‹ La divination et la science des preśages chez la ChaldéensChapitre 21 sur 40 · III · texte numérisé non relu

III

(3) J’ai de grands doutes aujourd’hui sur la forme Nouah, que dans mes Premières Civilisations et ma Magie chez les Chaldéens j’avais proposée comme la lecture assyrienne du nom de ce dieu, l’un des principaux du panthéon des bords de l’Euphrate et du Tigre, l’un de ceux dont la physionomie a le moins changé en passant des antiques Accads à la civilisation postérieure. J’inclinerais désormais à croire que les assyriologues de l’école anglaise et M. Schrader ont eu raison do penser qu’il conservait purement et simplement en assyrien son nom accadien de Êa, comme son épouse celui de Damkina ou. Davkina.

science (1). Dans la Lettre de Jérémie placée à la suite des prophéties de Bamch, document que saint Jérôme lui-même qualifie de pseudépigraphe et dont le texte grec paraît avoir été le premier original^ mais dont l’auteur révèle une connaissance si exacte et si précise du culte babylonien (2) qu’il m’est impossible de croire qifil ait pu être écrit ailleurs qu’à Babylone, vers le premier siècle avant l’ère chrétienne ; — dans la Lettre de Jérémie, il est dit des images des dieux : œ On raconte que des serpents nés de la terre leur lèchent le cœur. » Il suffit de se rappeler les fables de Cassandre et de Mélampus pour se rendre compte de l’idée prophétique que les anciens attachaient au lèchement parla langue des serpents. La phrase en question semble donc se rapporter à cette circonstance que dans quelques-uns des temples de Babylone on aurait

(1) G. Rawlinson, The five great monarchies, 2® édit, t. I, p. 122.

(2) La comparaison de la Lettre de Jérémie avec les monuments babyloniens, particulièrement les monuments figurés, fournirait le sujet d’une étude extrêmement curieuse, que je tenterai peut-être quelque jour. Je ne crois pas que l’on puisse rencontrer dans toute la Bible un livre dont l’auteur ait mieux connu le paganisme chaldéo-babylonien.

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élevé des serpents considérés comme des interprètes des dieux et servant à rendre des oracles (1). Quoi qu’il en soit, on n’a encore, à ma connaissance du moins, retrouvé aucun fragment original des livres auguraux de la Glialdée sur les présages fournis par' les serpents.

(1) Quoique l’histoire du dragon de Bel, que la Vulgate place à la suite des prophéties de Daniel, soit un morceau de basse époque et sans aucune valeur, on peut admettre qu’il a eu pour fondement un fait réel, ces serpents élevés dans certains temples babyloniens.

Ayant eu l’audace de dire dans un article du Correspondant (10 juillet 1874) que dans une discussion scientifique de la date et de la valeur du livre de Daniel, il fallait d’abord écarter ce chapitre et celui de l’histoire de Suzanne « comme des compositions d’une date très-postérieure et qui n’ont aucunement le cachet du reste du livre », je me suis vu en butte aux plus vives attaques de la part des rédacteurs de certains recueils religieux, presque excommunié et rangé parmi les plus dangereux libres penseurs. Ces censeurs d’orthodoxie trop zélés connaissaient peu les Pères de l’Église ; sans cela ils auraient su que je n'avais fait que me conformer à l’avis de saint Jérôme sur les compositions en question. Je crois bon de placer sous leurs yeux les propres paroles du grand docteur dans la préface de son commentaire sur Daniel : Sed et hoc noss^e debcmiis inter coetera^ Porphyrium de Dcmielis libro nobis objicere, idcirco ilium apjparere confictum^ nec haberi apud Jlebraeos^ sed graeci sermonis esse commentum, quia in Susannae fabula contineatur ^ dicente Daniele ad presbyteros ànb rov ayivov

Dans les débris f[ue j^ai eu roccasion d’examiner, ce sont les chiens qui jouent un rôle considérable. J’en ai publié un (1) qui énumère toutes les conséquences de l’entrée de chiens de telle ou telle couleur dans le palais ou dans le temple :

