui débarquait par le premier train. Lié avec tous les Goigny de la terre bien avant pas un de nous et ayant toujours eu l'honneur de coucher sous leurs divers toits une quinzaine au total par an, on le laissait malicieusement languir cinq ou six jours dans le doute de cette invitation si souhaitée, qui arrivait enfin quand il n'en pouvait plus de l'attendre. Il n'avait qu'à boucler sa malle, faite d'avance, et il étouffait de joie. Mais cette joie ne se communiquait point à ma sœur, car la présence d'Elie ne changeait rien à l'air de la maison, étant beaucoup plus duc que notre beau-frère Philippe, et j'oserai même dire plus duchesse que M""" d'Estouteville et de Gharost. On recourait alors au remède intermédiaire,
qui était de m'inviter, moi, et aussitôt après au remède radical, qui était d'inviter François. Il commençait invariablement par refuser, et son désir de revoir Jeanne ne pouvait d'abord l'emporter sur son horreur de Goigny. Il cédait enfin aux supplications de notre sœur. Pour moi, j'avoue que j'y allais toujours volontiers, non par snobisme comme Elie, mais par curiosité, qui n'eut jamais tant d'occasions de se délecter que cette année-là.
Je fis ce voyage par exception avec mon frère aîné. Nous ne trouvâmes au château, lors de notre arrivée, que la famille, c'est à savoir Jeanne et Philippe, la douairière, Odon, et les deux petites duchesses avec leurs ducs. Comme ces deux couples ne jouent point de rôle dans nos histoires, je penserais faire une faute de composition en m'arrêtant à les crayonner, si, par une chance qui arrange tout, la dominante de leur caractère n'était l'effacement. Leur portrait moral doit être exécuté selon le procédé de Carrière, qui enveloppe ses modèles d'un brouillard sans que nul ait jamais pu deviner pourquoi. Dans l'espèce, le brouillard est réel : je dis au moral; car, physiquement, tous quatre sont d'une netteté de lignes que le plus myope et le plus clignant des peintres ne nierait point. Ils ne font ni les uns ni les autres aucun faux pli : je ne l'entends
point de leurs vêtements, mais de leurs personnes. Quand on les revoyait chaque matin, on avait le sentiment qu'après avoir été lavés, ils venaient d'être repassés. J'ai épuisé ce qu'on peut dire de leur physionomie; car ils sont d'ailleurs si insignifiants et inexpressifs qu'on a peine à distinguer l'une de l'autre les deux femmes et l'un de l'autre les deux hommes, encore qu'ils ne se ressemblent point du tout. J'ajoute, pour être juste, qu'ils sont tous quatre sains et même beaux, et qu'on a d'autant plus de plaisir à les regarder qu'on ne se fatigue point de cette beauté sans caractère, qu'on l'oublie dès qu'on ne la regarde plus, et qu'elle est, en conséquence, nouvelle à chaque fois qu'on y revient.
Mais ils ne laissent pas d'être aussi bien agaçants pour un homme de ma sorte, qui eut dès l'enfance la manie d'ouvrir ses jouets pour voir ce qu'il y avait dedans. Aux heures d'assemblée, ils daignaient prendre la parole, et même usurpaient bien plus que leur part légitime de la conversation ; ils avaient une autorité, une possession d'état de la certitude, un manque d'hésitation et d'angoisse en toutes choses surprenant ; mais leurs discours étaient si impersonnels qu'on eût dit qu'ils les répétaient d'après un manuel de poche, comme d'autres écrivent d'après un parfait secrétaire.
7a LÀ DISCORDE
Lorsqu'un de nous, moi par exemple, se rencontrait seul avec eux, ils avaient aussitôt des mines de Diane surprise et la bouche cousue : je pense qu'ils redoutaient de lâcher par mégarde un mot qui m'eût trahi leur intime et leur intrinsèque, et que leur pudeur s'effarouchait préventivement de cette indécence, égale à tirer leur chemise ou à ranger leur cravate devant moi.
Singulièrement, les ducs étaient si déconcertés quand le hasard les réunissait à moi, et tous trois seuls, qu'après des rougeurs, des rires embarrassés et des signes d'intelligence (mais puis-je m'exprimer ainsi?) ils s'échappaient en se tenant par le bras ou par l'épaule, comme les petites pensionnaires qui ont toujours à se dire des secrets. Le dos tourné, ils étaient à l'aise, et je les entendais aussitôt jacasser et pouffer comme des filles. Je crois qu'ils se moquaient de moi, toujours à la façon des petites filles^ pour donner le change à une effroyable timidité que je leur inspirais.
Leurs moqueries ne me troublaient guère, et j'étais content qu'ils sentissent que je les méprisais; mais j'enrageais qu'ils n'eussent point juste assez d'esprit pour sentir que j'avais raison de les mépriser, et qu'ils fussent au contraire certains, comme ils étaient certains de tout, de leur infinie supériorité sur moi. Le comte Odon ne différait pas beaucoup de ses beaux-frères,
maïs il avait une espèce de faculté de plaisanterie, qui est bien pire que le sérieux quand, avec cela, on est bête.
La difficulté des communications nous aidait fort à omettre ce qu'il valait mieux taire et à quoi nous pensions tous uniquement. Une apparence de paix régnait ainsi entre nous, mais mensongère. Chacun souffrait de cette contrainte, selon son tempérament : eux de ne point fulminer, ma sœur de ne point s'affirmer, et chacun en voulait secrètement à tous les autres. Le régime ni le service n'en étaient pas moins corrects ; mais à ces repas cérémonieux et infinis, où, selon l'usage antique, toute l'argenterie chargeait la table, l'agitation latente n'était pas moindre qu'au dîner de la caricature que je rappelais précédemment, et nous n'avions pas même le plaisir de nous lancer à la tête ces massifs seaux à glace, ces vastes plats d'argent, et leurs cloches, qui eussent sonné dans la mêlée comme des coquilles d'épées de combat.
La ressource de ma sœur était la maladie.
Elle venait aux repas se traînant, et elle passait presque tout le reste du temps dans sa chambre. François y allait lui faire de fréquentes et longues visites, et moi je lui en faisais d'assez fréquentes, mais courtes.
Ma sœur, qui a ou pense avoir besoin de soins continuels, ne sait point se passer cinq
minutes de sa femme de chambre, qu'elle I
traite avec une absurde familiarité, et de qui elle répète les mots, en les arrangeant un peu. On ne voit pas ma sœur, que Tesclave favorite !
ne soit en tiers la plus grande partie du temps. Elle est nécessaire, et son remplacement est aussi inconcevable que son absence. Or, la première fois que j'entrai, à Coigny, chez Jeanne, où François m'avait précédé, quand la porte se rouvrit l'instant d'après, je vis, avec le plus grand étonnement, une figure nouvelle, d'ailleurs jolie, mais point du tout de femme de chambre. La personne avait plutôt l'air d'une modiste ou d'un mannequin de couturier. On lui donna un ordre et elle obéit, mais, si je puis dire, librement, point en do- I
mestique : elle rendait service et ne servait I
point. Ma sœur ne commandait pas non plus à !
son ordinaire; elle est enfant gâtée, d'une exi- I
gence incroyable, ses ordres ont tournure de l
caprices : avec cette nouvelle fille, elle semblait éviter de trop exiger, ou l'inutile, elle n'abusait point. Je murmurai un bonjour auquel il fut à peine répondu. François ne dit rien et ne regarda point la fille, qui ne le vit point davantage.
Quand elle fut sortie, j'hésitai, puis, m'a- ■
visai que Jeanne s'étonnerait plus si je ne lui posais point de questions, et je lui dis :
— Comment, tu as renvoyé Adelîne?
Elle me repartit, avec la hâte qui est, chez elle, signe d'embarras :
— Oui, Adeline ma demandé son congé :
elle est retournée dans son pays. Cela me contrarie assez I Mais celle-ci est parfaite. Elle s'appelle Rosine Bonnet.
Je ne demandais pas le nom de famille, qui est inusité pour les domestiques, et je trouvai curieux que Jeanne le connût ou s'en souvînt. Nous parlâmes d'autre chose, et je ne sais pourquoi j'y pensai. C'est même parce que j'y pensais que je remontai chez ma sœur une seconde fois dans l'après-midi. Elle n'y était point, mais j'y trouvai François et Rosine en grande conversation, et si animée que je pourrais dire équivoque. Le départ soudain de Rosine et l'air décontenancé de mon frère n'étaient point pour lever cette équivoque. Je ne pus m'empêcher de rire et je dis :
— Bah?... Je ne te savais pas ces goûts ancillaires. D'ailleurs, tous mes compliments : cette fille est extrêmement jolie.
François, tout démonté, me confessa que la Rosine était, en effet, sa maîtresse, femme de chambre par occasion, de son métier modiste (je fus bien fier de ma perspicacité) ; qu'elle gagnait sa vie assez mal, qu'il y subvenait de son mieux, qui n'était pas encore grand'chose.
surtout en ces derniers temps où ses affaires n'allaient point, et que Jeanne avait eu la bonté de la recueillir à son service. Je ne sais pourquoi je murmurai en moi-même le / like not that dlago; mais lorsque François, gêné de ce qu'il lisait sur mon visage, me demanda timidement :
— Ça te choque?
je répondis :
— Moi? Pas du tout.
J'ajoutai :
— Philippe est au courant?
— Naturellement non, me répondit-il.
Et, après une pause :
— Ce serait du joli.
Il y eut ensuite un petit silence qui nous donna envie à tous les deux de nous en aller. Puis j'aperçus le comique de ces abominations sous l'austère toit de la duchesse, et quand je sortis de la chambre, ce fut fort gaiement et en témoignant à mon frère beaucoup de cordialité malicieuse.
La scrupuleuse politesse qui m'est innée, ou acquise, m'obligea dès lors à une sorte d'apparente complicité, bien que j'eusse préféré infiniment ne me point mêler de cette étrange affaire-là. Jamais je n'aurais pu prendre sur moi d'appeler la fausse servante Rosine tout court, et autrement que (( mademoiselle ». Elle
ne fit point mine de remarquer cette finesse de mon protocole et ne me traita pas singulièrement, ni par exemple différemment d'Éiie, qui de sa vie n'a pris garde à un domestique et, plus avare de saints que le Grand Roi, soulevé son chapeau pour une femme de chambre. Mais comme Jeanne la traitait parbleu en belle-sœur etTassociait à toutes nos conversations, sa froide réserve à mon égard n'altérait point Tintimité de notre quadrille, que je puis dire familiale.
Nous causions en général de politique lorsque nous étions à part tous quatre, pour nous rattraper du salon; mais nous avions, nous autres hommes, encore une autre heure du jour où en parler. Il nous venait, le matin, un coiffeur de Trouville, qui passait successivement dans nos chambres. C'est lui qui nous apportait les journaux, et les commentait diversement suivant l'opinion de chacun, qu'il épousait le temps d'une barbe. Il l'épousait même avec tant d'inclination que je n'ai jamais pu démêler quand il était sincère et quand il mentait, ou s'il n'était sincère auprès de personne et pratiquait ce scepticisme plus commun aux barbiers que les ardeurs et les rancunes que Beaumarchais prête à son Figaro. Malheureusement, le Figaro de Trouville manquait d'esprit; mais il n'était point dépourvu de grossièreté, qui, en ces temps d'âpre lutte, plaît peut-être davantage ;
et comme il avait notamment une façon stupide, mais violente, de se moquer des ducs d'Estouteville et de Gharost quand c'est mon frère aîné ou moi qu'il rasait, cette séance de barbe, outre les entretiens avec ma sœur et la Bonnet, me procurait assez de détente pour rendre le modus vivendi, somme toute, supportable.
Tout se dérangea par l'invitation de M"® Jouve et de Laurent.
L'invitation de la veuve ne me parut point surnaturelle, car elle est tellement à plat ventre devant les duchesses, qu'elles se sentent obligées en conscience et par charité de la faire asseoir, pour ne la point laisser trop longtemps dans cette posture si incommode à tenir, et pénible même à voir. On est d'ailleurs flatté de la posséder chez soi, puisqu'elle représente feu Jouve qui n'y serait point venu de son vivant, et qu'il y a plus de joie dans les salons, comme au ciel, pour le pécheur qui se repent, fût-ce par procuration, que pour le fidèle qui persiste. Enfin, elle n'est pas plus déplacée dans le monde que les vieilles dames de compagnie qu'on y tolère, de qui elle a la tournure, mais non pas, hélas I le costume : car elle donne dans le falbala et elle a l'horrible impudence de se décolletei:.
En revanche, je jugeai l'invitation de Laurent un chef-d'œuvre de l'hypocrisie mondaine. Il hait la belle société ; il est mal élevé, mal habillé.
LA DISCORDE 7g
bohème et quartier latin ; il n'avait pu se résigner à séjourner parmi les fossiles que pour y retrouver ma sœur, et sans doute d'accord avec elle. D'accord aussi avec sa 'mère, qui hait Jeanne, mais juste autant qu'elle peut haïr une couronne fermée. La douairière n'avait pu prier Laurent que pour rendre Coigny plus supportable à Jeanne, comme elle nous priait nousmêmes pour la même raison ; et cela était fort, mais aussi méritoire, car les éclairs et les tonnerres de Laurent la stupéfiaient, et elle était dans un continuel tremblement des erreurs où il pourrait tomber par ignorance de la civilité puérile et honnête. Mais le suprême de la complication est que Laurent était admis dans ce milieu à titre de bien pensant, et que j'avais sujet de croire tout le contraire, qu'il s'entendait parfaitement bien avec ma sœur, avec qui, à table ou au salon, il jouait la comédie de se disputer. Je ne pouvais cependant point discerner si ces disputes se poursuivaient ou non jusque dans la chambre de Jeanne, oîi Laurent prenait part maintenant à nos assemblées : car, même dans le plus amical entretien et quand personne ne songe à le contredire, il n'est pas moins possédé d'un démon que nul exorcisme ne tirera jamais de lui, qui crache par ses lèvres des blasphèmes et des clameurs épouvantables. Le silencieux Coigny en retentissait à
toute heure du jour et aux heures les plus avancées de la nuit. Moi qui ai besoin de sommeil, j'enrageais; mais j'avais la satisfaction de voir que madame la duchesse en devenait quasi folle. L'admirable est que, parmi ce tintamarre, on gardait encore assez de présence d'esprit pour éviter les sujets qui eussent pu choquer celui-ci ou celui-là ; mais personne n'était dupe de cette tartuferie, et l'intention maligne des plus innocentes paroles était si bien percée, même des plus obtus, qu'il arrivait qu'après une discussion d'apparence théorique et abstraite, l'on se regardât les uns les autres en ennemis mortels et l'on s'allât coucher sans se souhaiter le bonsoir. L'on s'abordait le lendemain matin comme si de rien n'était. J'excepte l'odieuse Jouve, qui, pour nous troubler de remords, avait recours à une ruse infernale. Comme elle a le foie malade, les soirs oii l'entretien ne tournait pas à son gré, elle avalait avec ostentation des drogues en cachets, capsules ou perles; et le lendemain, lorsque l'on s'informait poliment de sa santé, elle vous répondait, en roulant des yeux furibonds, qu'elle avait encore eu cette nuit une abominable crise hépatique : vous jK: sentiez d'abord qu'elle vous en imputait toute
(la responsabilité. Ce procédé ne manquait guère son effet sur ma sœur, qui est scrupuleuse ; sur moi, il ne prit que deux ou trois jours, et j'a-
LA DISCORDE 8l
voue que par la suite, quand je voyais la veuve se droguer, je ne pouvais m'empêcher de me dire avec une intime satisfaction : « Elle aura encore sa crise cette nuit. »
Dans une atmosphère si surchauffée, personne, et même ma frileuse sœur, ne pouvait plus avoir froid au cœur ni autrement. Les deux jeunes ducs et les deux jeunes duchesses se dégourdissaient et devenaient des êtres humains , à la vérité d'une secte différente, mais susceptibles, comme tout ce qui vit, de sentiments, voire de passions, du moins haineuses. L'idée me vint, pour une fois, d'observer mon beaufrère Philippe. L'expression vulgaire : « Il ne dit rien, mais n'en pense pas moins », rend fort exactement l'air qu'il avait. Par exemple, quant à découvrir à quoi il pouvait bien penser, cela n'était point de mon ressort. Mon frère Elie m'en aurait pu éclaircir, car il ne quittait point Philippe plus que son ombre, comme le duc d'Estouteville ne quittait point celui de Charost; mais Estouteville et Charost devenaient subitement loquaces dès qu'ils étaient ensemble à quinze pas de la compagnie, au lieu que mon frère et mon beau-frère ne semblaient faire bande à part que pour bouder à part.
Cette continuelle improbation muette me déplut d'Élie, et je lui dis à la fin :
— Qu'est-ce que vous vous racontez donc.
Phîlippe et toi? (bien que précisément ils ne se racontassent rien du tout.) Élie me répliqua en effet :
— Mais... rien.
— Philippe, repris-je, n'a pas l'air contentP
— Avoue, me répondit mon jeune frère, qu'il y a de quoi.
Je n'en pus tirer rien de plus et je conçus de vagues inquiétudes. J'eus des pressentiments, fort peu déterminés. Mais, comme à l'odeur de mort qui flotte sur les champs de bataille il se mêle toujours je ne sais quoi de voluptueux, je présageai que les événements proches seraient de l'ordre sentimental.
La première suite de cette réflexion fut que mes yeux s'ouvrirent subitement à l'extraordinaire de l'intimité de ma sœur et de Laurent Jouve. Je dis extraordinaire, parce que je suis de ces médiocres pour qui l'ordinaire est de respecter les convenances et de tenir compte d'autrui; mais nul n'est tenu à l'impossible; l'impossible, pour Jeanne, c'est de résister à une impulsion, de dissimuler un sentiment, de ne le point, veux-je dire, proclamer par tous les moyens dont l'homme dispose pour traduire ce qu'il sent : par l'expression du visage, par le geste, par la parole ; et elle a une physionomie de tragédienne, la voix, l'action d'un orateur, le verbe et le génie d'un poète. Mon inquiétude se
fixa ; j'attendis une catastrophe, dont Jeanne serait rhéroïne, et ma curiosité ne put s'en réjouir, car je ne goûte point les événements à forme dramatique, surtout qui me touchent de près.
Mais les préliminaires furent plutôt de comédie. L'amour fit sa première entrée sous un travestissement aimable. Le parc de Coigny a plusieurs portes sur la route d'Honfleur , dont l'une, à faîte de chaume où poussent des iris, demeure ouverte jusqu'au soir; mais aucun promeneur ne s'y trompe et ne pénètre par mégarde dans la propriété. Ce n'est pas non plus par mégarde qu'un beau dimanche M"* Valvin et Michel Berger franchirent la porte normande, tous deux à bicyclette. La modestie de leurs ressources les réduit à ce sport suranné et populaire : n'a point son auto qui veut; d'ailleurs le costume sied à M"' Valvin, plus que quadragénaire mais toujours grisette. Ils étaient en villégiature tous les deux chez les Hermann Moser, à Deauville, qui les hébergeaient conjointement, selon l'usage maintenant reçu dans tous les mondes, mais que le monde israélite a outré jusqu'à l'abus. Ils n'ignoraient donc point que les Moser dînaient à Coigny ce soir. Madame la duchesse, plus mère que duchesse, avait daigné s'apercevoir de ce voisinage des Moser, dès que le comte Odon s'était avisé lui-même qu'il temporisait mal à propos et qu'il devait recommencer au
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plus vite à pousser sa pointe auprès de la belle Hortense.
La douairière, qui est capable de sacrifices, mais aussi de ménagements, n'avait pu toutefois se résigner à inviter des Moser sans contrepoids, et elle s'était assuré pour ce même soir Mgr Durand, en villégiature dans un autre château, proche de Pont-l'Evêque. Elle eût préféré sans doute un prélat de couleur plus franche, mais elle n'avait pas le choix; et si Mgr Durand, homme de science autant que d'église, pensait mal une semaine sur deux, il pensait bien les semaines intermédiaires : on pouvait espérer que la Providence nous ferait tomber sur une de ses minutes d'orthodoxie.
On le dit, de plus, fort utile comme entremetteur entre le ministère et le Vatican, également désavoué des deux. M"' Valvin, reçue dans le château proche Pont-l'Évêque comme elle est reçue partout, n'ignorait pas non plus l'invitation de Mgr Durand, ni que ses attaches officielles en peuvent faire un protecteur influent auprès du ministre des Cultes, qui l'est également (quelle chance I) de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, et fort capable d'obtenir la croix pour Michel Berger, le premier janvier prochain. Elle devait donc souhaiter de faire dîner Michel Berger avec Mgr Durand, et je gage encore qu'en poussant jusque dans le parc
de Coîgny sa promenade sportive et sentimentale, elle avait le plan bien arrêté de faire une visite comme par hasard et de surprendre une double invitation.
Gela ne manqua point dans les cinq minutes qui suivirent la rencontre des bicyclistes et de la douairière. Après des cris d'étonnement, de protestation d'ignorance, d'excuse. M"*' Valvin révéla qu'elle demeurait chez les Moser, à Deauville, et M"** de Coigny ne put que s'écrier :
— Mais ils ne me l'avaient pas dit 1 Mais ils dînent ici ce soir 1 Je ne veux pas être cause que vous dîniez seule. Faites-moi le grand plaisir de venir avec eux.
jyjma Valvin accepta sans cérémonie, puis se confondit et s'abîma en remerciements, puis, comme il n'avait pas été fait mention de Michel, se tourna vers lui et lui dit avec simplicité :
— C'est vous qui dînerez seul.
— Point du tout, repartit la duchesse. Il est bien entendu que monsieur me fera le plaisir de venir aussi.
Michel Berger s'en défendit par civilité, accepta, salua, plongea, et dit six fois en trois phrases : (c Madame la duchesse. » La douairière leur permit de revenir avant qu'il ne fût nuit, pour avoir encore bien le temps de se promener dans le parc. Us enfourchèrent leurs bicyclettes et furent au plus vite s'habiller.
La rapidité de M"' Valvin à se déshabiller et à se rhabiller est incomparable, proverbiale, et on en fait même, sous son nez, des plaisanteries qui ne sembleraient pas du meilleur goût si elle ne les prenait pas si bien. A moins de quatre heures elle était de retour, avec Michel Berger en cravate blanche. On n'attendait personne aussi tôt, et ils eurent toute liberté de se promener seuls dans les allées du parc, comme des étudiants au bois de Meudon.
J'étais à ce moment-là dans la chambre de ma sœur, ainsi que Laurent et François, Rosine Bonnet allant et venant, nous à la fenêtre ouverte. Il faisait justement la chaleur qu'il faut pour rendre plaisante l'humidité de ce beau jardin, où tous les sentiers sont couverts, oii l'on devine partout des eaux qui sourdent, des ruisseaux secrets. La vue n'est guère étendue, les échappées manquent; mais j'ai l'esprit classique et j'aime les spectacles finis. Celui du ravin était alors, si je puis dire, plus opportun que celui de la vaste mer ou de la plaine, et nous savions gré à la double colline qui nous emprisonnait de nous les masquer l'une et Tautre, nous savions gré aux peupliers qui la dépassent, aux trembles qui la couronnent, et qui nous diminuaient encore un peu de l'immensité du ciel. Cela était si pénétrant qu'il fallait le goûter en silence; et si nous éprou-
YÎons peut-être, comme disent les gens vulgaires, le besoin de nous communiquer nos impressions, les frôlements fortuits de nos corps y suffisaient, parfois lès effleurements de nos mains émues sur le fer du vieux balcon d'où nous nous regardions côte à côte.
Ma vue à pic plongeait jusqu'au lit de la douve avec un voluptueux vertige; je suivais le jeu des grosses carpes dans l'eau transparente, et le jeu simultané de leurs ombres sur le fond qui semblait mouvant ; et je me rappelais les vers oii précieusement et naïvement La Fontaine parle du temps (c que tout aime et que tout pullule dans le monde, monstres marins au fond de Tonde. . . alouettes aux champs )> . Toute la campagne était amoureuse. Dans le grand herbage qui escalade la falaise, les poulains libres et nus galopaient. Le frisson des arbres argentés révélait une sensibilité exquise, peut-être de même qualité que la nôtre. Trapus, moins élégants que les trembles et les bouleaux, mais d'une rusticité plus vigoureuse, les pommiers de la cour normande supportaient, au bout de leurs bras tors, le lourd fardeau de leurs fruits verts.
M"*' Valvin et son Michel s'en étaient allés instinctivement de ce côté. Elle se tenait un peu en arrière de lui, et parfois elle cassait une petite branche, elle mordait, de ses jeunes
dents, une pomme agaçante et acide. Ils ne parlaient guère, ils se boudaient hypocritement, comme les amoureux de village qui ne savent rien se dire et qui ont le cœur gros.
Nous avons coutume de rire d'elle : je me permis une de nos plaisanteries habituelles, mais ce jour-là bien déplacée; car elle avait su choisir le décor qui lui convenait, et l'harmonie de son idylle avec le paysage la préservait pour une fois d'être comique. Ma sœur, qui a le sentiment le plus délicat de ces correspondances, fut choquée de ma raillerie, et jeta un léger cri douloureux comme les musiciens qui entendent une fausse note. Puis, elle se mit à rêver tout haut, et nous l'écoutions respectueusement.
Elle parlait à reprises, avec de grandes pauses; et quand elle se taisait, elle semblait écouter les répliques d'un interlocuteur invisible que nous autres n'entendions pas : elle comprend la voix des choses muettes, et elle cause avec les êtres qui ne sont pas doués de la parole.
Elle dit sa piété, sa vénération pour tout ce qui aime, et la terreur sacrée où elle s'abîmait en la présence de l'amour, comme Moïse devant le buisson ardent. Mais non, non, c'est plutôt avec une naïve hardiesse qu'elle adorait l'amour, comme le petit enfant qui ne baisse pas les yeux mais qui les lève quand il prie le Très- Haut, et qui regarde le ciel en face, et qui ne
soupçonne point de distance et d'incommensu-
Irabilité entre l'infini et la petite chose qu'il est. Et parmi tout ce qui aime, elle dit sa préférence pour les plus humbles. D'abord, pour [ ceux qui sont humiliés physiquement, qui sont
i laids : mais l'amour les relève et les trans-
figure; miracle, certes, mais innombrable, et qui récidive chaque fois que dans l'étendue de r Univers le cœur d'un pauvre être difforme jette une étincelle, c'est-à-dire à chaque minute, à chaque seconde, des milliers de fois à chaque milUème de seconde; miracle qui est une loi, la loi même de l'amour. Ahl quand elle rencontrait par les chemins des couples I rustres et sordides, mais enlacés, ce n'est pas
^ elle qui eût jamais dit : (( Et ceux-là aiment
comme nous 1 » Quel orgueil et quel blasphème! Car voici la souveraine charité, la grâce de la nature : le meurtrier avec sa main encore teinte de sang, la brute, l'être vil qui a dérobé, qui a menti, peuvent ainsi que le plus pur être saisis de la divine fureur, et elle les , purifie mieux que toute pénitence. Ils courbent
leur front sous le joug de celui qu'on appelle le maître des hommes et des dieux, et ils deviennent pareils aux dieux, ils redeviennent égaux, supérieurs, à ceux de leurs frères les hommes qui les accablaient de mépris...
Puis Jeanne dit sa tendresse pour les autres
go LA DI8G0RD1S
humbles, ceux de rinlellîgence et de la sensibilité, à qui ne sont pas refusées les mêmes joies, mais qui les reçoivent sans les connaître, les goûtent sans les savourer : leurs transports sont inconscients et, au seuil même du paradis terrestre, ils ne savent point que l'homme Tavait perdu et qu'ils viennent de le retrouver. Et elle célébra enfin les amoureux intermédiaires, les médiocres, les bourgeois à demi dégrossis, comme ceux que nous avions sous les yeux, qui, destitués de génie et même d'imagination, improvisaient cependant pour nous le plus sublime des spectacles dans le décor par hasard le mieux choisi.
Comme elle a une souplesse merveilleuse de sentiment et d'expression, et que même dans l'enthousiasme, dans l'émotion la plus vive, elle trouve des mots ailés qui sourient à travers ses larmes, elle reprit le mode ironique pour parler de M"' Valvin. Elle traça un portrait charmant de cette Mimi Pinson du monde, sensuelle et intéressée, toujours passionnée, toujours sincère, également incapable de vice, de retenue et de coquetterie. Sa moquerie était si légère, si bienveillante, qu'elle ne semblait ajouter à la réalité du modèle des traits de caricature que pour en marquer le contour avec plus de fermeté délicate : je croyais voir glisser sur les hautes herbes de la cour normande, à
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côté de la vraie Valvin, celle que nous décrivait Jeanne, comme un double idéal et spiritualisé. Je me rappelle presque mot pour mot tout ce discours de ma sœur; mais je n'ai osé le transcrire que sous la forme indirecte pour me ménager une excuse si je l'ai trop refroidi et figé. Ahl pourvu du moins que j'en aie su rendre le mouvement et la vibration I Tous trois nous l'écoutions, muets, pâles. Certes, je l'adiiiirais autant que Laurent et François ; et pourtant j'étais jaloux d'eux, car je sentais que j'avais une façon plus extérieure, plus objective, je dirais presque et j'en ai honte : plus littéraire, de l'admirer. La physionomie de François répétait en les traduisant toutes les pensées de Jeanne, et le mouvement de ses lèvres silencieuses dessinait les mots qu'elle prononçait. Il parlait vraiment avec elle sans articuler aucune syllabe, et il disait les mêmes choses; il parlait par elle qui est son autre luimême, et il l'écoutait, comme on écouterait en rêve l'écho de sa propre voix. Laurent était hors de lui; il faisait peine et plaisir à voir; les épithètes rares, les métaphores imprévues le surprenaient et le bouleversaient comme d'ingénieuses caresses; et je n'avais qu'à regarder ma sœur parler pour lui, et à le regarder l'entendre, pour comprendre qu'ils étaient désormais tous deux par delà le bien et le mal, au-
ga LA DISCORDE
dessus des convenances et des lois; et je m'inclinais devant le mystère avec cette ferveur superstitieuse, avec cette piété respectueuse dont Jeanne parlait si dignement.
Après un assez long silence, elle sortit brusquement de la chambre et nous la suivîmes.
Elle franchit d'une démarche légère le pont qui traverse la douve dans l'axe du château, et elle s'en allait retrouver les amants de la cour normande, mais elle fut divertie de leur idylle par un autre tableau d'amour, qui faisait pendant et contre-partie. Les Moser venaient d'arriver en automobile, et le comte Odon, travaillé sans doute lui aussi par l'influence voluptueuse, tentait une promenade sentimentale en compagnie de la belle Hortense. Le mari était là, mais cela importait peu : Hermann Moser est partout absent, comme Dieu est partout présent, grâce à l'idée fixe de son opéra qui le rend sourd, aveugle, muet, enfin stupide, et incapable de rien faire, sauf toutefois de donner des ordres, aux heures de bourse. On pouvait devant lui parler haut justement de ce qu'on voulait lui taire, et je crois que sa femme aurait pu prendre sous son nez sans risque toutes les libertés qui constituent le flagrant délit.
Mais les deux tristes partenaires ne savaient point profiler de circonstances si favorables. Après quelques pas incertains, ils s'étaient
LA DI8G0RDB qS
échoués sur des chaises au bord de la douve. Ils regardaient avec mélancolie passer les carpes. Us faisaient aussi peu de bruit et de mouvement que des pêcheurs à la ligne. Ils avaient un air comique et désappointé ; et je lisais sur leurs visages qu'ils se demandaient confusément pourquoi rien ne tressaillait en eux, malgré leur bonne volonté, les facilités de la saison, les suggestions d'un jardin fleuri et d'une délicieuse journée. La disparate qu'à leur insu ils faisaient dans le paysage révélait l'artificiel de leur rapprochement et l'amour impossible entre eux, l'antipathie de leurs races et de leurs personnes, tant de barrières que ni l'intérêt ni le snobisme ne seraient point capables de renverser. Ils me parurent les plus humiliées et les plus lamentables d'entre les victimes du dieu ; et je me demandais si ma sœur allait leur accorder un peu de cette pitié pieuse qu'elle réservait aux autres humbles ; mais elle ne les voulait considérer que comme des candidats ridicules sur qui l'amour qu'ils appelaient refusait justement de descendre, et elle retrouva pour eux les pointes et le poison de sa plus cruelle ironie.
Elle fut, et nous la suivîmes encore, s'asseoir à leur côté. Elle accabla d'abord M""» Moser de politesses si excessives qu'elles en devenaient blessantes ; mais elle se ravisa soudain et changea de ton : eu égard aux circonstances, elle se
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croyait tenue de ménager, et même d'affecter de ménager les personnes de cette religion ; elle fit moins de frais, avec plus de sincérité, et mesura la cérémonie. Puis, assommée par la maussaderie des deux Moser et du comte Odon, et par la survenue de Philippe flanqué d'Elie, tous deux également maussades, elle se leva pour partir. Mais elle ne voulut point partir sans leur faire payer son ennui ; elle s'excusa en se moquant d'avoir troublé le quasi têteà-tête d'Hortense et de son flirt, et elle proposa pour les dédommager d'emmener un peu plus loin tous les gêneurs, à commencer par le légitime époux.
M"' Moser, qui ne pouvait répondre à celte impertinence que par une impertinence égale ou par le cynisme, choisit le cynisme faute d'esprit, et repartit à ma sœur qu'elle lui en saurait infiniment de gré. Mais il advint alors quelque chose de tout à fait incroyable. Soit que Moser fût, par un fâcheux hasard, distrait de son idée fixe, ou que le pire sourd ne se puisse empêcher d'entendre lorsque c'est ma sœur qui parle, il entendit, n'osa point répliquer à Jeanne, et dit grossièrement à sa femme :
I — Voilà ce que m'attirent vos façons.
j Elle répondit, non moins grossièrement :
— Allez voir chez votre Russe si j'y suis et fichez-moi la paix.
— Je VOUS laisse vous chamailler, dit Jeanne. Elle jeta un regard de côté sur Philippe, qui
semblait contrarié qu'elle eût manqué à la solidarité de famille en gênant le commerce du beau-frère Odon. Naturellement, le visage d'Elie reflétait les mêmes sentiments.
— Qu'est-ce donc que son Russe ou sa Russe?
demanda Jeanne en s'éloignant.
Laurent Jouve lui conta que Moser s'était entiché d'une Russe révolutionnaire et métaphysicienne, musicienne, chanteuse et danseuse de profession, par surcroît fort belle, future créatrice de son opéra. Celte femme, Lise Pakrofsky, ne pensait qu'à faire de l'argent pour sa cause, et elle en faisait sans scrupule par le moyen qu'on devine qui était le plus à sa portée. Elle tirait de l'avare Hermann Moser des sommes énormes, et c'est ainsi que l'argent de la haute banque s'en allait alimenter les caisses de la révolution. Enfin elle tenait une espèce de salon où elle recevait de tout et des gens du monde, et même quelques femmes bien.
— Je veux y aller, dit Jeanne.
— Il ne vous manquerait plus, dit PhiUppe qui nous avait rejoints, que de fréquenter dans ces milieux-là.
