PRESAGES DES NAISSANCES MONSTRUEUSES
Les pronostics que les Chalcléens prétendaient tirer des naissances monstrueuses chez l’homme et chez les animaux méritent de former une classe à part, d’autant plus que c’est la partie de leur science divinatoire sur laquelle nous sommes, quant à présent, le mieux renseignés. Le développement que leur astrologie avait donné à la généthliaque, ou à l’art des horoscopes des naissances, les avait conduits de bonne heure à attribuer une importance extrême à tous les faits tératologiques qui s’y produisaient. Ils prétendaient qu'une expérience de 470,000 ans (1)
(1) C’est le chiffre de Cicéron [De divinat. I, 19; II, 46); il s’accorde, à peu de chose près, avec celui de
d’observations toutes concordantes justifiait pleinenaent leur système, et que nulle part l’influence des astres n’était marquée d'une manière plus incontestable que dans la loi fatale qui déterminait la destinée de chaque homme d’après l’état du ciel au moment où il venait au jour. Cicéron (1), par les termes mêmes dont il se sert pour réfuter les Chaldéens, montre que la conséquence de ces idées était de considérer toutes les infirmités, toutes les monstruosités que présentaient les enfants nouveau-nés, comme un résultat inévitable et irrémédiable de l’action de ces positions astrales. Ceci donné, l’observation de semblables monstruosités donnait comme un reflet de l’état du ciel, d’où dépendaient toutes les choses terrestres ; par suite, on pouvait y lire l'avenir avec autant de certitude que dans les étoiles elles-mêmes. De là f importance de premier ordre attachée à ces augures tératologiques, qui tiennent tant de place
Diodore de Sicile (II, 31), 473,000 ans, et avec celui que Pline [Hist. nat. XII, 57) donne comme emprunté a Bérose et à Gritodème, 480,000. La chronologie de Bcrose, d’après les extraits que nous avons de cet auteur, semblerait fournir une durée de 468,000 ans entre la première apparition de l’homme et l’époque de l’écrivain.
[i] De divinat. II, 46.
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dans les fragments jusqu’ici publiés du grand traité sur les présages terrestres .
A M. Oppert revient l’honneur d’avoir traduit le premier (1) la longue énumération des prédictions appliquées à soixante-douze cas différents de monstruosités chez les enfants qui viennent au monde (2), et d’avoir inauguré par là l’explication des documents auguraux en écriture cunéiforme. Les philologues compétents peuvent seuls apprécier à sa juste valeur le véritable tour de force de science de déchiffrement et de linguistique que réclamait la première interprétation de textes d'une nature si difficile et si obscure, où les complications d’une orthographe particulière étaient une difficulté de plus. Après ce travail de M. Oppert, la voie une fois ouverte, il devient relativement aisé de corriger quelques légères taches dans sa version et de traduire à nouveau d autres textes analogues. Il y a, du reste, encore bien des points de détail dans ce document dont le sens peut prêter matière à discussion. Mais, pour donner au lecteur une idée des présages et de leur explication, il me sera facile d’en extraire un
(t) Journal asiatique, 6'= série, t. XVIII, p. 449 et suiv (2) W. A. I. iir, 05, \ .
certain nombre d'exemples dont la traduction est certaine ;
Si une femme met au monde un enfant : qui a les oreilles d’un lion, il y aura un roi puissant dans le pays;
à qui l’oreille droite manque, les jours du seigneur (1) (atteindront) à la vieillesse ;
a qui les deux oreilles font défaut, il y aura deuil dans le pays, et le pays sera amoindri ;
qui a l’oreille droite petite, la maison de l’homme (2) sera ruinée ;
qui a l’oreille droite monstrueuse, il naîtra un androgyne dans la maison de l’homme.
Cette dernière naissance est donc le présage d’une autre, que la divination de tous les peuples antiques a regardée comme pronostiquant les plus grands malheurs, ainsi que nous l’apprend Cicéron (3). Aussi voyons-nous, dans Tite-Live (4) et dans d’autres écrivains classiques, que toutes les fois qu’il naissait un androgyne, on le précipitait dans la mer, pour détourner les catastrophes annoncées par ce prodige.
(1) Cette expression s’applique toujours au roi.
(2) L’homme chez qui l’enfant monstrueux est né.
q3) De divinat. I, 43.
(4) XXVII, 11 et 37.