Si un chien jaune entre dans le palais, le palais sera anéanti.

xat àno xov Trptvou Trpt'aat , quam etymologiam magis graeco sermoni convenire, quam hebraeo. Cui et Eusebius et Apollinarius qmri sententia responderunt : Susannae Belisque ac draconis fabulas non contineri in hebraico ; sed partem esse prophetiae Abacuc filii Jesu de tribu Levi : sicut juxta LXX interprétés in titulo ejusdem Belis fabulæ ponitur : Homo quidam erat sacerdos, nomine Daniel, filius Abda, conviva regis Babylonis, quum Danielem et très pueros de tribu Juda fuisse sancta Scriptura testetur. Unde et nos ante annos phiî'imos quum verteremus Danielem, lias visiones obelo pjraenqtavimus, significantes eas in hebraico non liaberi. Et miror cpiosdam g.eg']ii[J.oLpovç indignari mihi, quasi ego decurtaverim librum : quum et Origenes et Eusebius et Apollinarius aliique ecclesiastici viri et doctores Graeciae, lias, ut dixi, visiones non haberi apud Hebraeos fateantur; nec se debere resjiondere Porphyrio qoro his quœ nullam Scripturae

S.ANCTAE AUCTORITATEM PRAEBEANT.

Antérieurement, Jules l’Africain, doué d’un esprit sagace et d’un vrai sens critique, s’était prononcé nettement contre l’authenticité de ces chapitres et avait engagé son ami Origène à les rejeter.

(1) Choix de textes, n° 80.

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Si un cbÎ6n rouge entre clans le palais, le palais sera

livré à la dévastation par 1 ennemi.

Si un chien entre dans le palais et blesse quelcju un,

le palais sera livré à la dévastation ....

Si un chien entre dans le palais et se couche sur le lit,

le palais, personne ne

Si un chien entre dans le palais et se couche sur le

trône, le palais sera brûlé.

Si un chien entre dans le palais et se couche sur le palanquin royal, le palais sera dévasté par 1 ennemi.

Si un chien entre dans le temple, les dieux ne seront pas miséricordieux pour le pays.

Si un chien blanc entre dans le temple, la durée du temple sera stable.

Si un chien noir entre dans le temple, la durée du temple ne sera pas stable.

Si un chien gris entre dans le temple, le temple souffrira dans ses possessions.

Si un chien jaune entre dans le temple, le temple souffrira dans ses possessions.

Si un chien rouge entre dans le temple, les dieux du temple le déserteront.

Si les chiens se rassemblent en troupe et entrent dans le temple, personne ne. . . .

On devait faire bonne garde aux portes des palais et des temples pour empêcher les chiens d’y entrer, puisque leur seule présence devait pronostiquer de tels malheurs. A.u reste, c’est de l’entrée de chiens étrangers qu’il s’agit ici, puisque nous savons par des textes positifs que les monarques assyriens éle-

9i LA DIVINATION ET LA SCIENCE DES PRÉSAGES

vaient dans leurs palais des chiens de garde et de chasse en grand nombre; Assourbanipal a même voulu transmettre à la postérité le nom et le portrait de quelques-uns des siens. Ce que jhndique est très-clairement précisé par ces vers du Phormion de Térence (1), où nous voyons la même superstition transmise aux Grecs :

Monstra evenerunt mihi.

Intront in aedis ater alienus canis :

Angiiis per impluvium decidit de tegulis,

Gallina cecinit : interdixit hariolus :

Haruspex vetuit ante brumam autem novi Negoti incipere

Un autre fragment de tablette, celui-ci inédit, interprète gravement les annonces d’avenir qui résultent des incongruités auxquelles les chiens peuvent se laisser aller dans la maison, le palais ou le temple; elles sont toutes sinistres. Les Babyloniens et les Assyriens eussent pris fort au sérieux la scène des Plaideurs. J’en cite seulement quelques échantillons ;

Si un chien vomit dans la maison, le maître de la maison mourra.