Elie approuva, Jeanne haussa les épaules et je craignis un éclat ; mais rien n'éclata. Mgr Du-
rand arrivait, la nuit tombait : on passa dans le salon, et à table presque aussitôt. Le dîner se déroula selon la pompe ordinaire, mais le protocole des discours fut tout dérangé à la stupeur du clan ducal. Ma sœur, d'ordinaire glacée par la sévérité du lieu, risquait à peine, de loin en loin, une prudente parole; elle ne recouvrait ses droits à Téloquence et à la poésie et ne redevenait elle-même que dans Tintrinsèque de sa chambre et entre nous : ce soir, encore toute frémissante, elle se mit dès le potage à diriger la conversation, d'une telle autorité que la douairière étourdie n'osa point la rappeler à l'ordre. Elle choisit pour interlocuteur, ou pour cible, Mgr Durand, qui était le principal des hôtes. Pour la contradiction, elle n'eut pas besoin de choisir Laurent Jouve, qui usurpa bien ce rôle tout seul, et à son diapason, c'est-à-dire d'un ton à se boucher les oreilles. Ils attaquaient tous les deux le pauvre Mgr Durand et l'obligeaient à se prononcer sur des questions qui ne sont point permises. Les convives n'y entendaient que le nécessaire pour être scandalisés. Les domestiques mêmes, qui ne comprenaient pas davantage, mais guère moins, laissaient percer leur désapprobation, et présentaient les plats avec moins de solennité, annonçaient les vins avec trop d'accent.
Laurent et Jeanne taquinaient Monseigneur
sur Texégèse, où Ton n'avait pas grand'peine à inquiéter sa conscience, puisqu'il y avait toujours soutenu le pour et le contre alternativement. Puis ils l'entreprenaient sur le fondement de la morale, la responsabilité des criminels, les droits de la passion et autres lieux communs. Laurent Jouve le bombardait de paradoxes qui m'eussent paru un peu vulgaires sans l'assaisonnement de l'ironie. Ma sœur proclamait des opinions radicales, puériles, du cru de M. Homais : elle les sauvait par le lyrisme. Et puis il y avait le comique du spectacle, l'ahurissement, la stupeur, les hoquets de la douairière, les gloussements éperdus delà veuve, et une espèce de cri d'oiseau battu de la tempête que mon frère Élie émettait à intervalles réguliers. Philippe était plus froid que jamais et plus gourmé : c'est par le silence et la raideur qu'il protestait. Il me fit sourire d'abord, puis il me fit pitié, et faillit à la fin me faire peur.
Je frémis quand Jeanne se leva avec impétuosité, et devant même que madame la duchesse eût donné le signal de quitter la table. Elle nous entraîna tous dehors sans considérer que les personnes d'âge redoutent le serein. J'eus de nouveau le pressentiment d'une imminente catastrophe : il se réalisa, et si vite que je n'ai jamais bien compris ce qui s'était passé.
Jeanne était allée tout droit au jardin fleu-
rîste, où dans les plates-bandes rectangulaires toutes les (leurs étaient comme des enfants sages, bien rangées, par espèces, par couleurs, et aussi selon la taille : les roses trémières dominaient. Une buée qui montait de la terre humide les enveloppait et s'argentait aux rayons de la lune, c'était une vision de féerie. Quand j'y arrivai, et les autres sur mes talons, je vis d'abord Jeanne en extase, si pâle, mourante, toute raidie et cependant penchée en arrière comme pour aspirer de toutes ses forces le parfum d'une fleur qu'elle avait cueillie. Ses dents serrées laissaient échapper un murmure continu, une plainte étouffée, et je l'entendis deux ou trois fois articuler le nom de Laurent. 11 était là, mais loin d'elle, et il n'osait pas s'approcher d'elle ni la toucher. Philippe survint, saisit sa femme par les poignets et la secoua brutalement, pour la tirer de cette inconvenante extase.
— Qu'est-ce que vous avez? balbutiait-il avec rage. Finirez-vous ?
Elle parut s'éveiller. Elle le regardait sans comprendre. Mais François à son tour était survenu. Il arracha ma sœur des mains de Philippe; et les deux hommes se dévisagèrent, blêmes, tandis qu'elle fuyait vers le château ; et nous ne la revîmes point de la soirée.
Fort peu de temps après ma rentrée à Paris, et à une époque où les snobs se cachent soigneusement d'y être, je reçus une invitation de M"* Lise Pakrofsky. Ne la connaissant point, hormis par ce que Laurent Jouve en avait dit à Jeanne devant moi, j'aurais été bien étonné de cette politesse si je n'avais lu au bas du carton que Ton jouerait à deux pianos des fragments de Simon le Mage, l'opéra d'Hermann Moser.
Hermann était donc le véritable invitant, et je trouvai naturel qu'il vulgarisât son œuvre, mais bizarre qu'il en donnât une audition chez sa maîtresse plutôt que chez lui. D'ailleurs je ne perdis point mon temps à chercher le pourquoi de cette chose dénuée d'intérêt, et je me félicitai d'un arrangement commode à ma curiosité : car je me fusse apparemment dis-
pensé d'avaler Simon le Mage à l'hôtel Moser, au lieu que je passai sur l'ennui probable de la musique pour faire connaissance avec cette presque fameuse Pakrofsky.
J'omis de dire à mes frères que j'avais reçu cette invitation et de leur demander s'ils l'avaient reçue comme moi : je note ce trait, assez caractéristique de nos relations de famille. Nous avons des personnalités si distinctes qu'il nous faut y penser pour être intimes, et, à vrai dire, nous n'y pensons presque jamais. Ainsi, ce jour-là, nous partîmes chacun de notre côté pour nous rencontrer chez la maîtresse d'Hermann, sans que l'idée nous fût seulement venue que nous avions peut-être l'occasion de faire route ensemble.
J'y allais dans les meilleures dispositions, sûr d'avance que j'y passerais une journée agréable, et décidé à me trouver bien en ce nouveau cercle. Notre sensibilité a des raisons que la raison ne connaît pas, et j'étais préoccupé en faveur de M""' Pakrofsky tout bonnement parce qu'elle demeure sur la place des États-Unis, qui, avec son square bien tenu, sa ceinture d'hôtels, son silence confortable, propice au travail et aux grasses matinées, me paraît un des lieux les plus désirables à habiter pour un amoureux de ses aises.
L'hôtel de l'artiste russe devait me plaire, et
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me plut, d'abord par la blancheur et le neuf de sa façade. J'aime les maisons neuves, pourvu qu'elles n'aient point l'air de bâtisses hâtives et de camelote, comme trop souvent celles que Ton construit de nos jours. J'ai littérairement le goût, mais pratiquement l'horreur des anciens quartiers, des quartiers noirs comme notre aflfreuse rue de Verneuil. J'associe d'abord à la vue d'une façade neuve l'idée d'un calorifère de l'invention la plus récente et le pressentiment d'une tiédeur qui va m'envelopper sans que je sache d'où elle vient : ce mystère ajoute à la volupté, n'en déplaise aux superstitieux qui regrettent le foyer sacré, je veux dire l'absurde coin de feu.
Mon plaisir de sécurité s'accrut dès le vestibule où je reconnus la frileuse Russie au tambour des portes doubles, et à cette hâte qu'avaient les gens de vous dépouiller de vos manteaux, comme, là-bas, de vous décharger de vos pelisses. L'escalier me fit penser à cette (( solennité de l'escalier », qui est une des plus comiques expressions du vocabulaire naturaliste. Je fis halte, au bas, pour admirer une terre cuite de jardin, du xvni* siècle, représentant une nymphe assise : un bel exemplaire du nu de ce temps-là, si différent du nu antique, et pourtant qui trouva encore moyen d'être nu et point du tout déshabillé. Puis je
m'avisai que la révolutionnaire était bien inconséquente, d'entamer aussi fortement, pour sa dépense d'apparat, les sommes qu'elle gagnait à l'intention du parti.
J'ai su depuis qu'elle ne tenait pas à cette somptuosité et qu'elle eût préféré peut-être mener la vie de ses compatriotes étudiantes, qui dorment à plusieurs, en garni, et font des repas de cinquante centimes. Mais Hermann Moser ne le tolérait point. Il voulait bien ne pas compter, mais il entendait que sa maîtresse lui fît honneur et habitât ostensiblement une manière de palais, — quitte à n'y occuper qu'une mansarde quand il n'y avait plus là personne pour y voir, comme les souverains qui couchent sur un lit de camp, dans un cabinet, à côté de leur chambre dé parade. Lise Pakrofsky n'allait point jusqu'à cette extrémité. Réduite à la profusion et à la magnificence, elle s'y résignait ; et même elle s'en accommodait. Elle avait calculé que la Révolution n'y perdait rien. Elle profitait de l'hôtel pour recevoir, étendre ses relations, multiplier ses commanditaires. Le chiffre de ses affaires n'aurait pu être qu'insignifiant, si elle avait porté les cheveux courts et un costume féministe. Sa conscience ne lui reprochait donc rîen et elle jouissait de son luxe utile, même quand elle pensait à ses frères mourant de faim et de froid.
Un valet de pied m'attendait sur le palier du premier étage. Je ne voyais monter personne, je ne percevais aucun bruit : j'arrivais peut-être un peu bien exactement, dans une maison où je ne connaissais pas même la maîtresse de la maison. Mais il n'était plus temps de m'en retourner faire les cent pas sur le trottoir, et je me laissai introduire dans un salon immense, parfaitement vide, où rien ne pouvait sembler trop monumental et trop superbe, ni les statues, ni la cheminée, qui rappelait celle du salon de la Guerre à Versailles, surmontée d'un portrait en pied, ni le plafond de Lebrun, ni les vastes fauteuils Louis XIV, d'or très patiné encadrant des tapisseries. Je ne mentionne même pas les deux pianos à queue. Gomme j'entrais, Moser parut à l'autre bout, au seuil d'un deuxième salon, que j'ose à peine nommer petit salon.
J'entendis de ce côté, au même instant, une conversation où dominait la voix de ma sœur.
Je fus étonné de la trouver là au point de perdre contenance. Elle rit à ma vue, dit : (( Ce n'est que mon frère, » et poursuivit, avec le très petit nombre des personnes présentes, une causerie familière à me faire croire qu'elle était dans cette maison sur le pied de l'intimité.
J'eus vite fait de pénétrer qu'elle y venait, ainsi que moi-même, pour la première fois.
Mais elle y devait être arrivée depuis fort long-
temps : comme elle n'a aucune notion de rheure, elle est follement en avance quand elle n'est pas follement en retard. Sa timidité aug> mente encore sa volubilité naturelle, elle parle pour s'étourdir, comme les enfants peureux chantent dans la nuit; et elle ne s'en faisait pas faute, elle parlait, elle s'étourdissait, elle étourdissait la Pakrofsky plus calme, déjà séduite. Elle entre n'importe où emmitouflée de châles et de fichus bizarres qu'elle ne retire qu'un à un et qu'elle n'avait pas encore retirés tous ; de sorte qu'elle parait ne songer qu'à ses aises, ne tenir compte que de soi. Ce sans-gêne m'avait donné au premier abord l'illusion de l'intimité, mais elle venait apparemment de faire la connaissance de jyjiie Pakrofsky un quart d'heure ou, tout au plus, une demi-heure avant moi. La présence de François m'indiqua qu'ils avaient dû venir ensemble. Je m'assurai ensuite, aparté, que c'était à l'insu de PhiUppe. Mon beau-frère avait bien reçu une invitation adressée à monsieur le duc et madame la duchesse; mais il avait déclaré que sa femme ni lui-même ne mettraient jamais les pieds dans cette maison-là. J'étais cependant présenté à M"' Pakrofsky, et l'admiration me rendait si stupide que je n'arrivais pas à lui tourner une phrase pour la remercier d'avoir pensé à moi.
Ce n'est point que son visage fût beau selon notre goût; et, raisonnablement, Tépithète opposée conviendrait peut-être mieux si l'on prenait garde au front bombé, au nez kalmouk et autres signes de race. Mais son intelligence visible inspirait d'abord une sorte d'effroi sacré. Je n'ai jamais vu tant de lumière sur une face humaine. La blancheur de la peau n'était pas moins éblouissante que l'or des cheveux. Les yeux sombres avaient une expression saisissante d'orgueil et de sauvagerie. Elle paraissait indomptable. Je découvris soudain pourquoi elle m'avait paru belle. Elle portait une robe étrange, ou plutôt un costume. Les manches, très amples, étaient fendues dans toute leur longueur et laissaient voir, depuis l'épaule, tout le bras nu. C'est la perfection de ces bras qui avait d'abord surpris mon regard, et qui m'avait imposé l'idée d'une beauté vraiment divine. Ils attestaient que l'élégance couturière de la toilette dissimulait ou faussait les formes d'une statue cachée sous ses plis. Lise n'en révélait que ce fragment, aussi émouvant que les débris d'antiques recueillis parmi les ruines ou retirés de la mer profonde. Ils resplendissaient comme le visage. Leur forme se parait d'une blancheur si pure, si veloutée et si tiède qu'il fallait fermer les yeux pour résister au vertigineux désir de les frôler. L'image de ces
beaux bras s'est fixée en ma mémoire si fortement qu'aujourd*hui encore, après tant d'années, elle ressuscite sans s'atténuer, elle se précise jusqu'à l'hallucination.
Mais comment oublier que ces bras désirables et défendus étaient, par droit d'achat, la proie, la chose de l'immonde Hermann Moser? Il s'étalait, tout proche. Il s'était, depuis la veille, rasé tout le visage, et il en paraissait peut-être un peu moins stupide, mais sa laideur en était accrue outre toute vraisemblance. Je m'écartai de lui avec dégoût, et je m'aperçus alors de la présence d'un cinquième et dernier personnage, qui n'était pas pour me ragoûter. C'était l'imprésario bien connu Florimond Breslau, qui cumule et passe pour organiser, en plus de ses tournées d'opéra, des tournées d'un autre genre, celle notamment que l'on appelle, en jargon du Boulevard, la tournée des grandsducs. Il est, dit-on, l'homme à tout faire de gens que M"' Pakrofsky ne se cache point d'avoir condamnés à mort. Sa présence me parut suspecte et ne s'expliquait, en eflfet, que par l'affiliation de Lise à la police ou de Florimond Breslau au parti révolutionnaire. Mais il suffisait de les regarder l'un et l'autre pour s'assurer que ce dilemme était faux, comme presque tous les dilemmes. Certaines beautés franches partagent avec la vérité le privilège de
rayonner d'évidence et d'imposer la certitude. Cette farouche et noble femme était capable de tuer, non de trahir. La réciproque ne m'apparaissait pas moins certaine, pour des motifs correspondants : on n'est pas un héros, même du crime, avec la figure de Florimond Breslau. Je conclus que le maître Jacques n'exerçait ici que son métier d'entrepreneur théâtral, et même qu'il s'y tenait scrupuleusement à ce qu'il y a d'avouable dans cette profession.
Je pus dès lors goûter sans arrière-pensée ni inquiétude le grand plaisir que j'éprouve toujours, quand je rencontre sur mon chemin un exemplaire du génie caricatural de la nature. Elle se passe fort bien de notre collaboration pour se moquer d'elle-même, et elle témoigne à l'occasion de plus de fantaisie que nous.
Florimond Breslau est une parfaite imitation vivante des marionnettes de Guignol. Les gestes de ses petits bras courts reproduisent ceux que l'on fait exécuter aux acteurs de bois, lorsque l'on insère deiîx doigts dans le creux de leurs membres supérieurs. Comme eux, il se présente toujours de profil, tourné vers la gauche quand il se trouve, par rapport à vous, du côté cour, et vers la droite quand il se trouve du côté jardin. On conçoit qu'il tienne à montrer ce profil, qu'il a emprunté de Polichinelle,
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aussi accusé, mais plus fin et moins respectable. Il manque de perruque et de poudre. Sa toison noire, crépue comme celle d'un nègre, moins laineuse, ne signifie point la jeunesse, mais cet âge immuable des acteurs, qui n'ont d'état civil que celui de leur emploi. Il est si parfaitement rasé à toute heure du jour et de la nuit qu'on dirait qu'il n'use point du rasoir, mais qu'il a retrouvé le secret des préparations épilatoires d'Héliogabale. Même en habit noir, il donne toujours le sentiment du travesti. Il a l'agilité des mimes anglais : on s'attend toujours à le voir passer au travers du piano, sortir par la fenêtre crevée, rentrer par le tuyau de la cheminée et saluer le public d'une pirouette, d'une courbette ou d'un grand écart. Mais il ferait toutes ces excentricités-là sans l'air triste de ses confrères d'outre-Manche. Sa folie est drolatique. Il devrait avoir des grelots cousus à ses basques. D'autres ont une figure à gifles : il a, lui, tout un physique complet à coups de pied et à coups de bâton. Cela est encore de Guignol. On ne peut le voir sans éprouver tout aussitôt la démangeaison de taper dessus. C'est une envie que beaucoup de gens se sont passée ; et cela semble de si peu de conséquence que nul ne s'étonne qu'il « encaisse », comme disent les boxeurs, sans protester ni demander raison, ni même se formaliser : il se contente
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de frotter la partie atteinte. On dit que cette facilité d'encaisser, et un joli talent de jongler avec des bouteilles de vin de Champagne vides ou pleines, sont les principales causes qui lui ont valu des amitiés princières.
Personne ne l'appelle Florimond, sauf peutêtre dans des cas d'intimité que j'ignore, ni encore moins Breslau, nom qu'il s'est donné pour se faire croire juif : car il est catholique grec. On l'appelle communément « Punch », et les gens d'esprit n'ont pas risqué la méningite lorsqu'ils ont fait la trouvaille d'un surnom si indiqué. Quant à la nationalité, il avait tellement l'embarras du choix qu'il s'est dispensé de choisir, pour éviter le service militaire; mais il s'est abstenu d'être Français pour devenir plus facilement chevalier de la légion d'honneur. Il est tout bonnement de la Côte d'azur, et sa langue maternelle est l'étonnant sabir que l'on y parle. Il le glapit d'une voix toujours haute et enthousiaste, comme s'il haranguait un conseil d'administration mécontent ou s'il commandait une claque. Les trois autres écoutaient ma sœur : seul il lui tenait tête, et avec une si funambulesque impudence qu'elle ne se gênait pas pour lui rire au nez, dont il était ravi comme d'un applaudissement.
— Punch, lui dit enfin M"** Pakrofsky excé-
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dée, vous nous cassez la tête. Silence, ou gare aux coups I
Il répliqua d'une grimace, et, portant à l'endroit le plus menacé de son individu ses deux mains chargés de bagues, il s'en fit un bouclier d'or et de pierreries étincelant comme une icône.
La remontrance de M"** Pakrofsky l'avait fait taire, l'irruption de nouveaux invités le fit passer au second plan. Ils arrivaient tous à la fois, comme dans les vaudevilles de Labiche, qui sont, en ceci, réalistes. Moser les recevait dans le grand salon, et personne dès lors n'entra plus dans le petit, je veux dire dans le vaste boudoir où nous nous tenions, sauf mon plus jeune frère Eliè, qui vint y baiser la main à Lise. Il ne dissimula point son étonnement d'y trouver notre sœur, et je ne pus me retirer de l'idée qu'il ferait son rapport à Philippe. Un autre homme s'avança jusqu'à la porte du boudoir comme nous en sortions : un boursier mélomane, qu'on appelle (( l'actionnaire de l'Opéra-Gomique » parce qu'il en possède une action, moyennant quoi il se juge autorisé à se mêler de l'exploitation, de l'administration et de la direction artistique de ce théâtre, et même de tous les autres théâtres ; toutes besognes qu'il accomplit d'un air digne et triste de proche parent qui conduit des funérailles. Il est impor-
tun, indiscret et incompétent. La Pakrofsky le repoussa vers le grand salon, déjà tout plein de gens installés.
Rien ne distinguait cette assemblée de celles qui peuvent plus légitimement prétendre à la qualification de mondaines. C'est toujours les mêmes figurants, parmi les invités comme parmi les domestiques extra. Je reconnus toutes les figures qu'on voit partout, et quelques-unes qui me sont plus familières : d'abord Laurent Jouve, qui avait déjà rattrapé ma sœur et s'était assis auprès d'elle ; M"** Valvin et le nécessaire Michel Berger, qui accaparaient Valmorel; Cyprien Gosteau, râpé, mais gravure de mode; et je trouvai naturel que l'anarchiste français vînt chez la révolutionnaire russe, mais je m'amusai du contraste de leurs mœurs : je rappelle que Cyprien Costeau est chaste par principe, et même vierge. Puis j'aperçus tout d'un coup Mgr Durand, et bien que je tienne de mes maîtres stoïciens une singulière inaptitude de l'étonnement, sa présence en un tel Heu ne laissa point de me stupéfier.
Elle me fut expliquée par le programme, où je jetai les yeux en attendant le commencement du concert. J'y trouvai dès les premières lignes, à propos de Simon le Magicien, personnage, comme on sait, de l'Opéra, une allusion à certain savant ouvrage de Mgr Durand, concernant
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ce Joseph Balsamo des premiers temps de notre ère, qui prétendait avoir été le Christ lui-même et avoir subi la passion, d'ailleurs sans dommage pour sa sensibilité. J'appris, car je n'en savais rien, que Mgr Durand, sans nier la réalité historique d'un nommé Simon, originaire de Gitta proche Samarie, considérait le Simon des Actes comme une pure invention du parti chrétien hostile à saint Paul, et tenait ce nom même de Simon pour une espèce de surnom dérisoire infligé à Tapôtre par ses ennemis.
Hermann Moser (auteur du livret comme de la musique) s'était approprié cette exégèse, et il avait fait de son Simon le Magicien le vivant symbole d'un christianisme plus large, plus philosophique, plus conscient des emprunts de doctrine faits d'une part aux Alexandrins, et, d'autre part, aux religions asiatiques; enfin, d'un christianisme moins populaire, moins humble et, pour tout dire, perfectionné. Hermann, comme beaucoup de ses coreligionnaires, avait la manie d'accommoder les évan-
Gette conception du personnage, et un judicieux emploi des miracles, incarnations et réincarnations que la légende lui prête, de sa rivalité avec saint Pierre, de son rôle dans l'Apocalypse, de ses rapports secrets avec Néron, donnaient à l'œuvre de Moser l'air d'un drame
ensemble historique selon les derniers documents et métaphysique à la façon de Faust, toutes proportions gardées. L'amour n'y faisait point défaut, puisque Simon de Gitta, qui se donnait pour l'incarnation du principe mâle de rintelligence divine, était partout accompagné d'une femme, prostituée Syrienne au dire des méchantes langues, mais qu'il donnait pour l'incarnation du principe féminin de cette même intelligence. Elle s'appelait Hélène :
quelle heureuse coïncidence avec le second Faust! L'élément décoratif ne manquait pas non plus à cette cuisine : le troisième et dernier acte se passait à Rome, dans le Cirque ; Simon avait parié contre saint Pierre, si l'on ose s'exprimer ainsi, qu'il s'élèverait au ciel sous les yeux de Néron; costumé en Icare, il s'élançait; et comme Icare il retombait lourdement, parmi les débris de ses ailes postiches.
Un brouhaha que j'entendis m'avertit qu'il allait se passer quelque chose. Je levai les yeux et je vis deux exécutants se diriger vers les pianos. L'un était tout jeune, rustre et beau, avec d'extraordinaires cheveux noirs en broussailles qui cachaient jusqu'aux yeux son visage basané. L'autre, vieux, malingre, marchait à petits pas faucheurs, les coudes au corps, une main tordue; il semblait particulièrement impropre à jouer du piano et en jouait cependant avec une
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merveilleuse virtuosité. La Pakrofsky s'était placée entre les deux instruments et s'apprêtait à chanter un morceau du rôle d'Hélène. J'observai qu'il lui convenait parfaitement : on ne saurait imaginer une interprète qui ait plus véritablement l'air de personnifier le principe féminin de l'intelligence divine. Mais je fis comme les autres : j'écoutai la musique avec une religieuse application. Ce n'était pas une petite affaire.
Je me pique de n'être pas tout à fait ignorant en la matière. Par exemple, je ne crois pas que la musique dite savante date d'il y a une trentaine d'années, que Beethoven est un auteur facile, et que tous les grands compositeurs d'aujourd'hui sont inaccessibles, sauf aux élèves de mathématiques spéciales. Je m'excuse de rapporter ces bêtises : ce n'est pas moi qui parle, je résume l'opinion de la plupart des amateurs mondains. La musique prétendue savante ne me fait pas peur; mais celle-ci avait une façon si naïvement ostentatrice d'être savante qu'on ne pouvait se défendre d'en sourire dès les premières mesures.
Le morceau que chanta d'abord la Pakrofsky débutait par une espèce de « garde à vous », pour nous commander sans doute de prendre la position militaire et de rester immobiles dans le rang ; et il faut croire que ce « garde
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à VOUS » était diablement expressif, car aussitôt nous ne bougeâmes, les uns ni les autres, non plus que si nous avions été sous Tœil d'un chef qualifié pour nous faire coucher tous à la salle de police. Un thème venait ensuite, qui se trouvait être une réminiscence, et justement de l'un des passages les plus connus de Tristan et Yseult : rien n'est moins rare chez les musiciens que cette étourderie, pourtant inconcevable. Je me fais un devoir d'ajouter que ce thème d'emprupt reprenait un caractère original grâce à je ne sais quel tour de métier, que je m'excuse de ne pouvoir dire, n'étant point de la partie. En revanche, je crus comprendre parfaitement ce qu'il signifiait; et si je l'avais dû traduire en langue vulgaire pour l'un de ces programmes explicatifs (parfois si drôles) que l'on vous distribue aux concerts dominicaux, je n'aurais pas été embarrassé, je l'eusse fait en ces termes :
« Dès la première phrase, l'auteur avertit les auditeurs qu'il n'est pas un amateur, et qu'il a bien la prétention d'être un professionnel, ah I mais I . . . »
Cet (( ahl mais » traduit assez bien, à mon sens, deux petites notes détachées et sèches qui servaient au thème de conclusion. J'eus largement le temps d'étudier cette formule musicale ; car Moser, après l'aflSrmation catégorique de sa
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qualité de professionnel, avait tenu à démontrer qu'il savait développer, varier, transposer, moduler et fuguer, et qu'il ne lâchait plus un thème, quelle d'ailleurs qu'en fût l'origine, quand il avait une fois mis la main dessus. La démonstration était faite si abondamment que personne ne demandait son reste ; mais je demeurai dans le doute de la qualification de professionnel, et je définis même, à part moi, la musique d'amateur « une mise en œuvre des thèmes d'autrui », comme on a dit que les affaires sont l'argent des autres.
J'avoue que le pédantisme de cette mise en œuvre s'appropriait au sujet choisi, et que cela ne choquait point comme les harmonies ahurissantes dont il est de mode aujourd'hui d'affubler les plus minces livrets. Assurément Hermann M oser avait un certain instinct des convenances, et il n'eût point fait de Faust un opéra-comique : doit- on le lui reprocher? Je crois même que sa musique, sans atteindre oii elle prétendait, n'était pas tout à fait dépourvue de mérite. Enfin elle me parut estimable, mais si ennuyeuse! accablante, et point du tout (( alarmante » comme celle de LuUi. Je ne l'eusse point supportée sans la Pakrofsky, et, même avec la Pakrofsky, j'eus peine à la supporter.
Il est à croire que toute l'assemblée parta-
geait mon sentiment; car, après des manifestations où Ton passa même ce qu'exige la politesse, qui, au diapason d'aujourd'hui, exige au moins l'enthousiasme, l'on fut cependant si hâté d'aller respirer au dehors qu'à peine fiton honneur au buffet. Nous nous retrouvâmes presque soudain, comme par enchantement, réduits au même petit groupe que lors de mon arrivée, seulement renforcé de M°"** Valvin et de son Michel, de Valmorel, de Laurent Jouve, qui ne quittait point ma sœur, de l'actionnaire de rOpéra-Gomique et de Mgr Durand.
Ce prélat était visiblement éperdu depuis deux heures et guettait l'occasion de dire un mot à l'auteur de Simon le Mage. Son agitation amusa ma sœur Jeanne et la divertit bien à propos : je craignais que l'on n'observât les transports où l'avait jetée la musique, et que l'on ne les attribuât plutôt au voisinage de Laurent Jouve. Je ne savais trop moi-même que penser. Il est vrai que le plus médiocre livre, le plus terne tableau, la plus banale mélodie mettent ma sœur hors d'elle et inévitablement lui paraissent chefs-d'œuvre, parce que la pauvre chose qu'elle lit, qu'elle voit ou qu'elle entend donne le branle à son imagination, et le chefd'œuvre, c'est elle-même qui l'improvise ; mais son émotion trop manifeste pouvait être interprétée méchamment, et je fus ravi de voir son
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extase rompue. Elle interpella Mgr Durand avec une respectueuse malice, et lui demanda, en se tenant de rire, ce qu'il avait.
Mgr Durand lui répondit à demi-voix qu'il était bien gêné; que, sans aucune mauvaise intention, — évidemment! — M. Hermann Moser avait commis une bévue énorme, de quoi il fallait l'avertir, — mais hélas I comment lui tourner cela? — et qu'il était en vérité regrettable que les personnes de cette religion (contre lesquelles, d'ailleurs, Mgr Durand n'avait nulle prévention, du moins individuelle, sauf celles que sa foi lui commandait), que les personnes de cette religion ne s'interdissent point les sujets évangéliques ou touchant à l'évangile, pour s'en tenir aux périodes antécédentes de leur propre histoire où elles se trouveraient d'accord avec les Chrétiens. Jeanne eut vite fait de le tirer d'embarras quant à la façon dont il pourrait s'y prendre pour aborder cette question avec Hermann Moser ; elle dit tout bonnement au gros musicien, en riant aux éclats :
— Il paraît que vous avez commis je ne sais quoi d'énorme et qui désole Monseigneur.
Le gros musicien fut tout décontenancé; Monseigneur encore plus, mais point trop fâché, au fond, de cette entrée en matière qui lui permit de lâcher ce qu'il avait sur le cœur. Il déclara courtoisement, mais nettement, que
Moser avait peut-être manqué. de tact et confondu les genres en s'autorisant d'un prélat pour justifier les fantaisies de son livret. U faisait en particulier toutes réserves sur Tidentification de Simon le Mage avec l'apôtre saint Paul.
— Comment? s'écria Moser, mais cette thèse est précisément la vôtre I
— Elle est conforme à tous les documents historiques, ajouta M"** Pakrofsky.
— Elle est condamnable, madame, répliqua Mgr Durand. Elle est éminemment condamnable. Et la preuve, c'est qu'elle a été dûment condamnée.
Hermann et Lise savaient leur leçon sur le bout du doigt : ils le bombardèrent d'arguments, dont mon ignorance fut émerveillée.
Ma sœur dit son mot, avec une ignorance plus incontestable encore, mais moins modeste que la mienne : d'ailleurs elle est également éloquente, soit quand elle ignore ou qu'elle sait. Mgr Durand, malgré les citations de lui-même qu'on lui servait, n'était pas ébranlé le moins du monde. A la fin, on lui demanda comment il se pouvait contredire de la sorte, et il nous fit observer qu'à proprement parler il ne se contredisait point ; qu'il n'affirmait pas le contraire de ce qu'il avait dit ; mais qu'il cessait d'affirmer explicitement ce qu'il avait écrit, parce , que cela lui était défendu. J
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Cette subtilité remplit d'aise le nommé Punch, peu désigné pour intervenir dans une discussion de cet ordre, mais qui se mit soudain à pousser des cris et à faire le moulin à vent avec ses petits bras courts. On le calma comme d'habitude en le menaçant du pied.
Mgr Durand profita de ce petit incident pour s'esquiver. M"' Pakrofsky lui fit l'honneur de le reconduire jusqu'à l'escalier. Lorsqu'elle rentra dans le salon, la conversation avait déjà pris un nouveau tour, qui me fit comprendre l'objet de cette matinée musicale et l'utilité de certaines présences.
Il paraît que le privilège du directeur de rOpéra était sur le point d'expirer : je ne le soupçonnais même pas. La question était de savoir si ce privilège serait renouvelé ou bien la succession ouverte. Gomme je suis intelligent, sinon bien informé, je devinai vite quel rôle jouait Hermann Moser dans cette intrigue. Il voulait, cela est concevable, donner Simon le Mage à l'Académie nationale de musique. Il avait donc tâté le directeur en exercice ; mais cet heureux homme, plus que suffisamment commandité par ailleurs, avait fait la sourde oreille. Alors Hermann Moser s'était mis à lui faire de l'opposition et lui avait suscité un concurrent en la personne de Florimond Breslau, dit Punch.
L'actionnaire de T Opéra-Comique se mêlait de cette affaire parce qu'il se mêle de toutes par principe, et marchait avec Moser. M°"* Valvin s'intéressait passionnément à la combinaison, parce qu'elle est pour le positif et qu'elle ne tâche pas uniquement à procurer, si je puis dire, la croix de la Légion d'honneur à Michel Berger, mais qu'elle voudrait bien aussi lui procurer une situation : celle de secrétaire de l'Opéra est avantageuse et, de plus, crée des titres au ruban. Enfin Valmorel intervenait, parce que la direction d'un théâtre subventionné est, comme on le suppose bien, essentiellement politique : où irions-nous si les chefs de ces établissements croyaient administrer une tour d'ivoire et s'abstenaient de manifester leurs opinions sociales, ou même religieuses?
Cette transposition de choses d'art, ou de commerce, en choses politiques m'amusa ; mais je ne soupçonnai point d'abord qu'elle allait continuer de m'amuser, et agiter autour de moi tous les miens, et occuper notre existence durant plusieurs mois. Ma sœur, qui est la plus indolente personne que je sache, devint, dans l'instant même, la plus ardente et la plus utile auxiliaire de Punch. Elle s'employa sans relâche à lui dénicher des protecteurs, et même d'autres bailleurs de fonds : car Moser, qui garde tou- '
jours un grain de bon sens dès que l'argent est
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gny, pour des motifs personnels, ne pouvait manquer d'être sympathique aux ambitions couplées de Moser et de Florimond Breslau. Il devint assidu chez la Russe, et madame la duchesse douairière ne l'en désapprouva point.
Nos assemblées quotidiennes avaient au dehors une si belle réputation d'agrément que la femme légitime de Moser, qui seule ne pouvait décemment pas fréquenter chez la maîtresse de son mari, enrageait d'en être exclue. Hortense ne dissimulait point sa curiosité de Lise, et ne parlait que de Lise à tout venant. Elle osa même, une fois que Lise fut grippée, faire prendre des nouvelles, et porter place des États- Unis une corbeille d'orchidées qui fut estimée mille francs.
Le délice de ce salon, c'est qu'on y pouvait tout dire, je n'entends point des gauloiseries, qui m'assomment, mais on était sûr de ne scandaliser, et même de n'étonner personne, par aucune hardiesse ni par aucune conséquence de pensée. Ce n'était point le lieu des précautions oratoires ni des repentirs. L'atmosphère était surchauffée, il y régnait une exaltation factice, et point de véritable cordialité. Nous n'étions proprement d'accord que sur la nécessité, d'ailleurs contestable, d'installer Punch à rOpéra, afin que l'œuvre de Moser fût jouée; sur tout autre chapitre, la diversité de nos ori-
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gines et de nos opinions se trahissait, et même assez aigrement.
