‹ La divination et la science des preśages chez la ChaldéensChapitre 28 sur 40 · XXXIX · texte numérisé non relu

XXXIX

(3) La qualification de emga, « glorieux, » d’origine accadienne, paraît avoir appartenu à tous les docteurs d’un rang élevé; c est pour cela qu’un certain nombre d’écrivains antiques ont placé des mages à Babylone, sans que ce nom eût rien à voir avec l’iranien Magus, appellation des mages de Médie. En combinant ce mot, naturalisé en assyrien, avec le sémitique ruhu, « chef, » on a fait rubii-emga (voy. mon travail sur Lu langue primitive de la Chaldée, p. 367). Do mémo, on combinant

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la Bible rab-mag), titre que porta aussi le père de Nabonahid fl), et qui paraît avoir été celui du chef de la caste sacerdotale. Il était donc le petit-fils de ce chef des Chaldéens, entendus comme caste, qui avait exercé régulièrement, et parle droit de sa situation, la lieutenance du pouvoir suprême pendant l’intervalle entre la mort de Nabopolassar et le retour à Babylone de Nabucliodorossor, alors engagé dans une expédition en Syrie (2). Tout était héréditaire dans la caste des Chaldéens; par conséquent, le fils du premier Nergalsarossor, Bel-zildriskoun, devait avoir le même rang que son père. Quand le roi se trouva empêché par la folie, c’est à lui que revint de droit l’exercice de l’autorité suprême comme régent. Qu’il ait essayé de transformer cette régence en royauté formelle, cela n’a rien en soi que de vraisemblable (3). Je dirai même plus, certaines expressions du texte biblique

l’accadien sak, « officier, » passé en assyrien, avec le sémitique rab, « grand, » on a fait rah-sak, titre de grand-maître de l’état-major.

La langue assyrienne a emprunté beaucoup de titres de fonctions à l’accadien, entre autres ceux des grades militaires :

Sak, officier;

Sud-sak, officier supérieur;

liah-sak, chef d’état-major ;

Turlan, généralissime.

(1) La langue primitive de la Chaldée, p. 364 et suiv.; W. A. I. r, 68, 2 et 3.

(2) Beros. Fragm. 14, ed. C. Millier.

(3) Josèplic {Ant. Jud. X, 10, 6) semble bien contredire cettô hypothèse quand il dit que « personne n’osa prendre la direction des affaires » pendant la folie do Nabuchodorossor, qu’il porte à sept ans. Mais il est facile do se convaincre qu’il n’avait pas ici d’autres renseignements que nous et qu’il parle uniquement d’après le livre do Daniel,

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paraissent assez clairement impliquer une usurpation pendant la folie du roi, usurpation à laquelle mit fin son retour à la raison : « Ma raison me revint; la dignité de ma royauté, ma magnificence, ma splendeur me revinrent; mes conseillers et mes grands me recherchèrent ; je fus rétabli dans ma royauté. » Mais si Ton adopte cette explication, il est évident qu’on ne saurait, avec la majorité des interprètes jusqu’à ce jour, entendre de sept années les sept temps dont parle le chapitre de Daniel ; la folie du roi a dû être en réalité très-courte. L’expression vague employée dans le texte pourrait, du reste, s’entendre aussi bien de sept mois ; et avec cette durée on comprendrait comment l’usurpation de Bel-zikir-iskoun ne serait pas mentionnée dans le Canon de Ptolémée ; il y en aurait une double raison : son illégitimité, qui dut faire rayer le nom de Tusurpateur des listes royales, puis sa durée inférieure à un an.

Ainsi le fait de la démence de Nabiichodorossor, qui forme le sujet du chapitre IV de Daniel, se justifie aux yeux de l’histoire, et tout semble indiquer que nous avons encore là une des données parfaitement exactes et infiniment précieuses que ce livre est seul à enregistrer. Mais ce n’est pas encore assez. Que devons-nous penser de la rédaction même du chapitre qui a conservé ce souvenir ?

Ici, je crois qu’il faut reconnaître en même temps deux choses.

