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de la stupidité où je la voyais depuis son retour de Coigny. Ses yeux étincelaient, elle avait retrouvé la parole, sa verve lyrique, et même son esprit, qui, je l'avoue, n'était point trop de circonstance. Elle ne marquait plus à François aucun éloignement, mais c'est à l'égard de Laurent Jouve surtout qu'elle était redevenue la Jeanne Langellier de naguère, incapable de se contenir, de résister à une impulsion, de dissimuler, malgré la menace pendue sur sa tête, le sauvage bonheur qu'elle goûtait à le revoir enfin, le don qu'elle lui avait fait d'elle-même, et qu'elle brûlait de proclamer publiquement.

Je fus saisi de la liberté, de l'espèce d'indifférence avec laquelle tous trois traitaient de l'événement abominable. Jusqu'alors une pudeur craintive nous avait retenus d'en parler sans précautions oratoires et lentes circonlocutions. Nous n'usions que de mots à double entente. Sauf pourtant François quand il avait dit : (( Je l'ai tué. » Mais depuis, pas une phrase intelligible ne nous avait échappé. Maintenant le danger pressait : il fallait bien y voir clair, prendre des résolutions fermes, parler net; et ils parlaient en effet net, sans horreur, sans émotion, — sans décence.

Mon frère, avec un appétit et comme une fureur de sacrifice, soutenait que le cas prévu par mon père était arrivé : les soupçons s'éga-

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raient sur un innocent, il ne devait donc pas tarder davantage à se remettre entre les mains dé la justice. Laurent, plus calme qu'à son ordinaire parce qull avait certainement raison, déniait toute importance à cette nouvelle péripétie du drame. Il ne demandait qu'à être convoqué par le juge, ayant, pour ruiner l'accusation, le moyen le plus élémentaire et le plus sûr, un alibi vérifié par plusieurs centaines de témoins : le jour du meurtre, il avait présidé une réunion politique suivie de banquet, et prononcé un discours dont tous les journaux avaient reproduit le texte. L'emploi de son temps, depuis midi environ jusqu'à une heure avancée de la nuit, pouvait être reconstitué minute par minute.

Sur ces entrefaites, Rosine Bonnet entra dans la chambre, sans doute pour prendre part à la délibération ; mais ce fut, j'imagine, ma présence qui la rendit muette, elle ne souffla mot. A sa vue, je me dis soudain : « Lorsqu'elle est venue ici, le jour du meurtre, elle apportait à François les clefs de l'appartement. » Je m'étonnai de n'avoir pas deviné ce détail plus tôt. Puis j'eus un mouvement d'horreur contre cette fille.

(( Elle venait livrer son maître 1 » pensai-je. Je détournai les yeux. Mais je recouvrai mon sangfroid. Le discours sage de Laurent Jouve m'avait rassuré. Je pris h parole et j abondai forte-

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ment dans son sens, puis je me retirai sans attendre la fin de la discussion. J'étais excédé, et de mauvaise humeur. On avait bien besoin, en vérité, de nous jeter cette nouvelle hypothèse dans les jambes I II nous était facile d'en avoir raison, soit; mais touchions-nous tout de bon au dénouement? Cela traînait un peu trop. Ce perpétuel recommencement de l'affaire me semblait importun plutôt que tragique.

Je retrouve aujourd'hui, en écrivant, celle même sensation de redite, d'ennui, de fatigue; au point que ma plume court malgré moi, je résume au lieu de raconter, j'éprouve le besoin de déblayer, comme on dit en argot de théâtre.

L'accusation portée contre Laurent Jouve fut presque aussitôt abandonnée, mais point du tout pour le motif — trop simple — qu'elle était insoutenable ; etj'euslàun nouvel exemple, amusant, comme disent les artistes, ou, comme disent les mathématiciens, élégant, delà déviation que subit le sens commun aux époques de discorde. Laurent ne fut pas mis hors de cause parce qu'il invoquait un alibi certain, mais parce qu'il était de l'autre côté de la barricade. Le journal qui étourdiment l'avait visé comptait parmi nos plus acharnés adversaires, et se trouvait par conséquent être de ses amis : on se démentit en hâte, sans vergogne. C'est peut-être son alibi qui le sauva des griffes du juge, mais

Topinion publique n'en sut rien et l'acquitta sur sa réputation d'homme bien pensant.