Ma sœur, qui ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même d'avoir amené là son mari, ne paraissait guère satisfaite de l'avoir toujours sur ses talons. Du moins elle ne se gênait pas pour lui ; j'ai dit que la dissimulation lui est impossible. L'intrigue l'excitait comme la musique, et elle avait, sous l'œil de Philippe, des façons d'être avec Laurent Jouve qui me donnaient froid dans le dos : d'autant que mon beau-frère, comme tous les gens qui n'ont rien à dire, observait, et je le voyais trop souvent posté dans les coins aux côtés de mon frère Élie.
jyjme Valvin, excitée par notre exemple, déployait toute l'activité dont elle est capable quand elle s'y met : elle trompait Michel Berger avec tous ceux qui pouvaient le servir, c'est-à-dire avec tous les hommes du groupe, sauf moi : je ne m'excepte point par chevalerie, mais par respect de la vérité. Si on me demande comment je le sais pour les autres, c'est qu'elle ne peut avoir des bontés pour un homme sans que cela se lise aussitôt sur le visage de son partenaire et sur le sien. Je sus par intuition qu'elle avait assuré à Michel Berger l'appui de Valmorel, qu'elle avait obtenu de mon frère aîné François une infidélité à Rosine Bonnet, et pour mon frère Elie, je n'en mettrais pas ma main au feu ; mais
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celui-là est si impénétrable que c'est déjà beau de pouvoir soupçonner.
Ce qui m'amusa plus fut qu'elle me parut avoir triomphé de l'intact Cyprien Costeau, ma bête noire. L'autorité de ce bellâtre poseur de bombes m'indignait. J'aurais compris qu'il imposât à des sots ; mais ces gens de la plus haute culture et du goût le plus raffiné, comment n'apercevaient-ils point la médiocrité de son génie? Il était, au moral comme au physique, anarchiste en redingote, snob et râpé. Il donnait arbitrairement l'étiquette de la révolution sociale à une doctrine que n'eussent point désavouée les restaurateurs de la raison d'État. Il prêchait la propagande par le fait, et il admirait Napoléon, Louis XIV, Richelieu. Il était communard et traditionaliste : je renonce à exprimer sensément ces incohérences. Elles me faisaient hausser les épaules, mais mon frère, ma sœur, applaudissaient : et ils se récriaient quand Laurent Jouve, qui du moins se posait, lui, en ennemi personnel de la Révolution, reprenait à son compte les mêmes théories 1 J'enrageais d'une partialité si peu explicable. Parfois le Costeau, lâchant les sommets de la sociologie, revenait à sa spécialité de carabin; et il daignait nous mettre au fait de ses étonnantes découvertes. Je ne suis pas grand clerc, mais je savais bien qu'elles trsdnent partout. Fran-
çoîs, qui le sait mieux encore, criait au miracle I J'en vins à me demander s*il n'y avait pas un cadavre entre eux. Je n'aurais su dire à quelle occasion j'imaginais qu'ils pussent être complices, mais j'étais obsédé jusqu'au malaise de l'idée de cette complicité indéfinissable.
La bizarrerie de notre humeur ne se montra jamais plus à découvert que le jour oii celte ^ave question de l'Opéra fut enfin résolue.
M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, homme fin, qui s'amusait de nous depuis des semaines, jeta ses cartes sur la table et renouvela pour sept années le privilège du directeur en exercice. Cette déconvenue fut cause d'une scène extravagante ; car la fâcherie d'Hermann Moser se conçoit, mais, à la plupart d'entre nous, la courte honte de Punch devait, somme toute, être bien égale, et vraiment rien ne justifiait l'explosion de douleur et de fureur qui s'ensuivit.
Ma sœur, la moins maîtresse de ses nerfs, fondit en larmes, ni plus ni moins que le jour oii nous avions appris, à la campagne, le dénouement, contraire à nos vœux, d'une autre afiaire un peu plus émouvante. Nous nous employâmes d'abord à la consoler. Lorsque ses larmes furent séchées, elle eut un accès de rage froide. Comme elle passe avec aisance du particulier au général, elle débuta par proclamer
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que rien n'est plus humain ni plus légitime que de souhaiter la mort de qui nous gêne; et comme elle use volontiers de lyrisme ou de littérature, elle entreprit de développer ce thème. Elle nous remontra qu'en fait, à tout propos, si fugitivement que notre conscience peut feindre de l'ignorer et que notre mémoire Tomet, nous souhaitons la mort d'autrui, seul dénouement net et absolu.
Je rappelai qu'Edmond de Concourt préférait la mort au mariage dans le pauvre choix des fins de romans, comme plus distinguée.
Mais on passa vite du feuilleton à la philosophie, et Cyprien Costeau affirma le droit des êtres supérieurs à supprimer les inférieurs ou les inutiles. Laurent Jouve redescendit au roman et cita le héros de Dostoïewsky. François eut une réplique sur l'affaire Lebiez et Barré. Il va de soi que nous prenions tous le parti des criminels, et j'étais, quant à moi, trop blasé de nos habituels paradoxes pour m'en étonner.
Mais je crus sentir que nous avions les uns et les autres d'étranges arrière-pensées, et que, tout en affectant par prudence de nous en tenir à la théorie, nous imaginions des applications possibles de cette théorie à des individus, notamment aux personnes présentes. François, sur ces entrefaites, observa que l'instinct de
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donner la mort, si naturel et si profondément humain, qui depuis plusieurs années dormait, s'est réveillé ; et il se félicita de ce réveil, qui coïncide avec celui des haines de classes, de races et de religion. Alors je considérai tous ces gens qui étaient là, unanimes à reconnaître la légitimité de la haine et du meurtre, et ils me parurent bien faits pour se haïr les uns les autres, et peut-être pour s'entre-tuer. Ma raison ne s'offensa pas de concevoir que Lise Pakrofsky et Hermann Moser, que Philippe, François, Jeanne, pussent un jour voir rouge. Et moi-même... Mes yeux, à cet instant, s'arrêtèrent sur mon plus jeune frère Elle. Sa physionomie astucieuse et cruelle me surprit comme si je l'apercevais pour la première fois. Avec sa beauté, son élégance — inquiétante, sa fragilité — mensongère, et ce regard d'eau, limpide, impur, glissant, c'était Lorenzaccio. Je songeai à ce beau temps de la Renaissance, où l'on ne pouvait sortir de chez soi sans risquer d'être assassiné au coin de la rue; et je goûtai l'âpre saveur du risque. Je me rappelais aussi le remercîment de Montaigne à Dieu, qui ne l'a point fait naître en un siècle de mollesse et de sécurité. Puis mon malaise me reprit.
C'était quelque chose de romantique et de mélodramatique. Il me semblait que j'étais égaré au milieu d'une bande.
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Cyprien Costeau pérorait encore : il exposait les derniers progrès de la science de tuer. Les faibles intelligents ont enfin conquis, disait-il, le privilège de meurtre, qui jadis était réservé aux brutes douées de supériorité physique. Et il vantait la commodité des poisons. Il ébaucha le plan d*un assassinat par le curare : on n'a qu'à se colleter, par manière de plaisanterie, avec l'homme de qui on veut se défaire, au cours de la lutte on le pique, il ne sent pas même la piqûre, en deux minutes il est mort.
Laurent Jouve prit la parole, et il fît, des effets de ce toxique, une description renouvelée de Claude Bernard; mais ma sœur, qui n'avait pas lu Claude Bernard, la trouva neuve. Punch fit alors son entrée. Nous étions à cent lieues de lui. Cet oubli nous parut inconvenant, et nous nous empressâmes autour de sa grotesque personne pour lui prodiguer des condoléances.
Mais il affectait de prendre fort bien son infortune et répondait à nos politesses par des bouffonneries. Je renouai l'entretien où il l'avait interrompu. Je fis remarquer à Costeau que, pour piquer son ennemi par surprise, il faut être physiquement plus fort que lui. Punch prétendit que, dans la lutte à main plate, ce n'est pas la force qui triomphe, mais l'adresse et, en définitive, l'intelligence.
— Personne ici ne serait capable de me tom-
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ber, dit Philippe, sans spécifier s'il s'en rapportait à ses muscles ou à son cerveau.
— Ah 1 dit Punch, faites-moi voir cela pour me consoler.
Et il nous récita je ne sais quelle histoire, d'une lutte de ce genre entre amateurs, donnée en spectacle après souper à une Altesse dont il était le barnum.
Nous avions les nerfs si tendus et, à notre insu, un si fort besoin de battre que nous organisâmes sur-le-champ une séance de lutte. Philippe se mesura d'abord avec Laurent Jouve, et je frémis quand je les vis s'affronter, quand je vis ma sœur les regarder, spectatrice et enjeu du duel. L'épreuve ne dura qu'un instant. Laurent toucha. François prit sa place sans mot dire et toucha de même. Après une courte pause, Philippe dit :
— A qui le tour ?
Gyprien Costeau mit bas sa belle redingote, non sans faire ses excuses aux dames, et entama, avec mon beau-frère, une lutte qui fut longtemps douteuse, et ennuyeuse comme les passes de cette sorte qui s'éternisent. Il y eut contestation sur le dénouement. Puis nous allions partir, quand Ëlie défia PhiUppe, et se mit en tenue de combat. A le voir si souple et si mince, les manches bouffantes, la taille prise dans un gilet de soie sombre ajusté comme un
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pourpoint, je pensai encore à Lorenzaccio, et je pressentis sa victoire, qui fut si brusque que je ne sus voir si Ton eut tort ou raison de crier à la traîtrise. Philippe se relevait, surpris, fripé. Nous étions refroidis et ne savions plus quelle figure faire. Nous prîmes le parti de rire, ma sœur la première.
— Ma chère, dit-elle à Lise, mais c'est la fête de Neuilly, la baraque de Marseille I .. . Mon Dieu, il est sept heures et demie, et je dîne en ville I
Les adieux furent hâtés, et nous partîmes — chacun seul, avec un peu d'ahurissement, ne pensant plus à la direction de F Opéra ni à Punch, ni ne voulant plus penser à toutes les bêtises qui avaient été dites sur la commodité et le droit de supprimer son semblable.
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Chez mon père, un dimanche, ma sœur me dit:
— Viens dîner à la maison de demain en huit.
— Tu y seras? dis-je.
Car elle a une fâcheuse habitude de ne rentrer qu'à neuf heures du soir, ou de ne rentrer pas du tout, quand elle reçoit. C'est même pourquoi je n'y allais guère, bien que j'eusse, en principe, mon couvert mis. Je me sentais plus tranquille si je n'étais pas le seul invité.
Je repris :
— Tu n'as pas que moi?
— Mais non, mais non, dit-elle. J'ai des gens assez amusants.
Et elle rit avec un peu de mystère et d'em-
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barras. Ma curiosité ne fut pourtant point fort piquée par cette cachotterie. J'entendis simplement qu'elle n'avait personne des Coigny ni du Faubourg, et je ne comptai point sur d'autres gens amusants que mes frères et peut-être deux ou trois intimes de qui je suis blasé, qui ne m'amusent plus, ni d'ailleurs ne m'ennuient.
Mais, dans le courant de la semaine, j'eus des visites à rendre, je rencontrai des nouvellistes, et je recueillis d'étranges propos sur ce dîner qui me parut faire sensation et même scandale.
J'appris de la sorte que les Coigny, je dis bien tous les deux et non Jeanne seule, avaient prié Valmorel et le bellâtre anarchiste Gyprien Gosteau, qui, entre parenthèse, ne vont pas du tout ensemble : mais on ne mettra jamais dans la tête des gens du monde qu'il n'y a rien de plus opposé à un anarchiste qu'un socialiste. Il est vrai que Valmorel, qui s'intitule socialiste par commodité électorale, est de tempérament jacobin et a par conséquent une égale horreur du socialisme et de l'anarchie.
J'avoue que cette invitation de Valmorel et de Gosteau ne me sembla point d'abord une monstruosité, puisque Jeanne, et même PhiUppe, les voyaient chez mon père et fraternisaient avec eux chez la Pakrofsky. Mais je constatai que personnen'en jugeait de même que moi. Il paraît qu'une femme, qui appartient, comme ma
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sœur, par ses origines et par son mariage, à deux sociétés différentes, se doit toute, selon Toccasion, à Tune ou à l'autre de ces sociétés : Jeanne avait, par exemple, le droit d'être Langellier entre nous, mais à condition d'être chez elle d'autant plus sévèrement Coigny. J'aurais encore passé ce rigorisme aux critiques du Faubourg; mais c'est le clan bourgeois, et le plus libre, qui montra le plus d'effarement. Ainsi, la bonne M"* Valvin leva les yeux au ciel comme eût fait une douairière, quand elle me dit :
— Il parait que nous dînons lundi prochain, chez votre sœur de Coigny, avec Valmorel et Cpsteau 1
Le regard au ciel me sembla d'autant plus comique que le « nous » ne signifiait pas elle et moi, mais, plus probablement, elle et Michel Berger. Elle trouvait correct qu'on la priât avec son amant, incorrect qu'un duc admit à sa table un radical et un anarchiste : j'avoue encore que la protection de l'amour libre est conforme aux usages du monde, et que la réception de gens qui pensent mal ne l'est point.
Je lui demandai en riant pourquoi elle n'avait pas cru devoir protester contre semblable compagnie en déclinant l'invitation ; mais elle s'en était bien gardée, car elle n'en décline aucune et n'eût point manqué une soirée utile à son Michel, qui n'avait plus aucun espoir d'être
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bombardé secrétaire de l'Opéra et qui n'en finissait pas d'être décoré. Elle me repartit qu'elle n'avait pas à donner de leçons à ma sœur : elle allait même jusqu'à l'excuser. Elle ne désapprouvait en ceci que mon beau-frère.
Le sentiment était le même du côté des Coigny. On n'en voulait pas à ma sœur, parce que l'on avait définitivement renoncé à l'espoir de ramener cette égarée; mais on ne comprenait point la faiblesse de Philippe, et madame la duchesse douairière crut devoir lui faire une remontrance. Cette première pointe fut sans effet, et je m'étonne que la duchesse eût pensé obtenir de son fils qu'après avoir invité Valmorel et Gyprien Costeau, il les désinvitât : elle n'ignore cependant point qu'au temps où nous avons le malheur de vivre, il y a une certaine poUtessè obligatoire même envers les hommes de rien.
Ma sœur riposta au coup de sa belle-mère en priant à dîner Mgr Durand. Ce n'était qu'une gaminerie, et même point du meilleur goût ; mais le savant prélat, avisé à temps, s'excusa. Ce qui me revint de toutes ces manœuvres me donna de l'émotion, et je me fâchai d'en éprouver à propos d'une chose si dénuée d'importance, qui ne devait que prêter à rire.
Je n'aime point le pressentiment : il choque ma raison exclusive, je lui trouve une mauvaise odeur de superstition, je veux lui refuser tout
crédit; j'y ai d'autant plus de peine que je suis fort sujet à pressentir et que, par une malice du hasard, je n'ai jamais pressenti à faux. Il s'est, par suite, fait en moi et malgré moimême un travail analogue à celui qui nous impose les vérités universelles et nécessaires : nous y croyons en vertu d'une expérience qui n'a jamais été démentie. Je m'interdis théoriquement de croire à mes pressentiments ; mais comme je n'ai jamais éprouvé qu'ils fussent vains, je n'arrive pas à les dépouiller d'une espèce d'importune évidence ni à ébranler ma certitude. Cette foi, qui outrage mon intelligence, est devenue l'une des lois fondamentales de ma sensibilité. Une telle contradiction entre mes deux personnes m'humilie, m'irrite, j'enrage : et j'en deviens encore plus inepte à réagir. Je suis d'autant plus en désarroi que la cause est plus médiocre ; et il suffit, comme on voit, que ma sœur, qui est un peu folle, ait la fantaisie de prier à dîner chez elle, pour narguer le monde, un radical avec un anarchiste. Lorsque je quittai, ce lundi-là, notre rue de Verneuil pour m'en aller chez les Goigny, j'étais déjà bien pis que mal à mon aise : j'avais le premier frisson d'une terreur. Tout pressentiment est indéterminé; je veux dire qu'on ne pressent jamais, ou rarement, un fait positif : on n'a que l'avant-goût d'une certaine catégorie
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d'émotions, sans deviner à la rigueur ce qui les provoquera. Celles que je goûtais ainsi par anticipation étaient de Tordre le plus tragique, mélodramatiques, funèbres, enfin peu convenables à des personnages comme nous et à un milieu comme le nôtre. J'eus largement le temps de ruminer mes idées noires durant le trajet, que je fis à pied, depuis la maison de mon père jusqu'à celle des Coigny. J'ai dit que, par une contradiction assez plaisante, alors que mon père, plébéien et savant, demeurait en plein faubourg Saiiit-Germain, les Coigny habitaient proche les Champs-Elysées, rue Rabelais. Cette adresse était l'un des désespoirs de madame la duchesse douairière, qui aimait encore mieux communiquer avec son fils par téléphone que d'écrire sur une enveloppe ce nom affreux de Rabelais. Je ne me pressais jamais d'arriver dîner chez les Coigny, vu l'heure incertaine des repas, et cette fois, malgré ma hâte d'y être pour me réveiller de mon mauvais rêve, je trouvai encore moyen d'y arriver le dernier. Je fus donc fixé dès la porte et du premier regard sur la qualité de ces « gens amusants » dont ma sœur m'avait parlé avec tant de mystère : je ne trouvai dans le salon que ceux que je savais déjà, Valmorel et Costeau, M"* Valvin et Michel Berger, et mon frère aîné François. Quant aux maîtres de la maison, point de traces ; mais Jeanne est
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si accoutumée à faire attendre ses hôtes qu'ils n'y prennent plus garde, et qu'elle-même ne s'en excuse plus que distraitement ou sur un ton de moquerie. Cependant, cinq minutes après que le valet de chambre m'eut introduit, Rosine Bonnet vint nous exhorter à patience et nous annoncer que madame la duchesse serait prête prochainement. Je suis d'ordinaire peu scrupuleux sur le protocole, et je ne sais pourquoi je fus choqué, troublé même, de cette apparition de la femme de chambre dans le salon, où elle n'a que faire. Je n'avais point revu cette Rosine Bonnet depuis fort longtemps, et je pouvais douter que son intimité avec mon frère continuât; mais elle prit soin de me tirer du doute rien que par sa façon familière de nous regarder, lui et moi, et je craignis même que ses allures ne fussent remarquées des autres personnes présentes. Heureusement, elle ne fit qu'entrer et sortir. On tua le temps et on trompa la faim en fumant quelques cigarettes, car ma sœur laisse toute liberté chez elle à cet égard. Mais on n'était point à son aise ; les hommes n'osaient s'asseoir, les conversations étaient particulières et basses, et comme nul ne faisait de frais pour moi, j'allais et venais, seul, j'étudiais le décor de l'appartement, qui est bizarre.
J'ai noté que mon père demeure dans le Faubourg, et mon beau-frère, le duc, dans un
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quartier bourgeois : il y a une opposition correspondante entre les ameublements des deux logis. Tandis que le nôtre n'est garni que d'objets anciens, ou du moins surannés, Ton ne voyait ici, sauf deux ou trois portraits d'ancêtres, que des meubles du style le plus récent, si Ton peut appliquer le mot style à ce qui a pour caractère d'en manquer. Ce prétendu style moderne, ou, pour lui donner son appellation baroque la plus en usage, ce « modem style », ou, comme disent plus drôlement encore les Allemands, ce « style sécession )), est un de mes épouvantails.
A l'heure où nous sommes, l'intelligence est ce qui devrait manquer le moins aux artistes : ils ont de la littérature, cela ne revient pas au même, et, loin de leur servir, leur nuit. Ils se flattent d'être conscients, parce qu'ils raisonnent. Je me souviens d'avoir ouï dire à Alphonse Daudet : « Si je faisais un sahn^ je l'intitulerais la bêtise des peintres. » La boutade est peut-être excessive, mais elle a surtout le tort de ne viser que les peintres et d'omettre les sculpteurs. Avouons que la plupart des monuments qui ornent nos jardins et nos places publiques ne sont pas moins remarquables par la sottise de la conception que par la médiocrité de l'exécution. Mais la palme reste aux faiseurs de meubles.
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La marotte de roriginallté est une niaiserie, puisqu'on n'y peut rien; elle est, en outre, la plus dangereuse des niaiseries. Elle inspire à ceux qui en sont atteints une méfiance de la tradition, qui est pire que le respect trop superstitieux du passé. Ils croient à la possibilité de je ne sais quelle génération spontanée des styles, qui est contraire à la loi naturelle. Us se donnent la commodité de mépriser ou de craindre l'éducation. Chacun d'eux se flatte d'être un « premier homme » et répudie l'expérience de tous les âges antécédents. On ne voit plus que des autodidactes, à une époque où l'on n'en devrait plus voir, et ils gâtent leurs qualités natives, comme tous les hommes qui se font eux-mêmes, par la vanité, la gaucherie et le pédantisme.
Pour nos confortables appartements, où tout porte les marques d'une civilisation avancée, les ébénistes d'aujourd'hui nous offrent des meubles qui semblent contemporains de Tâge des cavernes. Ils les fabriquent d'ordinaire à plusieurs fins, comme s'ils n'avaient plus, ou pas encore, la moindre idée de la division du travail. Ils proscrivent de parti pris les lignes qui, jusqu'à ce jour, étaient réputées belles et où notre œil était accoutumé, et leur fantaisie imprudente se réduit elle-même à vivre sur ce que le goût d'autrefois rebutait. Ils font comme
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certains musiciens qui ne veulent user que d'intervalles et de dissonances antérieurement condamnés. Mais on ne saurait impunément désaccorder notre raison et notre sensibilité, dont le développement au cours des âges fut simultané et harmonieux ; et je ne croirai jamais qu'un homme, dont les facultés sont encore intactes, puisse, sans éprouver une véritable souffrance, regarder certaines étoffes ou s'asseoir sur certaines chaises au coin de certaines cheminées.
Je rédigeais de tête ce que je viens de coucher par écrit, quand Jeanne parut enfin. Sa physionomie, et surtout sa toilette, n'étaient point pour me remettre les esprits. Je pense des modes contemporaines à peu près ce que je pense des meubles, qu'elles choquent le goût, défient le bon sens et témoignent d'une singulière niaiserie. Assurément je ne veux pas entendre parler du costume dit rationnel inventé par les féministes, mais comment les femmes ne sentent-elles point qu'il faut une convenance entre leurs vêtements et leur forme, l'air de leur visage, leur rang social, les habitudes de leur vie? Et nous-mêmes, les hommes, de quel sérieux imperturbable sommes-nous doués pour ne pas pouffer de rire à la vue de tels manteaux ou de tels chapeaux? Je trouve, pour ma part, impayable que de braves dames, bonnes
ménagères et mères de famille honorablement fanées, s'en aillent à leurs occupations couronnées de plumes comme des Peaux-rouges et parées de la dépouille des fauves. La beauté de ma sœur lui donne droit à un luxe d'ajustement qui n'est ridicule qu'avec une figure modeste ; mais son caractère classique ne se prête point du tout aux excentricités, et elle a malheureusement une prédilection pour les couleurs surprenantes et pour les coupes qui ne sont d'aucun temps ni d'aucun pays.
Elle avait, ce soir, l'air d'être déguisée, mais l'on n'aurait su dire en quoi. Cela n'avait aucune raison d'être, et n'était en harmonie avec rien, sauf peut-être avec le mobilier : on ne s'étonnait plus que ma sœur eût des fauteuils préhistoriques dès qu'on la voyait s'y asseoir. Elle semblait habillée pour jouer un drame entiché d'anachronisme. Une tunique d'un bleu équivoque, ornée défausses turquoises en cabochons, flottait et pesait autour d'elle, ne marquant point la taille, et ne semblait laisser la gorge et les bras nus que par accident, parce qu'elle était mal attachée. L'étoffe était molle, souple, et cette pierraille qui la tirait vers le sol menaçait de déchirer le frêle tissu. Toute cette joaillerie d'imitation jurait avec les bijoux déUcats dont Jeanne s'était parée, qui n'étaient que deux ou trois bagues, et un rang de perles par-
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faitement rondes et blanches, mais petites : un collier d'enfant.
Elle venait, souriante, presque timide. Le maître d'hôtel annonça le dîner aussitôt, comme pour lui sauver l'ennui d'une excuse.
— Eh bien, dis-je, et Philippe?
— Il est à Coigny pour deux jours, réponditelle négUgemment. Il est désolé de ne pas dîner avec nous.
Elle prenait en même temps le bras de Valmorel, et elle faisait signe à François de conduire M"*' Val vin. Nous passâmes dans la salle à manger prétendue hollandaise. La table, les dressoirs et les sièges, à peine équarris, semblaient destinés plutôt à une cuisine; mais le couvert était élégant, avec une profusion d'argenterie et de vermeil, panaché de Louis XV et de Louis XVI, comme il arrive dans les jeunes ménages qui n'ont pas encore osé mettre leurs cadeaux de noces au rebut. Un aimable surtout de biscuit de Sèvres se mirait dans une glace à biseau sans cadre, bordée d'une guirlande d'orchidées ; aux deux bouts, des pommiers nains dressaient leurs minces tiges fleuries parmi les branches des candélabres.
Valmorel prenant la droite de Jeanne, Costeau fut nécessairement placé à gauche ; M*"* Valvin à droite de François et, à sa gauche, Laurent Jouve, qui était celui des trois restant
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à qui Ton devait plus d'honneur. Je fus à un bout, entre lui et Valmorel ; et, à l'autre bout, Michel Berger, qui se trouva, par un heureux accord de la commodité et des usages, à la droite de sa maîtresse avouée. Je n'observai qu'à ce moment-là qu'Élie n'était pas de la fête; je ne savais point s'il était invité ou non; j'imaginai, à tout hasard, qu'il protestait et surtout qu'il prenait une fois de plus le parti de Philippe contre Jeanne.
Bien que la présence de notre beau-frère ne soit point ce qui anime fort la conversation, son absence jeta un froid et rendit encore moins amusant, pour commencer, « l'amusant dîner »
de ma sœur. La manifestation de monsieur le duc avait un sens fort clair ; elle n'offensait directement que Valmorel, qui s'en moquait, et Cyprien Costeau, dont le snobisme en était piqué au vif; mais nous nous sentions solidaires et notre dignité nous commandait d'en être tous formalisés. Il nous paraissait délicat de revenir là-dessus après la réplique évasive de ma sœur, mais nous ne tenions pas à lui laisser croire que nous fussions dupes de l'excuse ni atteints par le procédé. La difficulté d'exprimer quelque chose d'aussi complexe gênait la mise en train de la conversation. Nous n'avions d'autre prétexte à rompre, de temps à autre, le silence que la chère, heureusement exquise. Costeau, qui
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ne manquait pas une occasion d'être vieille France, dit après le poisson que Ton eût mandé autrefois Fauteur de cette admirable sauce dans la salle du festin pour lui en faire des compliments ; il eut seulement le tort de dire « la cuisinière )) au lieu du chef, et ma sœur, qui veut bien recevoir des gens de cette origine, mais qui ne leur passe point la plus petite faute contre Tusage, en fut prise d un fou rire, qui se communiqua, sans pouvoir se prolonger.
Le Costeau nous procura encore un commencement d'hilarité, sans plus, en nous laissant voir un peu trop naïvement que certaines côtelettes de ris de veau déroutaient sa science de l'anatomie. Ce fut enfin Laurent Jouve qui nous soulagea en osant parler sans détour de celui à qui nous pensions tous. Ces sortes d'audaces lui sont plus faciles qu'à un autre parce qu'il a établi une fois pour toutes que les convenances n'existent pas pour lui. La vie est bien simplifiée lorsqu'on ne veut tenir aucun compte des obligations morales, ou même des vulgaires convenances. La profession d'énergumène donne aussi bien des facilités, et on peut tout dire quand on le crie. Laurent, pour cette fois, ne cria point et se contenta d'être ironique. Ce fut au sujet de ces mêmes côtelettes de ris de veau. Il dit que monsieur le duc n'en devait pas manger à cette heure de pareilles s'il dînait
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à Coigny, ni même s'il dînait tout bonnement chez Voisin.
— Mais il en mangera peut-être, dit Valmorel, s'il dîne tout bonnement dans sa chambre.
— Il n'en mangera pas, dit Costeau. Nous ne lui en laisserons pas une bouchée.
Et par plaisanterie, le plat, que l'on repassait, fut nettoyé.
Ma sœur nous affirma sur l'honneur que Philippe ne dînait point dans sa chambre, où elle nous mènerait voir; mais elle ne nous affirma pas qu'il ne dînât pas chez Voisin, et l'on s'abstint de la taquiner davantage là-dessus. Il nous suffisait de nous être fait dire à peu près la vérité, et elle-même était bien aise de n'avoir plus à feindre.
On se mit aussitôt à parler de l'absent, comme on en parle. Ce fut d'abord avec sérieux, avec décence, avec une espèce d'impartialité. Valmorel avait pris la parole de droit, et même par devoir, puisqu'on l'invite pour l'entendre. Il est orateur à table comme à la tribune, mais à la tribune il cause, les mains dans ses poches. Il jugea Phihppe sans passion, en homme de science dont le métier est d'étudier les hommes, et qui ne s'y intéresse d'ailleurs aucunement. Mon beau-frère, tiraillé entre deux mondes, sollicité en sens contraire par son hérédité et par une bonne volonté la plupart du temps
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stérile, semblait au politicien l'un des plus curieux types de Taris tocratie déchue. Valmorel, qui avait reçu de Philippe des confidences» des demandes timides de conseils et même de protection, en parlait comme le maître de l'élève, avec un dédain sympathique; et il voulait bien regretter que ce jeune homme estimable fût voué fatalement à rater sa vie.
Cyprien Costeau saisit l'occasion de placer ici une profession de foi traditionaliste, et dit que c'était bien fait si monsieur le duc n'était qu'un raté, qu'il n'avait qu'à rester monsieur le duc, et qu'on n'a pas le droit de penser ignoblement à moins de s'appeler Valmorel ou surtout Costeau. Laurent Jouve développa une seconde fois cette même thèse, et passa de là tout de suite au gouvernement temporel de la Providence, dont il nous servit toutes les preuves renouvelées de Joseph de Maistre. Ma sœur, qui ne croyait pas à ce gouvernement temporel, répliqua en termes lyriques mais insensés. Ce dîner continuait de n'être pas très amusant. J'avais une démangeaison de doucher Laurent Jouve et de gifler Cyprien Costeau.
M"' Valvin et Michel Berger se disaient tout bas des choses amoureuses et attendaient sans impatience que l'entretien devînt moins transcendant.
On ne les fit plus guère attendre. Valmorel,
sans quitter encore le ton de la doctrine, constata froidement que l'alliance d'un homme tel que mon beau-frère et d'une femme telle que ma sœur était absurde, antiphysique et immorale. Les autres firent aussitôt chorus, mais en termes si crus que je frémis de voir la valetaille aux écoutes. Jeanne elle-même fut gênée d'entendre appeler son mari fossile, pauvre d'esprit ; et elle s'avisa, pour mettre le holà, d'un moyen d'une naïveté admirable : elle nous détourna sur sa belle-mère, de qui elle nous crayonna une de ces caricatures où elle excelle.
La diversion ne me paraissait rien moins qu'heureuse , quand brusquement Jeanne tourna casaque, sur une raillerie de Valmorel à l'adresse des sentiments religieux de la douairière. Elle déclara qu'elle enviait cette foi du charbonnier, et son visage aussitôt refléta une telle ardeur d'enthousiasme que je me rappelai la parole : « Tu ne me chercherais point si tu ne m'avais déjà trouvé. » Mais quelle apparence que ma sœur fût susceptible de religion? Et quelle incohérence I Je me pris à souhaiter que cette conversion invraisemblable fût vraie : elle m'eût rassuré. Puis je crus à une moquerie, tant le langage de Jeanne était bizarre et vert, et mal approprié aux idées chrétiennes qu'il traduisait ; mais il me rappelait justement le vocabulaire d'un autre converti, ancien disciple de Médan.
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La fin du couplet religieux se perdit dans ce bruit de Babel où s'achèvent tous les repas, même si peu nombreux.
Ma sœur n'oublia point sa promesse de nous faire pénétrer dans la chambre de Philippe, que les domestiques appelaient pompeusement le cabinet de monsieur le duc. Nous y allâmes prendre le café. Nous fûmes tous charmés, et moi singulièrement, de ne rentrer point dans le grand saloii. Ce cabinet de monsieur le duc est la seule pièce de l'appartement qui m'agrée : ma sœur ne s'en est point mêlée. Je ne veux pas dire qu'elle manque de goût, mais elle se rebelle contre ses bons instincts et elle tient rigueur au passé. Mon beau-frère n'a point de goût, ni même le sens de la tradition, mais il a su faire de son cabinet un réduit délicieux, par esprit de contradiction et par économie.
Il l'a meublé uniquement de vieilleries qui pourrissaient dans les greniers des châteaux que la douairière a vendus. Ce n'est point de ces meubles Louis XV et Louis XVI dont nous sommes excédés à force de les voir copiés partout, mais de ceux qu'on ne daigne ni rechercher, ni restaurer, ni reproduire; meubles de petites gens ou de domestiques, pauvres, nus, mais révélant par leur grâce modeste que les hommes de ce temps-là eurent, comme ceux de ranlîquilé, le souci de donner des formes
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agréables aux plus vulgaires et usuels objets.
Le bonhomme de tapissier à la journée qui avait arrangé la pièce, était, par chance, artiste, peut-être érudit. Il avait reconstitué assez exactement, d'après les estampes, la chambre d'un bourgeois d'il y a cent cinquante ans. Le lit était important et drapé. Une bergère à oreilles, recouverte de tapisserie au petit point, verte et rose, toute passée et fondue, était près de la cheminée; çà et là quatre chaises, presque rustiques; devant l'unique fenêtre, qui donne sur la cour, un grand bureau à rabattant plat, avec des pieds d'une courbe timide; le tout en simple noyer trop pâle; au mur, une seule gravure, mais authentique, et un cartel; la pendule et les flambeaux de biscuit, marbrés d'une vénérable et indélébile poussière ; un foyer à la prussienne, comme celui qui traîne parmi d'autres reliques humbles dans ce qu'on appelle, à Montmorency, le musée Jean-Jacques Rousseau. La chambre était décorée de pâtisseries imitant la boiserie, discrètes et d'un style assez juste pour ne se marier point mal avec les meubles. L'heureuse négligence des domestiques avait donné à la peinture grise des murs en trois ans la patine d'un siècle.
J'ai dit que cette pièce a une seule fenêtre : elle a trois portes. L'une communique à un cabinet de toilette, qui ouvre sur tin autre cabinet
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de toilette, qui communique à la chambre de ma sœur. La deuxième porte donne sur un couloir et la troisième, sur l'antichambre. On saura plus tard pourquoi j'ai consigné ici toutes ces particularités qui semblent indifférentes. Me voilà bouleversé de ce que je viens d'écrire. Mais je dois me taire, je ne dois pas révéler encore les images d'horreur qui se présentent à mon esprit.
Rarement j'avais franchi le seuil de cette chambre. Philippe était jaloux de sa retraite et n'y admettait que des gens avec lesquels il se sentait en confiance. Mon plus jeune frère y était comme chez lui. Moi, j'y entrais quand Philippe était souffrant et que je croyais devoir prendre de ses nouvelles. On l'y trouvait d'ordinaire fumant pipes sur pipes, et faisant mine de lire des journaux de sport, mais plutôt rêvant. Il avait une façon de recevoir les visites qui n'encourageait pas à les faire longues. Le souvenir de ces accueils maussades me revint mal à propos, et je fis une entrée aussi empruntée que s'il eût été là fumant dans son fauteuil, en pantoufles et les pieds au feu. Puis j'eus scrupule à profiter ainsi de son absence pour envahir son privé. Cela me parut malhonnête, comme les violations précipitées de coffres-forts, d'armoires et de tiroirs après un décès. Le sans-gêne des autres n'était pas pour
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atténuer ma gêne. Faute de canapé, ils se jetèrent sur le lit pour y fumer. Ma sœur donna l'exemple. M°** Valvin s'installa dans la bergère, près de laquelle Michel Berger tira une des chaises; et je m'assis sur une autre chaise, loin et seul.