Il est impossible, quelque bonne volonté qu’on y ap-

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porte, d’admettre que nous ayons ici la reproduction pure et simple d’un acte émané de Nabucliodorossor. La main du rédacteur juif se sent en trop d’endroits, et il y a bien des choses contraires aux habitudes et au style des documents originaux assyriens et babyloniens. Si Nabuchodorossor fut réellement fou pendant quelques mois, et si cette folie donna lieu à une usurpation, il est certain que le fait aura été mentionné dans les annales de son règne. Mais on ne saurait croire qu’il y ait insisté de cette façon sur l’état d’abjection dans lequel il était tombé. Aucun de ceux qui ont pratiqué les documents indigènes et qui connaissent l’esprit de leur rédaction, ne pourrait l’accepter. C’est ici qu’on distingue surtout la part personnelle de l’écrivain juif, se complaisant à représenter le tout-puissant dévastateur de sa patrie avili jusqu’à être semblable aux animaux.

Mais, d’un autre côté, il ne me semble pas moins impossible que le récit ait été composé de toutes pièces par cet écrivain juif. Même pour raconter à sa manière un fait historique, si la narration était entièrement son œuvre personnelle, il y aurait donné en bien des endroits une autre couleur. Il aurait attribué un caractère formel à la conversion de Nabuchodorossor; il lui aurait fait proclamer en termes précis la puissance du Dieu de Daniel, comme à la fin du chapitre III il lui fait rendre un hommage formel au Dieu des trois jeunes gens sortis de la fournaise. 11 n’eût pas laissé, à côté des magnifiques expressions qui célèbrent la grandeur d’un dieu suprême,

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mentionner « son dieu » Bel-Mardouk, d’après lequel Daniel a été nommé, et parler de « Tesprit des dieux saints », que le voyant porte en lui. Surtout il n’eût pas manqué de placer dans sa bouche un regret, un repentir pour le mal fait à Jérusalem et la destruction du • temple de Jéhovah. Il l’eût fait parler, sons ce rapport, comme les livres de Macchabées font parler Antiochus Épiphane mourant.

Que si nous nous mettions à étudier le texte même de ce chapitre IV de Daniel en pesant chaque expression l’une après l’autre, en nous livrant à un minutieux examen philologique, nous y verrions avec étonnement deux faits exactement parallèles. A côté de passages où la main et l’esprit de l’écrivain juif sont évidents, où l’expression comme la pensée sont en désaccord complet avec les habitudes constantes des rédactions ofScielles des rois d’Assyrie ou de Babylone, il en est d’autres, particulièrement jusqu’au verset 16 et à partir du verset 31 jusqu’à la fin, où l’on sent encore, même au travers de deux versions successives, d’abord hébraïque, puis araméenne, le cachet d’une rédaction primitive assyrienne. En certains endroits, tandis que je traduisais le texte araméen,ije voyais transparaître par-dessous des phrases assyriennes, et ce serait un travail facile que de placer à côté de chaque expression de quelques versets des expressions assyriennes correspondantes, empruntées à des textes épigraphiques connus.

Je crois donc que le rédacteur juif de la première partie

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du livre de Daniel avait sous les yeux, en composant le chapitre IV, un document historique réellement babylonien, peut-être un fragment des annales de Nabuchodorossor, et qu’il l’a paraphrasé conformément à son propre esprit, en y introduisant des idées nouvelles et surtout en s’appesantissant sur des circonstances que le document ne devait indiquer que discrètement. La comparaison du texte des Bibles hébraïques et de celui des Septante semble même indiquer que la paraphrase a été en se développant dans les récensions successives du livre, caries Septante n’ont pas connu les versets 3-6, qui sont comme une réminiscence et une imitation des circonstances du chapitre II, où déjà Daniel n’est consulté que lorsque les devins officiels ont été impuissants à parler. Les versets 17-30 doivent, je crois, être en entier attribués à la composition du rédacteur juif, et remplacent sans doute quelques phrases très-brèves où le document indigène indiquait la maladie du roi, en la palliant autant que faire se pouvait. Mais il me paraît qu’en même temps l’écrivain, dans, son travail, a conservé presque textuellement certains passages des annales babyloniennes qui lui servaient de point de départ. Et je n’hésite pas à attribuer ce caractère, d’une façon presque affirmative, au premier récit du songe (versets 7-14) et à la glorification de la puissance divine qui remplit les versets 31 à 33. C’est spécialement ce dernier passage dont toutes les phrases, pour ainsi dire, se retrouvent dans des inscriptions assyriennes et surtout dans les hymnes, si voisins quel-

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quefois par leur accent des Psaumes hébraïques, dont plusieurs recueils ont vu leurs débris parvenir jusqu’à nous.