Cela revenait au même, en fin de compte. L'opinion et rinstruction s'accordaient : c'était la première fois, et c'était pour rester court! Subitement, l'intérêt de notre affaire parut épuisé. Personne ne voulait plus en entendre parler, la curiosité se lassait; mais comme la raison du peuple ne sait point se passer de conclusions absolues, on adopta généralement celle-ci, qui était la plus satisfaisante en même temps que la plus inepte, à savoir que la justice n'ignorait aucune circonstance du crime ni le nom du criminel, mais que des considérations mystérieuses interdisaient de le frapper, et qu'une fois de plus la vertu ne serait point récompensée au dénouement, ni le vice puni.

Une fois cette légende bâclée, nos ennemis firent une halte si brusque que j'en perçus nettement le contre-coup. Je me tâtai ensuite, si je puis dire, comme un homme qui est tombé rudement, qui se relève, et qui constate avec un certain plaisir qu'il n'a aucun membre de rompu. Le danger me parut écarté, cette fois, définitivement. Je me tenais pour aussi assuré de l'impossibilité d'une récidive que l'on est assuré, en duel, d'en avoir fini après la seconde balle, quand le procès-verbal a stipulé qu'on n'en échangerait que deux. Mes entours parta-

gèrent ce sentiment, car c'est alors que mon père jugea convenable d'autoriser le départ de François et de Jeanne : il y avait juste cinq semaines que nous avions retrouvé le corps de Philippe dans son appartement de la rue Rabelais.

Je devais accompagner mon frère et ma sœur. Nous allions tous trois jusqu'à Berne.

J'y laissais Jeanne dans un sanatorium dirigé par un ami de mon père, où elle comptait faire, trois mois durant, une cure d'isolement et de repos. François descendait de son côté sur l'Italie, où il lui était prescrit de voyager le plus longtemps possible. Je me réservais, quant à moi, d'établir au dernier moment, et à ma fantaisie, le programme du voyage d'agrément que j'entendais faire tout seul. Je l'avais bien gagné. J'avoue que je me faisais une fête de cette escapade. Je me serais bien passé de chaperonner d'abord Jeanne et François, mais la corvée n'était pas fort longue, et je m'y résignais d'assez bonne grâce dans l'espérance des jours heureux et libres qui suivraient. J'étais à bout de grandeur d'âme et incapable d'autres sentiments que ceux d'un collégien à la veille des vacances : après tant de secousses et de traverses, j'étais peut-être excusable.

J'avais aussi, comme le collégien, la crainte continuelle et puérile de l'anicroche, qui pou-

vait, jusqu'à la dernière minute, empêcher notre départ. Ma sœur et mon frère avaient une façon de prendre ce voyage qui entretenait mon inquiétude. Jeanne, rebelle, niait la nécessité de Texil, disait son horreur de tout déplacement, son effroi de la solitude où Ton voulait, par une absurde hygiène, la condamner. François était plus impatient que moi-même de partir, mais encore plus tourmenté que moi du pressentiment que nous ne partirions point. Il avait usé toute sa force, il prenait peur, à J'instant où rien ne justifiait plus la peur. Peut-être aussi avait-il la raison troublée par le ressouvenir de son acte, par le remords, qui est le privilège des criminels d'occasion : les blessures de la conscience, de même que celles du corps, ne deviennent sensibles que refroidies.

Il arriva pourtant, ce jour où nous devions nous mettre en route! Je m'étais fait réveiller de très bonne heure, j'allais être prêt, lorsque François entra dans ma chambre, si pâle que je me rappelai sa pâleur du jour où il avait tué. Il me dit en secouant la tête et en montrant mon sac de voyage où j'achevais de ranger mes flacons :

— Ce n'est pas la peine... Il ne faut pas partir. . .

Ses mains tremblaient. Il avait un air d'égarement. Je crus, je voulus croire qu'il dérai-

sonnait, que sa peur de ne pas partir s'exagérait jusqu'à la folie, justement parce que nous étions sur le point de nous échapper. Je lui dis :

— Voyons, qu'y a-t-ii?

Ahl il était bien incapable de me répondre.