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Si une femme met au monde un enfant : qui a deux oreilles à droite et n’en a pas à gauche, les dieux amèneront un règne stable, le pays sera florissant, et ce sera une terre de repos.
qui a un bec d’oiseau, le pays sera paisible;
qui n’a pas de bouche, la maîtresse de la maison mourra;
qui n’a pas de narines, le pays sera en deuil, et la maison de l’homme sera ruinée ;
qui n’a pas de mâchoires, les jours du seigneur (atteindront) à la vieillesse, mais la maison (où naît l’enfant) sera ruinée ;
qui n’a pas de langue, la maison de l’homme sera ruinée ; «••••*>»•••••••■• •
qui n’a pas de nez, le pays sera en deuil, et le maître de la maison mourra;
qui n’a pas de nez ni de marque de sa virilité, les armes du roi seront fortes ; la paix sera dans le pays ; les hommes du roi seront à l’abri des mauvaises influences, et la Lilit (1) n’aura pas de prise sur eux; dont la lèvre supérieure chevauche sur la lèvre inférieure, bon augure pour les troupes ;
qui n’a pas de lèvres, il y aura deuil dans le pays, e^ la maison de l’homme sera ruinée;
qui n’a pas de main droite, le pays sera bouleversé par un tremblement de terre ;
(1) Sur ce démon femelle, voy. mïiMagie chez les Chaidéens, p. 30 et 36
qui n’a pas de doigts à la main droite^ le seigneur sera humilié par ses ennemis ;
qui a six doigts au pied gauche^ calamité pour les troupes.
Suivent d’autres présages tirés de monstruosités dont l’énumération serait fort bien à sa place dans un traité de tératologie, mais beaucoup moins ici. Je reprends donc mes extraits un peu plus loin :
Si une femme met au monde un enfant : à qui manque le pied droit, la maison sera ruinée, et il y aura abondance dans celle du voisin ; qui n’a pas de pieds, les canaux d’irrigation seront interceptés et la maison ruinée ;
qui a les mains et les pieds comme des nageoires de poisson, le seigneur sera malheureux, et il y aura famine dans son pays ;
qui a trois pieds, deux à leur place normale, et le troisième entre deux, il y. aura grande prospérité dans le pays.
La naissance d’un enfant avec des cheveux blancs assure une longue vieillesse au roi ; d’autres prédictions, les unes favorables, les autres mauvaises, sont
tirées d’indications encore impossibles à traduire
avec certitude, et qui demanderaient, pour être
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expliquées, les connaissances d’un spécialiste sur l’état dans lequel se présente la tête du nouveau-né. Nous y noterons seulement, comme d’une lecture certaine :
Si une femme met au monde un enfant : qui a sur la tête une coiffe, le bon augure entrera a son aspect dans la maison ;
qui a sur la tête des excroissances de chair pendante, il y aura des inimitiés dans le pays ;
qui a sur la tête des cornes formées, les jours du seigneur seront diminués sur la durée de sa vieillesse ;
qui a des dents déjà poussées, les jours du seigneur (arriveront) à la vieillesse, le pays se montrera puissant sur les pays étrangers, (mais) la maison (où est né l’enfant) sera ruinée.;
qui a la barbe sortie, il y aura des pluies abondantes ;
qui a une bouche de vieillard baveuse, il y aura une grande prospérité dans le pays, le dieu Bin donnera une moisson magnifique, et l’abondance sera dans le pays.
On voit que les pronostics tirés des naissances humaines extraordinaires et monstrueuses avaient, pour les devins de la Ghaldée, tantôt une signification d’un intérêt général, tantôt un caractère de
présages plus particuliers, restreints à la maison et à la famille où le prodige s’était manifesté. On distinguait des naissances monstrueuses chez les simples mortels, pour leur donner une bien plus haute signification, celles qui se produisaient dans les accouchements des reines. Il y a un fragment relatif à cette catégorie de prodiges (1); en voici quelques extraits;
Si une reine enfante :
un mâle. . . . , la royauté sera réduite à la misère ; un androgyne, la royauté sera abattue ; un enfant dont les dents soient déjà sorties, les jours du seigneur seront prolongés ;
deux jumeaux mâles , ce sera un bon augure pour
le roi ;
un fds et une fille en même temps, le pays sera
agrandi ;
deux filles en même temps
un serpent, [le roi] sera puissant ;
un enfant avec une face de lion, le roi n’aura pas de
rival ;
un enfant qui ait six doigts à la main droite, [l’ennemi] opprimera ;
un enfant qui ait six doigts à la main gauche, [l’ennemi] opprimera ;
un enfant qui ait six doigts au pied droit, [l’ennemi] opprimera ;
(1) Dans mon Choix de textes^ n" 87.