• (1) Act. IV, sc. 4, V. 24-29.

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'Si un chien, dans le palais, pisse contre le trône, le roi mourra et les ennemis partageront son pays.

Si un chien pisse dans le temple, il y aura des pluies torrentielles dans le ciel, des inondations dans les canaux, famine et mortalité.

Si un chien fait ses excréments dans le temple, il y aura un tremblement de terre; Nergal, qui dévore les cadavres, massacrera les hommes avec son arme.

Ailleurs/ dans un débris très-mutilé, ce senties mouches [zumbi) qui fournissent les présages. Ceci offre un certain intérêt pour l’éclaircissement d’un point de la mythologie sémitique. Le grand dieu d’Accaron chez les Philistins est appelé Baal-zeboub, « le Baal mouche » ou « le Seigneur de la mouche » , ce que les Septante traduisent par BaàX puîa et Josèphe par ©eoç Ce Baal-zeboub, dont on a fait ensuite chez les Juifs un prince des démons, avait un oracle célèbre qffOchozias, roi d’Israël, envoya consulter sur l’issue de sa maladie (1) , ce qui attira sur ni la juste colère d’Elie. L’oracle du dieu-mouche devait avoir les mouches pour interprètes, et quand lous constatons que la mouche avait sa place dans a mantique chaldéenne, nous sommes amenés jà

(L II lleg. I, 2, 3, G et IG.

établir un rapport entre le nom singulier de la divinité d’Accaron et le procédé par lequel l’avenir se révélait dans son mantéion. Chez différents peuples anciens, des insectes fournissaient des présages. Tout le monde connaît celni des abeilles dans l’enfance de Platon ; la légende phrygienne de Midas donnait un rôle prophétique aux fourmis (1).

Au reste, lamhlique (2) indique comme trèsimportante chez les Babyloniens la divination par les mouches 5 il dit aussi qu’à Babylone on tirait des augures des lions, des serpents et des sauterelles, enfin de la grêle, ce qui rentre dans les variétés de mantique que nous avons étudiées au chapitre précédent.

Les augures fournis par les animaux rentraient, du reste, en grande partie dans la catégorie de ce que les Grecs appelaient èvôâiat oMaixxza, èvoâioi ffuuêoXot[3), c’est-à-dire les présages fournis par les rencontres fortuites faites par l’homme sur son chemin (4), croyance dépeinte d’une manière si vivante par Théophraste dans son portrait du Superstitieux. Il

(1) Val. Maxim. I, 6, ext. 2. ^

(2) Ap. Phot. Bihlioth. cod. 94, p. 75, ed. Bekker.

(3) Æschyl. Prometh. v. 487.

(4) Nonn. Synagog. histor. 61.

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semble que les Ghaldéens en faisaient une classe à part dans leur science divinatoire, groupant ensemble toutes les rencontres de ce genre, quelle que fût la nature des signes qu’elles présentassent et les distinguant de ceux que faisait apercevoir une observation régulière et intentionnelle. C’est ainsi qidun simple lambeau présentant seulement quelques commencements de lignes, qui a été recueilli dans les fouilles récentes de M. Smith âKoyoundjik(l), laisse discerner qu’il appartenait à une liste des présages qu’un guerrier peut rencontrer sur sa route. « Si le guerrier fait quelque chose dans un jour non propice » , « s’il voit un nuage » d’une certaine façon, « s’il voit trois oiseaux », tels sont quelques-uns des cas dont on y discerne l’énumération , mais toutes les explications ont malheureusement disparu.

Une des formes les plus anciennes et les plus généralement répandues de l’aberration d’idées qui produisait la divination consistait à voir des avertissements dans tous les bruits que le hasard produisait, dans le mouvement fortuit des objets (2), par

(1) Dans mon Choix de textes, n° 90.