Il me tendit un journal qu'il tenait. C'était l'un de ceux qui avaient naguère mené une enquête d'amateur parallèle à l'instruction, journal à réclames tapageuses et à manchettes, d'ailleurs de notre bord et assez soigneux de ne rien publier qui nous pût être défavorable. François m'indiqua une dépêche, de l'étranger, sous un titre en gros caractères : Le mot de l'AfTaire Coigny-Langellier. Il y était dit que le docteur Cyprien Costeau, bien connu pour ses opinions anarchistes et son intimité avec nous, avait voulu, en quittant le congrès médical de Bucarest, au lieu de rentrer en France, passer en Russie; qu'il avait dû, conséquemment, demander un passeport au consul général de France. Le consul, jugeant, on ne sait trop pourquoi, ce projet de voyage suspect, avait télégraphié à Paris pour demander des instructions, d'où on lui avait donné ordre de suspendre sa réponse. Cette mesure intriguait fort les Roumains, selon le correspondant du journal qui négligeait de dire précisément quels commentaires ils en faisaient.

Par compensation, le rédacteur de Paris don-

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nait carrière à ses réflexions personnelles. Il affirmait que, dès le principe, Tanarchiste avait inspiré de la méfiance et que Ton s'était demandé pourquoi M. le juge d'instruction ne le faisait point d'abord mettre à l'ombre. (Je me demande, moi, entre parenthèse, oîi M. le rédacteur prenait cela; car je m'étais au contraire étonné que personne ne parût songer à Costeau.) La thèse de l'article n'était cependant point que Costeau eût trempé dans le crime, où l'on préférait ne lui distribuer qu'un rôle de comparse; mais l'on ne doutait point que ce comparse, si hâté de gagner le large, ne sût le mot de l'énigme. Le refus du passeport semblait indiquer une velléité de prochainement reprendre l'instruction; mais il était à prévoir que cette instruction nouvelle, comme d'usage, n'éclaircirait rien, et il valait mieux que la presse une fois encore s'en mêlât. C'est pourquoi l'on avait fait partir, par l' Orient-express de la veille, un autre rédacteur de ce même journal, qui allait joindre le Costeau, ne le plus quitter d'une semelle, et lui tirer les vers du nez. Cette note me parut inquiétante, et j'estimai, de même que François, qu'il n'était point temps de partir. L'opinion que j'avais du docteur Cyprien Costeau ne me permettait point de douter qu'il ne parlât, si on lui offrait de l'argent. Nous n'avions aucun moyen de dé-

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fense : nous ne pouvions pas courir jusqu'en Roumanie pour disputer au reporter la conscience de l'anarchiste et faire une surenchère. Je jugeai mon pauvre frère perdu. Je m'attendis à lire son nom en toutes lettres dans le premier numéro qui paraîtrait après l'arrivée de l'envoyé du journal à Bucarest. Ce ne pouvait être que le surlendemain, et j'eus encore à supporter pendant quarante-huit heures une de ces angoisses si atroces, qu'il ne semblerait pas qu'on y dût tenir plus de cinq minutes. L'avantage de ce supplice est qu'il divertit de la douleur morale par l'excès de la douleur physique et qu'il interrompt le travail de l'imagination.

Je m'éveillai le surlendemain matin vers cinq heures. Même en dormant, j'avais eu le cœur continuellement serré; mais, quand je repris conscience, l'angoisse redoubla; je compris les détenus qui se tuent à la veille de leur libération, et qui ne peuvent pas supporter quelques heures encore de prison, après en avoir supporté plusieurs mois. Je me levai, je me vêtis en hâte, pour aller acheter le journal dès qu'il paraîtrait. Quand je l'ouvris, je crus défaillir. Il est si régulièrement mis en pages que je n'eus pas à chercher, je trouvai du premier coup d'œil la dépêche qui m'intéressait. Elle était très courte. Elle ne contenait rien que d'insignifiant. J'en fus presque désappointé; et

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je prévis à quel raffiné supplice quotidien j'allais être mis.

Soit que l'envoyé du journal eût le génie de la suite au prochain numéro, ou que Cyprien Costeau, pour se faire entretenir par lui et l'exploiter plus longtemps, l'amusât en effet de vagues demi-confidences, mais se gardât bien de lâcher le secret tout d'un coup, les dépêches se succédèrent de jour en jour pleines de promesses et de réticences, en fin de compte ne révélant rien. Au bout d'une semaine entière, ceci, sans plus, était acquis: Cyprien Costeau déclarait tout savoir et refusait de rien dire, même à son garde du corps, tant qu'il ne serait pas de retour à Paris, où d'ailleurs il reviendrait sous peu ; mais il prenait l'engagement formel de nommer l'assassin de M. le duc de Coigny, à l'instant même où le train du retour entrerait en gare de l'Est.