On objectera peut-être le ton d’humilité et de repentir qui y contraste avec l’orgueil triomphant des monuments épigraphiques de Nabuchodorossor parvenus jusqu’à nous, et en particulier de cette grande inscription dite de la Compagnie des Indes, qu’on peut résumer par la phrase même qui, dans notre chapitre biblique, amène sur le roi le châtiment céleste : « N’est-ce pas là cette grande Babylone que j’ai bâtie pour la demeure de la royauté dans ma grande force, et pour la gloire de ma magnificence? » Mais ce sentiment repentant et humble envers la Divinité, qui a quelque chose de si noble, n’était pas étranger aux rois d’Assyrie et de Babylone, même aux plus orgueilleux. Ils savaient faire un retour sur eux-mêmes et s’avouer pécheurs sous les coups qui les frappaient. N’avons-nous pas cette admirable prière d’Assourbanipal, un roi qui pourtant ne le cède pas en orgueil à Nabuchodorossor dans ses autres documents ?

Que le regard de sollicitude qui brille dans ta face éternelle dissipe ma tristesse, et que jamais n’approchent de moi la fureur et le courroux du Dieu.

Que l’absolution de mes transgressions et de mes péchés me réconcilie avec lui, moi qui suis son serviteur.

Que de ta face puissante vienne mon secours.

Qu’il brille comme le ciel et me comble de lélicités et de richesses!

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Qu’il abonde comme la terre en félicité et en biens innombrables (I) !

Ne voyons-nous pas ailleurs le dernier roi de Babylone, Nabonahid, au spectacle des orages qui commencent à s’amonceler du côté de la Perse et menacent sa couronne, dire dans une inscription officielle (2) en s’adressant au Dieu Sin?

Quant à moi, Nabonahid, dans mon état de péché envers sa grande divinité, sauve-moi, accorde-moi généreusement la prolongation de ma vie jusqu’à des jours reculés!

Et pour ce qui est de Belsarossor, mon fds aîné, le rejeton de mon cœur, inspire-lui dans son cœur la dévotion à ta grande divinité ; que jamais il ne se laisse aller au péché et ne se plaise à la prévarication !

Les magnifiques expressions qui, dans les versets du chapitre lY de Daniel, décrivent la puissance du Très- Haut, sont employées' dans l’inscription de la Compagnie des Indes et dans les autres monuments de Nabuchodorossor pour exalter Bel-Mardouk, le protecteur spécial de Babylone, celui qu’au verset 5 le roi appelle « mon dieu », et envers lequel, en effet, il proclame partout sa dévotion en termes éclatants. Je n’aurais donc pas d’objection fondamentale à opposer à celui qui prétendrait qu’ici le rédacteur a quelque peu forcé la note du docu-

(1) Musée Britannique, tablette K. Iü3.

(2) W. A. 1. 1, 08, 1, col. 2, 1. l<J-:jl.

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ment qu’il avait sous les yeux, en y supprimant le nom du. dieu babylonien Bel-Mardouk pour donner aux louanges qui le glorifiaient le caractère d’une reconnaissance du vrai Dieu. Seulement j’ajouterais qu’en agissant ainsi l’écrivain hébreu n’a peut-être pas, autant qu’on pourrait le croire, altéré l’esprit du texte original.