(2) Voy. Maury, Histoire des reliqionsdx la Grèce L II

98 LA DIVINATION ET LA SCIENCE DES PRl^SAGES

exemple dans les craquements que les alternatives de sécheresse et d’humidité amènent dans les boiseries et dans les meubles, et à en chercher une interprétation augurale. C’est manifestement à cet ordre de présages que se rapporte le fragment (1) qui énumère une série de meubles et de parties de la maison, toujours en bois, dans lesquels se produit la voix prophétique [assajmt, exprimé par l’allophone ku - a) . L’indication du sens qu’on y attachait a presque complètement disparu; cependant on discerne qiLun certain nombre de ces signes devaient « réjouir le cœur » .

Au môme ordre d’idées se rattachait la superstition, si répandue chez tous les peuples antiques (2) et en particulier chez les Égyptiens (3), qui attachait une valeur prophétique aux paroles fortuitement proférées ou entendues. La Bible elle-même en offre de curieux exemples (4), et après la cessation des Prophètes les Juifs y cherchèrent hahituel-

(1) Dans mon Choix de textes^ n“ 92.

(2) Herodot. II, 90; Virg. Æneid. VII, v. 116 ; et dans nombre de passages des écrivains classiques, qu’il serait trop long de citer tous.

(3) Plutarch. De Is. et Osh\ U; Glem. Alex. Stromat. I, p. 304.

(4) Genes. xxiv, 14; I Sam. xiv, 9; II Reg. xx, 33.

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lemeiit des oracles (1) 5 c’est ce qu'ils appelaient Bath qol. Sur ce point, les débris jusqu’à présent retrouvés de la littérature augurale chaldéenne demeurent muets.

Mais certains fragments, autant que je puis les comprendre, me paraissent relatifs à un examen augurai des pointes de lances et aux particularités que l’on y tenait pour significatives. Ce serait le prototype des auspicia ex acuminibits (2), sorte de divination toute militaire à laquelle Marcellus renonça le premier chez les Romains, d’après ce que nous apprend Cicéron, et dont la véritable nature est depuis la Renaissance un sujet de discussion entre les érudits. Si ce que je crois entrevoir dans ces fragments était exact, la véritable explication des auspicia ex acaminihus serait celle de Turnèbe (3), mais le texte est encore trop obscur, présente trop d’expressions inintelligibles pour que j’ose être affirmatif.

Nous avons vu plus haut que, dans un des principaux livres relatifs à la science des présages que

(1) Voy. la dissertation de Lightfoot sur Matth. m, 13.

(2) Gicer. De nat. deor. II, 36; De divinat. II, 36.

(3) Adversar. XXIII, 12.

iOO LA DIVINATION ET LA SCIENCE DES TRÉSAGES

possédait la bibliothèque du palais de Ninive, — eu général, ces livres avaient été copiés d’après la fameuse bibliothèque d’Erech en Ghaldée, — un des chapitres^ d'après les indications de la table des matières, était consacré à Vœcoscopie^ c’est-à-dire à l’étude des apparences que prennent les édifices, des accidents qui s’y produisent, envisagés encore comme un moyen de pénétrer les secrets de l’avenir.

Mais ce qu’il faut remarquer, en revanche, c’est que jusqu’à présent aucun débris des écrits auguraux des Ghaldéens ne contient de traces de rien de pareil à la chiromancie ou prédiction de l’avenir par les lignes de la main, à V onychomancie ou divination par les taches des ongles, à la cranioscojne, en un mot à aucun des procédés divinatoires que nous voyons en usage chez différents peuples, et dont l’essence était de prédire la destinée de chaque homme d’après l’examen d’une certaine partie de son corps. Les docteurs de la Ghaldée et de Bahylone, qui cultivaient toutes les autres branches de l’art divinatoire et qui paraissent même en avoir été les inventeurs, avaient-ils systématiquement négligé celle-ci, en vertu d’idées qui nous échappent? Il serait téméraire de l’affirmer dès à présent, d’autant plus fpi’on pourrait reconnaître dans un des vei’sets

CHEZ LES CIIALDE'ENS

du Livre de Job (1) une allusion à la croyance que le destin de l’homme est « scellé » dans sa main. Mais du moins la lacune est singulière, si elle est due simplement au hasard.

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