Ce retardement, cet engagement à terme, me donnèrent un peu d'espoir : peut-être Costeau voulait-il nous avoir reyus avant de parler : il se ménageait peut-être une dernière possibilité de chantage. Mais quand une dépêche, la neuvième, annonça qu'il avait quitté Bucarest avec son reporter, j*eus la certitude que tout était perdu et je n'attendis plus que la fin.

Alors, il arriva une chose si prodigieuse que j'ai presque honte à l'écrire. Je n'essaierai pas

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de la justifier, de la préparer ni de la rendre vraisemblable. Au surplus, jamais les faits, dans la réalité, ne se déroulent selon un ordre logique. En revanche, on dirait parfois qu'ils sont arrangés par un dilettante qui a des soucis d'art et d'harmonie. (Je le dis sans le comprendre, ou sans le croire : je suis indemne de tout mysticisme.) Notre histoire avait été romanesque de bout en bout : elle devait se dénouer par une péripétie de roman, pour finir dans le ton 011 elle avait commencé.

Les deux voyageurs firent une halte d'un jour à Vienne. Le train qu'ils reprirent le lendemain était encombré, et ils ne purent obtenir deux places dans la même cabine. A la frontière française, bien qu'ils n'eussent point à s'occuper de la douane, ils sortirent de leurs cases, se revirent dans le couloir, et même ils allèrent boire ensemble dans le wagon-restaurant. Puis ils rentrèrent chacun chez soi.

Le compagnon importun, et inconnu, de Cyprien Costeau quitta le train à Nancy. Costeau le sut d'avance : plus tard, le steward affirma lui en avoir donné avis. Il est singulier que Costeau n'ait point, à son tour, avisé son compagnon de voyage, ni qu'il ne l'ait point invité à venir partager sa cabine.

Le lendemain matin, un quart d'heure avant l'arrivée, le steward frappa successivement à

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toutes les portes. Pour passer devant la porte deCosteau, il dut écarter une valise, qui était ouverte, mais non forcée : on y a retrouvé plus tard tous les vêtements du docteur, ses objets de toilette, et même des bijoux et de l'argent, mais pas un seul papier.

Quand le train fut en gare, le journaliste, surpris de ne pas voir Costeau, frappa de nouveau à la porte. Il ne reçut point de réponse. Il appela le steward, qui ouvrit...

Le corps était en travers du lit inférieur, la tête pendante, la gorge tranchée d'un seul coup de rasoir. L'arme, un des rasoirs du nécessaire, avait glissé à terre, et aucun indice ne permettait de présumer si Costeau avait été victime d'un meurtre ou s'il s'était coupé la gorge de sa main.

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J'ai dit naguère, aux premières pages de ce récit, qu'il n'y a pas de commencements en histoire, mais que nous voulons dater; je pourrais dire que, de même, il n'y a pas de fin à la rigueur, mais nous avons le même besoin de clore que d'ouvrir. Ce n'est pas seulement le petit peuple qui, au théâtre, réclame un dénoûment. Notre esprit a des exigences qu'il ne faut pas confondre avec les conventions de je ne sais quelle technique. Il est nécessaire que nous déformions le réel pour l'admettre aux cadres de notre pensée.

Ainsi, comme j'avais eu un jour le sentiment qu'une époque nouvelle s'inaugurait pour notre société, dont notre drame privé fut le principal et le plus significatif épisode, j'eus le

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sentiment, un autre jour, que la fin de cette époque était venue, qui coïncidait avec la fin de notre drame ; je dis la vraie fin, la fin, si je puis ainsi parler, définitive.

Ce ne fut point, comme on l'aurait mis au théâtre, le jour même où nous apprîmes la mort de Costeau, qui nous tirait la dernière épine, et qui faisait un baisser de rideau excellent. Ce fut longtemps après; après longtemps encore de bavardages dans les salons et de polémiques dans les journaux, et d'hypothèses saugrenues sur cette mort inexplicable, celle, entre autres, d'un crime maçonnique :

je passe de pires sottises. Mais, sauf dans les cinq ou six premiers jours, pîi la fausse noie de cet événement, vraiment déplacé à l'aube du vingtième siècle, fit grincer un peu l'opinion, les hostilités et les curiosités manquèrent de ressort. Comme on dit vulgairement, le public n'y était plus, et il en avait par-dessus les oreilles. La passion faiblissait. Ce grand bruit qui, par habitude, ne m'incommodait même plus, s'apaisa peu à peu : j'y pris garde quand il cessa, et je fus étonné du silence. Il y avait, je le répète, beau temps que Costeau était mort. Nous avions, mes parents et moi, déjà quitté le deuil de convenance que nous portions de Philippe. Ma sœur elle-même en était au demideuil, si fantaisiste qu'on ne l'eût point remar-

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que si on ne l'avait que trop sue veuve, et qu'on n'eût point songé à lui demander quel oncle ou quel cousin elle avait perdu.