Une foule d’indices très-significatifs dans les textes établissent qu’au temps de Nabuchodorossor la doctrine philosophique et religieuse des écoles sacerdotales de Babylone et de la Chaldée était en véritable travail. La notion de l’unité de la substance divine, dont les différents dieux du Panthéon n’étaient que des hypostases plutôt

que des êtres absolument distincts, avait toujours existé dans la religion chaldéo-babylonienne, .qui ne peut se comprendre sans en tenir compte ; mais elle y était à l’état de germe, encore mal définie. C’est précisément à l’époque des débuts du nouvel empire chaldéen que, par un progrès très-remarquable de la pensée religieuse, la notion d’un premier et unique principe, supérieur à tous lès dieux,' qui tous en émanent, commença à se dégager nettement, grâce à l’emploi d’une terminologie philosophique indépendante des noms symboliques des dieux. A ce point de vue, les inscriptions de Nabuchodorossor présentent les expressions les plus curieuses. Alors se montre pour la première fois, avec des traits précis et un culte formel, le personnage d’Ilou, le dieu par excellence, le dieu absolu, qui couronne l’échelle de la hiérarchie divine et laisse échapper de son sein toutes les émana-

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fions, le Un et le Bon, premier principe d’dù sortent les triades supérieures des dieux (1 ). Dans la fameuse ecole d’Érech ou Orchoé, du temps des Séleucides, cette conception était parvenue au dernier degré de précision^ puisqu’on avait été jusqu’à adopter l’expression de

« Dieu Un », qui entre alors comme élément dans des noms propres de docteurs orclioéniens (2). On n’avait pas encore été si loin, paraît-il, à l’époque de Nabucliodorossor, et surtout ce roi, dans sa dévotion spéciale à Mardouk, tendait personnellement à donner une autre forme à l’expression de l’idée religieuse en progrès. Avant lui, les Assyriens avaient attribué à leur dieu national Assur le caractère d’un deus exsuyeranlissimus , père et maître de tous les autres dieux, et sa supériorité était tellement accusée par eux, qu’on ne peut y méconnaître un puissant effort vers le monothéisme, malgré lu conservation du peuple de dieux, inférieurs à Assur, que la Babylonie avait communiqués à l’Assyrie. Nabuchodorossor essaya de faire de son Mardouk ce que les Assyriens avaient fait de leur dieu national, de le présenter et de le faire admettre par ses süjets comme un dieu de beaucoup supérieur à tous les autres, comme le premier principe, et d’ attacher à son nom les notions d’unité de l’être divin primordial plus formellement conçues qu’au-

(1) Anonym. Compend. de doclr. Chaldaic., dans Stanley, Histor. philosoph. t. II, p. 1125.

(2) Voy. mon Essai sur un document mathématique chaldéen, notes p. 98 et suiv.

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paravant, qui se dégageaient dans les spéculations religieuses du sacerdoce. Aussi prodigue-t-il à Mardouk des titres qui ne lui ont jamais été assignés auparavant, et qui donnent à sa physionomie, dans les inscriptions de Nabuchodorossor et rien que dans ces inscriptions, un . aspect de divinité absolue, de dieu sans égal, encore plus prononcé peut-être que n’a jamais été celui d’Assur. Dans la seule inscription de la Compagnie des Indes, il le qualifie de « maître suprême, premier-né, supérieur à tous les dieux, dieu conservateur du ciel et de la terre, dieu seigneur, sublime maître des dieux, » en même temps qu’il se déclare <c le propagateur de son culte », et il va jusqu’à l’identifier formellement au mystérieux llou.

L’écrivain juif du livre de Daniel était donc en droit de considérer cette notion religieuse, exprimée à chaque pas dans les documents de Nabuchodorossor^ comme une tendance réelle vers le monothéisme et comme un progrès sur les croyances babyloniennes antérieures. Il lui était même permis, dans une certaine mesure, de la dégager du nom idolâtrique auquel l’attachait le roi de Babylone. Il pouvait considérer Mardouk, tel que l’adorait et le proclamait Nabuchodorossor, environ de la même manière que le rédacteur du livre d’Esdras a envisagé l’Ahouramazdâ des Perses, comme une sorte d’imparfaite représentation du vrai Dieu, supérieure à la foule des idoles de la religion babylonienne. Et il était naturel qu’il fît honneur de ce progrès, bien qu’insuffi-

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saut, à l’influence exercée sur l’esprit du roi par un de ses compatriotes, par le voyant inspiré dont il racontait l’histoire (1).