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un enfant qui ait six doigts au pied gauche fera. . . ;
un enfant qui ait six doigts aux deux [pieds] de droite et de gauche, le seigneur dominera le pays ennemi.
Mais on n’attribuait pas ce caractère prophétique exclusivement aux particularités exceptionnelles des naissances d’enfants et aux monstres qui peuvent se produire dans l’espèce humaine. On observait avec un soin égal les faits de l’ordre de . la tératologie dans les naissances d’animaux, et on en tirait des augures. Les livres sur les prodiges terrestres les prévoyaient et en donnaient l’explication à l’avance. Ainsi, dans une autre tablette (1), nous trouvons dixsept cas monstrueux de naissances de chevaux, avec leur interprétation. Sauf un seul, tous ces augures intéressent l’État eh général. On regardait donc les annonces d’avenir fournies par les cas de monstruosité chez les chevaux comme plus importantes encore que celles qui résultaient des phénomènes analogues chez les hommes, du moins chez les simples particuliers. G est ce dont on s’assurera par quelques extraits :
Si une jument met bas un petit :
qui n’a qu’un œil, l’ennemi dévastera le pays d’Accad ;
(1) W. A. 1. III, Ga, 2, verso.
qui a la crinière d’un lion, le seigneur du pays dévastera ses ennemis ;
qui a les ongles d’un chien, le pays sera amoindri ; qui a les ongles d’un lion, le pays sera agrandi ; qui a la tête d’un chien, la vie de la femme sera mauvaise et le pays amoindri ;
qui a la tête d’un lion, le seigneur sera puissant ;
dont la tête n’a pas de crinière, son maître sera puissant ; qui n’a pas d’yeux, le dieu Bel renouvellera une période de temps ;
qui n’a pas de pieds, le roi multipliera ses soldats et fera un massacre ;
qui n’a pas d’oreilles, pour trois ans, les dieux du pays seront faibles ;
dont la queue n’a pas de poils, le souverain pontife (1) mourra.
Ailleurs (2), nous avons le commencement d’une énumération de naissances de chiens :
Si les chiennes ne mettent bas qu’un seul petit, la ville sera détruite ;
(1) Je traduis ainsi dans cet endroit le mot sakkanakkn, car il me paraît imposssible de l’y prendre autrement que comme le titre de la royauté sacerdotale de Babylone. Le sens propre de sakkanakku est « vicaire »; à Babylone, ce titre se prend d’une manière absolue pour le plus complet sakkanakku « vicaire des dieux »; ily a aussi des sakkanakki^y icqàtqs ou vice-rois d autres villes. Dans ce cas, c’est par rapport au roi qu’ils sont vicaires.
(2) Dans mon Choix do textes^ n° 89, à la fin.
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si les chiennes mettent bas des petits morts. .... si les chiennes mettent bas des petits] qui mordent déjà, la ville souffrira de la famine.
De tous les prodiges de cette espèce, ceux qidon tenait pour les plus saillants et les plus significatifs étaient, du reste, les cas tératologiques où Ton croyait voir la femelle d'un animal mettre au monde un être d’une autre espèce :
Si une brebis enfante un lion, les armes seront actives, le roi n’aura pas d’égal (1).
Si une jument donne naissance à un lion, le roi sera puissant ;
si une jument met au monde un chien, ... il y aura famine (2).
Plus d’un lecteur se demandera sans doute s’il n’a pas affaire aux rêveries d’un peuple de fous ou d’imbéciles, et pensera que les sages chaldéens, si fameux dans l’antiquité, méritaient bien peu de passer pour sages, quand ils tiraient leurs prédictions de pareils événements, et croyaient gravement que la naissance d’un enfant sans doigts formés ou d’un
(1) W. A. I. III, 65, 1, verso, 1. 28.