Je sentis précisément que l'affaire Coigny- Langellier était classée lorsque nous entendîmes, un matin, le coup de sonnette de Valmorel. Nous l'attendions. La veille au soir, M. le Président de la République l'avait chargé de former un cabinet, et il avait la rare coquetterie de se souvenir qu'il promettait à mon père, depuis des années ^ le portefeuille de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.

Mon père le reçut d'abord dans son cabinet, où nous étions tous présents, ma mère, ma sœur, François, moi-même et jusqu'à mon frère Élie. Cette première conversation eut un peu plus de solennité qu'il n'est ordinairement du goût de mon père. Il ne voulait point trancher à lui seul une question préalable où nous étions tous intéressés. Convenait-il de nous tenir sur la réserve après avoir été, durant des mois, si tristement en vue? Mon père devait-il, au ôontraire, accepter un poste où il pensait rendre des services, au prix de ces ordurières insultes où il faut bien que l'on se résigne quand on se mêle à la politique, et qui ne manqueraient point de nous éclabousser tous indistinctement?

Sans doute, le parti le plus sage était la ré-

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serve, le silence, l'ombre; maïs cette sagesse-là était aussi bien timide pour plaire à pas un de nous. L'autre parti nous séduisait par ce qu'il avait déplus hasardeux; sans compter qu'il n'était point non plus dépourvu de sagesse : nous, sentions — nous ne jugeâmes pas à propos de le témoigner explicitement — que si nous acceptions, en la personne de notre père, une part du gouvernement, c'était une façon assez habile d'affirmer notre sécurité, notre bonne conscience. D'ailleurs, mon père nous consultait pour la forme : il eût passé outre a nos objections si nous avions été d'un autre sentiment que lui ; mais il va de soi que nous ne pouvions pas être d'un autre sentiment. Dès que son acceptation fut résolue en principe, nous nous retirâmes, et il demeura seul avec Valmorel, pour s'entendre sur les divers points de leur programme.

Le même soir avait lieu la répétition générale de Simon le Mage. Hermann Moser, désespérant de faire jouer son opéra dans les mêmes conditions qu'un professionnel, s'était enfin résolu d'en donner à ses frais trois représentations privées sur invitation. Il avait loué la salle du Nouveau-Théâtre, qui n'était pas encore transformée comme nous l'avons vue depuis.

Il avait engagé, outre la Pakrofsky, des chanteurs et des cantatrices non moins célèbres

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qu'elle, soit par le chiffre exorbitant de leurs cachets, soit par la beauté de leurs voix, ou même par Tart consommé qui suppléait à l'absence de voix. Il avait fait exécuter des décors d'un luxe, disait-on, inouï. Et tout cela lui coûtait, pour les trois jours, la bagatelle de trois cent mille francs. .

Nous étions priés, avec ce qu'on appelle plus particulièrement le Tout-Paris, à la première de ces trois représentations, dite selon l'usage (( répétition générale ». C'était pour nous une épreuve de conséquence : nous reparaissions pour la première fois, et point à petit bruit, dans un des galas de la saison. Nous allions tous ensemble à la foire aux vanités, même Jeanne et François. Nous affrontions un public rassasié de haïr mais toujours divisé, où nous savions que nos adversaires comme nos amis gardaient obstinément leurs positions. Et comme le Temps de cinq heures publiait le nouveau ministère où figurait le nom de Langellier, il devenait encore plus officiel que la malveillance ni les arrière-pensées ne nous souciaient plus, que nous tenions notre honneur pour sauf — ou la prescription pour acquise, enfin que c'était le triomphe.