Après le divertissement du café, la conversation reprit, universelle et frivole comme elle est d'ordinaire dans le monde, mais point chez ma sœur, oii les hommes intelligents qu'elle reçoit prodiguent des idées et elle-même du lyrisme. Mais elle semblait lasse et absorbée. Elle laissait languir l'éloquence familière de Yalmorel et ne lui suggérait que de loin en loin des matières déplorablement rebattues, telles que l'impôt progressif, la séparation des églises et de l'État, la Macédoine. Elle négligeait de donner le branle à Laurent Jouve et elle oubliait Cyprien Costeau. Il lui fut soudain rappelé par un incident plus bizarre encore que toutes les bizarreries qui avaient précédé. La porte qui donne sur le couloir s'ouvrit. Rosine Bonnet parut et disparut après avoir livré passage à un chien noir d'assez grande taille.
— Qu'est-ce que c'est que ça? dit ma sœur.
— Un de mes chiens, dit Costeau.
La bête, en effet, courut à lui et, sans faire k aucun de nous la moindre politesse, lui fit mille amitiés, puis, comme il était vautré sur
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le lit, y sauta, et se coucha en rond à côté de lui. Je pensai que Cyprien Costeau était encore plus mal élevé que je n'avais cru, et fou, de se permettre une telle incongruité dans une maison où il dînait pour la première fois. Je me représentai l'indignation de Philippe s'il l'apprenait ; et je m'étonnai du manque d'étonnement des personnes qui en auraient pu témoigner : sinon ma sœur, du moins Laurent ou François. Mon frère dit. simplement :
— Où était-il donc?
— A la cuisine, dit Costeau.
— A-t-il mangé?
— Pourquoi pas?
Le chien sauta à bas du lit, fit le tour de la pièce, flaira les issues et revint se coucher à la même place. Je pensai au barbet du docteur Faust, le romantisme de ce souvenir m'irrita. Valmorel prenait congé. Il nous expliqua son régime, qui était de rentrer à pied par tous les temps et de se mettre au lit avant onze heures. Cela nous fit regarder les montres, et je faillis m'écrier : « Seulement I » quand je constatai qu'il n'était que dix heures vingt. Malgré cette heure peu avancée, M"' Val vin profita de la retraite de Valmorel, et je l'entendis qui disait un peu trop haut à Michel Berger : « Nous allons rentrer en nous promenant. » Toute la compagnie se dirigea vers l'antichambre; mais
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il n'y eut que ces trois partants, dont le rhabillage fut long, encore allongé par des propos oiseux, cependant que le chien qui nous avait suivis nous écoutait en remuant la queue, et avec un air plus intelligent que pas un de nous.
Lorsque Ton retourna dans le cabinet de monsieur le duc, Cyprien Costeau laissa passer les autres devant et parut vouloir demeurer seul dans l'antichambre. Il m'inspirait de la méfiance : j'y demeurai avec lui. Je le vis prendre dans la poche d'un paletot, qui était trop évidemment le sien, un étui recouvert de peau noire qu'il glissa dans la poche intérieure de son habit. Il entra ensuite dans la chambre de Philippe, et se jeta sans façon sqr le lit, oii le chien se recoucha comme auparavant. On s'entretint durant quelques minutes des trois personnages qui vens^ient de partir, mais plutôt par acquit de conscience et parce que c'est l'usage de faire le procès aux gens dès qu'ils ont le dos tourné. On ne les maltraita guère et, vraiment, on fit peu de dépense d'esprit. Puis on se tut, et j'observai que Jeanne s'était tue la première. Je lui trouvai une si étrange figure, toute pâle, les yeux fixes et trop grands ouverts, que je faillis lui demander si elle était souffrante et si nous ne devions pas la laisser en repos; mais, depuis le début de cette soirée.
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j'avais été troublé tant de fois par des choses peut-être insignifiantes et toujours inexplicables, que je crois que j'aurais trouvé une étrange figure à qui aurait eu la plus naturelle. A cet instant, je vis Gyprien Costeau fouiller dans sa poche, y reprendre l'étui noir, l'ouvrir, et en tirer un objet brillant, ressemblant à une seringue de Pravaz. Je me demandai s'il allait avoir l'inconvenance de se faire une piqûre de morphine sous nos yeux; mais il se pencha vers le chien, qu'il maintint de la main gauche et qu'il piqua de la main droite, si vite que je retins le cri de surprise qui allait m' échapper tardivement, quand je vis le patient sauter à bas du lit et courir par la chambre comme si de rien n'était. Il fit trois tours, quatre tours sans que personne articulât un seul mot. Enfin, mon frère dit, et d'un ton fâché :
— Mais... il a l'air de se porter aussi bien que vous et moi !
— Oui, dit Laurent Jouve, du ton d'un»
homme qui savait bien d'avance comment les choses se passeraient.
Costeau ne répondit rien : il remettait la seringue dans l'étui.
Soudain, le. chien, qui allait et venait depuis certainement trois minutes, s'arrêta. Il s'allongea devant la cheminée. Il semblait fatigué de sa course, mais nullement incommodé. Puis il
se coucha sur le flanc, et je m'aperçus qu'il ne soufflait plus.
— Cette pauvre bête est mortel m'écriai-je.
— Pas encore, dit Costeau, toujours imperturbable. Mais elle va être asphyxiée avant peu. Les muscles respiratoires sont paralysés.
Je pensai l'étrangler. Mais l'instinct primitif de meurtre, dont j'ai signalé le réveil chez plusieurs de mes contemporains, n'est pas encore assez réveillé en moi pour me faire oublier mes retenues d'homme civilisé, ou simplement bien élevé. Je me contentai de crier, avec une insolence qui, d'un autre, m'aurait valu un soufflet :
— Pourquoi. . . . pourquoi avez-vous fait cette chose cruelle et stupideP
Il me repartit avec calme :
— Pour rectifier par l'expérience la théorie fantaisiste que j'avais émise l'autre jour. J'ai dit que l'on peut supprimer un ennemi, facilement, en lui injectant du curare. Vous voyez que ce chien n'a pas donné le moindre signe d'aflaiblissement pendant trois minutes. Un homme durerait davantage. En outre, le chien s'est laissé piquer par surprise : l'homme lutterait. Et puis il faudrait une dose environ dix fois plus forte et, par conséquent, recharger la seringue dix fois. Ce moyen de tuer n'est pas praticable.
l6o LA DISCORDE
— Est-il réellement à Coigny? demanda François.
— Oui, dit-elle.
Elle reprit :
— Ce que je ne lui pardonne pas, c'est sa pusillanimité. Qu'il reste sous le joug de ses croyances et dans la règle étroite de sa maison, qu'il soit duc malgré lui, qu'il refuse d'accueillir de certaines gens, qu'il m'interdise de les recevoir : c'est son droit de mari. S'il l'exerce, au moins je pourrai le haïr, et j'aurai de l'estime pour sa conséquence, pour son caractère. Mais qui est-il? que pense-t-il? que veut-il? Quand je parle, il dit comme moi; il dit comme les autres dès que j'ai le dos tourné. Il ne craint que de heurter l'opinion et de déplaire à sa maman. Il n'ose lutter ni contre les siens ni contre moi. Il fuit!
Elle s'était dressée, elle nous faisait front. Ses coudes nus s'appuyaient au marbre de la cheminée. Sa robe soulevée frôlait la braise ardente ; mais on ne tremble pas quand on la voit jouer avec le feu, qui est comme son ami familier : les flammes, si elle les caressait de sa main subtile, la lécheraient sans la mordre.
Elle était décoiffée. Sa belle toilette était fripée comme une chemise où on a dormi. Le charmant collier de petite fille brillait toujours d'un doux orient à son col qu'il serrait un peu.
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— Il ment! cria-t-elle. Ce n'est pas Valmorel qu'il ne veut plus voir ici, ni Gosteau : c'est toi, et toi.
Elle désigna François, puis Laurent Jouve; puis elle me dévisagea encore, pour voir si enfin je voulais comprendre ce qu'elle venait de proclamer une seconde fois, si je me décidais à savoir officiellement ce que je savais depuis des semaines sans doute, et que je feignais toujours d'ignorer.
Mais que savais-je donc précisément? Je m'interrogeai, ou plutôt, tous les indices dès longtemps enregistrés dans ma mémoire, des faits qui n'étaient susceptibles que d'une seule interprétation, des mots, des gestes surpris et des regards, et mes propres soupçons inavoués, enfin tout ce qui pouvait constituer contre ma sœur et Laurent Jouve un acte, d'accusation m'apparut soudain, mais sans cohérence ni système, et en tumulte, comme on revoit toute sa vie dans une minute quand on fait une chute mortelle. Quelle incertitude! quelle témérité de jugement! et quels abîmes de mystère! Rien ne s'expliquait. A première vue je n'apercevais aucune raison suffisante de sympathie, ni encore moins d'une passion effrénée entre Laurent et Jeanne, sauf l'égale ambition de leur intelligence, le don du verbe et une certaine ardeur brouillonne; mais leurs sensibilités
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étaient diverses et presque toutes leurs opinions contraires. Quel rôle équivoque et incompréhensible jouait François? Et puisque sa tendresse fraternelle était exclusive au point de lui inspirer pour le mari une haine atroce, pourquoi donc favorisait-il l'autre, au lieu de le haïr aussi P Nous sommes tous si pénétrés de littérature que la réalité nous déconcerte quand elle ne s'arrange pas selon les lois de la composition littéraire. Je voyais comment j'aurais dû rectifier celte histoire pour en faire une intrigue acceptable de roman, poser les caractères, préparer les épisodes, éliminer les contradictions, restaurer la logique. Mais tout n'était pour moi que déraison et ténèbres, où ma pensée étouffait comme dans une atmosphère irrespirable.
Et ce cauchemar s'aggravait du pressentiment d'un drame prochain, dont je ne pouvais rien définir, sauf que nous y jouerions des rôles qui ne sont pas de notre emploi, des rôles peu ordinaires à gens de notre culture et de notre espèce.
Laurent interrogeait ma sœur du regard, et je compris que les derniers mots prononcés par elle l'inquiétaient. Philippe savait donc?... Elle entendit sa question muette.
— Oui, dit-elle, il y voit clair. Crois-tu encore à l'aveuglement des maris? Tous y voient clair. Il n'est d'aveugles que les complaisants... D'ailleurs, il n'est pas sot. Il a une sorte d'in-
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telligence basse et empirique. Il est judicieux I Elle répéta trois fois, avec un accent de souverain mépris, ce mot, qui lui semblait heureux ; puis elle eut comme une poussée brusque d'éloquence et se mit à paraphraser magnifiquement les propos naguère tenus à table, de l'immoralité d'une alliance entre une femme comme elle et un pauvre homme tel que son mari. Avec ses cheveux épars et ses vêtements en désordre, elle avait l'air d'une de ces vocératrices de Corse qui, au chevet des morts, invectivent les meurtriers. Mais elle n'avait pas leur énergie virile, elle n'était que gémissante et désespérée. Elle jeta un faible cri. Pour jamais, elle était rivée à Philippe I Jamais elle ne s'affranchirait de lui, jamais I Je fus effrayé du geste violent que fit mon frère pour protester contre ce découragement. Elle tomba dans ses bras. Mais soudain elle se redressa. Nous avions entendu le timbre et un bruit de pas dans l'antichambre. Elle redevint au commandement femme du monde, apaisée, indifférente. Elle trouva même le temps de rajuster sa coiffure avant que l'on introduisît le survenant, qui était mon frère Élie.
Je ne sais point si ce fut par contraste avec notre débraillé, mais jamais il ne me parut plus tiré à quatre épingles, plus compassé ni plus faux. Il dut avoir quelque sentiment de cela.
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car, au lieu de se mettre à notre ton, il outra encore ses belles manières, par bravade. Il toisa Jeanne et lui reprocha d'être ainsi fagotée ; il daigna pourtant lui baiser la main. Il nous apprit ensuite où il avait dîné, et nous énuméra les convives. Jeanne se jeta sur le lit pour atteindre la sonnette cachée entre les rideaux. Le maître d'hôtel apporta une table avec des rafraîchissements.
— Vous vous servirez vous-mêmes, dit ma sœur.
Élie fit le service, et nous poursuivîmes quelques minutes une conversation entre hommes, dénuée de tout intérêt. Comme j'interpellais ma sœur pour l'y mêler, par politesse, elle ne répondit point et je m'aperçus qu'elle dormait. Son bras gauche était pendant hors du lit, comme entraîné, raidi par le poids de la main et des bagues; l'autre bras était replié, et le petit doigt de la main droite se retenait au joli collier de perles.
— Voilà une façon de nous recevoir! dit Élie scandalisé.
Je le fus bien davantage que Laurent Jouve pût contempler le sommeil de ma sœur. François toucha de nouveau la sonnette. Rosine Bonnet parut.
— Madame la duchesse s'est endormie, disje, et nous partons.
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Ce fut encore une sortie sur la pointe du pied. Aussitôt dehors, Laurent et François prirent si délibérément une direction opposée à la rue de Verneuil qu'ils ne pouvaient pas nous inviter plus clairement à ne les point suivre. Je demeurai donc seul avec Elie.
— Tu rentres? dis-je.
— Moi?... Non, répondit-il avec embarras.
(( Tiens... » pensai-jç.
Il me souhaita le bonsoir, je lui serrai la main ; et sans même tourner la tête pour voir de quel côté il s'en allait, je repris le chemin de la maison, troublé, mais bien trop las pour méditer ce soir sur toutes ces choses étranges.
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Je dormis de ce sommeil plein qui suit les catastrophes ou les deuils, et je m'éveillai avec ce regret lâche de reprendre conscience, qui est le plus grave symptôme d'une diminution chez les hommes de ma sorte, jamais blasés de pen-, ser ni de sentir. Mais le sentiment qui se réveillait en moi en même temps que ma faculté de connaître n'était pas une souffrance : c'était une peur. Je n'ai pas de honte à l'avouer, car je ne craignais rien pour moi-même ; au contraire, et cette peur s'accompagnait d'un égoïste bienêtre, je me sentais neutre et personnellement en sûreté. Je n'en éprouvais pas moins une angoisse continue, à peine perceptible, d'autant plus intolérable, comme ces douleurs sourdes, agaçantes, qu'on supporte plus malaisément
qu'un élancement unique et atroce. Mais le pire était que la cause et l'objet de mon appréhension, je n'arrivais pas à les concevoir ni à les définir raisonnablement.
Les faiseurs de romans judiciaires ont inventé le type du policier de génie, à qui ils ne prêtent que l'esprit géométrique. Les déductions de ce personnage sont ordinairement admirables, mais puériles. C'est qu'en effet la raison toute nue est une faculté d'enfant ou de sauvage. Les hommes doués de l'esprit de finesse trouvent en eux-mêmes un indicateur bien autrement précieux, toujours sur le quivive, parfois importun, d'une lucidité merveilleuse mais d'une témérité qui déconcerte : car il saisit entre les choses des rapports que la logique n'autorise point, et il se fie sur des impressions fugitives, de pures coïncidences et des associations d'idées toutes fortuites aussi fermement qu'un dialecticien sur les principes. Ses convictions ne peuvent pas être discutées, puisqu'elles ne sont pas raisonnables, et cependant elles s'imposent, dès qu'elles sont formées, avec un air de certitude et comme une évidence de sentiment; mais elles ne peuvent non plus être que senties, et les mots tiennent trop de la raison pour ne les point défigurer, en s'efforçant maladroitement à les exprimer.
Si, par exemple, un philosophe a pu dire
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avec profondeur — ou bîen avec bouffonnerie — qu'il faut savoir comprendre Tinintelligible comme tel, et s'il s'ensuit à peu près que les choses vagues doivent être exprimées en termes vagues, où en trouverai-je d'assez vagues en même temps que subtils pour signifier le rapprochement que je ne voulais pas faire, mais que je faisais, de notre récente conversation sur le droit de supprimer son semblable, de la brouillerie entre ma sœur et mon beaufrère, et de l'épisode répugnant du chien? J'ajoute à ces données l'étrange visage de François, et ce que ma sœur m'avait crié de sa liaison avec Laurent Jouve, Encore une fois, je ne tirais de tout cela aucune conclusion, et ce n'est pas de conclusions qu'il s'agissait, mais d'un état nerveux, extrêmement désagréable.
Je suis l'homme du monde le plus impatient de ces sortes d'états nerveux, et sans doute aussi le moins timide à y appliquer le remède, qui est de mettre l'imagination en face de la réalité qui la contredit. Lorsqu'un enfant s'imagine voir au bout du parc un fantôme, on l'oblige d'y aller regarder de plus près, et il est guéri sitôt qu'il a reconnu l'objet familier que dénaturait l'éloignement et que la nuit déguisait en spectre. Je ne doutais point qu'il suffît, pour rectifier mon rêve, d'en revoir au jour les acteurs et de causer avec eux naturellement, et'
de constater que ni ma sœur, ni Laurent Jouve, ni François n'étaient des personnages de cinquième acte, mais des êtres comme vous et moi, ordinaires, encore que supérieurs par Tintelligence, et d'une éducation bourgeoise incompatible avec les gestes de mélodrame.
Il m'était donc ordonné de faire, le plus tôt possible, une visite à ma sœur. Je ne la fis cependant point, par une de ces convenances absurdes qu'on n'ose pas même s'avouer et qui règlent, dans la pratique sociale, à peu près toutes nos démarches. Il me parut que je n'avais pas avec ma sœur des habitudes assez intimes pour retourner chez elle sans un prétexte si peu d'heures après y avoir dîné. Elle a l'humeur portée à la défiance et aux ombrages, et je craignis que mon empressement inusité ne lui causât de l'inquiétude. Ce motif ne valait que pour trois ou quatre jours ; mais l'angoisse que je ne discontinuais point d'éprouver commençait déjà de m'être moins pénible : je m'en accommodais, comme les vieillards de leurs infirmités. Puis nous étions fort près du dimanche, et je n'avais pas lieu de supposer que Jeanne ne vînt pas, comme d'habitude, déjeuner à la maison.
Elle y vint en effet, mais seule, et l'obligation où je fus de lui marquer mon étonnement de cette solitude me fit justement sentir
que je n'en éprouvais point. Elle-même ne s'avisa d'en être gênée qu'à l'instant même où elle dut improviser une explication. L'absence de son mari lui semblait si naturelle à force de lui être indifférente, qu'elle n'avait point préparé ce qu'elle en dirait. Nous dûmes nous contenter de l'énoncé du fait en guise d'excuse : Philippe avait été retenu à Coigny. La preuve que personne ne fut dupe, c'est qu'on se hâla trop de l'être, et qu'on ne posa plus de questions. On ne souffla mot de l'absent, ni plus ni moins que s'il eût cessé de vivre, et même d'avoir vécu. Je crois que je rends bien notre sentiment et, en particulier, le sentiment de ma sœur. Il est sûr que tous les êtres n'ont pas le même quantum de réalité. Certains même en ont une ration si pauvre qu'il leur suffit d'être absents pour n'être plus. Ils ne laissent qu'une silhouette dans la mémoire, de ceux qui les ont connus. Je cherchais le visage de mon beau-frère, et j'étais effrayé de n'en plus retrouver les traits.
Je me mis en tête que ma sœur l'oubliait aussi parfaitement et cela me parut plus grave. Je résolus de ne plus me tenir sur la réserve, et de l'interroger à part. J'en guettai l'occasion, qui me fournit celle de l'observer à plusieurs reprises. Je lui trouvai une mine de santé remarquable ; elle n'avait plus de contrainte, et
elle rayonnait, si je puis dire, naïvement, comme une jeune veuve qui ne peut pas encore croire à son bonheur.
Je lui dis :
— Qu'est-ce que cela veut dire, que Philippe ne soit pas encore revenu ?
— Mais, répondit-elle gaîment, je n'en sais rien. Il n'écrit pas.
— Et toi?
— Dame I moi non plus.
— Alors ? Il n'y a pas de raison pour que ça finisse I
Elle me répondit, rien que d'un geste, mais passablement vif, qu'il n'y avait pas en effet de raison, et l'expression de sa physionomie témoigna qu'elle n'y voyait pas davantage d'inconvénient.
Pour ne pas rompre l'entretien là-dessus, je lui demandai assez sottement :
— Qu'est-ce que tu peux bien faire toute la journée?
Comme si Philippe tenait une si grande place dans sa vie I
Je pensais qu'elle allait me rire au nez ; mais elle sembla fort contente de m'énumérer toutes ses occupations, de me communiquer son tableau de travail, et de me démontrer que sa nouvelle existence était déjà tout organisée. Elle ne fit aucune mention de Laurent Jouve, et il ne
me parut point que ce fût par bienséance, mais parce qu'elle goûtait trop sa liberté récente pour en profiter comme il est seulement loisible à une femme, c'est-à-dire en l'aliénant. Elle était résolument célibataire et elle pensait l'être définitivement.
Philippe aussi jugeait la séparation définitive, puisqu'il ne donnait même plus de ses nouvelles, ne proposait point de conditions et n'entamait point de pourparlers. Je sens que cette désertion doit sembler extravagante, ainsi que cette acceptation pure et simple du pire et du plus irréparable dénouement sans ombre de motif ou même de prétexte. La conduite de mon beau-frëre était cependant ce que, pour, ma part, je pensais m'expliquer le mieux. En dépit de la distinction tranchée qu'il est de lieu commun d'établir entre les hommes de parole et les hommes d'action, savoir agir se réduit en maintes conjonctures à savoir parler. On ne peut pas toujours faire sans dire, et le moins timide, qui ne trouve pas les mots qui doivent être dits, est comme annulé par sa difficulté d'élocution. Philippe avait défait sa vie par boutade, et comme il ne pouvait point la restaurer sans une manière de scène avec ma sœur où il désespérait de tenir convenablement son rôle, si fou que cela puisse paraître il aimait encore mieux y renoncer. Quant à Jeanne, qui
savait bien que pour tout réparer il suffisait de parler à propos, et qui seule en pouvait prendre l'initiative, elle n'avait garde ; et elle profilait du mutisme de son mari pour traîner les choses et les gâter sans ressource.
Heureusement, le monde ne jasait pas encore. A peine si l'on avait remarqué l'absence de Philippe, et le motif prétendu de son voyage n'était pas tenu pour moins plausible que ces (( engagements antérieurs » qu'il est d'usage d'alléguer pour refuser une invitation. Le monde, qui est censé tout voir et tout savoir, ne sait jamais rien et ne voit rien. Avec la moindre habileté, on peut se permettre à sa barbe n'importe quoi. Il ne paraît voir et savoir que parce qu'il invente sans le moindre scrupule ; et comme il invente toujours la même histoire, qui est celle qui dans la réalité se répète aussi le plus fréquemment, il tombe juste neuf fois sur dix, par pure coïncidence.
La famille ne pouvait pas être si aveugle. Ma mère, qui n'est point féministe, ne conçoit pas de bonheur pour une femme hors de la régularité conjugale, et je pense qu'elle devait souffrir d'en voir sa fille exclue. Elle n'osait toutefois s'ouvrir à Jeanne, de qui elle reconnaît et redoute la supériorité et, il faut bien le dire, la moquerie. Elle reculait, même entre nous, à toucher ce sujet, où elle ne se sentait pomt
d'accord avec mon père : il n'a pas des idées fort différentes sur le devoir et sur le bonheur conjugal; mais, en l'espèce, il n'écoutait que son antipathie pour son gendre et il ne semblait pas moins que ma sœur se féliciter du bon débarras. J'avoue que cette attitude agressive me surprenait, car il a transposé dans la vie ses méthodes du laboratoire, et il est d'ordinaire plus serein dans le mépris, impartial jusque dans la haine. Son hostilité contre l'absent se manifestait avec moins de retenue que celle même de François, qui se contentait de triompher en souriant et sans rien dire.
Le seul de nous qui parût souffrir tout de bon était Elie. Je crois qu'il ne se trouvait plus suffisamment beau-frère de duc, dès qu'il y avait séparation. Il ne se risquait pas à nous entretenir d'une peine que trop sûrement nous ne partagions point. Mais il brûlait d'échanger des coups avec François, dont les grands airs l'exaspéraient. La dispute éclata le jeudi suivant, à propos de je ne sais plus quoi qui n'avait aucune importance. Elle fut aussi violente qu'hypocrite : ni l'un ni l'autre ne fit aucune allusion à ce qui était l'objet unique de leur dissentiment, mais ils faillirent s'entre-déchirer. Pour finir, Elie fondit en larmes comme un enfant. Cette faiblesse me déplut et je me retirai dafis ma chambre, où j'essayai de lire. Un quart
d'heure plus tard, on y frappa. Je dis d'entrer. Je vis paraître mon jeune frère, les yeux sèches et le visage rafraîchi.
Les sentiments dits naturels ont une condition singulière : ils sont la plupart du temps inconscients, ce qui semblerait, à première vue, les supprimer. Il faut croire toutefois qu'ils subsistent alors même que nous ne les soupçonnons point, puisqu'il suffit de la moindre circonstance, non pas pour les faire naître, mais pour les faire apparaître. On est bien surpris de constater que l'on aime tendrement l'un de ses proches pour qui Ton ne pensait avoir que de l'indifférence, et que l'on pourrait figurer tout comme un autre sur les listes officielles des frères modèles et des fils pieux. J'avais déjà observé ce phénomène plusieurs années auparavant. François eut à subir une opération fort grave et que Ton m'avisa qui pouvait être mortelle. Je ne m'étais jamais demandé si je le chérissais, il ne m'était point nécessaire, nous avions ensemble peu d'intimité, point de tendresse depuis notre petite enfance ; mais quand j'appris qu'il pouvait mourir, tous les souvenirs de cette petite enfance me remontèrent au cœur ; je me rappelai nos courses et nos cris dans le grand corridor qui allait de la cuisine à l'antichambre, qui était abandonné à nos récréations ; et toute ma douleur s'exprima par cette
phrase puérile que du matin au soir je me répétais : a Nous jouions ensemble dans le corridor... ))
Un pareil sentiment de fraternité jusques alors latente se révéla soudain à ma conscience lorsque Elie entra dans ma chambre. Il avait frappé à ma porte, j'eusse frappé de même à la sienne : pour la première fois cette cérémonie me parut peu convenable entre deux frères. Son air de discrétion et d'embarras me fut pénible, mais je n'imputais qu'à moi-même la froideur de nos rapports : j'étais l'aîné. Je le sentis, quand je me souvins de ses larmes. Elles m'avaient déplu, elles m'attendrirent. Je fis un geste gauche, faute d'habitude, pour lui mettre mon bras autour des épaules, et je lui dis d'une voix que je ne reconnaissais plus :
— Eh bien, mon petit EÛe, qu'est-ce qu'il
ya?.
La voix et le geste l'émurent, je vis ses yeux redevenir humides. Ce fut encore cependant avec une certaine raideur qu'il me répondit :
— Yves, je viens m'adresser à toi parce que nous ne devons pas laisser notre sœur dans la situation déplorable et insensée où elle est, et que loi seul peux agir utilement. Notre mère s'abstiendra : elle se sent en désaccord avec notre père, qui lui-même est trop partial dès qu'il s'agit de Philippe, et François le hait en-
core plus. Moi, pour Taimer bien, je vous suis suspect.
— Ohl...
— Si, dit-il, je le sais bien.
Il ajouta : .
— Personne ne m'aime.
Et son regard, dont je ne connaissais que les dédains, me parut humilié comme celui d'un paria. Sa peine était excessive, mais elle me le rendit plus intéressant et sa résignation me toucha. Je lui pris la main affectueusement.
Je ne sais quoi de physique m'avertit que je ne serrais pas la main d'un homme tout à fait pareil à moi. Pourtant la netteté de ses vues et de son langage m'était sensible : je le trouvais, à cette minute, véritablement Langellier.
— Tu as raison, dis-je, cette séparation, que rien ne justifie, a beaucoup trop duré. Je vais aller trouver Jeanne.
Je m'en voulais un peu d'avoir attendu que cette démarche me fût suggérée.
J'ajoutai, mais par politesse :
— Viens-tu avec moi?
Il secoua la tête et me répondit, avec la même expression de tristesse :
— Il vaut mieux que je ne vienne pas.
Comme j'étais du même avis, je n'insistai
point. Il ajouta que, de son côté, il pourrait écrire un mot à Philippe. Je l'approuvai. Nous
nous quittâmes aussitôt, sans autre témoignage d'amitié; mais la glace était rompue; et nous eûmes beau, par la suite, ne pas multiplier les gestes, nous avions pris conscience que nous étions frères, nous ne devions pjus l'oublier.
La démarche que j'allais tenter auprès de ma sœAr me semblait si naturelle et si aisée que je fus jusqu'à sa porte en pensant à autre chose : je pensais à ce petit Elie que, pour la première fois de ma vie, je venais de trouver (( agréable ». Ce n'est qu'au pied de l'escalier que l'avortement me parut certain. Sans doute, la brouillerie de Philippe et de Jeanne était la chose la plus sotte si Ton s'en tenait aux motifs apparents; mais j'avais simplement oublié Laurent Jouve. J'avais oublié aussi que Philippe était aux yeux de Jeanne comme s'il n'était plus. Pourquoi, maintenant, consentirait-elle à rappeler ce fantôme, et à déranger encore toute l'économie de la vie nouvelle qu'elle s'était refaite?
Ce fut pourtant le bon sens qui l'emporta, et du premier coup, sans lutte, comme il arrive quand les gens se rendent à son évidence. Je trouvai ma sœur étendue sur une chaise longue et parfaitement oisive : il paraît que, malgré cette belle organisation, elle avait encore pas mal d'heures inoccupées. Elle me demanda ce qui m'amenait; je le lui dis, sans précautions
oratoires ; et elle convint aussitôt que si elle ne prenait pas l'initiative du rapprochement, cela n'en finirait point, vu que Philippe avait horreur de Tencre, des plumes et du papier. Elle tira a elle son buvard, qui était sur une petite table, près de la chaise longue, et me dit :
— Qu'est-ce que tu écrirais, toi?
Je lui dictai deux ou troi» phrases assez mal tournées. Elle y ajouta de son cru quelques mots affectueux et sages, qui me parurent fort heureux. Puis elle recopia la lettre, la mit sous enveloppe et me dit :
— Tiens. Tu la jetteras à la poste.
Je n'en revenais pas. Mais, comme j'avais surtout hâte que la lettre partît, je pris au plus tôt congé de ma sœur, et je la laissai reprendre, sur sa chaise longue, sa rêverie interrompue.
Je rentrai et jugeai d'abord convenable de faire mon rapport à Elie. Il me fut sensible d'avoir un deuxième entretien confidentiel avec lui si peu de temps après le premier, et cela parut également lui être sensible; mais j'avoue que nos airs empruntés et nos politesses entrecoupées de silences eussent donné à un témoin peu averti l'idée la plus médiocre de notre cordialité ou même de notre intelligence. Elie m'informa que de son côté il avait écrit à Phi lippe.
— Mais, dit-il, c'est prêcher un converti.
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— Comment le sais-lu? dis-je. Il est donc en correspondance avec toi?
— Oui, dit mon frère, en rougissant, je pense, de me l'avoir jusqu'alors caché.
Il reprit:
— Le pauvre garçon meurt d'ennui et de tristesse, et passe la plus grande partie de ses journées à pleurer.
Je levai les épaules. Je passais encore à Élie le don des larmes, mais point à un homme bâti comme Phihppe.
— Ehl que diable I dis-je, si ça lui fait tant de peine d'être privé de sa femme, pourquoi n'est-il pas revenu tout bonnement, ou ne lui a-t-il pas écrit?
— Tu ne le connais pas, repartit mon frère.
Non. Je ne le connaissais pas, ni elle ; ni Elie,
ni François, ni Laurent; et ce que j'attribuais à l'aventure d'incohérence et de mystère ne provenait sans doute que de mon ignorance des personnes.
Comme je me pique de lire dans les âmes à livre ouvert et que je n'aime point ce qui dément cette prétention, je fus bien aise de penser que nous touchions au dénouement d'un imbroglio ténébreux même pour moi. Les choses continuèrent en effet d'aller rondement. Philippe répondit à la lettre de ma sœur, prit le premier train et rentra chez lui comme si de
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rien n'était. Il fut reçu de même, et Jeanne le revit avec plaisir. Elle est bourgeoise : bien que désordonnée, elle aime l'ordre. Elle fait aussi volontiers des frais. Elle accueillit Philippe comme une bonne femme doit accueillir un bon mari qui rentre de voyage. Enfin, le râpatriage passa tout ce qu'Elie et moi nous espérions. Seulement nous n'avions omis qu'un point, qui a son importance, à savoir que ce mari qui revenait était justement un mari.
J'incline à croire que le premier jour, et peut-être durant plusieurs jours, il usa d'une discrétion d'autant plus méritoire que ma sœur s'était bien réconciliée avec lui sans stipuler de réserve. Il va de soi que je n'ai aucune précision là-dessus, ni sur les événements que je présume qui suivirent, et que je dus deviner le drame par les physionomies : mais elles parlaient terriblement. La moins indicative était encore celle de Laurent Jouve : elle n'a pas de médium, comme disent les musiciens, elle n'exprime que les sentiments au paroxysme; et l'on ne sait jamais si c'est par habitude machinale qu'elle les exprime, ou bien parce que le sujet les éprouve réellement. Toujours est-il qu'elle accusait, et avec la dernière intensité, le sentiment décrit dans les manuels de psychologie mondaine sous le nom de « jalousie du mari ». Mais François me faisait plus sûrement
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connaître les sentiments de Laurent Jouve, qu'il reflétait. Le visage de mon frère aîné devenait parfois si féroce que j'étais repris, à sa vue, de terreurs que je ne pouvais plus croire vaines. Cependant, la rage silencieuse de Philippe et l'air inexorable de Jeanne me donnaient à penser que rien encore ne justifiait la jalousie de Laurent. La porte de ma sœur devait rester close. J'avais de cette induction une preuve supplémentaire par Élie, qui était le reflet de Philippe comme François le reflet de l'autre.
Je ne doutais pas que ma sœur ne soutint contre son mari une continuelle et âpre lutte; mais je n'en soupçonnais point les phases, ni le jeu des adversaires. Etait-ce un duel muet, ou bien Philippe avait-il explicitement revendiqué ses droits, et Jeanne lui avait-elle opposé un refus explicite? Ce qui m' apparaissait avec évidence, c'est qu'elle n'était pas de force à supporter longtemps cette épreuve. Elle ne cédait pas, mais elle mourait, tout simplement. L'altération de ses traits, le cerne de 'ses yeux, ses joues creusées, sa blancheur, annonçaient une consomption rapide. Philippe n'était revenu que depuis quinze jours, et déjà elle n'était plus que Tombre d'elle-même, l'ombre transparente et lumineuse, plus belle, — effrayante I Elie luimême, malgré sa partialité pour Phihppe, la prenait en pitié. C'est moi qu'il avait l'air de
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désapprouver! Pourtant, il était bien aussi responsable que moi de cette funeste réconciliation. Quant à François, ah! de quel œil il la regardait mourir! Mais je sentais bien qu'il ne la laisserait pas mourir ainsi ou qu'il en tirerait une affreuse vengeance, et j'étais épouvanté.
J'avais aussi une espèce de remords. Je me tenais pour obligé de trouver un remède au mal, puisque c'était moi peut-être qui l'avais causé; et je me désespérais de n'imaginer rien. Je ne pouvais plus penser à autre chose. J'errais de tous les côtés des journées entières, je cherchais, au hasard. Le hasard me servit.