(2) W. A. I. III, 6.5, 2, verso, 1. .58 et 51).
au LA DIVINATION ET LA SCIENCE DES PRÉSAGES
cheval borgne, ou bien encore un chien... annonçait la chute d’un empire. Cette superstition des prodiges, attribuant un caractère prophétique à tous les laits anormaux ou seulement singuliers de la nature, est en effet une des plus bizarres aberrations de l’esprit humain. Mais elle s’est produite presque partout, et c’est aussi une des aberrations qui ont duré le plus longtemps et que la science a eu le plus de peine à déraciner. Chez les Gbaldéens et les Babyloniens, elle avait été systématisée, ramenée à des régies d’interprétation que l’on croyait précises et scientifiques ; surtout la tendance éminemment spéculative du sacerdoce de ce peuple s’était emparée de cette superstition populaire et puérile, pour la relier à une haute doctrine philosophique sur les lois éternelles du monde et la solidarité intime de tous les phénomènes naturels, d’une part, de l’homme et de la nature, de l’autre. C’est par là que chez eux se relevait cette croyance, qui nous semble justement si absurde et si méprisable.
Les Chaldéens, du reste, n’ont pas été le seul peuple de l’antiquité dans la vie de qui la préoccupation des prodiges et de leur valeur fatidique ait eu un rôle capital. Les Romains n’étaient pas moins superstitieux qu’eux sous ce rapport. Chaque fois
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qu’un portentiim apparaissait, les augures et les pontifes en étaient avertis, et quand il était jugé par eux d’un présage funeste, on procédait à une cérémonie publique de lustration. Tite-Live enregistre sérieusement, d’après les anciennes annales, tous les prodiges, môme les plus ridicules, en les plaçant à leur date dans son histoire. Ce sont tantôt des faits merveilleux, comme les statues qui clignent des yeux, hochent la tête ou se couvrent d’une sueur de sang, tantôt des faits naturels qu’on ne savait comment expliquer et qui paraissaient en dehors du cours normal des choses, tels que les pluies de pierres, qu’elles vinssent d’éruptions volcaniques, comme celles du mont Albain, ou qu’elles fussent -produites par la chute d’aérolithes, les taches sanglantes apparaissant sur le soh les eaux devenues blanches et semblables à du lait, les naissances de
monstres chez l’homme et chez les animaux; tantôt enfin seulement des incidents singuliers, du genre de ceux où nous avons vu les Chaldéens chercher des présages quand un chien entre dans un temple ou dans un palais, par exemple un bœuf qui est monté au troisième étage d’une maison et de là s’est précipité.
Un écrivain des derniers temps du paganisme,
Julius Obsequens, tira de Tite-Live un recueil spécial de prodiges, en accompagnant chacun de la mention de l’événement qu’il avait été censé annoncer. Nous en extrayons toutes les naissances monstrueuses indiquées pour une seule période de vingtcinq ans, afin de montrer la place qu’elles y tiennent :
M. Marcellus, P. Sulpicius, consuls (587 de Rome).
A Teanum Sidicinum, il naquit un enfant avec quatre mains et autant de pieds. Mais une lustration ayant eu lieu à Rome, il y eut paix à l’intérieur et à l’extérieur.
T. Gracchus, M. Juventius, consuls (590).
A Terracine, il naquit trois jumeaux d’un seul enfantement;... à Privernum, une fille privée d’une main... A Gæré, vint au monde un porc avec des pieds et des mains d’homme. La même année naquirent des enfants à quatre pieds et à quatre mains.
P. Scipio Nasica, Gn. Martius, consuls (591).
A Frusinone, un bœuf parla. A Reate, naquit un mulet à trois pieds. Gn. Octavius, légat en Syrie, fut assassiné dans le gymnase par Lysias, tuteur du jeune Antiochus.
P. Africanus et Lælius, consuls (606).
A Amiterne, naquit un enfant avec trois pieds et une seule main... Pendant le siège de Carthage, Hasdrubal exerça les cruautés les plus barbares sur les prisonniers romains. Bientôt après, Scipion Émilien détruisit Carthage.
Appius Glaudius, P. Metellus, consuls (610),
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A Amitcrne, il naquit un enfant à trois pieds... Les Salasses ayant inÜigé un désastre aux Romains, les decemviri sacrorum déclarèrent avoir trouvé dans les Livres Sibyllins que, toutes les fois que Ton devait porter la guerre chez les Gaulois, il fallait commencer par offrir un sacrifice sur leur territoire.