Je n'y marchais pas sans émotion : non que j'eusse peur du public, dont je connais la lâcheté dès qu'on le défie ; mais ce n'est pas le

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public seul que nous allions défier; et lorsque je pensais à la culpabilité réelle de mon frère, à son impunité, à Tarrogance de notre attitude, je me demandais si nous ne tentions pas imprudemment quelque Némésis, qui choisirait Theure de notre gloire pour nous précipiter avec plus d'éclat. Je n'ai point naturellement de propension à craindre que le ciel intervienne dans nos affaires, mais Thabitude des coups de théâtre finissait par me fausser l'esprit. Je n'attendais toutefois des dieux qu'un coup de tonnerre à heure fixe, et j'étais décidé à croire que si nous sortions indemnes de la représentation de Simon le Mage, alors tout serait bien fini. Lorsque je raisonnais, je ne doutais aucunement de cette heureuse terminaison, et je me réjouissais de penser que notre vie allait reprendre son cours normal au douzième coup de minuit.

Cette certitude de raisonnement se transmit à ma sensibilité dès que j'entrai dans notre loge. J'arrivai tard : la salle était déjà remplie, et je pris contact avec tout le public d'un seul coup. Je me sentis incontinent assuré, l'épreuve que j'avais redoutée me parut inoffensive, et tout ce que j'y aperçus encore de romanesque fut qu'elle rappelait d'un peu trop près la scène finale, les dernières pages de plusieurs romans connus. Les littérateurs contemporains ont

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peut-être abusé en effet du procédé qui consiste à réunir tous leurs personnages dans une salie de première, pour les ramener au dénouement et finir sur une description brillante. Ce tableau de Tout-Paris au théâtre a été brossé trop souvent, et je me dispenserais d'en donner encore une réplique si je ne me croyais en mesure d'y ajouter cette fois quelques particularités.

Certes, à la première vue, l'assemblée ne différait point des foules similaires que nous ont représentées les peintres de mœurs d'il y a trente ou quarante ans. C'était le même ramas de gens connus de qui on ne connaît rien, et sur qui on raconte des histoires. Mais la chronique mondaine a fait le même progrès que les polémiques de presse; les mots, dans les salons comme dans les gazettes, s'usent vite, et sont suppléés par des mots plus gros ; la calomnie, même dans la meilleure société, se fait de jour en jour plus âpre; et ces histoires que l'on raconte, qui ne ressortissaient autrefois qu'à la simple police, et hier encore à la correctionnelle, deviennent é vocables à la cour d'assises. S'il les fallait prendre au pied de la lettre, le monde ne serait plus un cercle de gens élégamment corrompus, mais une chaîne de forçats, et les classiques appellations de Sodome et de Babylone moderne seraient des euphémismes trop indulgents pour désigner Paris.

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Personne évidemment n'a la naïveté de croire aux vilaines choses que Ton dit, ni encore moins ceux qui les disent ; mais c'est un signe, que, sans y croire, on se plaise à les répéter ou à les entendre. Les médisances d'autrefois n'étaient qu'un passe-temps ; on se souciait davantage de s'amuser que de nuire, et on avait de l'esprit : on n'en a plus, on hait tout de bon et efieclivement. Depuis quinze ans, le grand vent de la discorde souffle sur l'incendie et l'étend. Mais non, ils ne haïssent même pas : ils jalousent. Les ignobles difficultés de la vie présente ravalent la haine, qui pourrait avoir de la grandeur, jusqu'au niveau des plus basses jalousies. Elle demeure souterraine et inutile. La méchanceté est en puissance, et se concentre en elle-même ou se dépense en vaines paroles, sans jamais passera l'acte. Qui donc a osé une grande action abominable, sauf mon frère François Langellier? Je ne pouvais me défendre d'une certaine admiration pour son crime, parce que, moi, je n'aurais pas eu le courage physique de l'accomplir. Lui du moins avait agi. Il avait frappé du couteau. Pendant quelques minutes, il avait été l'égal de ces belles brutes de la Renaissance, à qui maintenant je rougissais d'avoir pu assimiler nos contemporains veules et frustes. Il faisait à cette canaille beaucoup d'honneur en revendiquant ce soir

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sa place parmi elle, la première place, la place du crime impuni et triomphant.