Je fis réflexion, un beau jour, que nous en prenions à notre aise avec M"* Lise Pakrofsky, et qu'après l'avoir fréquentée autant dire quotidiennement, elle devait trouver assez extraordinaire que ni les uns ni les autres nous n'y missions plus les pieds. J'y allai donc, et je pris place dans le cercle, mais j'avais l'esprit ailleurs, je n'écoutais guère et je ne disais rien. Mgr Durand fut introduit, et je ne lui prêtai point d'abord plus d'attention qu'aux autres, quand soudain je m'avisai d'entendre que la conversation était sur un éminent historien de la révolution française, mort récemment, disciple de Taine, mais original. Le prélat troussa un jugement du mort, si élégant et si juste, que j'en conçus de l'admiration instantanée, je ne
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dis point pour la personne de qui Ton parlait, mais pour celle qui parlait; et je daignai enfin m'apercevoir que ce Mgr Durand n'était pas le premier venu. Je ne m'étais jamais donné la peine de percer sa surface, qui m'amusait, et de découvrir son solide mérite. J'avais ri de sa cautèle, de ses réticences et de ses palinodies, sans lui tenir compte des idées hardies et neuves qu'il avait quand même lancées, moyennant certaines précautions oratoires et quelques désaveux complaisants. Il était bien le personnage pittoresque de qui j'ai tracé deux ou trois malicieux crayons : mais il était surtout un savant probe, bourré de connaissances, le critique le plus délié, et je ne me sentais pas autrement fier de n'avoir su, le regardant de trop près, voir que ses petitesses, au lieu de ses grandeurs, plus essentielles.
Quand l'appétit nous vient de réformer un faux jugement de cet ordre, nous voulons tout de suite aller jusqu'au bout, nous ne souffrons ni restriction ni délai ; nous y mettons du parti pris à rebours. Je fus ravi à la lettre d'une phrase que dit Mgr Durand, sur la sensibilité des groupes humains, qui n'est pas moins réelle selon lui que celle des individus, ni moins modératrice des événements publics que la sensibilité individuelle ne l'est des événements privés. Il déclara ensuite qu'il est vrai, quoi qu'on
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die, que les peuples éprouvent les uns pour les autres des sentiments sympathiques ou hostiles. Comme je pense de même, je le trouvai merveilleux psychologue; et, du même coup, j'attribuai généreusement la psychologie à tous les ecclésiastiques, fortifiée par leur éducation et entretenue par la clinique du confessionnal. Je reconnus l'utilité des anciens directeurs de conscience, et regrettai même que les personnes qui ne pratiquent pas la religion chrétienne ne puissent décemment point recourir au conseil des prêtres.
Toutefois, un prêtre aussi peu prêtre que Mgr Durand ne pouvait-il point diriger la conscience, même d'un incrédule? Et une personne supérieure, et disputeuse, comme ma sœur Jeanne, ne pouvait-elle point accepter pour directeur un grand savant, même clerc?
Sans compter que ma sœur Jeanne n'était point si éloignée de la religion, si j'en devais juger par ce discours qu'elle nous avait un jour tenu à table, et que j'ai rapporté en son lieu.
Si mon idée paraît extravagante, je ne m'en offenserai pas, car je doute qu'elle le puisse paraître' à pas un de mes lecteurs plus qu'elle ne fit à moi. Mais c'est justement quand les idées sont ensemble paradoxales et soudaines qu'elles s'imposent à l'esprit : elles gagnent la critique de vitesse, elles sont installées dans la
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place avant que les objections s'y présentent et il n'y a plus moyen de les déloger. « Allons, me dis-je, il ne s'ensuivra rien apparemment, et cette fantaisie m'aura passé demain matin ; mais il ne m'en coûte rien non plus de faire comme si j'y devais donner suite, et puisque j'ai le Durand sous la main, ménageons-nous à tout hasard un accès auprès de lui. »
Je quittai donc mon air distrait. Je flattai le prélat de la façon qui lui est le plus sensible : en l'écoutant. Je m'abstins de le taquiner, et de relever ses innombrables contradictions. Je cherchai le titre d'un travail que je serais censé avoir en train et qui me fournirait prétexte à l'aller consulter chez lui. N'en trouvant point, je lui demandai tout uniment de vouloir bien m'accorder une audience par faveur gratuite.
Il me témoigna que ma visite l'honorerait infiniment, et nous nous séparâmes sur un échange de ces courtoisies où excellent les gens d'église. En revanche, une fois dehors, je m'avisai que j'avais pris congé de Monseigneur comme s'il eût été le maître de la maison, et que j 'avais tout juste dit adieu à M"* Pakrofsky .
J'avais, si je puis dire, trop de vitesse initiale pour temporiser : le projet fut exécuté du même train qu'il avait été conçu, et c'est dès le lendemain que je me rendis au domicile de Mgr Durand. Il habitait quai Voltaire, mais entre cour
et jardin, un appartement dont seul un artiste avait pu faire le choix ou la trouvaille. C'était un rez-de-chaussée de trois pièces réuni à Ventre-sol par la suppression des planchers, dont il n'avait gardé que le nécessaire pour former une galerie praticable à mi-étage. Les portes étaient enlevées, et les trois pièces, qui se commandaient, pareillement arrangées en bibliothèques, décorées, du haut en bas, d'une tapisserie de vieilles reliures. L'ameublement, uniforme, se composait d'une grande table carrée, au centre, de six chaises fort simples et de deux bons fauteuils de cuir. Point de cheminée : Mgr Durand, qui a le sens du confortable, a fait établir dans sa cave un calorifère pour lui tout seul. Point de lit; mais, comme il ouvrit une porte basse au bout de la troisième pièce, je vis par là une manière de placard en profondeur, ou, si l'on veut, de cellule de moine, avec une couchette, une table et une chaise de bois blanc, le crucifix au mur et le bréviaire sur la table.
Je n'avais toujours pas imaginé de prétexte à ma visite, et je me demandais comment j'allais pouvoir engager et soutenir la conversation. Je m'en tirai d'abord en me récriant sur le charme du logis; j'admirai une statuette égyptienne d'une antiquité gênante pour un chronologiste orthodoxe; et enfin, je me mis à
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feuilleter quelques vénérables in-folio. La bibliothèque était fort éclectique. J'y dénichai un vieux traité des poisons, auquel je feignis de m'intéresser comme fils de chimiste, et qui me fit ressouvenir de Texpérience meurtrière où j'avais récemment assisté. Je touchai deux mots des poisons qui ne laissent pas de traces, et je demandai négligemment à mon hôte s'il croyait les crimes privés, et qui demeurent secrets ou impunis, surtout les empoisonnements, aussi nombreux que certains pessimistes l'affirment. Il me répondit catégoriquement que l'usage des toxiques est en effet beaucoup trop fréquent dans les familles.
— Est-ce, dis-je, par la confession que vous le savez ?
Il me repartit que non, car il ne me l'aurait point dit, qu'un prêtre ne doit pas trahir le secret du confessionnal, même sous la forme indirecte, et qu'au surplus il ne confessait guère ; mais il m'apprit que les empoisonneurs qui se présentent au tribunal de la pénitence n'obtiennent point l'absolution sans une autorisation particulière de l'archevêché, et que l'on peut juger de la fréquence des cas par celle des demandes, qui est à frémir. Je frémis en efiet, comme si la question que j'avais posée m'eût concerné, et je restai une ou deux minutes sans presque rien dire. Puis je parlai.
mystérieusement, de tout ce qui se passe dans le monde, et qu'on ne sait pas. Sans le vouloir, je me jetais au beau milieu de mon sujet. Je fus pris de peur. Mais il était trop tard pour reculer. D'ailleurs à quoi bon? Enfin, j'avouai que je venais demander conseil au prêtre; et je m'excusai seulement de le faire ainsi à brûlepourpoint, sans être autorisé à cette indiscrétion par une ancienne familiarité. Il sourit.
— En cas d'urgence, dit-il, n'iriez-vous pas sonner la nuit chez un médecin de quartier?
Eh bien, un prêtre... même moi... doit toujours se tenir à la disposition de ceux qui ont besoin de lui... comme un médecin de quartier.
Je ne m'efforçai plus que d'être concis et clair. Je n'éprouvais plus aucune gêne ni aucun scrupule à lui révéler des secrets de misère intime, qui cependant ne m'appartenaient pas. Je n'avais qu'à le regarder pour comprendre qu'on pouvait tout lui dire, en effet, comme à un médecin. Sa façon d'écouter mes confidences suffisait à leâ justifier et les rendait toutes naturelles. Mais, discernant que j'avais affaire de sa compétence de prêtre et point de son caractère sacré, il en dépouillait les apparences autant que cela est possible. Il n'usait point de gestes ni de formules trop singulièrement sacerdotales. Enfin, pour causer avec
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moi, il se mettait en civil, si j'ose m'exprimer ainsi. Je lui marquai un bon point déplus pour cette preuve de tact, et plusieurs pour sa merveilleuse sagacité. Il eut vite fait de découvrir, parmi les données que je lui fournissais éparses et hypothétiques, les éléments utiles à Tinstruction. Les hommes qui ont observé comme lui un très grand nombre de cas de conscience préjugent toujours la banalité des espèces nouvelles qu'on leur soumet, au lieu que les intéressés croient toujours leur cas unique. La dissension de Philippe et de Jeanne parut à Mgr Durand le plus ordinaire effet d'un mariage mal assorti, en opposition avec leurs instincts de race et de caste. Le défaut de griefs réciproques ne Tétonna point, puisque cette cause est suffisante. Comme elle ne peut être supprimée, l'effet, théoriquement, est sans remède : ce qui n'empêchait point Mgr Durand d'en chercher un pratique, et un compromis.
Bien qu'il m'eût mis fort à mon aise et qu'il m'eût délié la langue, je ne lui dis à peu près rien de mon frère aîné François, et j'atténuai jusqu'à l'extrême vague mes soupçons à l'endroit de Laurent Jouve. Mais il vit bien de quoi il retournait, et cette part de l'aventure ne lui sembla aucunement moins banale que le reste : du moins je le suppose, car il eut la politesse de ne me le point marquer. Il me déclara d'abord
qu'à ses yeux, le premier article d'un modus vivendi entre Philippe et Jeanne devait avoir pour objet de rendre impossible ce que justement nous avions rendu possible en les réconciliant trop à l'étourdie.
— Quoi? dis-je.
— Il faut, reprit-il, éviter que monsieur votre beau-frère ne tente, ou ne soit tenté, de rendre effectif un mariage, qui doit, pour le bon ordre et l'exemple, garder les apparences d'un mariage, mais rien de plus.
Je ne pus me défendre de le contredire, quoique je fusse du même avis : mais j'étais choqué, et je le trouvais fort accommodant pour un prêtre, qui ne saurait, en bonne doctrine, assigner au mariage qu'un objet. Je lui contai les velléités religieuses de ma sœur, et lui demandai s'il ne pensait point que l'on en pût tirer parti, fût-ce même jusqu'à exiger d'elle la soumission au devoir conjugal, si un homme d'église s'en mêlait.
Il me repartit en souriant qu'il ne faisait jusqu'à nouvel ordre aucun fond sur ce christianisme inattendu de ma sœur ; et il me surprit fort — car je le croyais l'homme des moyens termes — en me témoignant un certain dégoût de la (( religiosité ». Il la tenait pour dénuée de tout mérite, uniquement dangereuse et, plus que l'athéisme même, capable de pervertir ou
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de subverlir la foi. La religion est ce qu'il y a de plus positif et de plus exact, et quiconque ne croit pas littéralement aux dogmes ou enfreint les commandements de l'Église, est purement et simplement irréligieux. Les aspirations de Jeanne n'avaient donc pas la moindre valeur, et Mgr Durand se contentait de les ignorer. Il ne voulait faire appel qu'à son bon sens, et lui régler sa vie d'une façon tout à fait terre à terre. Il ne s'interdisait pas toutefois de frapper, si besoin était, l'imagination de cette exaltée.
J'allais lui demander comment il s'y prendrait pour s'insinuer dans la confiance de ma sœur, et peut-être lui proposer mes bons offices ; mais je fis réflexion qu'il s'en tirerait aussi bien ou mieux sans moi. Alors je me levai pour partir. Je me confondis en remercîments, Mgr Durand se confondit en politesses ; et cet excès de cérémonie me fit ressentir, au moment de perdre le contact, que, pour le prendre, nous avions dû venir l'un à l'autre de terriblement loin. Il s'ensuivit qu'au lieu de partir réconforté, je partis certain de l'échec, ravi d'en être certain, et pénétré de l'inconvenance de ma démarche, dont l'excuse était, heureusement, qu'elle ne réussirait point. Je me félicitais bien de ne m^être pas offert à mener Mgr Durand chez ma sœur, — comme s'il lui était possible de s'y introduire tout seul I
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Mais cela lui était au contraire si facile qu'il y alla dans les vingt-quatre heures. Il devait, si Ton veut, une visite à Jeanne, puisqu'elle l'avait prié à dîner. Il lui rendit cette visite. Une fois en tête à tête, rien encore n'était si facile, même à un moins avisé que Mgr Durand, de faire parler Jeanne d'abondance sur n'importe quel sujet, et singulièrement sur elle-même. Elle est lyrique, romantique, et l'on sait que le lyrisme, ou le romantisme, n'est qu'une manie de parler de soi. Ma sœur, que je vis deux ou trois jours plus tard, ne me raconta rien, mais elle ne tarit point sur mon ambassadeur. Elle était si contente de, lui que je présumai qu'il avait dû la rendre contente d'elle et la faire bien briller dans la conversation.
Les jours suivants, je multipliai les prétextes de la revoir : elle continua de ne me rien dire, mais j'observai que Mgr Durand avait une influence excellente sur sa santé, car elle reprenait à vue d'œil ses belles couleurs. François, qui ne soupçonnait rien de notre trame, rayonnait de joie. J'enrageais cependant de ne rien savoir avec précision, lorsque je reçus un mot de Mgr Durand, qui me priait de me vouloir bien rendre chez M"* la duchesse de Coigny le surlendemain, à cinq heures.
Je rencontrai à la porte mon frère Elie, qui m'apprit qu'il était convoqué de même que moi.
dans les mêmes termes, et qu'il n'en savait rien de plus. Je montai le cœur un peu battant. Le valet de chambre nous introduisit tous les deux dans le (( cabinet de monsieur le duc », où je n'avais pas remis les pieds depuis le soir de l'expérience. Ma sœur y était, en toilette de ville, Philippe, en redingote, et Monseigneur. Ils ne disaient mot. On nous attendait. Je remarquai, devant la cheminée, une table volante qui n'y était point d'ordinaire, et, sur la table, un livre relié de chagrin noir, frappé d'une croix sur le plat. Ce fut Mgr Durand qui nous invita, Elie et moi, à nous asseoir, et sauf que nous étions une personne et deux robes de trop, cela ressemblait fort à une réunion de témoins.
Toujours sans que mon beau-frère ni ma sœur n'eussent articulé un seul mot, même pour nous souhaiter le bonjour, et ne se fussent départis de leur gravité, Mgr Durand prit la parole. Il nous annonça en peu de mots, et d'une convenance parfaite, que M. le duc et M""* la duchesse de Coigny, désirant mettre fin à leur différend et régler leur vie pour prévenir d'autres malentendus, avaient cru devoir recourir à son ministère ; qu'il avait couché par écrit les dispositions de cet accord, en forme d'acte, dont ils jureraientl'un et l'autre, sur l'Evangile, lafidèle exécution, qu'ils signeraient de leurs noms et paraphes, et que nous étions priés de vouloir
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bien signer aussi. L'étonnement de ce procédé m'empêcha d'ouvrir la bouche, et je ne fis qu'un signe d'assentiment.
— Je vais, dit Mgr Durand, vous donner lecture de l'acte.
Sur ce, il nous lut une kyrielle inimaginable d'articles, par où les droits et devoirs respectifs des époux étaient minutieusement tracés : point selon les lois de l'Eglise, car le protocole stipulait la renonciation du mari à ses droits plus particulièrement conjugaux, mais de façon à rendre possible sans rixes la cohabitation de deux personnes totalement étrangères l'une à l'autre. Les libertés que s'autorisaient réciproquement les deux parties contractantes étaient spécifiées. Les frontières de leurs domaines propres dans l'appartement commun et, si je puis dire, leurs sphères d'influence étaient déterminées, ainsi que les heures où ils pouvaient passer sur le territoire ennemi, le chiffre des moindres dépenses et les dates de versement, et ce qu'ils se devaient malgré tout de soins matériels, notamment en cas de maladie. Pour achever l'aspect d'un contrat sérieux, la durée de la présente convention était fixée à cinq années, renouvelable par tacite réconduction, ou devant être dénoncée trois mois avant l'expiration par l'une ou l'autre des parties.
Je n'étais pas encore revenu de mon ébahis-
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sèment quand il me fallut apposer ma signature au bas du papier. Mon beau-frère et ma sœur l'avaient déjà signé. Mgr Durand leur fit ensuite prêter serment sur le livre saint, avec une simplicité qui ne manqua point de grandeur; et c'est ainsi, du moins je le conjecturai, qu'il frappa l'imagination de Jeanne. Il prit congé sitôt cette formalité accomplie, et nous le reconduisîmes tous dans l'antichambre.
Dès qu'il fut parti, nous sentîmes, Élie et moi, que la conversation allait être bien languissante, et au lieu de retourner dans le cabinet de monsieur le duc, nous primes congé à notre tour. Mais lorsque lui et moi nous trouvâmes seuls dans l'escalier, nous sentîmes que la conversation à deux serait encore plus pénible, et il nous revint à chacun un souvenir d'une affaire extrêmement urgente qui nous obligeait de courir dans des directions opposées, — au fait, comme de coutume.
Ce ne fut pas du premier coup que j'accordai à la combinaison de Mgr Durand toute l'admiration qu'elle méritait. J'incline à la satire, et le ridicule est ce qui me saute d'abord aux yeux. Assurément la désunion de mon beaufrëre et de ma sœur ne pouvait point prêter à rire; mais la cérémonie que je viens de raconter prêtait au moins à sourire, et l'on m'accordera qu'il est plaisant qu'un prêtre bénisse une séparation amiable, à peu près comme il consacrerait un mariage.
Toutefois, si j'ai l'esprit de satire, j'ai aussi la passion du bon sens, — probablement par contradiction, parce que la plupart des autres cervelles me paraissent dérangées. Je prise le génie pratique, les grandes ou même les pe-
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tîtes habiletés, une vue nette et juste des nécessités et des expédients, et la sagesse appliquée à la conduite. Je suis en ces matières connaisseur et amateur; et quand il m'est donné de voir ce que le peuple appelle « de l'ouvrage bien fait », j'en éprouve une jouissance vive, qui va jusqu'à la sensualité. Dès que je fus blasé de sourire du spectacle où j'avais assisté gratis, je pris la peine d'examiner sérieusement l'œuvre de l'ingénieux prélat : je n'y pus découvrir une seule inconséquence, une seule imprévoyance, ni une porte ouverte au hasard.
Les deux adversaires étaient si minutieusement tenus par la convention qu'ils avaient jurée, qu'il ne leur était plus loisible d'en éviter les bienfaits. Ces simples particuliers étaient menés à la lisière comme des souverains, au moyen d'une manière d'étiquette, qui leur commandait tous leurs gestes, leurs paroles et le principal de leurs sentiments.
Les effets de cette contrainte furent d'abord excellents. D'autant que, par une heureuse chance, la délimitation des frontières put encore être améliorée. Une garçonnière de deux chambres se trouva libre au rez-de-chaussée de la maison où logeaient les Coigny, rue Rabelais. Philippe s'empressa de le louer, et, sans renoncer à ses droits sur le « cabinet de monsieur le duc 5), il vécut désormais plus volon-
tîers dans cette garçonnière, où îl pouvait descendre par l'escalier de service et ne point traverser le vestibule ni le passage de porte cochère, mais qui avait aussi une entrée indépendante et même la jouissance d'un petit jardin. Je Ty allai voir une ou deux fois. Il y paraissait être bien heureux. Il ne demandait qu^ rester seul. Il aimait le recueillement et la méditation : j'ai observé que les hommes qui ne pensent pas y consacrent beaucoup plus de temps que les hommes qui pensent. Il fumait de bonnes pipes. Il regardait pousser son gazon, il admirait son arbre, l'unique arbre, un de ces grêles et charmants arbustes qui aux premiers jours du printemps se couvrent de petites fleurs blanches, et parfois de petites feuilles pâles après que les fleurs sont tombées. Il avait installé là son Sandow, et il rêvait même d'y faire installer pour Tété son tub, sous une tente de coutil gris et rose.
Lorsque je le vis dans ce cadre, il me fit véritablement Teffet d'un très brave garçon, pas très fort, mais original, donc intéressant, assez paysan, mais affiné, et qui n'eût demandé qu'à retourner à la terre comme beaucoup d'hommes de sa caste. Il me touchait aussi par sa grande honnêteté. Autant que les g«ns de bon sens, j'aime les gens de bonne conscience. J'étais touché de voir comme il s'ap-
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pliquait à tenir sa parole. Il tremblait d'enfreindre aucun des articles de la capitulation, quoi qu'il lui en pût coûter ; mais franchement je crois qu'il ne lui en coûtait guère : cetle existence-là lui plaisait trop pour que les inconvénients pussent entrer en balance avec les agréments.
Pour ma sœur, il n'eût été que naturel qu'elle continuât de m'honorer de ses confidences, après m' avoir distribué un rôle assez important dans le drame intime de sa vie ; mais ma sœur n'est pas une personne que le naturel détermine : elle ne me faisait plus la moindre allusion, même de convenance, aux événements où elle avait naguère trouvé bon que je participasse ; et elle me réduisait à déchiffrer sa physionomie, qui témoignait d'ailleurs avec assez de clarté que les petits moyens de Mgr Durand n'avaient point manqué leur effet, et qu'elle avait l'imagination dûment frappée. Je lui voyais, comme à Philippe, un air, si je puis dire, consciencieux. Outre qu'elle se fût faît scrupule d'avoir dorénavant la plus petite dispute avec son mari, elle se gardait de tout ce qui lui pouvait donner ombrage; elle n'usait aucunement de sa liberté; elle tenait Laurent Jouve à distance et le décourageait par une froideur étudiée. Je m'étonnais même que cette romantique, impatiente de tout frein, de toute
loi, et qui croit bonnement aux droits de l'amour, pût renoncer à ce point-là et avec autant de facilité. Je ne pouvais attribuer cet heureux effet qu'à l'influence d'un sentiment positivement religieux, que me décelaient aussi sa mine confite, son teint de cloître, les longues paupières hypocrites maintenant presque toujours baissées sur ses admirables yeux ardents.
Laurent Jouve n'avait point la même résignation. Mais que faire? Il rongeait le mors. L'énergumène se taisait. Comme il ne m'était point particulièrement sympathique, je trouvais cela plutôt divertissant. François prenait son parti de meilleure grâce : l'essentiel était à ses yeux que Jeanne fût heureuse, et non, je pense, que ce bonheur fût assuré par Laurent Jouve; mais j'ignore jusqu'où il était instruit des articles jurés et signés. Mon père, s'il les connaissait, devait les approuver sans réserve, parce qu'il haïssait Philippe et souhaitait depuis longtemps le divorce de fait, à défaut d'un divorce officiel. Ma mère estime que la paix est le souverain bien ; et puis il est incroyable comme les femmes les plus bourgeoises admettent aisément la suppression de tous rapports entre une femme et son mari. Enfin, quant à mon frère Élie, j'observai qu'il était redevenu intime avec notre beau-frère depuis la cérémonie, et surtout depuis la location du rez-de-chaussée. Il y
allait presque tous les jours passer un fort long temps, et j'appris même que Philippe lui avait donné une clef du jardin.
Personnellement, je n'ai pas sur le mariage des idées très modernes, et je ne conçois guère que Ton soit marié sans l'être. Je me laissais gagner cependant par le sentiment de sécurité que je voyais régner autour de moi. Le traité conclu outrageait mes principes, et je tendais à le croire précaire; mais je me disais aussi que les remèdes empiriques ont toujours une chance de réussir, et que la plus boiteuse entente peut être durable, pourvu qu'elle ne soit point cordiale. J'en venais à me féliciter d'avoir contribué à celle-ci, et je me créais une espèce de devoir de contribuer encore à la maintenir. Je ne voyais pas fort nettement de quelle manière j'y pourrais aider. Faute de mieux, je me réservai la mission toute diplomatique de renouer entre notre famille et celle de mon beau-frère ce qu'il me paraissait convenable qu'il subsistât entre elles deux de relations. Nul de nous ne s'en souciait, sauf Élie peut-être, mais il fréquentait plus Philippe que les Coigny; et comme je me trouvais fort en retard avec madame la duchesse douairière, je résolus de lui aller faire une visite à son jour.
Je ne doutais point qu'elle ne m'accueillît avec sa courtoisie coutumière, si elle n'avait
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point connaissance des événements, et, si elle en avait connaissance, avec une cordialité inaccoutumée. Ce ne fut ni l'un ni Tautre. D'abord on me laissa poser dans le salon fort longtemps, parce que j'étais arrivé de trop bonne heure ; puis on s'excusa de façon à me faire comprendre que, si l'on avait pu décemment me consigner à la porte, l'on n'y eût certes point manqué. Cet accueil me rappela, je ne sais pourquoi, celui que reçut, dit-on, la reine d'Angleterre à la Grande-Chartreuse, où l'on n'osa point lui refuser l'entrée malgré la règle : mais on brûla où elle avait passé tout ce que l'on put trouver dans le couvent de paille et de sucre. Je ne goûte point ces façons. De plus, l'appartement de madame la duchesse à Paris m'est intolérable : ce n'est point du tout le décor à fossiles qu'on imaginerait, mais une exposition de tout ce que le second Empire a produit de plus hideux, conservé tout neuf et tout vif par les soins de vieux domestiques modèles. J'étais donc sur le point de lever le siège lorsque j'en fus empêché par des arrivées successives, et ensuite retenu par la curiosité de la conversation.
Cinq ou six dames surannées que je ne connaissais point sauf pour avoir lu le nom de leurs ancêtres dans les histoires de France, autant de vieux messieurs, plus tard la veuve
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Jouve, puis les deux duchesses et les deux ducs de Charost et d'Estouteville et, un instant, le comte Odon, formaient le cercle. Tous ces gens parlèrent d'abord avec animation, et même avec passion, de choses vulgaires et futiles dont je ne saurais me ressouvenir, mais qui m'intéressèrent par l'excès même de leur défaut d'intérêt, et par une insignifiance significative. Ils passèrent de là sans effort, je ne dirai point à des sujets de religion, mais de sacristie. Et soudain, le nom de Mgr Durand fut prononcé. La plus hargneuse hostilité se trahit à son endroit tout aussitôt. L'un des vieux hommes présents eut la naïveté de dire : « Puisque nous sommes entre nous, on peut y aller. » Madame la duchesse n'osa point me dénoncer comme fauxfrère, et (( on y alla » en effet avec un acharnement incroyable.
Bien que ce morceau d'ensemble fût improvisé et exécuté sans répétitions préalables, j'en pus admirer l'ordonnance, qui me rappela celle du fameux air de la calomnie. Cela commença piano-piano par des considérations sur les ouvrages historiques de Mgr Durand, et comme elles étaient répétées des revues bimensuelles ou même des journaux quotidiens, je ne m'étonnai point trop de voir ces mondains si érudits, mais je m'égayai de leur pédantisme et de leur scolastique ingénue. Je fus en re-
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vanche surpris de Tâpreté avec laquelle on reprochait à Monseigneur ses habiletés les plus vénielles, son défaut de franchise, ses déguisements d'opinion, ses rétractations fréquentes, et plus solennelles que sincères; et comme j'avais lieu de croire que Ton faisait de la Société de Jésus une estime toute particulière, je tombai de mon haut lorsque j'entendis qualifier ces divers procédés de « jésuitiques », dans un sens évidemment péjoratif.
Le thème du crescendo fut la politique. Sans nul souci de la contradiction, l'on reprocha simultanément ara prélat d'être un policier du Saint-Siège en mission secrète à Paris, et un agent du gouvernement de la République en mission secrète à Rome. Pour le forte^ l'on critiqua les habitudes mondaines de Mgr Durand, son goût des dîners et du bridge, et un certain genre de succès, qui nous conduisit au fortissimo, où l'on se permit, sur les mœurs les plus privées de Mgr Durand, de telles allégations que le respect que j'ai de moi, sinon même de mes lecteurs, m'interdirait de les coucher par écrit. Je fus indigné, et dégoûté, mais non pas étonné, d'entendre proférer, dans un milieu aussi prude que celui de madame la duchesse, des mots que je n'avais pas ouïs depuis le collège : nous avons repris tout naturellement les habitudes des siècles de
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discorde, et nous ne disputons plus par arguments, mais par jets d'ordures. J'ai remarqué d'autre part que jamais les anticléricaux les plus mal élevés n'oseraient appliquer à leurs adversaires de robe le vocabulaire dont ceux-ci usent entre eux dès qu'ils se soupçonnent réciproquement de trahison ou de modérantisme.
Madame la duchesse elle-même (sans toutefois se permettre aucune expression malsonnante) donnait le signal du haro avec un entrain qui m'éclaircit des motifs de cette charge à fond contre Mgr Durand. Je devinai qu'elle savait tout et qu'elle n'approuvait point l'intervention de ce prélat : au fait elle avait bien le droit de la désapprouver ; mais les personnes présentes n'en savaient assurément pas moins long, et ce secret de Polichinelle, si j'ose m'exprimer d'une façon aussi vulgaire, était le dernier scandale du Faubourg. Je sais bien que l'on ne doit pas, en principe, laisser salir devant soi les gens que Ton estime ou qu'on aime; mais il est souvent bien difficile de mettre le holà, et même cela peut faire à l'occasion encore plus mauvais effet, surtout quand le ton est si monté. Je pris donc le parti qui semblera peutêtre le plus lâche, mais qui était le plus sage : je me retirai. Je le fis aussi par délicatesse, pour n'abuser point plus longtemps de
la confiance que toutes ces personnes bien pensantes me témoignaient.
J'avais quelque liberté : je résolus d'aller faire une autre visite et, pour me remettre, dans un milieu où je fusse bien sûr de ne rien entendre qui m'oQensât. Je fus place des Etats- Unis, où je trouvai, chez Lise Pakrofsky, la compagnie ordinaire, fort animée et en grande conversation musicale. Il s'agissait d'un jeune compositeur, procédant de Debussy et des Russes, mais non moins jaloux de son originalité que si elle lui eût appartenu en propre, et qui venait de publier douze mélodies sur des légendes de Forain. Je fus un peu irrité de voir que l'on discutait sérieusement une fantaisie de cet ordre, et je ne me gênai pas pour dire que je la trouvais sotte. Cela me fit regarder de travers, et l'on se tut tout net, pour me marquer qu'il n'y avait pas moyen de causer devant moi. Je ne me démontai pas pour si peu, et puisque l'on m'abandonnait le soin de soutenir à moi seul la conversation, je lâchai, je ne sais quel diable me poussant, le nom de Mgr Durand, sans aucune précaution oratoire.
Le toile fut presque le même que chez M"* la duchesse de Coigny douairière, et j'assistai à un deuxième terrassement du prélat, dont il se trouvaque, pour comble,j'avais donné le signal. jyjiie Pakrofsky parla de lui en de tels termes que
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je frémis, sachant qu'elle n'y va pas par quatre chemins et qu'elle condamne tout bonnement à mort qui ne lui plaît qu'à moitié. Hermann Moser oublia que, d'une religion à l'autre, mieux vaut ne point juger les personnes, et Punch ne se rappela pas à temps que^on rôle dans la comédie de Guignol était de recevoir et non de donner du bâton. M"' Val vin et Michel Berger survinrent, qui administrèrent à Monseigneur ce que je ne voudrais pourtant pas appeler les coups de pied de l'âne. Et je me demandais : <( A qui en ont-ils ? Est-ce pour le même motif que chez la duchesse ? » lorsque l'entrée du comte Odon confirma cette hypothèse et m'indiqua le colporteur de l'histoire. Je fus outré de voir les secrets de ma sœur à même la rue, et d'abord je fis comme chez la douairière : je levai le siège.
Cette double expérience me guérit des visites et je ne retournai point de longtemps ni dans l'un ni dans l'autre cercle. Mon estime de Mgr Durand grandissait à proportion des haines que ma famille lui valait, et je ne voulais plus entendre des médisances où il ne m'était point permis de répliquer. Mais les entours de madame la duchesse ne se contentent pas de médire. Leurs inimitiés sont plus effectives, et je n'eus pas besoin de me déranger pour en voir ou pour en apprendre les suites. L'infortuné
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Durand, que ses supérieurs ecclésiastiques laissaient depuis des années bien tranquille pour ses ouvrages, devint l'objet de nouvelles taquineries, et même d'une vraie persécution, dont rien n'avait fait prévoir le brusque recommencement. Je pensai que les vieilles dames, que j'avais vues si animées contre lui, avaient des moyens ténébreux de passer des rapports à qui de droit et qu'elles ne s'en privaient point.
Les blâmes qu'il encourut furent enregistrés par la presse, sévèrement par la presse de droite, mais sans plus d'indulgence par la presse de gauche, qui se moque de l'exégèse, et qui ne trouve d'essentiel à un prêtre que son indélébile caractère de prêtre. D'ailleurs, les journaux, comme les salons, usaient du procédé de polémique renouvelé de la Renaissance et de la Réforme, qui consiste à déshonorer l'adversaire pour discréditer la doctrine. J'étais confondu de voir tout ce qu'on peut imprimer sur un hojnme ensemble éminent et respectable et que cette fois encore la plus élémentaire pudeur m'interdit de transcrire. J'enrageais de tant d'injustice et d'imbécillité, et de ne pouvoir révéler à tous ces persécuteurs inconscients la cause première de la campagne qu'ils menaient. Enfin Mgr Durand se résolut de partir pour Rome afin de s'y défendre sur place, ou pour que la duchesse de Coigny, les ducs et
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duchesses de Gharost, d'Estouteville et leurs amis lui laissassent la paix. Ce départ fut un soulagement pour moi, j'ai un peu de honte à Tavouer.
Mais on pense que les duchesses et les ducs ne se contentaient pas de faire manger à Mgr Durand le pain de tribulation. Outre le plaisir de la vengeance, ils se proposaient une fin plus utile : ils tâchaient à démolir son œuvre néfaste ; et à cet effet ils agissaient sur Philippe, le pauvre Philippe, comme ils recommençaient de l'appeler. Du moins, j'aurais gagé qu'ils le faisaient, mais il ne m'en revenait rien, et j'avais même de la peine à en recueillir quelque indice. Les physionomies de ma sœur ni de mon beau-frère ne parlaient plus comme précédemment. Devant témoins, ils étaient parfaits l'un pour l'autre, et cette perfection ne dénotait rien. Dans le particulier, ma sœur, dont la verve semblait refroidie, s'abstenait de tout discours plaisant ou lyrique sur son mari ou sur sa belle-mère ; et quant à l'interroger, l'idée ne m'en fût point venue.
Après de longues hésitations, je demandai à mon frère Élie « s'il y avait quelque chose » : il était toujours dans une extrême intimité avec Philippe et j'avais lieu d'espérer qu'il en recevait des confidences. Il trouva ma question bîen naturelle, mais il me répondit qu'il était
réduit aux conjectures et ne savait rien de plus que moi. Il aimait bien Philippe et réciproquement; mais cette grande intimité ressemblait fort à celle que j'ai décrite des ducs de Charost et d'Estouleville, ou des petites filles de couvent, qui ont toujours mille riens à se chuchoter, et rien à se dire. Elie était inséparable de Philippe, et ignorait tout de lui : mais il ne doutait non plus que moi « qu'il n'y eût quelque chose », et mon inquiétude s'aggrava quand je vis qu'un autre la partageait, de qui je prise l'intelligence sinon le caractère, et qui me ressemble, somme toute, fraternellement.
Elle s'aggrava encore à la suite d'une visite que je fis chez M"* Moser; car, dans ma tournée précédente, je l'avais omise, et n'étais allé que chez la Pakrofsky.
J'y arrivai tout juste pour la trouver en tête à tête avec le comte Odon. Je fus extrêmement gêné. Les personnes qui ont un peu d'usage du monde savent bien que le tête-à-tête le plus froid et le maintien le plus correct peuvent donner à un survenant la même impression que ferait un flagrant délit. Ce n'est d'ailleurs point cette impression-là que je reçus, mais une précisément contraire. Il n'est peut-être qu'une sorte d'affront que les femmes ne sachent point dissimuler, et l'air sot, ou inquiet, de l'homme qui vient de leur infliger cet af-
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front est également reconnaîssable à première vue. Hortense et Odon achevèrent de m'éclaircir de cette déconfiture par deux ou trois mots aigres qu'ils échangèrent, avec un dessein bien marqué de s'injurier devant moi dans la mesure oîi cela est encore à peu près décent.
Comme les deux partenaires ne m'avaient jamais semblé mieux pourvus d'attraits physiques, je ne crus pouvoir expliquer le refroidissement que par des raisons transcendantes. Je supposai, gratuitement ou non, qu'ils avaient achoppé à l'espèce de cloison étanche, de muraille de Chine qui sépare toujours les êtres de races diverses, et que le beau gentilhomme chrétien venait de témoigner à la belle Juive une de ces indifférences radicales qui ne laissent plus même d'espoir pour l'avenir.
J'ignore ce que valait cette hypothèse, mais je ne m'étais point trompé sur le fait; car M"* Moser prit soin de manifester sa rupture avec le comte Odon, en se compromettant beaucoup plus qu'il n'est nécessaire avec un autre personnage du même monde fort en vue, et qui était malheureusement sur le point de divorcer. Il se trouva, dans le dossier du procès, plusieurs lettres d'Hortense, d'une gravelure inimaginable. Les journaux français ne les reproduisirent point, parce qu'il est interdit de
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pubKer en France les débats et les pièces d'un divorce ; mais un journal anglais, qui a une édition française, les donna in extenso, ainsi que des lettres similaires d'autres femmes du monde, et, en tête de l'article, les photographies de ces diverses dames. Cela fit à Hermann Moser (et aux autres maris) une situation bien gênante pendant au moins quinze jours, mais rendit fort nette la situation du comte de Coigny, dont les amis et les parents s'empressèrent à dire qu'ils l'avaient toujours bien dit, qu'il n'y avait rien entre lui et Hortense. '
Je ne puis savoir ce que la douairière en pensa, et j'ai déjà noté qu'elle avait le tact de ne voir goutte à la liaison si avantageuse de son fils cadet. Mais je présumai qu'elle ne se résignerait point à une double ruine et qu'elle ferait l'impossible pour restaurer au moins le ménage de l'aîné. Rien ne trahissait pourtant son action souterraine ni ne justifiait mon tremblement ; et ce fut donc pour moi un coup de foudre quand je vis un jour vers cinq heures Élie entrer dans ma chambre tout rouge et essoufflé, qui me dit à brûle-pourpoint :
— Jeanne et Philippe sont à Coigny.
— Comment? dis-je.
Il me conta qu'il était allé rue Rabelais, où il avait rendez- vous avec PhiUppe, pour visiter je ne sais quelle exposition de peinture où il fal-
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lait se montrer. Il s'était introduit dans le jardin par la grille dont il avait une clef; et il avait été bien surpris de voir les volets aux portes- fenêtres. Alors il avait grimpé à l'appartement, où il n'avait plus trouvé que deux domestiques occupés à mettre les housses et à ranger les meubles comme pour une longue absence. On lui avait dit que monsieur le duc et madame la duchesse étaient partis la veille au soir, une partie des gens ce matin, et le reste partirait ce soir après dîner. Elie ne savait rien de plus, et nous disputâmes longuement, sans arriver à nous reconnaître parmi toutes les contradictions qui se présentaient à notre esprit. Car, si Philippe avait le projet de s'éterniser à la campagne, comment expliquer la soudaineté de ce départ? Et si le départ n'avait pas été, en effet, imprévu jusqu'à la dernière minute, pourquoi ce rendez-vous? A moins de supposer que Philippe avait craint les soupçons d'ÉIie et voulu lui donner le change ; mais quelle apparence?
Nous dîmes beaucoup de paroles inutiles :
nous raisonnions en l'air. Du moins nous prîmes une sage résolution, qui était de ne parler pas de ce départ les premiers, à aucun des nôtres, et de tâter pour voir s'ils le savaient. Mon père et ma mère l'ignorèrent jusqu'au dimanche, où il fallut bien les avertir
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que Jeanne manquerait le déjeuner de famille. C'est elle-même qui Técrivit, mais à ma mère, à qui elle écrit comme à un enfant, d'un style convenu qui ne trahit rien. Elle s'attribuait la fantaisie de l'escapade et s'en montrait contente, mais je n'en crus rien. Ma mère nous lut cette lettre comme nous nous mîmes à table, sans faire de commentaires. François ne marqua pas d'étonnement : d'où je conclus qu'il savait à quoi s'en tenir depuis plusieurs jours. Par quel canal pouvaît-on communiquer avec lui ? Je me dispensai d'y rêver. J'étais trop heureux que la nouvelle eût passé si aisément. Je me serais bien gardé d'interroger François et de troubler son calme apparent.
Mais j'étais moi-même beaucoup moins calme. Bien ne m'agace les nerfs comme de ne pas savoir, ou à moitié. Chaque jour je demandais à Élie :
— Tu n'as pas de lettre ?
Chaque jour, sa réponse était négative, et il se montrait même très formalisé que Philippe ne lui eût pas écrit un mot d'excuse pour le rendez-vous manqué. Enfin, le huitième jour, je reçus de Jeanne une lettre, si lourde que je la pris pour un prospectus et la décachetai la dernière de mon courrier, n'ayant pas regardé d'abord les enveloppes et les écritures. Enfin j'allais être instruit de tout, amplement, à en
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juger par la quantité de la copie. D'ailleurs, Jeanne écrit rarement, mais de vraies lettres, considérables comme celles du temps jadis :
elle n'a pu plier sa littérature aux façons télégraphiques d*à présent.
Cette lettre-ci ne débutait par aucune des formules usuelles, même entre un frère et une sœur, et partait de tout en haut de la page, si bien qu'à la première vue je crus qu'il y avait un feuillet d'égaré. Elle débutait brusquement, par un cri, et suivait en désordre, au hasard de l'inspiration furieuse, comme ces vocero que j'ai dit que Jeanne improvise, et dont j'ai résumé l'un en son lieu, du moins mal que j'ai pu. Mais, dans ses improvisations, orales ou écrites, le désordre n'est jamais qu'apparent. Dès qu'on y regarde, on y découvre une composition instinctive, qui dénote sa culture classique et l'esprit le plus net, le plus exact, l'esprit des Langellier, — mettons de mon père.
Et par exemple ce pamphlet, qui ne semblait d'abord qu'une longue, redondante invective, une protestation enragée, une plainte de victime, contenait un exposé de faits et une interprétation si lucide que je n'ai qu'à les résumer ici en les dépouillant de leur parure : car je n'oserais coudre la magnificence de ce style à la pauvreté du mien, je ne m'approprie que ce qui est pur document.
Longtemps, la conduite de mon beau-frère avait été pour Jeanne, comme pour moi, problématique. Elle aussi était réduite aux hypothèses. Philippe exécutait à la lettre la convention écrite et jurée. Dans la famille, personne, ni la douairière ni le quatuor Charost-Estouteville, ne faisait grise mine à ma sœur. Mais elle possède cette même faculté de seconde vue dont je me suis targué, et elle avait deviné vite leur plan de combat. La douairière savait son fils scrupuleux à l'extrême, et ne comptait de rinduire au parjure qu'en lui démontrant sans réplique la nullité du serment. Les arguments ne manquaient point. Le plus simple était l'immoralité de l'engagement souscrit. La loi civile elle-même et, à plus forte raison, la religieuse, annulent les contrats entachés d'immoralité.
Mais Philippe, il faut lui rendre cette justice, était de la race des honnêtes gens plus sévères que le code, et qui se méfient des exceptions trop conformes à leurs intérêts. On ne réussit qu'à troubler sa conscience, on lui suggéra le remords d'avoir consenti un tel engagement, mais nulte velléité d'y faillir.
La douairière alors, plus retorse, entreprit de ruiner l'accord en infirmant l'autorité du prélat qui l'avait, pour ainsi dire, consacré. Ce mariage à rebours n'était pas plus valable qu'un vrai mariage béni par un prêtre incom-
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pètent, et que TÉglise commande de dissoudre dès qu'on est certain du vice de forme. Toute la campagne menée contre Mgr Durand n'avait visé qu'à ce but. On ne l'avait pas manqué, ou pas plus d'à moitié : car Philippe ne penchait pas encore à se croire délié d'un engagement, même inconsidérément pris, mais l'issue de la lutte intérieure se faisait douteuse. Avait-il bien le droit de vivre comme un étranger à côté de celle qui était sa femme devant Dieu? Ses scrupules contraires se balançaient; mais il n'y avait plus qu'un coup de pouce à donner, si j'ose m'exprimer ainsi, pour faire basculer cette pauvre conscience, et madame la duchesse était trop casuiste pour ne pas mener à bien au plus bref cette petite opération.
Elle s'en tira par un distinguo. Philippe s'était bien obligé à n'user d'aucun de ses droits, mais non pas à ne les point reconquérir, et sa foi même lui prescrivait d'y tâcher. D'autre part, les frontières n'avaient été délimitées qu'à Paris, et Philippe n'avait point promis qu'il n'emmènerait pas sa femme en voyage, ou à la campagne. Il est vrai que Mgr Durand n'avait pas songé aux villégiatures, et Ton ne saurait penser à tout ; mais il diminua dans mon estime, d'autant que la douairière y grandit.
Philippe ne tentait pas franchement la reprise de sa femme. Il rôdait autour d'elle, sans
rien dire, gauche, honteux; son entreprise légitime avait une laideur de péché muet. Elle, qui dès la première minute l'avait senti venir, avertie par un frisson, fascinée, soudain se ressaisissait, déconcertait la manœuvre par d'âpres ironies. Et c'est alors que, faute d'esprit pour y répondre, ivre de colère, il l'enlevait, aussi brusquement que ce général de l'Empire qui jetait sa femme nu-pieds dans la chaise de poste et ne la laissait qu'à Fontainebleau s'acheter une paire de souhers. Ce rappel d'anecdote est d'elle, non de moi : je le cite pour montrer que, dans les pires angoisses, sa verve ni sa force comique ne se perdent.
Mais le tragique dominait, et c'était vraiment une sinistre page, le récit de leur arrivée à la nuit, dans le désert du château , dans le froid des vastes pièces, avec tous les meubles réunis au milieu sous des draps, comme des cadavres côte à côle sous un linceul commun ; personne pour les recevoir ni pour faire les lits, — les Uts séparés : car, même à cette minute où il affirmait son autorité si tyranniquement, Philippe n'avait pas renié sa parole ; et après avoir de ses mains préparé la couche de ma sœur tant bien que mal, il s'était retiré sans une plainte, sans une prière, sans une violence, dans la chambre voisine, laissant Jeanne si frileuse et si peureuse que c'est elle qui, dix fois
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au cours de la nuit, avait failli l'appeler. Et depuis, rien de nouveau : chaque jour, mêmes attitudes, même silence; il attendait, elle ne cédait point, rien de plus ; têtus et mornes tous les deux, sous le regard et parmi le va-et-vient sans bruit des valets.
Mais elle se sentait mourir I Et ce grand cri de détresse, qui avait été la note d'attaque de sa lettre, elle le poussait encore, pour finir : cette fois elle le réitérait jusqu'à bout de souffle, et, comme un thème, elle le variait, avec une prodigieuse richesse d'imagination musicale. C'était la douleur lâche de la femme, si femme, en dépit de sa supériorité intellectuelle, qu'elle reste frivole et coquette sur les cimes, et redoute moins sa souffrance que la ruine de sa beauté qui en est le visible effet; elle sent le prix des belles années, la fuite du temps; elle n'est pas un pur esprit, elle est une créature d'amour, et elle se désespère de tant de jours, d'heures, de minutes perdus pour l'amour 1 C'était la jeune captive qui ne veut pas mourir encore; Iphigénie, la vraie Iphigénie antique, ingénue, sans héroïsme, et même sans courage, qui voudrait, si elle doit à jamais s'endormir, que ce fût du moins entre les bras et contre la poitrine d'un jeune amant.
Après ce cri, après ces cris, subitement elle se taisait. La lettre, qui avait débuté sans pro-
tocûle, finissait de même. Point de conclusion, point d'appel à Taide, point de promesse d'écrire encore et de me tenir au courant; rien d'utile ; rien de personnel : est-ce bien à moi que ces pages étaient destinées? Elle avait eu besoin de les écrire. Le mot « frère » lui était peut-être venu par hasard, et qui sait même si, avant de faire l'enveloppe, elle n'ignorait pas auquel de ses trois frères elle l'adresserait? Mais, aussitôt sa plainte jetée, elle s'était sentie soulagée à peu près, elle n'avait plus rien trouvé à dire, et elle avait jeté à la poste la douloureuse lettre inachevée.
Non, ces pages n'étaient pas pour moi seul.
Je devais les communiquer aux autres... A François, je n'osai point. Je craignis sa fureur. Je craignais aussi de le rendre un peu jaloux. Mais je ne pouvais pas ne rien dire à Élie : nous avions ensemble une espèce de complicité.
Pourtant, je m'abstins de lui montrer la lettre. Elle l'aurait choqué, elle était trop nue pour lui. Je lui dis seulement que j'avais « un mot » de Jeanne. Je lui fis une relation aussi succincte que possible des événements. Il est si discret qu'il ne songea pas à me demander communication de la pièce. Lui-même avait reçu quelques lignes de Philippe, mais sans la moindre allusion aux circonstances, sauf une excuse, enfin, à propos du rendez-vous man-
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que. Nous fîmes quelques réflexions oiseuses, simplement pour ne pas clore l'entretien trop vite; et, avant de nous séparer, nous échan*geâmes des manières de coiidoléances, comme des banalités officielles.
Seul, je repensai à François. Il me parut improbable que Jeanne, surveillée, pût correspondre avec lui. — Et, même à moi, comment avait-elle pu écrire cette longue lettre? — Je ne pouvais croire, cependant, que François fût tout à fait sevré de nouvelles et le souffrît; quand j'eus un éclair : ma sœur, naturellement, avait emmené à Coigny sa femme de chambre, ou prétendue telle ; c'est Rosine Bonnet qui écrivait à François I
La grande clameur de Jeanne, certainement François avait dû en percevoir au moins l'écho ; car voici qu'il reprenait sa mine du temps qu'il regardait notre sœur mourir. Cela revenait au même : il la voyait mourir — de loin, maintenant — par la seconde vue de l'amitié passionnée. Et comme je ne recevais plus aucune nouvelle, et comme je supposais qu'il en devait, lui, recevoir de quotidiennes, c'est sur son visage que j'épiais les phases de la lutte qui làbas se poursuivait. Mais le mot lutte est impropre : le vivant miroir que je consultais me réfléchissait une agonie. Par un miraculeux dédoublement, François, dont la personne phy-
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sîque demeurait auprès de nous, François assistait en esprit à Tagonie lente et sûre de notre sœur; et ses traits creusés accusaient une douleur si atroce que je crois que j'avais encore plus pitié de lui que d'elle. Ahl j'aurais voulu lui témoigner ma sympathie, mon affection, bercer cette douleur, redevenir l'enfant qui autrefois « jouait avec lui dans le corridor ». Maià comment faire, quand on s'aime sans intimité? Ma tendresse l'aurait étonné avant de l'attendrir. Nos habitudes de froideur m'interdisaient de le consoler.
Une femme usurpa cette tâche fraternelle, et ce fut la pauvre Val vin. Elles ont toutes des instincts d^infirmières ou de sœurs de charité. Les pécheresses ne font pas exception, je dirai même : au contraire. Et parmi les pécheresses, c'est les plus faciles qui ont plus, comme on dit, le cœur sur la main. M™* Valvin est du monde; mais elle est, dans le monde, la réplique du plus humble type de filles. Elle va, comme ses sœurs du ruisseau, à ceux qui souffrent. Il est vrai que, d'abord, elle s'était mise du côté des ducs, et qu'elle avait manifesté, avec une véhémence comique, contre Mgr Durand. Qu'importe? Les femmes n'ontelles pas le privilège de l'inconséquence? Valvin, qui ne néglige aucune relation, n'avait point cessé de fréquenter chez mes parents.
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malgré sa faveur chez la duchesse. Michel Berger la flanquait toujours, mais ne la gênait point. Son cœur se fondit quand elle vit mon frère aîné en si piteux état, et comme elle sait un remède à la douleur des hommes, elle lui proposa naïvement de le guérir.
Je crois aussi qu'elle était instruite des relations de François avec Rosine Bonnet, et qu'elle attribuait la douleur de l'amant à l'absence de la maîtresse : elle espérait de le consoler par une suppléance. D'ailleurs j'ai dit en son lieu que M""* Valvin avait eu naguère des bontés pour François. Il est également facile de nouer, de rompre ou de renouer avec elle, et la reprise ne demandait pas même un délai de formalité.
Le peu que j'observai de l'intrigue suffit à m'en révéler le tout : qui en a vu une en a vu cent, et la charmante Valvin se met encore moins que toute autre femme en frais d'originalité. J'en souris avec indulgence, et je fus heureux pour mon frère du divertissement qu'elle lui ménageait; mais je ne crois pas aussi ferme que les madames Valvin à l'efficacité souveraine de cette panacée.
Elle réussit pourtant d'emblée, à la façon de ces remèdes dont les guérisseurs d'aujourd'hui inventent des centaines par an, et qui font miracle pendant cinq ou six mois. François ressuscitait à vue d'oeil, mais je me méfie de ces
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cures de neurasthéniques. Je trouvai même celle-ci trop radicale et peu rassurante, quand j'observai que la physionomie, les allures de mon frère se modifiaient beaucoup plus qu'il ne me semblait désirable. Certes, son abattement et sa démoralisation m'avaient peiné; mais je n'aimais guère plus cet air de froide détermination, ni ce regard qui accusait une volonté capable de tout. Je retombai dans mes terreurs. Je ne pensais presque plus à ma sœur, et continuellement à mon frère. Je l'épiais, je l'étudiais, je cherchais la formule de cet insaisissable caractère, et il me parut qu'un jour je l'avais trouvée : François était un impulsif lucide, à la merci de ses instincts, comme les barbares, mais sans ignorer rien de soi, apte à démontrer lui-même le mécanisme qui l'agissait, impuissant à s'y soustraire, et de qui la responsabilité pouvait à l'occasion être, comme on dit, limitée, sans que sa conscience le fût jamais. Toute cette idéologie était peut-être arbitraire, mais point faite pour me rasséréner.
Sur ces entrefaites, j'eus le déplaisir de voir reparaître à la maison le carabin bellâtre, anarchiste et traditionaliste, Cyprien Costeau, qui nous avait épargné ses visites depuis l'expérience du chien. La coïncidence de ce retour et des nouvelles façons de mon frère me troubla.
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Je me figurai que leur intimité était plus étroite qu'auparavant, et plus secrète, et qu'ils se parlaient davantage dans les coins, qu'on trouvait partout le Costeau rôdant on ne sait pourquoi, et qu'il avait la mine d'un Apache à l'affût d'un mauvais coup.
Je ne fus rien moins que tranquillisé par une demande assez extraordinaire que me fit alors François. Il me pria de lui prêter quatre mille francs, somme énorme pour des jeunes gens qui ont chez leurs parents le vivre et le couvert et ne disposent que d'argent de poche. Je sais que François est désordonné, souvent à court, et que je passe dans la famille pour avoir de petites économies; mais, outre qu'elles atteignaient à peine ce chiffre, il était surprenant que mon frère, si peu lié avec moi, et qui de la vie ne m'avait demandé le plus léger service, m'en demandât subitement un de cette sorte, et si gros. Je ne dissimulai peut-être pas assez mon étonnement, et il crut me devoir une explication. Il m'avoua que Costeau avait un besoin urgent de cette somme, qu'il la lui avait promise et n'était pas en mesure de la lui donner.
L'idée d'obliger Costeau me fut odieuse, mais c'est pour ce motif précisément que je n'osai point refuser — la contradiction est humaine. Je vidai ma tirelire, sans joie, je le
confesse; et je fus récompensé de mon bienfait par cette idée fixe qui aussitôt me bourrela : « Que diable Costeau a-t-il affaire de quatre mille francs, et qui force mon frère de les lui prêter? »
A peu de jours de là, une fois que je rentrai à la maison longtemps avant Theure du dîner, je trouvai tous nos courriers mêlés sur le plateau de l'antichambre. Comme je fouillais dans le tas, pour prendre ce qui me pouvait appartenir, je rencontrai une lettre à l'adresse de mon frère, avec le timbre de Goigny, et d'une écriture qui m'était inconnue. Je ne doutai point que le correspondant de mon frère ne fût Rosine Bonnet, et je soupesai l'enveloppe, fort lourde. Bien qu'il fût simple qu'elle lui écrivît, même longuement, cela me parut louche, sans motif, et me redonna un tremblement, dont je m'irritai, à la fin, et me gourmandai sans douceur. Je tins les yeux sur François tout le dîner, mais je ne glanai pas grand'chose, sauf peut-être qu'il s'appliquait à « n'avoir l'air de rien » ; et cette application renouvela mon inquiétude, qui de nouveau me fit hausser les
Après dîner, nous passions toujours environ une heure dans le cabinet de mon père. Elie me prit à part et me dit :
— J'ai reçu un mot de Philippe.
— Ah? dîs-je, pensant à la lettre de Rosine Bonnet; mais je ne jugeai pas à propos d'en parler.
— Oui, reprit mon jeune frère. Il va tirer aux pigeons à Monte-Carlo, et il s'arrêtera demain à Paris une demi-journée.
Je trouvai ridicule et pitoyable qu'un homme chez qui un tel drame se joue quitte la partie pour s'en aller tirer des pigeons ; mais rien ne m'étonne de ces gens-là, et j'étais heureux de penser que ma sœur jouirait d'un court répit.
— Est-ce que tu le verras? dis-je.
— Oui, dit Élie. Je dois aller rue Rabelais demain vers deux heures. Je réussirai peut-être à le faire causer un peu.
Je déjeunais dehors le lendemain. Je ne fus pas trop matinal, mais, aussitôt prêt, je demandai mon frère Élie. Il faisait son tour de Bois. Je l'attendis jusqu'à la dernière minute, mais je dus, à mon grand regret, partir sans l'avoir vu. Je rentrai en hâte à la maison ; il me paraissait indispensable (et au fait je me demande pourquoi) de conférer avec lui avant qu'il n'entretînt Philippe. J'arrivai trop tard : il était déjà ressorti. J'en fus si vivement contrarié que je balançai un instant si je n'irais pas le retrouver rue Rabelais. Je fus diverti de cette idée par la rencontre de Rosine Bonnet, que François reconduisait à Tescalier.
— Tiens!... dis-je.
Mais elle me dit bonjour naturellement.
Alors je lui demandai aussi naturellement des nouvelles de ma sœur; et elle me répondit de même qu'elle venait exprès nous en donner, que madame la duchesse se portait assez bien, mais qu'il faisait terriblement froid dans ce vieux Goigny. Ma sœur l'avait envoyée prendre dans les armoires quelques vêtements chauds. Je dis, après un moment d'hésitation :
— Est-ce que vous êtes venue par le même train que monsieur le duc? Est-ce que monsieur le duc ne doit pas venir aujourd'hui?
— Oui, répondit-elle, mais j'ai pris le train du matin et je repars tout de suite : monsieur le duc ne doit arriver qu'à deux heures.
Je me retirai dans ma chambre et, aussitôt, n'y ayant que faire, je pensai en ressortir; mais je craignis de me retrouver nez à nez avec François et Rosine, et d'avoir l'air de les épier. J'attendis. Lorsque je me risquai dehors, il va de soi que je ne les trouvai plus ni l'un ni l'autre, mais j'eus le sentiment qu'ils avaient disparu tous les deux par enchantement. Cette nouvelle sottise de mon imagination me donna de l'humeur, et je me commandai de rentrer chez moi, et d'y passer le reste du jour à hre; ce que je fis, mais pour la forme ; car je ne me souviens même plus du livre que je feuilletai.
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Vers cinq heures, j'allai prendre l'air. Je m'attardai fort, et ne retournai que juste pour le dîner.
Élie fut la première personne que je rencontrai.
— Eh bien, lui dis-je, tu as vu Philippe?
— Mais non! dit-il. C'est extraordinaire!
J'ai passé, comme d'habitude, par le jardin. Il faisait froid, je suis entré : ma clef ouvre, du dehors, même quand les volets sont mis. J'ai attendu près de deux heures. Impatienté, j'ai monté à l'appartement par l'escalier de service : j'ai trouvé la porte verrouillée. J'ai sonné — inutilement. Alors j'ai redescendu, j'ai demandé au concierge s'il n'avait point vu M. le duc de Goigny. Il m'a répondu que non, mais que ce n'est point une preuve que Phihppe n'est pas venu : car sa loge est si singulièrement disposée qu'il ne voit pas qui monte le grand escalier.
Elie avait une figure à l'envers qui me déplut. D'ailleurs j'avais réagi et je n'admettais plus que les idées claires. Je lui repartis d'un ton bourru :
— Eh bien, ce n'est pas extraordinaire du tout. Philippe aura manqué le train et, n'ayant plus le temps de passer chez lui, sera directement allé de la gare de l'Ouest à la gare de Lyon. A moins qu'il n'ait tout bonnement re-
LA DISCORDE q3i
nonce à son absurde projet de massacrer des pigeons, et qu'il ne soit bien tranquille à Goigny . En disant cela, je pensais à la visite de Rosine, mais je n'en soufflai mot, pour n'avoir pas à épiloguer sur ce sujet qui, à la fin, me devenait importun. Ensuite, je craignis que François n'en parlât, au dîner; mais il n'eut garde. Je lui trouvai un air moins concentré que de coutume. Il voulait assurément être plus communicatif. Il n'y réussissait pas sans efibrt, mais quand même il y réussissait, et il semblait flatté de cette petite victoire sur soi. Je ne sais pourquoi il me rappela l'enfant de Lacédémone qui cachait dans sa robe un renard volé, et qui souriait tandis que la bête lui mordait le sein, — jusqu'au moment oii elle lui mordit le cœur.
a3a LA DISCORDE
Lorsque, le surlendemain, nous fûmes de nouveau réunis à table pour le déjeuner, j'observai la bonne humeur et la mauvaise mine de François. Je n'aurais probablement pas remarqué Fentrain sans la mine, et réciproquement : car, bien que taciturne à son ordinaire, il est parfois aussi en dehors, singulièrement s'il donne la réplique, ou s'il vient de la donner, à un causeur énergumène tel que, par exemple, Laurent Jouve; et, quoique vigoureux, il a souvent les apparences de la pire santé. Mais je ne l'ai jamais vu, lui ni personne, ensemble malade au physique et bien moralement. Je ne doute pas que mon père, ma mère et mon jeune frère Élie n'aient remarqué cette bizarrerie de même que moi : ils se dispensèrent d'en rien témoi-
gner. Nous ne sommes pas des gens à qui la moindre nuance échappe ; mais, justement pour ce motif, nous usons d'une extrême réserve. Si nous entreprenions de nous communiquer tout ce que nous suggère la simple vue de nos figures, nous aurions tôt fait de nous rendre la vie insupportable.
François n'avait d'ailleurs point reçu la visite de Laurent Jouve, mais celle de Cyprien Costeau, et je l'avais su, comme on sait sans le faire exprès qui va et vient dans une maison où l'on habite. Costeau était venu vers neuf heures du matin, avant l'heure oii François d'ordinaire a fini sa toilette. Il était allé droit à la chambre de mon frère, et j'avais entendu mettre le verrou. Ils étaient restés enfermés ensemble vingt minutes. Costeau revint le même jour, un peu avant le dîner, et encore le matin suivant. Cette réitération m'intrigua ; et comme je trouvais à mon frère toujours fort mauvais visage, mais sans rien de ref rogné, je faillis à notre règle de discrétion, je hasardai de lui demander s'il était malade et s'il se faisait soigner par Costeau.
La question était assez incongrue; car, si François avait affaire d'un médecin, et qu'au lieu de consulter le nôtre il recourût au carabin anarchiste, ce ne pouvait être que pour se cacher de nous. Mais il ne prit point mal ma curiosité, et il me répondit en riant que son
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amitié pour Gosteau n'allait pas jusqu'à l'aveuglement, ni son admiration jusqu'à la confiance. J'éprouvai un bien-être si soudain et si marqué qu'il fallait donc que j'eusse été mal à mon aise précédemment. Je m'en allai à mes affaires. Je rentrai juste pour me heurter au même Gosteau qui s'introduisait pour la quatrième fois dans la chambre de mon frère, important, boutonné, sanglé, cuirassé de secret professionnel, enfin avec un air à s'y méprendre de docteur dans l'exercice de sa fonction. Je ne saurais dire ce que cette rencontre m'inspira, maïs je me surpris à hausser les épaules, comme je fais quand je me gourmande en monologue plus ou moins explicitement, à propos de mes fréquentes peurs vagues ou de mes importunes arrière-pensées.
Deux autres visites de Gosteau, le matin et le soir du troisième jour, me parurent toutes naturelles, parce que déjà elles me paraissaient habituelles. Quant à la mine de François, qui n'embellissait point, j'y étais fait aussi et je n'y prenais plus garde. Le quatrième jour, je trouvai, parmi les lettres que l'on m'apporta au lit, une carte postale de ma sœur. Elle n'en use guère, et elle fait bien, car elle n'a point le don de la brièveté; elle écrit dans tous les sens, jusqu'en travers de l'image, c'est un grimoire. La paresse de le déchiffrer me fit examiner
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d'abord le timbre, où je reconnus que la carte avait mis quarante-huit heures pour venir de Coîgny. Je perdis encore un peu de temps à pester contre le mauvais service des postes.
J'attaquai enfin le texte, qui ne passait point la banalité coutumière de ces sortes de correspondances, et qui m'instruisit cependant d'une particularité bien intéressante : Philippe n'avait point du tout renoncé comme je croyais à s'en aller massacrer les pigeons de Monte-Carlo, puisque Jeanne se disait seule à Coigny.
Elle ajoutait : « Je ne te donne pas autrement de mes nouvelles, puisque tu viens d'en recevoir. » Le sens de cette phrase n'était pas douteux. C'est Jeanne elle-même qui, l'autre jour, nous avait dépêché Rosine Bonnet, tout exprès pour nous donner de ses nouvelles. Elle devait bien savoir que la commission avait été faite. Je n'avais nulle raison de supposer qu'elle imaginait que l'un de nous eût vu Philippe, qu'elle ignorait qu'Elie fût allé en vain rue Rabelais, qu'elle se serait étonnée, efiTrayée peut-être, si elle l'avait su.
Je me levai, et presque aussitôt Élie vint frapper à ma porte, grande merveille à cette heure indue. Je lui criai d'entrer, et je le vis en déshabillé du matin, pour la première fois depuis des années. Mais il avait un air de trouble qui expliquait ces familiarités inouïes.
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— Tiens, dit-il, voici ce que je reçois de Jeanne.
Et il me tendit une carte postale aussi couverte de griffonnage que la mienne, que je lui passai en échange.
— Eh hien, dis-je, naturellement! Jeanne ignore que Philippe a eu peur de rater son train et est allé tout droit de la gare de TOuest à la gare de Lyon, sans s'arrêter rue Rabelais. Tu penses qu'il n'a pas pris la peine de lui écrire ce détail.
Cela était sans réplique. Mon frère ne se sentit plus excusable d'avoir fait invasion dans ma chambre ni de s'être présenté à moi en négligé. Comme il semblait hâté de partir, un peu par malice, un peu par tendresse, je le relins, je lui offris une cigarette et, moi-même, j'en allumai une. Je constatai une fois de plus qu'il est sensible aux moindres gentillesses, je le vis tout heureux de mon amabilité. Malheureusement nous n'avions rien à nous dire, et la durée de cette fâcheuse cigarette nous sembla interminable.
Quand je rentrai à l'heure du dîner, je trouvai une dépêche de Jeanne. Elle les rédige comme ses cartes postales, avec une abondance qui n'a rien de télégraphique. Celle-ci, par exception, était concise, et quatorze mots suffisaient à m'instruire que Jeanne était horri-
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blement inquiète, que Philippe n'avait point reparu à la date fixée, que depuis son départ il n'avait pas donné signe de vie.
Je fus, à cette lecture, soudain, transi d* effroi. La réaction fut une violente colère, qui tomba sur Jeanne, que je trouvai en vérité prodigieusement négligente d'avoir attendu six jours pour s'inquiéter.- Je compris qu'elle se fût adressée à moi : j'étais en effet le plus désigné, le seul désigné, pour recevoir confidence de son angoisse. Et je me mis à faire des hypothèses extravagantes, que j'éprouvai moi aussi le besoin de confier à quelqu'un. Je choisis, d'instinct, celui qui sûrement interpréterait la chose dans le sens le plus pessimiste : Élie. Ce choix indique comment je tendais moi-même à l'interpréter. Cependant je me fis défense de bouleverser encore mon jeune frère, peut-être, certainement pour rien, et je différai de lui rien dire jusqu'à un plus ample informé. J'expédiai sur-le-champ une dépêche à ma sœur, que je suppliai de m'aviser au plus tôt s'il n'y avait rien de nouveau depuis deux heures, et je payai la réponse pour l'avoir plus vite ; mais je ne comptais point de l'avoir le soir même, car il n'y a point de bureau à Coigny et les télégrammes y sont portés de Trou ville par exprès.
Ensuite, mon imagination se remit en branle. J'ai une faculté incommode de créer
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des romans de toutes pièces sur la moindre donnée, qui se tiennent comme on dit en lan gage technique, et qui sont parfaitement conséquents, niais absurdes. Je ne puis être sauvé de ma propre absurdité que par celle d'autrui, qui me ramène au bon sens par le besoin de la contredire; mais quand je me trouve seul, livré à moi-même, rien ne refrène et ne limite plus la manie où je suis en proie. Je ne mettais pas en doute qu'il ne fût arrivé malheur à mon beau-frère — malheur mortel; j'en considérais successivement chacune des espèces imaginables ; et chacune était le point de départ d'un imbroglio si vraisemblablement ourdi par ma fantaisie sous le contrôle de ma logique, que je les prenais tous pour vrais les uns après les autres, malgré l'impossibilité de les concilier. Le dîner fut annoncé sur ces entrefaites.