Il n'était pas encore arrivé, j'avais hâte de le voir venir. Déjà ma sœur, morne et hautaine, s'était assise dans notre loge. Je voyais non loin de nous Hortense Moser. Le comte Odon de Coigny vint causer quelques instants avec elle. Etaient-ils donc réconciliés? Je l'ignorais. Ailleurs, la veuve Jouve et Laurent avaient pour compagnons de loge les Charost et les Estouteville. J'aperçus, à l'orchestre, Michel Berger avec un ruban rouge tout neuf : car il était enfin, depuis la veille, chevalier de la Légion d^honneur. Je m'étonnai qu'il ne montât point chez nous, où l'on réservait deux places à M"*' Valvin. Mais, sur ces entrefaites, elle arriva, flanquée d'un nouveau petit jeune homme que nul de nous ne connaissait, et qu'elle nous présenta de l'air le plus naturel : nous lui gardions deux places, elle trouvait tout simple d'ofl'rir l'une des deux à qui lui plaisait. Elle se désintéressait de Berger depuis qu'elle avait obtenu pour lui la croix. Et elle l'avait aussitôt remplacé par un autre.

La porte de la loge s'ouvrit encore. François parut. Qu^il était pâlel A l'instant même où il prenait place parmi nous — oh 1 ce ne fut pas une coïncidence bien extraordinaire, mais tout de même elle me fit impression — toutes les

lumières de la salle s'éteignîrent et Forchestre préluda.

Je n'avais pas rintention d'écouter la musique : je la connaissais, ou je croyais la connaître. Je voulais profiter seulement de cette obscurité et de la liberté d'esprit qu'elle assure, pour me recueillir, et pour mettre de l'ordre dans les idées que je viens d'écrire comme elles me sont alors venues. Le fracas de l'orchestre et des chants trouble beaucoup moins la pensée que le papillotage des spectateurs et la cacophonie de leurs conversations particulières. Je fus bien étonné de me sentir, dès les premiers accords, secoué et tiré de ma rêverie aussi impérativement qu'à l'appel des trois petites notes qui ouvrent la symphonie en ut; et je ne pus dès lors me .divertir de cette musique qu'il me semblait que j'entendisse pour la première fois à cause que j'y découvrais un sens nouveau.

L'auteur ne l'avait point voulu, ce n'était que l'effet des circonstances, néanmoins saisissant.

Il va de soi que les thèmes et les rythmes s'adaptaient soigneusement aux paroles : Moser était trop bon élève et trop consciencieux pour avoir négligé cet ajustement de rigueur; mais un autre ajustement, inattendu et plus curieux, était celui de la musique à l'âme des gens qui l'écoutaient. Elle traduisait avec une exactitude singulière la physionomie morale de cette as-

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semblée, que j'ai sî pauvrement su rendre au moyen des mots. D'abord quelle admirable charge du snobisme universel, et si M oser l'eût faite exprès, au lieu de la faire par hasard ou par naïveté, qu'il eût fallu crier au chefd'œuvre I C'était vraiment la symphonie du snobisme, et qui me faisait penser à ces symphonies burlesques où s'amusa autrefois le génie des maîtres. Pris pour caricature, le pédantisme de certains développements obstinés et inexorables devenait d'une irrésistible bouflfonnerie. L'effet comique en était analogue à celui de ces grandes périodes ordonnées comme il y a trois cents ans, où tels écrivains d'aujourd'hui s'amusèrent à envelopper leurs pensées, avec un art irréprochable, mais non sans quelque soupçon d'ironie : ils eurent l'esprit de syntaxe, comme d'autres ont l'esprit de mots. Il est aussi un esprit en musique ; M oser faisait de cet esprit-là, malheureusement sans le savoir.

Son œuvre vulgaire et laborieuse, malsaine en même temps que plate, était comme une dérision de toutes les vanités intellectuelles, de toutes les perversions modernes du goût. Elle était le symbole en musique de ce temps de confusion où tout le monde sait et pense, d'ailleurs à tort et à travers et hors de saison, où les raffinements équivoques tiennent lieu de la délicatesse, et où le sens de la beauté décline à me-

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sure que les artistes se multiplient. Elle était intelligente, d'une intelligence presque miraculeuse, et qui marquait le suprême de Teffort humain, mais sans la moindre trace de divin, je veux dire sans le moindre génie. Elle n'était point rare, mais étrange, et si agaçante que parmi cette ombre suspecte j'entendais déjà les souffles se précipiter, et bruire les frissons qui annoncent la crise dans les assemblées de convulsionnaires.