J'allai à table dans une confusion affreuse. Il me semblait que j'étais averti seul d'un tragique deuil qui nous frappait tous, et je trouvais grandiose la force d'âme dont je faisais preuve en gardant ce lugubre secret pour ne pas couper l'appétit aux autres. Sans vanité, il me fallut un courage presque surhumain pour toucher à ce qui m'était servi. Pour m'encQurager, je regardais François, qui depuis six jours aussi se forçait, et dominait le mystérieux mal trahi par sa seule lividité. Justement, ce
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soir, je lui trouvais un peu moins mauvaise mine. Mon supplice prit fin lorsque nous passâmes, comme de coutume, dans le cabinet de mon père; mais ce fut, aussitôt, une autre torture, pire. Je calculai qu'il n'était pas impossible que là réponse de Jeanne m'arrivât dans la soirée, pendant que nous serions encore réunis; et je me voyais déjà, si Ton m'apportait une dépêche ici, rougir, balbutier, me couper, incapable d'improviser un mensonge, réduit à tout dire.
Je respirai lorsque nous nous séparâmes vers dix heures et demie; mais je ne devais pas échapper l'accident, qui fut, de plus, signalé par une mise en scène inattendue. Une heure plus tard, j'étais déjà au lit, et je m'étais endormi brusquement, comme il arrive parfois quand on a les meilleures raisons de ne pas dormir. Je fus tiré de mon premier sommeil par un coup de timbre, et je devinai aussitôt qui sonnait. Je savais les domestiques déjà montés à leur étage, je courus moi-même à l'antichambre, mais j'y rencontrai mon père qui m'avait prévenu. Il travaille toujours le soir jusque vers minuit, et seul de la maison il était levé. Il avait ouvert la porte. On lui avait remis la dépêche. Il me la tendait. Comme je l'ouvrais, je vis arriver François, en robe de chambre. Je tremblais surtout de voir Ëlie;
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mais il ne vînt pas. Mon Dieu, il n'est point rare de recevoir des dépèches à pareille heure, et des plus insignifiantes; mais ce coup de sonnette dans la maison endormie, notre course précipitée vers l'antichambre, notre rencontre, cet air fripé qu'on a au saut du lit dès que l'on n'est plus un enfant ou un tout jeune homme, cette mauvaise figure, — je parle pour François et pour moi, car mon père, en tenue de ville, correcte, un peu sévère, mon père avait l'air d'un juge, — enfin tout contribuait à rendre sinistre cette scène banale, ordinaire.
— Qu'est-ce qu'il y a? me dit mon père.
Et cette question, si simple, inévitable, résonna à mes oreilles comme une alarme. Je pensai : « Ahl... nous y voilà... ))
Insignifiante, oui, la dépêche de Jeanne était insignifiante — pour moi. Elle ne m'apprenait, elle ne pouvait rien m'apprendre de plus que sa dépêche de l'après-midi. Mais elle apprenait tout à ceux-là, qui ne savaient rien encore. Et d'abord, que d'expUcations à leur donner 1 J'en étais d'avance las. Est-ce qu'il allait falloir tout reprendre de l'origine, raconter que Philippe avait assigné un rendez-vous à Élie, et qu'Èlie ne l'y avait point trouvé, puis les cartes postales de Jeanne et, pour finir, nos dépêches?
Je voulais avant tout être bref : je ne fus point clair, et je m'embrouillai. Puis, pour juger de
LA DISCORDE nl^l
l'effet, je regardai, je regardai timidement mon frère et mon père : jusque-là, j'avais tenu les yeux baissés. Je fus étonné de leur calme. François souriait, dédaigneusement, comme les gens supérieurs sourient quand ils voient les autres agir conséquemment à leur pauvre caractère.
Sans doute, le silence et le manque d'égards de Philippe lui paraissaient inqualifiables, mais, de la part d'un homme tel que Phih'ppe, rien ne pouvait le surprendre ni l'inquiéter... Est-ce bien cela qu'exprimait le sourire de François? — Quant à mon père, il obéit à son habitude scientifique, de même que moi j'obéis à mon imagination romanesque. Sur la moindre donnée, je bâtis un roman complet dont je suis la première dupe : lui, tant que les données sont insuffisantes, sa méthode lui interdit l'hypothèse, et il se contente de ne rien penser jusqu'à nouvel ordre. Il haussa légèrement les épaules et murmura que tout cela ne valait point la peine de nous interrompre les uns et les autres dans notre sommeil ou notre besogne. J'ai en lui une si superstitieuse confiance que ces paroles me rassérénèrent au delà de ce [ que je pouvais espérer. Je riais presque en
I souhaitant à François un second bonsoir. Mais
une autre scène m'attendait chez moi. J'y trouvai Élie, à demi déshabillé, grelottant, de froid ou de peur, qui me demanda ce qui se passait.
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Il n'avait point osé venir dans l'antichambre, surtout quand il avait entendu que François et notre père y allaient ; et puis il pensait bien qu'ici, tête à tête, je lui dirais tout plus franchement. Je lui en voulus de me rejeter si tôt dans les aHres. J'étais si bien calmé, et moins disposé encore que tout à l'heure à recommencer l'importun, le fastidieux récit. Mais je n'eus presque rien à lui raconter. Il en savait aussi long que moi. Et il m'avoua que, ce matin, il avait reçu en même temps que moi une dépêche de Jeanne.
— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
J'oubliais qu'il aurait pu me faire le même
reproche. (( Et François? pensai-je. Ne lui a-t-elle pas aussi télégraphié? Pourquoi n'en a-t-il rien dit? »
Élie me répliqua :
— Tu m'as si mal reçu quand je t'ai confié mes premières craintes, que tu m'as découragé.
Je fus touché de ce reproche, et je me laissai aller à quelque fraternité, qui l'attendrit. Mais l'attendrissement refit de lui un pauvre être faible et terrifié. Il eut une véritable crise de nerfs. 11 répétait : « Je suis sûr qu'un malheur est arrivé », avec un entêtement, des mots d'enfant, des claquements de dents, des larmes ; je l'apaisais, je le cajolais de mon mieux, et tout cela bas, avec la crainte d'être entendu
des chambres voisines. A la fin, comme nous ne parvenions pas à nous persuader Fun l'autre, d'ailleurs également inquiets tous les deux, j'obtins de lui qu'il se retirât dans sa chambre; je l'y conduisis, je le mis au lit et je rentrai chez moi épuisé.
Le besoin de dormir et l'impossibilité de m'endormir me furent une cruelle soufiTrance, et qui me parut interminable à cause de son intensité : mais je ne crois pas qu'elle ait duré seulement une demi-heure, car je n'entendis aucune sonnerie de pendule. Quand je me réveillai en sursaut, avec le sentiment d'avoir sommeillé à peine quelques instants, il était déjà sept heures du matin. Je pris le parti de ne pas dormir plus, malgré ma fatigue. Mais je retombai presque aussitôt, par surprise, dans un sommeil profond qui dura jusqu'à dix heures. De sorte qu'il était plus d'onze heures quand je me présentai chez mon père pour lui souhaiter le bonjour.
Je trouvai près de lui mes deux frères et le concierge de la rue Rabelais ; et les figures me révélèrent d'abord qu'il devait se passer quelque chose de très étrange. A tout autre que moi, mon père aurait semblé aussi impassible que de coutume; mais moi, je remarquai un petit battement de ses paupières, qui, chez cet homme si admirablement maître de lui, était le signe,
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l'unique signe, je ne dirai pas d'une émotion, mais d'un vrai désarroi. Il avait aussi un air de mécontentement, l'air de quelqu'un qui met toute la mauvaise grâce possible à croire une chose invraisemblable, ou choquante, qu'on lui affirme. Le portier, correct et fonctionnaire des pieds à la tête, en livrée, sa casquette à la main, grand, large d'épaules, semblait confu9 et scandalisé, apparemment de la nouvelle qu'il apportait. François souriait, comme cette nuit. Il avait ce sourire narquois qui veut dire :
(( Tout de même, il faudrait voir. » Elie était écrasé. Il me jeta un regard de détresse. Il fit un grand geste vague. Et je lus sur ses lèvres, qui remuèrent sans émettre de son : « Qu'estce que je disais? »
Je sentis au cœur le même froid qu'hier, quand j'avais décacheté la première dépêche de Jeanne ; mais je me ressaisis tout aussitôt : je suis lâche contre le danger ou le malheur imaginaires, le malheur réel ou le danger actuel me rendent lucide et assuré. J'interrogeai du regard, en levant les paupières, et mon père me répondit que l'on prétendait qu'une odeur cadavérique s'exhalait de l'appartement de mon beau-frère. Le portier s'empressa de rejeter sur les locataires de l'étage supérieur la responsabilité de cette assertion. Il n'admettait guère, quant à lui, qu'un phénomène aussi imperti-
nent pût se produire dans un immeuble de, cette qualité, et il ne voulait point douter que ledit locataire ne fût le jouet d'une hallucination. Toutefois, il n'avait pu se refuser à en faire personnellement l'épreuve, et il avait bien cru flairer quelque chose comme l'odeur de quoi on se plaignait. On le pressait de télégraphier à madame la duchesse et de réclamer les clefs. (( Mais s'il est arrivé un malheur, elle le saura toujours assez tôt. y> Il avait donc jugé plus convenable d'avertir M. Langellier.
Mon père le remercia et décida que nous irions ensemble, lui, François et moi-même, nous éclaircir de ce qui en était. Il oublia Elie, qu'on ne saurait exposer à de si rudes émotions. Il pria le portier de requérir un serrurier pour forcer la porte, et, à tout hasard, un commissaire de police. Cela nous donnait le temps de déjeuner, et nous serions rue Rabelais vers midi et demi. Il passa chez ma mère, pour lui répéter avec ménagement ce que nous venions d'apprendre. Le portier demeura quelques instants encore avec mes frères et moi, moins gourmé après le départ de notre père, et nous avoua sa crainte que le bel immeuble de la rue Rabelais ne fût, en efiet. déshonoré par quelque événement de la rubrique des faits divers, par un décès suspect. Il prononça le mot de suicide en baissant pudiquement la voix. Puis il
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se retira ; nous nous taisions ; mon përe revint avant que notre silence ne nous eût gêné.
Ma mère raccompagnait, toute pâle, mais qui ne trahissait que par cette pâleur seule terrible émotion qu'elle venait de ressentir. Elle ne se départit pas de son calme un seul instant. Elle releva nos courages plutôt par l'exemple de son attitude que par de vaines paroles. Elle nous engagea seulement à ne pas nous épuiser en hypothèses et à réserver toutes nos forces pour le temps prochain où le mot de l'énigme, le mot peut-être terrible, nous serait révélé. Puis elle s'excusa de ne pas nous suivre rue Rabelais, et je compris qu'elle s'abstenait, non point par pusillanimité, mais par un sentiment de haute convenance. Il était naguère de règle, dans la bourgeoisie, que les femmes assistent aux cérémonies religieuses des funérailles, mais ne pénètrent pas dans les cimetières. Ma mère jugeait ainsi, obscurément, que sa place n'était point (( là-bas », et elle acceptait la torture supplémentaire de l'attente.
Elle prit soin de nous faire servir à déjeuner sans retard. Mon père déjeuna machinalement, comme à son ordinaire : il est admirablement discipliné, indépendant des circonstances, ménager de sa force physique, et ne retranche jamais rien sur sa nourriture ou son sommeil. Pour moi, j'avoue que, cette fois-ci, je ne pus
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la l le \
toucher à rien ; François de même, quoiqu'il fît effort ; Elie ne put seulement pas tenir bon jusqu'à la fin du repas et retourna dans sa chambre. Alors, je ne fus point maître de mon impatience, et je suppliai mon père de venir. Dans la voiture, les journaux, que nous n'avions guère lus le matin, nous donnèrent une contenance, et nous n'essayâmes point de causer.
Quand nous arrivâmes, le serrurier était déjà occupé à forcer la porte, sous les yeux du commissaire de police, accompagné de son secrétaire et d'un photographe. Mon père se nomma. Le commissaire de police se déclara très honoré. Tout se passa correctement et sans bruit; aucun voisin ne se montra. Le concierge craignait que l'on ne gâtât la porte, et demandait avec insistance que l'on pénétrât dans l'appartement par l'escalier de service et la cuisine. Le commissaire ne voulut point, et je ne sais poiirquoi, mais il eut raison : car aucun verrou n'était mis à l'intérieur, la porte n'était pas même fermée à double tour, et le serrurier n'eut qu'à faire jouer le pêne.
Cette fermeture simple indiquait bien que l'on était rentré dans l'appartement depuis que les domestiques, en s'en allant, l'avaient clos ; et la personne qui était entrée n'était point ressortie. Un pardessus et un chapeau mou étaient
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jetés sur la banquette de la galerie et, par terre, un sac de voyage; d'ailleurs, nul désordre, ni dans la salle à manger, ni dans le salon, où nous jetâmes, en passant, un regard, mais simplement parce que ces deux pièces étaient, de part et d'autre, sur notre chemin : car l'odeur, l'odeur affreuse qui, dès le seuil, nous avait pris à la gorge, nous guidait trop sûrement vers la porte la plus éloignée, celle du « cabinet de monsieur le duc ». Le commissaire voulut y entrer d'abord seul. Il nous fit signe de nous arrêter. Il ouvrit la porte.
Il laissa échapper un cri, non le grand cri d'horreur qu'un autre, moins blasé, eût jeté, mais une exclamation légère, décente, un oh!
de politesse et de condoléance. Puis il revint vers nous. Il nous dit que le corps était là, mais les persiennes fermées, les rideaux tirés, on ne pouvait rien voir ; et il me demanda oii se trouvait le commutateur. Je le lui indiquai, tout contre le chambranle de la porte. Il me remercia, s'en retourna, fit la lumière et s'engagea de nouveau dans le cabinet, seul. Son premier soin, je l'entendis, fut d'ouvrir les rideaux, puis la fenêtre et les persiennes, moins sans doute pour donner du jour que pour chasser les miasmes et appeler un peu d'air pur. Sur l'observation que lui fit le concierge que les gens d'en face pouvaient voir, il baissa le store
extérieur, puis éteignit les lampes électriques et revint nous dire que le spectacle était horrible, mais que rien ne nous obligeait de le subir. J'avais un tel besoin d'être ailleurs et de respirer, que je fus lâchement heureux de ce congé qu'il nous donnait; mais mon père dit que nous ferions notre devoir, François ne souleva aucune objection, et nous pénétrâmes dans la chambre. Mon cœur battait à peine plus fort. La gêne physique me divertissait de tout sentiment, même de l'horreur. Le secrétaire, ni le photographe, ni le portier ne nous suivirent. Le commissaire avait passé le premier. Il nous recommanda de raser le mur, pour ne pas marcher dans les flaques de sang, et nous fîmes ainsi la moitié du tour de la pièce, jusqu'à la fenêtre, où, côte à côte, nous nous adossâmes au balcon.
Pendant tout ce lent circuit, je m'étais forcé à ne pas détacher mes yeux de la victime, qui était comme échouée, informe, au centre.
Losque j'eus atteint la fenêtre sans défaillir, j'éprouvai un certain contentement de moi, et je me sentis autorisé à regarder le reste de la scène, où ce cadavre ne me semblait être, si j'ose dire, qu'un accessoire indispensable. Je ne crois pas qu'un spectacle puisse véritablement nous émouvoir, qui ne s'est jamais présenté à notre imagination comme possible avant
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de s'offrir comme réel à notre vue. La sensibilité demeure aussi fermée à Tinconcevable que la raison. S*il se réalise, il nous étonne mais il ne nous bouleverse point. Je n'avais jamais associé les idées de roman judiciaire et de meurtre à celles de mes parents, de mes alliés ou de mes pairs, et il ne m'entrait pas dans l'esprit qu'un homme assassiné pût être de mon rang ni encore moins de ma famille. Je me demandais quel rôle je pouvais bien jouer sur ce théâtre de drame. Je n'y faisais certes point figure de beau-frère. Si Ton m 'avait questionné sur l'identité du cadavre, j'eusse probablement hésité à le reconnaître. Il ne m'inspirait que du dégoût et de la pitié anonymes.
Une autre pensée arrêtait mon émotion : l'événement datait de six jours, c'était déjà de l'histoire ancienne. Depuis six jours, le furieux désordre de cette chambre n'avait subi aucune modification. Et cela faisait l'effet d'une mise en scène une fois réglée, que les machinistes reproduisent tous les soirs. Ces draps arrachés du lit et qui traînaient dans le sang y traînaient depuis six jour si...
Au mur, tout autour, il y avait des empreintes de mains sanglantes, qui formaient comme un dessin courant régulier; et encore plus haut, des taches, comme de sang qui aurait jailli du poignet ou du bras tendu, par-dessus
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la main. J'observais ces traces. Quand je me sentis las de les regarder, je compris qu'il devait y avoir longtemps que nous nous taisions tous quatre, et je tournai les yeux vers mes compagnons. Je vis alors une chose qui me déplut au suprême degré. François avait tout tranquillement allumé une cigarette, sans doute pour corriger le mauvais air. Je ne suis pas bien superstitieux, mais cette liberté me parut sacrilège; puis une baroque association d'idées me rappela les condamnés à mort et leur dernière cigarette.
Soudain le silence fut rompu. Le commissaire de police dit que la reconstitution du crime lui semblait à première vue fort aisée. Le lit défait donnait malheureusement à croire que monsieur le duc avait profité de son passage à Paris pour recevoir une maîtresse de rencontre au domicile conjugal. Cette fille avait introduit un souteneur dans l'appartement, et les deux misérables avaient tué monsieur le duc de Coigny pour le voler. Mon père repartit assez distraitement que cela était bien possible, mais qu'il n'y avait aucune preuve et, en revanche, bien des objections. Tant d'allées et venues suspectes auraient donc échappé au portier? Je rappelai qu'il ne voit pas de sa loge qui entre ou qui sort, et que Philippe lui-même avait passé inaperçu. François, qui ne disait rien.
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alla brusquement vers le lit. Le commissaire lui cria trop tard :
— Qu'est-ce que vous faites? Ne touchez à rieni
Il avait soulevé l'oreiller, et découvert, entre l'oreiller et le traversin, une sorte de caraco grossier, qui ne pouvait appartenir qu'à une créature des plus médiocres.
— Ceci est curieux, dit le commissaire.
— Oui, dit mon père; mais c'est peut-être à dessein qu'on a fourré là cet objet. En revanche, nous pouvons affirmer d'ores et déjà qu'il y a eu lutte entre la victime et son meurtrier, et que celui-ci a été blessé grièvement au tiers inférieur du bras.
Le commissaire fit un geste d'étonnement et de doute. Mon père lui signala les empreintes de mains et les jets de sang que j'avais remarqués, et décrivit si exactement la blessure que le policier crut devoir s'émerveiller de cette divination d'amateur.
— En efiet, dit mon frère, cela est merveilleux.
Et il sourit. Mon père fit une petite inclination pour remercier le commissaire de ses obligeantes paroles; il ajouta que notre présence n'était plus nécessaire et que nous avions de douloureux devoirs à remplir. Nous prîmes congé. Le commissaire de police appela le pho-
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tographe, qui disposa sans tarder ses appareils, et je crus encore un peu moins que « c'était arrivé»; la scène funèbre me parut simulée, comme ces batailles que des figurants miment pour le cinématographe.
Mais tous les sentiments normaux, appro> priés à la circonstance, que je n'avais point éprouvés sur le théâtre même du drame, parmi d'autres acteurs et à la lumière factice, je les éprouvai tout d'un coup dès que je fus à la clarté du jour et mêlé au public, je veux dire à tous les gens qui circulaient dans la rue. C'est alors seulement que je compris bien que moi, Yves Langellier, j'étais le beau-frère d'un héros de faits divers ; que je venais de découvrir le cadavre de l'un des miens, abandonné depuis six jours, et déjà corrompu, au milieu d'une mare de sang ; que l'histoire de ma famille bourgeoise et illustre était déparée par un de ces événements qui défraient la littérature populaire. La honte, la gêne que j'éprouvais, se traduisaient volontiers en ces termes de littérature. Je hâtais le pas et je baissais les yeux, pour éviter les personnes de connaissance que j'aurais pu rencontrer, à qui je ne me souciais point de donner des explications. Je ne saurais dire si je regrettais de n'être point seul, ou si au contraire je me félicitais de marcher encadré de mon père et de mon frère aîné.
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Celui-ci pourtant m'irritait, avec son éternelle cigarette et ce sourire inconscient, comme oublié sur ses lèvres, ce sourire narquois, d'une suprême inconvenance. Mon père, lui, ne blessait du moins pas les bienséances, tout en ne paraissant point prendre garde à les ménager. Il s'abstint de toute oraison funèbre, même de tout commentaire hypothétique sur l'événement, et dès que nous fûmes entre nous, il nous dit ce qu'il avait entendu par nos « douloureux devoirs ». Nous devions instruire ma sœur, le temps pressait ; car tous les journaux du matin, qui arrivent à Coigny vers deux heures, seraient pleins du crime. Des lettres mises à la poste avant le courrier de ce soir seraient distribuées en même temps que les journaux. Il ne pouvait être question de dépêches. Ma sœur devait être instruite de vive voix, par François et par moi-même, qui devions partir sur-le-champ.
Cela était si juste que je ne répliquai rien, et je m'étonnai même de n'y avoir pas songé plus tôt. La corvée me paraissait effroyable, mais j'étais tenté par le déplacement, par le changement d'air; ma poitrine se dilatait, j'avais un avant-goût délicieux du grand air de la campagne et de la mer. Cependant je me réjouissais peu de faire ce long trajet tête à tête avec François. Il sembla fort dépité de la mission
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qui nous incombait. Il voulut même la décliner : mon père ne le toléra point. Quant l'autorité paternelle se fait sentir, il est rare que pas un de nous résiste. François se tut. Mais, comme nous arrivions à la maison, il prit prétexte des préparatifs qu'il avait à faire pour aller directement dans sa chambre sans passer par le salon, où ÉHe et ma mère nous attendaient. J'y entrai avec mon père : je n'étais point si pressé d'aller chez moi, et je ne pensais pas emporter même un sac de voyage à Coigny, d'oîi je comptais de revenir le même soir par le dernier train.
Je laissai parler mon père, qui le fit comme il fallait. Ma mère reçut avec douleur, mais avec calme, la nouvelle où elle s'attendait depuis deux heures. La scène aurait conservé ce caractère de mesure par où nous nous sauvions des vulgarités du mélodrame, sans les clameurs et les sanglots d'Elie. Cette fois il ne m'attendrit point, mais il me donna sur les nerfs au point que je quittai la place. Par désœuvrement, au lieu d'aller chez moi, j'allai chez François. Sa porte était fermée au verrou. Il me pria d'attendre une minute : la porte ne s'ouvrit qu'un grand quart d'heure plus tard, et je vis sortir Cyprien Costeau. L'heure du train approchait. Nous fîmes nos adieux. Mon père nous dit qu'il avait envoyé à Jeanne une
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dépèche, simplement pour l'aviser de notre venue.
Le voyage en compagnie de mon frère ne me fut point pénible comme je craignais, pour la raison que nous ne fûmes point seuls dans notre voiture et ne pûmes échanger que des paroles indifférentes. A l'arrivée, nous trouvâmes un automobile que ma sœur nous avait envoyé; mais nous n'y fûmes pas davantage seuls, car Rosine Bonnet était venue au-devant de nous. Je surpris entre elle et mon frère un premier regard chargé de questions et de réponses, tout un mystérieux dialogue dans l'éclair d'un seul regard. Deux amants qui se retrouvent ont toujours des secrets à se communiquer. Je me sentis importun et j'en éprouvai du malaise. François lui fit ensuite, avec ennui, comme par acquit de conscience, un récit de l'événement, qui me parut extrêmement sommaire, à peine intelligible : elle s'en contenta. Je n'y plaçai pas un mot. Après ce résumé, ce fut le silence, et j'eus toute liberté et tout loisir de me monter l'imagination. Je répétai la scène que nous allions jouer dans moins d'une heure avec Jeanne; mais, pour ma part, je n'eus pas occasion de la jouer.
En effet, dès que nous eûmes souhaité le bonsoir à ma sœur au bas du perron où elle nous guettait, François, un peu brusquement.
et d'un ton qui n'admettait guère de réplique, me pria de le laisser s'entretenir seul avec elle. Ils entrèrent aussitôt dans le grand salon. Rosine Bonnet les suivit, et je fus laissé là sans plus de façon. Je me promenai au bord des douves. Il faisait très frais, mais très beau, et clair de lune. Je ne pensais à rien, je n'étais occupé que d'attendre et de compter les minutes. Au bout d'une heure, François reparut seul sur le perron et m'appela de loin. Je retournai vite. Il me dit que nous devions partir et que nous n'avions pas même le temps de dîner, mais qu'on nous préparait à l'office un panier de provisions.
— Eh bien, et Jeanne? dis-je.
Il me répondit qu'elle était dans un état de prostration, et que mieux valait partir sans la revoir. Je me récriai :
— Gomment? Est-ce qu'elle ne part pas avec nous?
Il n'y songeait point et se montra fort opposé à ce retour. Je lui en remontrai la nécessité avec une grande force. Je dis que l'accablement n'est pas une excuse, et qu'en de certaines conjonctures, tant pis, l'on doit prendre sur soi. Il ne répliqua point,* hésita peu, et enfin me fit signe de le suivre. J'eus la licence de pénétrer dans la chambre de ma sœur, où je la vis couchée, tout habillée, sur son lit, le nez vers la
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ruelle, comme le soir où cet imbécile de Costeau avait tué un chien sous ses yeux. Elle ne bougea seulement pas à mon entrée. François lui dit :
— Yves juge indispensable que tu reviennes avec nous.
Elle fit un geste violent de refus; mais je tins bon. Je ne soufflais mot, mais je restais là. Enfin elle murmura :
— Alors demain, mais pas ce soir.
Nous n'avions pas le temps de disputer. Il fut résolu incontinent — par François — que je partirais seul ce soir, elle et lui demain matin. L'automobile était avancé. Je serrai la main de ma sœur et je partis à toute vitesse. Dans le train, je touchai à peine aux provisions que Ton m'avait données, puis je m'assoupis. Je repris conscience, à une heure de Paris, le temps juste d'un serrement de cœur. Puis je me rendormis, et ne me réveillai qu'à la gare Saint-Lazare. Il était une heure du matin quand j'arrivai rue de Verneuil. Toute la maison dormait.
Le lendemain, les sonnettes commencèrent leur vacarme bien avant que je ne fusse levé. La maison fut envahie par les journalistes. Je n'eus pas un instant pour me recueillir, ni pour m'entretenir avec mes parents. Lorsque François et Jeanne arrivèrent, je n'avais encore
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pu rendre compte de mon voyage et de ma mission. *Cette arrivée eut de nombreux témoins, qui rendirent toute effusion ou toute confidence impossibles. Nous vivions parmi la foule, et tous nos sentiments en étaient faussés. Les reporters ne varient guère leurs procédés. L'homme du jour est leur proie, quelle d'ailleurs que soit la cause de son éphémère vedette, et ils usent des mêmes formes d'interview pour Pasteur ou pour un satyre de banlieue. Deux années auparavant, à l'occasion du jubilé de mon père, j'avais subi leur question. La présente épreuve différait si peu de l'ancienne que je me croyais reporté à ces temps glorieux.
J'étais flatté, j'étais grisé, j'éprouvais une vanité sotte et monstrueuse, qui me divertissait du deuil, de la honte et de l'effroi.
Il ne nous était pas même loisible de suivre l'instruction, bien que le juge nous fît comparaître et nous interrogeât, mais encore avec plus de déférence que les reporters : il trouvait moyen de rendre ces interrogatoires supportables même à moi, qui hais la justice et qui tremble devant son appareil. Nous ne suivions pas davantage les va-et-vient de l'opinion publique. Nous étions étourdis par les condoléances que nous recevions de toutes les parties du monde, et par les visites de nos innombrables intimes. Cette sympathie officielle attei-
gnit son plus haut degré le jour des funérailles de Philippe, où naturellement nous conduisîmes le deuil, et qui se déroulèrent parmi la coutumiëre figuration des grands enterrements et des feux d'artifice. Ce n'est que le lendemain matin qu'en lisant le compte rendu de ces obsèques, je perçus la rumeur hostile, jusqu'alors sourde, et qui aujourd'hui éclatait.
J'appris que notre présence derrière le cercueil de mon beau-frère avait fait scandale, que l'on nous avait montrés au doigt tout le long du chemin, et que nous avions bien manqué d'être justiciés sommairement par la canaille, qui ne doutait point en son infaillible sagesse que M. le duc de Goigny n'eût péri victime d'une haine de famille. Cependant que la justice informait régulièrement, le peuple construisait sa légende. Elle avait de l'apparence, et je demeurai confondu quand je vis que Ton n'ignorait rien des démêlés de ma sœur avec son mari, de leur raccommodement funeste, ni de la manigance de Mgr Durand.
La création d'une légende est singulièrement facilitée aux époques de discorde, oii la société se tranche en deux camps et oii les opinions, même privées, ne dépendent plus de la raison, mais de la politique et de la discipline des partis. Nous étions exaltés par le nôtre aussi violemment que l'autre nous honnissait, et il était
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également impossible de persuader notre innocence à un homme de droite, ou à un homme de gauche notre culpabilité. Le juge d'instruction, qui persistait à chercher la femme, était accusé de faire la bête pour nous sauver, et la presse hostile le traînait en notre compagnie dans la boue. Il recevait de telles menaces qu'il n'osait plus faire deux pas dans la rue sans êire flanqué d'agents. Et pour le bouquet l'on annonça une fois de plus la failhte de la science, l'on proclama fatalement voués au crime tous ceux qui savent et ne croient point.
Trois jours après l'enterrement, comme le juge n'avait encore trouvé moyen de soupçonner ni même de faire arrêter personne, l'un des journaux les plus acharnés à notre perte déclara qu'il était temps que la presse s'en mêlât ou l'on n'aboutirait jamais à rien. Un autre, de nos défenseurs, ne put tolérer que son concurrent prit un tel avantage et déclara la même chose le lendemain. Il y eut dès lors deux instructions, outre l'ofEcielle. Je dois dire que les deux juges amateurs menèrent leur affaire beaucoup plus rondement que l'instructeur de profession.
Notre adversaire découvrit d'entrée de jeu la course de Rosine Bonnet à Paris le jour même de l'assassinat, l'échange de dépêches entre ma sœur et moi, et la station de plus de deux heures qu'avait faite Élie au rez-de chaussée,
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cependant que l'on tuait Philippe au-dessus.
Notre partisan ne pouvait atténuer l'effet de ces trouvailles que par un coup de maître : eh bien, il fit un coup de maître. Comme il tenait pour la version du rendez-vous galant, il chercha qui pouvait être la propriétaire de l'inélégant caraco qu'avait déniché mon frère sous l'oreiller: et il découvrit, avant l'heure où les presses roulent, que cette défroque appartenait à M"® Val vin.
Il consacra trois colonnes à cette malheureuse et charmante femme, dont il publia même une photographie, hideusement défigurée. Il fit un historique de ses aventures antérieures, qui prenaient la tournure la plus fâcheuse narrées en style de feuilleton. Il insinua même qu'elle avait pu être l'ouvrière de certains trépas de grands personnages, attribués à de vulgaires attaques d'apoplexie ; et pour faire un mot de la fin, il la baptisa du nom itaUen d'un célèbre anarchiste, en y ajoutant une désinence féminine.
La pauvre Val vin, ahurie de ce coup, crut devoir accourir à la maison pour protester qu'elle n'était pour rien dans le meurtre de M. le duc de Goigny . Je la trouvai qui sanglotait entre les bras de ma mère. Michel Berger l'accompagnait comme de coutume. Il ne savait quelle contenance prendre, et cela se conçoit.
J'avoue que la découverte du journal ami me
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semblait comique, mais point concluante. Je ne croyais pas que Valvin fût bien avec mon beaufrère, et je pensai que le meurtier avait fourré là cette nippe afin de suggérer un faux soupçon. D'ailleurs, M""' Valvin entretient des relations si nombreuses qu'il n'est pas trop invraisemblable que le premier venu se puisse procurer une pièce de sa garde-robe. Mais je n'avais nul besoin de publier ce raisonnement, et je me félicitai de voir le journal ennemi déconcerté au point de ne rien trouver à répondre pendant vingt-quatre heures.
Il répondit le surlendemain, justement ce que je viens de dire, et qui est si peu flatteur pour M"" Valvin. Puis, pour marquer à son tour un point, il rappela insidieusement que le meurtrier était blessé au tiers inférieur du bras. Une blessure grave ne se dissimule point aisément. On la soigne. Il y a toujours au moins un chirurgien dans le secret. Bref, si le juge d'instruction n'y voyait goutte, c'est qu'il fermait les yeux volontairement. Vingt personnes avaient le nom de l'assassin sur les lèvres, et monsieur le rédacteur de l'article l'avait au bout de sa plume.
Je ne fus point dupe de cet air de tout savoir, et je n'eus aucun surcroît d'inquiétude; mais je sentis la nécessité de manifester un peu plus hautement notre innocence; et d'abord
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pourquoi pas un de nous n'avait-il fait encore auprès de M"** la duchesse de Coigny douairière une démarche qui s'imposait? Ce n'était point que nous eussions peur de nous retrouver face à face avec les parents de Philippe ? Je ne vis guère que moi dans la famille qui pût s'acquitter de ce devoir. Il me fallut un grand courage, mais pour l'heure je n'en manquais point.
Ma force d'âme fut mise à l'épreuve encore plus rudement que je n'aurais imaginé. Dès l'antichambre, le grand deuil de la domesticité me fit impression. Dans ce monde-là, même à notre époque où les traditions se perdent, les gens font encore partie intégrante de la Maison. Leur accueil me donna un avant-goût de la réception que madame la duchesse me ménageait.
Je ne dis point qu'ils me manquèrent. D'ailleurs ils furent impassibles. Mais je sentis sous leur masque la même réprobation qu'aurait essuyée jadis un terroriste, chez quelque survivant de la Terreur en deuil de plusieurs parents guillotinés. Jamais encore je n'avais si clairement aperçu que ma famille était soupçonnée, toute ma famille sans acception de personnes, moi comme les autres, en ce moment moi plus que les autres, parce que j'étais là.
Je demeurai longtemps seul dans le salon. Je ne reconnaissais plus l'affreux mobilier second
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Empire. Les triples rideaux des fenêtres l'enveloppaient d'une ombre décente. Il semblait, comme les gens, avoir pris la livrée de deuil, et le deuil, qui donne aux personnes de la dignité, donne aux choses du style. Ce qui n'était hier que suranné, devenait tout d'un coup ancien.
C'était un décor intact du passé, usurpant la majesté de l'histoire. Il ne jurait plus avec l'antiquité bien autrement reculée et vénérable de la femme qui résidait en ce lieu. Cette convenance inattendue d'un personnage de l'ancien régime avec un cadre du dernier siècle me démontrait, par une manière de symbole, que la noblesse légitime s'est réconciliée sincèrement avec la noblesse impériale, même de la seconde fournée, et qu'il a suffi, pour les fondre ensemble, de leur haine commune contre les nouvelles couches. Je me jugeais bien hardi de m'être aventuré en plein territoire ennemi. Quand on se juge bien hardi de faire une chose, cela ne veut pas tout à fait dire qu'on est effrayé de sa propre hardiesse, mais cela n'en est pas fort loin.
L'entrée de madame la duchesse ne fut pas pour me remettre d'aplomb. Elle n'eut rien cependant de théâtral, ni même d'imposant, et je m'étais assurément senti plus foudroyé par le maître d'hôtel. Son deuil était si simple qu'il allait jusques à l'inélégance et presque à la
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vulgarité. Il n'était point exagéré ni, si je puis dire, agressif. Elle s'abstint d'ailleurs de toute plainte et de la moindre allusion à son malheur : ce fut le procédé qu'elle employa pour me faire entendre que j'étais devant ses yeux comme si je n'étais pas. Elle se fût manifestée davantage à un fournisseur qui serait venu pour la première fois depuis son deuil prendre une commande. J'avais machinalement avancé la main : je le regrettai, mais trop tard. Elle ne me tendit point la sienne, mais ne m'empêcha point de la prendre. Il me parut, je ne sais pourquoi, impossible de baiser cette main comme à l'ordinaire, et je la serrai simplement, avec un peu plus d'expression que je n'aurais fait un autre jour. La duchesse me jeta un regard d'étonnement qui me renfonça sous terre. Je dus prendre un air de contrition, où elle répondit par un autre regard que j'appellerai chrétien. Elle me signifiait, je pense, qu'elle me pardonnait pour l'amour de Dieu.
La place ne me parut point tenable. Je n'avais encore rien dit et je cherchais un prétexte de m'échapper. Je balbutiai que j'avais cru devoir venir exprimer à madame la duchesse mes respectueuses sympathies. Elle daigna m'en remercier, mais elle se contenta, pour le faire, des trois mots «je vous remercie », qui est la formule la plus élémentaire et le mini-
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mum du remerciement. J'éprouvai de Timpatience et je tournai une seconde phrase où je parlais du deuil qui nous était commun. Cette fois, son regard seul me répondit, et me témoigna clairement qu'il n'y avait rien de commun entre nous. Alors, je désespérai de mieux faire et je pris le parti de me retirer. Je lui dis que je ne voulais point abuser de sa bienveillance en de si cruels instants. Elle se leva, me reconduisit jusqu'à la porte avec une politesse un peu excessive, un peu bourgeoise, et elle ne me quitta point qu'elle n'eût constaté que, pour traverser l'antichambre et franchir la porte de sortie, je serais sous l'œil de ses gens. Je pense que cette épreuve lui avait été fort pénible. J'en avais moi-même souffert plus que de notre perquisition dans l'appartement de la rue Rabelais et de l'affreuse première vue du cadavre. Je sortis de là brisé, moins de ce que je venais d'endurer que du pressentiment et de la certitude de prochaines, de définitives catastrophes.
Il était environ sept heures lorsque je rentrai à la maison. Je n'avais que trois quarts d'heure à perdre jusqu'au dîner. D'ordinaire, j'aime à demeurer seul pendant ces courts relâches que m'offre trop rarement la journée. J'ai une faculté de solitude dont je suis fier, parce que je crois qu'elle est le signe le plus certain de la
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force et de la santé. Mais justement je n'étais, ce soir, ni fort ni sain, et je sentis l'impossibilité de rester seul trois quarts d'heure, qui me parurent une durée interminable. Je n'osai recourir à mon père : il était trop au-dessus de moi, trop distant de ma misère humble. J'aurais plutôt fui que recherché François. J'entrai donc dans la chambre d'Élie. Je le trouvai presque sans lumière, caché, blotti dans un grand fauteuil, comme Chérubin quand Almaviva entre chez Suzanne. Il tremblait; mais lui, il tremblait seul, il n'osait même pas se lever, appeler. Lorsque j'entrai, il eut un élan vers moi, son regard s'éclaira pour s'éteindre aussitôt, et son visage exprima la terreur. A mesure que j'avançais dans la chambre, il se faisait plus petit dans le coussin mou et contre le dossier creux de son siège, pour se reculer de moi sur place. Il était comme le duelliste qui a trop rompu et qui n'a plus de champ.
Ses lèvres pâles remuaient malgré lui, pour dire des choses qu'il avait également besoin et peur de proférer.
Cependant, nos premières répliques furent de la plus hypocrite banaUté. Je lui demandai ce qu'il avait fait dans l'après-midi. Je lui dis, sans lui donner aucun détail, que j'étais allé voir la duchesse, et il me répondit simplement :
— Ah?. . . Tu as bien fait. . .
LA DISCORDE 26g
Je passai derrière son fauteuil, je m'approchai de la fenêtre et je soulevai le rideau. Alors, je sentis les doigts d*Élie qui effleuraient les miens, j'entendis sa voix puérile qui murmurait :
— Yves, j'ai peur.
Je tournai la tête vers lui, mais la chambre, me parut plus obscure. Je ne distinguais plus les traits de mon frère, ni l'expression de son visage. Je le voyais seulement comme une blancheur. Je lui dis tout bas :
— De quoi as-tu peur?
— D'être soupçonné.
Je tressaillis, et je répondis, un peu sèchement :
— Tu deviens fou, mon petit.
Il secoua la tête.
Puis, très posément, il m'énuméra les charges qui pouvaient être relevées contre lui. Un journal l'avait déjà remarqué : pendant que l'on assassinait Philippe, il séjournait deux heures dans la maison. Il avait une clef pour s'y introduire. Il prétendait être resté dans le jardin, ou dans l'appartement du rez-de-chaussée : comment prouver qu'il n'avait pas monté par l'escalier de service, et pénétré dans le grand appartement par la cuisine? Mais surtout quelle élrangeté, quelle étrangeté suspecte, qu'il eût demeuré là deux heures, sans pouvoir
établir par témoins ce qu'il avait fait, cependant qu'on massacrait l'autre là-haut I
Il citait encore d'autres faits, bizarres, louches, j'en conviens : par exemple, cette lutte chez la Pakrofsky, où tour à tour Laurent Jouve, François, Gosteau, Élie lui-même s'étaient mesurés avec Philippe comme pour faire une sinistre expérience ; et c'était Élie, le plus frêle, qui l'avait tombé I — Il rappelait ces choses sans se révolter contre la fatalité mensongère qui l'accablait. Il était vaincu et résigné. Il dressait contre lui-même l'acte d'accusation, et il ne se donnait même pas la peine de le discuter. Cette absurdité et cette mollesse m'irritaient. Un à un, je réfutais ses arguments, mais il avait toujours une réplique prête. Je lui alléguai que, seul d'entre nous, il avait toujours témoigné un peu de tendresse à Philippe. Il me répondit :
— Justement, cela aussi peut être suspect.
Et la phrase revenait comme un refrain :
— Yves, j'ai peur. J'ai peur d'être soupçonné.
Alors, je lui fis observer qu'il est des gens qu'on ne soupçonne point, même si l'apparence les accuse, parce que... l'air de leur visage... leurs habitudes connues, leur vie au grand jour, détournent d'eux le soupçon.
— Justement, Yves... murmura-t-il.
LA DISCORDE 2'Jl
Je le regardai fixement, et il me sembla que, dans la pâleur du crépuscule, sa pâleur avait rougi.
Il reprit, avec un peu plus de vivacité :
— Yves, quel est l'homme au monde de qui les habitudes sont connues, de qui la vie est au grand jour? Yves, tout homme mène une double vie, une vie... correcte, et une vie secrète... Toi-même, que je crois un des plus honnêtes, des plus... des plus purs... est-ce que tu ne serais pas... épouvanté... si tu pensais que, brusquement, on va découvrir, fouiller, étaler, regarder, avec un regard d'inquisition, de police... de justice... mille choses que tu fais quand tu n'as pas sur toi les yeux de tes parents, de tes frères, de tes amis?. . . Toi-même, comme tous, tu as, dans ta vie si honorable, (des heures honteuses... Tous... oui, tous... ont des heures honteuses... mais plus ou moins.
Mon visage était tout proche du sien. Malgré la nuit tombée, je vis distinctement la détresse de ses pauvres yeux. J'éprouvai avec une telle force et une telle plénitude le sentiment de la pitié que ce n'était plus un sentiment douloureux, c'était presque une délectation. J'aurais voulu l'absoudre sans savoir, sans écouter sa confession ; mais il avait trop besoin de la faire ; et il la fit, avec cette joie lâche que l'on a à se
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déshonorer, quand on a trouvé quelqu'un qui ne peut pas vous trahir. Humblement, coinplaisamment, avec des phrases embarrassées, et parfois des mots crus qu'il chuchotait, il me dit ce qu'il appelait sa vie secrète, ses heures honteuses. . . Et je compris pourquoi j'avais senti si souvent entre lui et moi, entre lui et nous, plus qu'une différence de caractère, pourquoi, instinctivement, je le comparais à quelque Lorenzaccio.
— Voilà, Yves... Alors... tu vois bien... je suis... équivoque... je suis suspect... Yves, j'ai peur, j'ai peur qu'ils ne me soupçonnent d'avoir tué Philippe.
Sa confession l'avait un instant soulagé; mais cette phrase, qui le ramenait à son idée fixe, détermina une nouvelle crise. Il pleurait, il se tordait les mains. François entra dans la chambre. Elie se calma tout d'un coup. François alluma une lampe et dit :
— Gomme tu es pâle? Es-tu malade.»^ J'observai que le plus pâle des deux était
encore l'aîné. Je tentai, comme tout à l'heure, de dire quelques phrases banales, mais je n'y réussissais guère, quand, enfin, on vint nous annoncer que le dîner était servi. J'avais hâte de quitter cette chambre, j'allai le premier vers la porte. Le domestique l'avait refermée. Je posai la main sur le bouton. Puis je me tournai
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vers mes frères. ÉUe n'avait pas bougé de son fauteuil.
— Eh bien, lui dis-je avec impatience, viens-tu ?
— Oui, dit-il.
Et il se souleva péniblement, si lourdement qu'il faillit retomber. Il se raccrocha au bras de François, qui se trouvait encore près de lui. Ahl le cri, le cri de François, le rugissement de fauve blessé I Heureusement, la porte était close, nous fûmes seuls à Tentendre. Et l'autre cri, plus horrible, d'Elie, cri de délivrance et de féroce j oie I...
— Qu'est-ce que tu as? Je t'ai donc fait mal? Tu es donc blessé? Blessé au bras? C'est toi, c'est toi qui as tué Philippe I
Je m'étais jeté sur lui, je le bâillonnais. Il se tut. Je le lâchai.
François ne s'occupait seulement pas de nous. Il souffrait trop, physiquement. Il haletait. Il serrait les dents. Il serrait les paupières sur ses yeux... Enfin, il prit une grande respiration. L'atroce douleur s'apaisait. C'était fini.
Alors, il nous regarda tous les deux, en face ; et il dit simplement :
— Oui, c'est moi. Taisez-vous. Allons dîner.
Je ne fus point foudroyé par cette révélation, comme il me semblait que j'aurais dû l'être : il fallut incontinent se mettre à table, faire mine de dîner, causer, enfin jouer une comédie, que je jouai, pour ma part, avec une aisance qui me surprenait. Je m'en voulais presque, j'étais scandalisé de mon sang-froid, tranchons le mot : de mon insensibilité. J'étais lucide comme on l'est sur le terrain; et je ne dirai pas que je me dédoublais, car c'est peu de n'être que double : mais je me partageais en trois ou quatre personnes qui s'observaient, qui s'épiaient les unes les autres et soi-même; l'une desquelles avait assez d'appétit pour toucher à ce qu'on me servait; une autre, assez de présence d'esprit pour être à la conversation sans trop d'ef-
fort et de virtuosité; cependant que je notais avec soin les affections, vraiment fort particulières, d'un homme de ma naissance et de ma culture, subitement instruit que son frère a commis une action inimaginable ailleurs que dans les plus bas rangs de la société.
Cette chose inimaginable ne m'étonnait pas, à mon gré, suffisamment. Il est vrai que j'étais déjà blasé sur ce genre d'anomalies, par la découverte d'un corps meurtri et la vue de taches de sang aux murs d'un appartement de douze mille francs de loyer; mais j'estimais que j'aurais bien pu m'étonner quand même, en apprenant que l'auteur du meurtre était mon propre frère. Pourtant, j'avais beau faire mon examen de conscience, je ne trouvais point que j'eusse le moins du monde soupçonné François. Cela même était assez étrange, d'un homme aussi sujet que moi aux pressentiments. D'autant que la culpabilité de François me semblait, après coup, si probable, que je n'étais pas bien fier de moi de n'y avoir seulement pas songé. J'admirais aussi la perspicacité de nos accusateurs, qui avaient flairé le drame de famille, sans deviner le seul de nous que tout désignait.
Quant au coup de théâtre sur lequel j'ai terminé le chapitre précédent, certes je l'appréciais à sa valeur ; mais je l'appréciais des coulisses, en professionnel, je l'appréciais sans
être dupe; et même, à la réflexion, je finissais par me demander si cette littérature était de très bonne littérature. Je constatais avec mélancolie qu'il est malaisé, même aux gens de notre sorte, de garder de la distinction dans le mélodrame, et d'y éviter certains effets d'Ambigu.
Mais j'étais surtout déconcerté par le renversement de l'un de mes préjugés les mieux établis. J'avais toujours cru que certains actes, naturels à la brute primitive, nous sont devenus impossibles à la lettre, et que la diminution de l'babitude, qui d'une génération à l'autre s'est opérée continuellement, a eu, si je puis dire, pour limite l'abolition de la faculté. J'estimais qu'il n'y a donc point seulement une différence de vertu entre un homme incapable de verser le sang, comme moi, et un apache, mais une véritable différence de constitution, comme entre deux animaux dissemblables; et que si jamais un de mes pareils redevenait, par je ne sais quel retour atavique, la brute capable de tuer, il cesserait au même instant d'être mon pareil.
Or, je contemplais mon frère, placé à table presque vis-à-vis de moi, et je ne sentais point que son aveu eût mis entre nous subitement cette distance et cette séparation infranchissable. Il n'avait point cessé par un coup de baguette d'être un homme d'une excellente
éducation, du meilleur inonde, un intellectuel supérieur, un Langellier — et mon frère. Je le dis indépendamment de toute sentimentalité; car il ne m'inspirait à cette minute ni haine ni amour, ni même pitié. Il m'était indifférent, au sens le plus exact. Mais il était le même qu'une heure plus tôt, quand je ne savais rien encore ; il était François Langellier, mon frère aîné et mon pareil.
Le préjugé que je viens de dire ne fut cependant qu'à moitié démenti par l'expérience : car si mes propres sentiments à l'égard de François l'infirmaient, les allures de Jeanne semblèrent le vérifier; et je sus même par ce moyen quel jour l'abominable secret lui fut révélé, quand je vis que notre frère lui devenait étranger tout d'un coup. François se résigna à cette rupture comme au plus inévitable effet de son crime. Par une sorte de choc en retour, le meurtre que le sentiment fraternel avait suggéré, tuait le sentiment fraternel. Cette expiation, que je trouvais ingénieuse et suffisante, me rendit un peu de tranquillité. La dette de François était payée. Je n'aurais pas compris qu'à la suite de la justice divine la justice humaine intervînt, avec ses agents de police, ses magistrats instructeurs et son jury d'assises. Il me semblait que ce châtiment exquis, purement moral, mettait mon frère à Tabri des gendarmes.
J'avais conçu, le jour de l'aveu, un sentiment tout autre, mais tout aussi peu raisonnable. Maintenant que je savais, moi, le mot de Ténigme, je n'admettais point qu'il pût tarder d'être su de tout le monde. C'était bien là une idée de savant, pour qui toute vérité connue d'un seul est à la rigueur une vérité connue. Certains problèmes de mathématique supérieure ne peuvent être résolus, ni la solution comprise,-que d'un seul mathématicien hors de pair : ils n'en sont pas moins des problèmes résolus.
Je ne revins de cette opinion que peu à peu, lorsque je constatai que les heures passaient, et que la clarté qui avait brillé pour moi seul continuait de ne briller que pour moi.
L'instruction ne faisait aucun progrès. Une espérance alors se leva en moi par petites saccades successives comme le jour qui point, une espérance que je voulus d'abord ignorer, puis que je me confiai tout bas et qui me parut délicieuse, d'autant plus délicieuse qu'elle me paraissait aussi inavouable : je me mis à espérer en tremblant que l'horrible secret enfoui au fond de moi ne sortirait jamais de cette sûre cachette, que jamais personne ne saurait ce qu'avait fait François. Alors, ce serait presque la même chose que s'il n'avait rien fait. Mes transes actuelles n'étaient qu'un mauvais moment à passer. Je n'avais qu'à patienter, à
attendre, sans faire de bruit, sans me faire remarquer; et si rien ne se découvrait d'ici à quinze jours, trois semaines, mettons un mois, oui, si rien ne se découvrait d'ici à un mois, il n'y aurait plus aucun sujet de craindre. Ahl c^était une chance inouïe! J'étais pénétré de joie, d'une joie timide. Je n'osais croire à tant de bonheur. J'avais des inquiétudes dans les jambes, comme, lorsque j'étais enfant, à l'approche des vacances. A tout propos, je regardais ma montre à secondes. Je marquai sur un calendrier le jour à dater duquel il serait raisonnable de ne plus craindre. J'effaçais un à un les jours précédents, comme les soldats de la classe.
Quand je m'aperçus que Jeanne et François ne se parlaient plus, se regardaient à peine, je devins — je l'ai déjà dit — encore plus sûr de l'impunité de mon frère. Mais soudain une inquiétude atroce me traversa, pareille aux douleurs fulgurantes de l'ataxie. Qui donc avait révélé la vérité à Jeanne? François, peutêtre.»^ Cela était vraisemblable; mais je ne pus le croire, pour cette absurde raison qu'un tel aveu suppose la confiance et l'intimité, qui n'existaient plus entre eux — maintenant. J'attribuai la tragique indiscrétion à Elie, et cela était beaucoup moins vraisemblable, mais me fit craindre d'autres indiscrétions de sa part,
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plus dangereuses. Je pensai avec terreur que le Lorenzaccio pouvait nous perdre tous.
Ce danger était imaginaire, et d'ailleurs je le savais bien; pourtant, j'éprouvai le même besoin d'agir qu'en présence d'un péril certain et imminent. Je surmontai mon extrême répugnance et je résolus d'avoir un entretien avec Élie. Il était déjà singulier que je ne l'eusse pas cherché, ni lui, le soir même de l'aveu, aussitôt après dîner. N'importe. Donc, je l'abordai assez brusquement ; et d'un ton sévère, avec un air de suspicion, je lui remontrai notre devoir, non seulement de garder le silence, mais de tout faire pour que rien ne transpirât. Je lui dis que nous le devions, sinon pour notre frère, du moins pour l'honneur de la famille. Elie a une excellente éducation : il ne me laissa point trop voir qu'il s'étonnât de mes façons rogues. Il me répondit simplement :
— Mais... cela va de soi.
En effet, cela allait de soi et ne valait pas d'être dit. Il ne resta de mon discours que ces mots : « l'honneur de la famille ». Je les avais prononcés machinalement : ils me suggérèrent, ou mieux ils indiquèrent à ma conscience, un sentiment qui n'était en moi que latent jusqu'à ce jour, et qui devint dès lors extérieur et prédominant.
Je pense que le sentiment de l'honneur.
LA DISGORDB sSl
même individuel, est moins vif aujourd'hui qu'autrefois, quoiqu'on en parle beaucoup plus à tort et à travers, et qu'on n'ait jamais été si prompt à le croire atteint, ni si commode à le déclarer satisfait. Je ne sais pas si cette diminution du sentiment de l'honneur doit s'expliquer par la théorie de Montesquieu, qui ne le juge utile que dans le gouvernement monarchique, et point dans le républicain, où il est suppléé, comme chacun sait, par la vertu.
Quant au sentiment d'un honneur collectif, singulièrement l'honneur de famille, il est tout à fait suranné, et il n'a plus en effet de raison d'être, maintenant que la famille n'existe pour ainsi dire plus; au lieu que, sous l'ancien régime, il était extrêmement fort, non seulement dans la noblesse, mais dans la bourgeoisie, et je ne dis pas la haute bourgeoisie, mais la plus médiocre. On a retrouvé des requêtes de parents petits boutiquiers, qui demandaient des lettres de cachet contre leurs enfants, garçons ou filles, dont l'inconduite compromettait l'honneur du nom; et quand Bestif de la Bretonne quitte la maison paternelle pour entrer en apprentissage, son père lui fait cet adieu :
(( Nicolas I tu vas à la ville. Songe que tu y portes mon nom, qui est ici honoré, à cause de mon digne père et de tous nos ancêtres : aie
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cette idée présente en toute occasion. Il est trois choses que je ne supporterais pas sans crèvecœur : le manque de probité, la débauche, et le mariage avec une fille avilie. »
Nous sommes, à la maison, traditionalistes, bien que nous ne professions à peu près aucune des idées chères aux gens qui se parent de cette épithète. Nous sommes aussi de vrais bourgeois, les descendants et les héritiers directs des grands roturiers de l'ancien régime. A leur exemple nous formons une famille efiTective, qui ne se désintéresse d'aucun de ses membres et qui soigne la gloire du nom, d'autant que ce nom est Langellier : on a dû remarquer que, pour ma part, j'ai peu le goût de l'égalité. J'estime, à la vieille mode, que l'honneur a de certains droits, qui priment, en certaines occasions, ceux de la justice vulgaire; et il ne me répugne pas d'admettre que l'on puisse donner une entorse à la loi pour sauver un honneur qui en vaut la peine. Je ne fonde point ceci sur la philosophie de Nietzsche, et je ne prétends point placer les Langellier « par delà le bien et le mal ». Il ne s'agit pas d'une doctrine si moderne, mais, encore un coup, de ce qu'il y a de plus antique et de plus suranné comme préjugé bourgeois.
Avec de telles idées, je ne pouvais manquer de tenir pour nécessaire que le chef de la
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famille, mon père, fût instruit du crime commis par un des siens, comme ayant seul titre et compétence pour juger son enfant coupable et décider de lui en dernier ressort. Je rougis même d'avoir pu tarder plus de quarante-huit heures à m'apercevoir d'une nécessité si évidente, et je me demandai si François n'avait pas déjà pris l'initiative de parler. C'est lui qui le devait faire, et je décidai de lui remontrer son devoir s'il ne s'en était pas encore acquitté.
Il ne me souriait pourtant guère d'entrer en conversation avec lui, à qui je n'avais plus adressé la parole depuis sa brève et sèche phrase d'aveu. Mais je n'eus point l'embarras de l'attaquer : il m'aborda, et avec une extrême gaucherie, dissimulée par de la brusquerie, il me demanda si j'avais encore de l'argent. Je fis un sursaut, et au heu de lui répondre que je n'en avais plus, et qu'il le savait bien, puisque c'est à lui-même que j'avais donné toutes mes économies, je lui demandai, assez brusquement aussi, pourquoi. Il prit alors un air de pauvre qui a déjà reçu, un air très humble, qui ne me plut point, et il me dit qu'il avait besoin d'argent, non pour lui-même, mais pour Cyprien Costeau.
— Encore! m'écriai-je.
Mais je ne comprenais que trop quels motifs pouvait avoir mon frère de ménager l'anarchiste
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et de lui fournir des subsides. Complicité P Non, sans doute; mais, assurément, Gosteau était dans le secret. Si François avait prémédité le crime, Costeau l'avait su dès la première heure, il en avait été l'instigateur et le conseil : je me rappelais ses paroles imprudentes, ses doctrines complaisantes, sa justification anticipée de l'homicide, l'inquiétante expérience du chien. Une heure après le meurtre, François avait dû l'appeler par dépêche, pour panser la blessure accusatrice qu'il ne fallait laisser voir à aucun autre médecin. Je m'expliquais enfin les mystérieuses visites répétées de ce docteur d'occasion. Comment n'y avais-je pas songé plus tôt? Et maintenant, ce misérable faisait chanter mon frère! Cela était trop clair. Je savais bien ce que François allait me répondre ; cependant je fus glacé quand il me dit :
— Je suis perdu, tout bonnement, si je ne procure pas à Costeau la somme dont il a besoin pour partir, trois ou quatre mille francs.
Mais je m'alarmais trop vite. Costeau n'avait pas encore menacé mon frère sous condition.
Seulement, il devenait dangereux, parce qu'il prenait peur. La veille, un journal, de la bande de nos ennemis, avait fait observer assez judicieusement que cette ce haine de famille » à quoi on attribuait le meurtre de M. de Coigny était quelque chose de bien vague, et qu'il con-
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venait de préciser; qu'on ne lue guère par haine, mais par intérêt, et que les deux adages sont toujours valables : a Isfecit cuiprodest — cherchez la femme. » Qui peut avoir intérêt à rendre une femme veuve? Celui qui la voudrait voir libre. Et, pour finir, la perfide note désignait comme l'auteur certain du crime un des membres les plus en vue du corps médical.
L'allusion à Laurent Jouve était évidente, et l'on peut croire que je ne me félicitai point de ce nouveau coup. En revanche, je ne voyais rien là qui pût viser ni inquiéter Gosteau; mais on ne raisonne pas avec la peur. Depuis l'événement, Gosteau ne vivait plus : il avait conscience d'en savoir trop long. Alors, cette simple indication « d'un médecin » avait suffi à l'afibler ; et, pour se mettre à l'abri d'un soupçon qui ne le menaçait pas, il était capable de faire n'importe quoi, d'écrire une lettre anonyme, de dénoncer le vrai coupable, si on ne se débarrassait pas de lui en l'expédiant au loin. Or, une bonne occasion s'offrait de le faire filer sans donner l'éveil. Un congrès de médecins allait s'ouvrir à Bucarest. Il ne demandait qu^à partir pour Bucarest. De là, il comptait passer facilement en Russie, où, grâce aux relations de M"" Pakrofsky, il trouverait à vivre. Il ne demandait qu'à exécuter ce programme, mais il n'avait pas le premier sou du voyage.
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Le plan me parut praticable, et je pensai qu'il fallait absolument nous procurer cet argent ; mais comme je ne Tavais point, comme il me parut imprudent (si cela venait à s'ébruiter), du moins inutile, de le demander à ma sœur qui seule en aurait pu disposer sur-lechamp, j'en revins à mon père, et à mon idée qu'il devait être mis au courant de tout. Je le dis à François, qui a les mêmes sentiments que moi sur la famille et ne fit point d'objections. Mais quand je l'engageai à ne plus différer et à s'en aller de ce pas trouver mon père, son visage eut une telle expression de détresse que je n'insistai point : je sentis l'impossibilité de cette horrible confession orale. Il me pria timidement d'y aller moi-même, et il ne pouvait en effet s'adresser qu'à moi ; mais je me sentis aussi incapable que lui-même de dire verbalement ce qu'il avait fait. Nous gardâmes le silence, longtemps. Puis je lui dis :
— Ecris.
— Oui, répondit-il simplement.
Et il retourna dans sa chambre, moi dans la mienne. Deux heures plus tard, il vint chez moi et me remit un volumineux paquet, sous enveloppe, mais non cachetée, comme la politesse veut quand une lettre est confiée à un intermédiaire. Il me remit celle-ci sans dire une parole et sû retira.
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Je ne me jetai point sur cette pâture offerte à ma curiosité. J'étais, comme parlent les médecins, dans un état de fatigue générale où toutes mes facultés s'énervaient, — même ma curiosité! c'est tout dire. J'étais comme les enfants poltrons, qui aiment mieux grelotter de peur au fond de leur lit que d'aller soulever le rideau de la fenêtre pour voir si personne n'est caché derrière. J'aimais mieux me contenter des choses obscures et incomplètes que je savais, je ne me souciais pas de précision ni de nouveaux détails, j'étais rassasié d'horreurs. Dès que François eut fermé la porte, je cachetai la lettre, et quand je la vis inviolable, je respirai. J'allai aussitôt dans le cabinet de mon père, qui heureusement y était seul. Je lui tendis l'enveloppe par-dessus son bureau. Il regarda la suscription, reconnut l'écriture de François, vit ma pâleur, et je pense qu'il comprit tout de suite. Il comprit aussi que je le priais silencieusement de ne pas ouvrir ce pli en ma présence. Il me fit signe que je pouvais me retirer. Il me dit seulement :
— Tu restes à la maison, n'est-ce pas? Nous aurons sans doute à causer.
Je murmurai :
— Oui...
Je rentrai dans ma chambre. J'y passai environ quarante minutes sans penser à rien, sans
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rien sentir que les battements de mon cœur, dont la force accusait mon angoisse, et dont les intervalles mesuraient le temps. Je n'avais de sensibilité que celle qu'on pourrait attribuer à une horloge consciente, à une horloge qui souffrirait affreusement de la fuite — ou de la lenteur — dés heures qu'elle marque.
Au bout de ces quarante minutes, on frappa discrètement à ma porte. Je dus reprendre ma respiration avant de crier d'entrer. C'était mon père lui-même qui venait me chercher ; il n'avait pas voulu charger de ce soin un domestique. Il me dit :
— Viens.
Je le suivis dans son cabinet. Il me regarda, et ce regard valut toutes les phrases qu'il aurait pu faire. Je n'étais nullement ce que l'on appelle à la hauteur de la situation : non par pusillanimité; mais, en présence de mon père, je redeviens enfant. J'étais penaud, si j'ose employer un mot si ridicule, penaud comme un frère qui, pour éviter à son frère une semonce, vient l'essuyer à sa place. Au contraire, mon père dominait la situation, et passait même ce que j'aurais attendu de lui. Je ne m'étonnais point de son courage, de son impassibilité, comparables à ce que les légendes antiques nous ont transmis de plus grand et de plus beau ; mais il y ajoutait une simplicité et un naturel qui
manquent aux personnages de Thistoire ou de la morale en actions. Il était le père de famille, il en avait l'autorité visible et le caractère sacré, mais sans aucun air de pontife ; et lorsque enfin il parla, il sut exprimer des sentiments romains en évitant le style lapidaire, je dirai même le style, ou la littérature, que je redoute pardessus tout.
Ce fut d'abord par un trait de sensibilité qu'il me toucha. Certes, comme moi, il pensait à l'honneur de la famille ; mais il pensait d'abord à ma mère. Il ne voulait point troubler la paix de ce cœur simple, et y diminuer la tendresse maternelle.
— Mon enfant, me dit-il avec une extrême douceur, et ce furent ses premiers mots, il faut avant tout que ta mère ne sache rien.
L'amour unique et partagé, qui dure jusqu'au soir de la vie, est vraiment le chef-d'œuvre et la gloire du cœur. Il revêt une beauté plus sublime encore chez les êtres tels que mon père, si élevés au-dessus du commun des hommes qu'on leur accorderait le droit d'être inhumains : et ce privilège abusif, combien d'hommes supérieurs se l'arrogentl Pour le vieux et vénérable Nicolas Langellier, l'amour primait l'honneur même I Je ne fis qu'une inclination de tête ; moi, je n'avais pas le droit de parler de ces choses.
ago
Mon père me remit alors, dans une enveloppe, les quatre mille francs nécessaires pour expédier Costeau. Puis il me dit, brièvement, qu'il ne jugeait pas invraisemblable que le crime de son fils demeurât à jamais ignoré.
Nous pouvions garder le silence tant que les soupçons ne tomberaient pas sur un innocent.
Si quelqu'un était poursuivi, arrêté, alors c'est mon père lui-même qui dénoncerait François :
on le ferait passer à l'étranger, pour lui éviter la prison préventive, mais il prendrait l'engagement de revenir se présenter devant les juges. Si l'affaire était un jour définitivement classée, François devrait de même s'exiler pour un assez long temps. Mon père se tut un moment, puis me donna congé en disant :
— Va porter ceci à ton frère, il n'y a pas de temps à perdre.
Je fus moins que lui maître de mon émotion; quand je lui dis : « Merci, père, » les larmes jaillirent de mes yeux. Il me serra la main, et cependant que je reculais vers la porte je le vis qui se remettait à son travail. Jamais il ne m'avait paru si admirable, jamais je n'avais si vivement senti de quelle hauteur il était audessus de nous. Je dis « nous », car je ne le comparais point particulièrement, pour l'exalter, à celui de ses fils qui était déchu, mais indistinctement à toute sa descendance, que je
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prenais plaisir à humilier devant lui en ma personne. J'étais d'ailleurs pleinement rasséréné. J'ai toujours considéré mon père comme une espèce de dieu tout-puissant, et je ne saurais concevoir que les événements se déroulent autrement qu'il ne les a prévus, comme s'il commandait au destin. Je ne doutais point que tout danger ne fût conjuré, l'avortement de l'instruction certain, le secret éternel, et mon frère quitte pour six mois d'exil, puisque le père l'avait dit.
Par malheur, les choses ne se passèrent pas aussi uniment que je les arrangeais en ma naïveté. Je sus le lendemain que Cyprien Costeau était parti par l'Orient-express, et je fus délivré d'une inquiétude que je voulais croire la dernière. Mais, le même jour, il arriva ce que mon père n'avait aussi que trop prévu, et je crus que l'égarement des soupçons sur une tête innocente l'allait obliger en conscience à dénoncer lui-même son fils. Les insinuations contre Laurent Jouve, que Costeau avait si sottement prises pour lui, furent répétées ; mais il ne s'agissait plus d'insinuer, l'on mettait les points sur les i, et l'on donnait, à défaut du nom, les initiales.
Je n'avais plus guère d'illusions sur l'omniscience de la presse, depuis que j'avais vu les enquêtes menées par les journalistes tourner
soit au roman-feuilleton ou à la polémique, et rhonnêteté des personnes ou leur infamie décidée sur la seule couleur de leur drapeau ; mais à ce coup je redonnai créance à mon préjugé ancien, et je ne doutai plus de la clairvoyance ni de la presse ni de la police; j'admis qu'elles ont des moyens d'information miraculeux, et que Ton ne saurait non plus leur dérober aucun secret qu'au diable boiteux, qui enlève tout bonnement le toit des maisons pour voir ce qui se passe au dedans. Comment en effet concevoir, sinon par une fantasmagorie de théâtre, murailles creuses où des espions circulent, ainsi que dans Angelo tyran de Padoue, domesticité tout entière vendue à je ne sais quel Conseil des Dix, comment concevoir la publication de scènes dont je fus Tunique témoin outre les intéressés, et qui m'avaient fait soupçonner de coupables intelligences entre ma sœur et Laurent Jouve? Il n'y manquait pas un seul des détails que j'ai moi-même notés.
Encore me suis-je borné, moi, à les mettre bout à bout : Fauteur de ce réquisitoire anonyme les ordonnait, les interprétait, sans toutefois rien hasarder que de fort raisonnable. Il laissait parler les faits, qui parlaient si haut contre Laurent Jouve que je m'épouvantais de voir si probablement coupable celui que je savais innocent. Ma certitude faiblissait. J'en
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venais à me demander si j'étais bien, comme je l'avais cru, en possession de la vérité, si François ne s'accusait pas faussement pour mettre Laurent hors de cause, pour supprimer le cadavre entre Laurent et ma sœur. Ou peut-être ils étaient coupables tous les deux ? Si François avait prémédité longuement le meurtre de Philippe, comment l'eût-il fait à l'insu de Jouve? Il était singulier, entre autres choses, que depuis la découverte du crime Jouve se fût abstenu de mettre les pieds à la maison, alors que même un poltron comme Cyprien Costeau y était venu jusqu'à deux fois par jour.
Tous ces ombrages furent dissipés par la franchise de Laurent Jouve, qui s'empressa de venir nous visiter, et très ouvertement, bien que probablement suivi. J'ai peu de goût pour ses violences, mais une vertu que je ne saurais lui nier, c'est un extrême courage. Lorsque je rentrai après ma courte promenade quotidienne, je le trouvai en conférence avec François et Jeanne. La délibération ne fut pas interrompue pour moi, ni reprise du commencement; mais on me fît signe de m'asseoir et d'y participer.
La seule présence de Laurent Jouve, et sa façon nette ou brutale d'aborder les questions les plus gênantes, avaient suffi pour déjà modifier les attitudes des deux autres personnages et leur ton. Ma sœur s'était réveillée comme en sursaut