Mais ce qu'elle avait surtout de neuf, cette musique, et de significatif, c'est qu'elle exprimait avec une intensité extraordinaire la discorde par l'abus des dissonances, grâce aux harmonies défendues et aux intervalles inusités qu'elle préférait toujours, de parti pris et comme par gageure. C'était la symphonie de la discorde plus encore que du snobisme; c'était, avec son tapage offensant et cependant sans vraie force, l'image sonore de nos haines, de nos haines bavardes et veules. Dans les comédies grecques, le principal acteur interrompait l'action vers le milieu pour s'adresser directement au public et lui dire quelques vérités. La musique d'Hermann Moser me semblait être ainsi une espèce de parabase, indépendante du drame qu'elle accompagnait : réquisitoire si direct et si âpre que je me demandais comment les gens qu'il avait visés oseraient se regarder

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les uns les autres quand la lumière se referait dans la salie. Je guettais avec curiosité le moment où tous les visages redeviendraient visibles et nus.

Ils n'accusèrent aucune gêne. Sans doute que les spectateurs n'avaient point pénétré ainsi que moi le sens ésotérique de la partition. Je n'observai que ces troubles de la vue, ces battements de paupières et ces clignements des yeux que surprend le passage trop brusque de la nuit au jour, la fatigue des traits fripés, l'hésitation des physionomies qui n'avaient pas eu le temps de se recomposer. Mais l'enthousiasme arrangea tout. Il éclata en cris et en applaudissements. Les artistes furent rappelés une demidouzaine de fois. Puis le caquetage reprit dans les loges et les intimes de l'auteur se ruèrent vers les coulisses. Sur le plateau, le gros Hermann Moser trahissait la violence de son émotion par l'abondance de sa sueur. La Pakrofsky recevait les félicitations sans trop de joie vulgaire, encore possédée, et bien plus occupée de son personnage que de son succès.

J'avais été, durant tout ce premier acte, trop diverti de mes intérêts particuliers pour y revenir. D'ailleurs, je considérais la redoutable épreuve comme terminée. L'assistance était probablement toujours prévenue et haineuse, mais qu'importe si elle ne grondait pas? Elle

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n'avait osé aucune manifestation. On ne nous regardait pas même de travers. Laurent Jouve, que Ton disait tout bas fiancé à ma sœur, nous fit une visite qui ne fut seulement pas remarquée, et les lorgnettes ne se dirigèrent point vers notre loge d'une trop gênante façon, quand le nouveau président du conseil y vint saluer ma mère. J'attendais avec impatience la prochaine extinction des feux, et je comptais sur un recommencement des sensations puissantes et rares que la musique du banquier juif m'avait inespérément procurées.

Cette fois, je fus déçu. Je ne retrouvai que l'ennui. La perspective de demeurer jusqu'au bout me fut extrêmement pénible. Je bâillais. J'étais étourdi par le bruit, et cependant je ne l'écoutais point, je ne suivais plus la mélodie ni les paroles. Je me prenais à méditer sur nos affaires personnelles et je me sentais mal satisfait. Certes j'étais trop content que cette soirée parût devoir s'achever sans encombre; mais enfin j'avais rêvé un dernier épisode de tragédie, et la platitude de cette conclusion m'humiliait.

Ce n'est qu'à la dernière minute, et comme j'étais sur le point de me décourager, que le symbole du spectacle qui se déroulait sous mes yeux indifférents m'apparut de nouveau et me saisit. Le finale de Simon le Mage atteignait à la grandeur, et il ne me sembla pas indigne de

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faire un accompagnement suprême à l'histoire d'amour et de discorde que je finissais alors de vivre et que je finis à présent de raconter. Mais ce n'est plus la musique seule qui recelait un sens caché : le poème à son dénouement rivalisait avec elle de signification et de profondeur. La chute et la mort du héros me parut une figure claire de la catastrophe où se précipitent ceux qui à cette heure le regardaient sur la scène prendre son vol et tomber. Et lorsque je vis, aux bruits des cuivres, aux cris de la foule, dans ce décor d'hippodrome, le charlatan s'élever vers les cintres, puis s'abattre, rompu, sanglant, sur les débris de ses ailes postiches, je songeai que, si la société dont je suis un des membres et un représentant privilégié doit elle aussi un jour mourir, ce sera comme Simon le Mage dans la boue, en punition de ses témérités imbéciles, dans la boue, dans la boue sanglante, parmi des clameurs de populace et un tumulte de cirque, dans la boue — après avoir donné un vain coup d'aile vers le ciel, pour la galerie.

Achevé d'imprimer le vingt-deux juillet mil neuf cent sept

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