On doit remarquer, du reste, que toutes les fois que l’auteur du livre fait parler directement Nabuchodorossor et semble avoir la prétention de citer un écrit émané du roi, on n’y trouve rien de plus que cette reconnaissance d’un dieu suprême, d’un premier principe supérieur à tous les autres dieux. Il n’y a non plus rien d’autre, rien de plus précis dans le sens du monothéisme tel que l’entendait les Juifs dans les versets 31-33 du chapitre III (2). La défense de blasphémer le dieu de Schadrach, Meschach et Abad-Nébo (iii, 29) n’est pas donnée de même (3), non plus que le verset (i, kl) où le roi.

(1) Une partie des critiques vont jusqu’à nier l’existence historique du personnage de Daniel. Il est certain qu’elle dépend presque entièrement de la question de savoir si le livre qui porte son nom renferme ou non assez d’éléments exacts pour que l’histoire doive en tenir compte, ce qui est la thèse que je soutiens. Quant aux mentions qu’Ezéchiel (xiv, 13 et 19; xxvni, 3) fait d’un Daniel, il y a des difficultés sérieuses, très-habilement mises en lumière par M. Ewald {Die Propheten, t. II, p. S60), à ce qu’on les rapporte au Daniel contemporain de Nabuchodorossor; pourtant M. Delitzsch (dans son article de l’Encyclopédie de Herzog, p. 271) a montré qu’elles n’étaient pas insurmontables.

(2) Il me semble, du reste, qu’ici la coupure des chapitres n’a pas été bien faite, et que ces trois versets devaient former, à l’origine, le début du document du chapitre IV.

(3) Au reste, cette défense, en elle-même, ne prouve rien de plus que la façon dont les Assyriens, dans tous leurs documents, parlent des dieux étrangers; ils les acceptaient pour des dieux, mais en les subordonnant à la toute-puissance d’Assur. De môme Nabuchodorossor, frappé du prodige qu’il vient de voir, admet que le dieu des trois jeunes

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frappé (le la sagesse de Daniel, lui dit que son dieu est le dieu des dieux ; ces deux endroits appartiennent au cours du récit, ou l’écrivain, même voisin des événements, a du les présenter à son point de vue particulier.

Kestent, après l’examen rapide que nous venons de faire des six premiers chapitres de Daniel, et en laissant de côté la question des miracles, sur laquelle je dirai quelques mots dans un instant, restent deux choses seulement qui me paraissent historiquement impossibles dans ces chapitres. Mais ces deux impossibilités portent sur des détails où l’on est en droit de voir des corruptions postérieures du texte.

C’est d’abord le nombre, évidemment exagéré, des cent vingt satrapies établies par Darius le Mède dans son royaume (vi, 2), surtout si l’on doit voip en lui un prince vassal installé par Cyrus à Babylone. Celui qui a intro-

gens est un dieu réel, et comme tel il défend de le blasphémer ; mais il n’en fait aucunement le dieu unique, ni même le dieu suprême. La nuance est importante à noter, car elle est toute en faveur du livre.

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duit cette leçon dans le texte pensait peut-être aux vingt grandes satrapies organisées dans l’empire perse par Darius fils d’Hystaspe. Au reste, l’altération et le grossissement d’un nombre est un fait qui s’est produit sous le calame des copistes successifs dans beaucoup d’endroits de la Bible. Les commentateurs les plus orthodoxes admettent la fréquence de ce genre d’altérations.

Vient ensuite le passage (v, H) où il est dit que Nabuchodorossor avait établi Daniel « chef des conjurateurs, des théosophes, des astrologues et des devins. » Il est évident qu’un Juif aussi fidèle observateur de la loi que le livre même dépeint Daniel n’aurait pas pu accepter ces fonctions essentiellement païennes, et que^ d’un autre côté, les docteurs chaldéens, si fiers de la pureté de leur origine (1) et constitués en caste héréditaire, n’auraient pas supporté qu’on plaçât à leur tête un étranger, surtout faisant profession d’une autre religion qu’eux. Je n’hésite donc pas à considérer comme une interpolation relativement récente, dans le chapitre V, le second membre du verset 11 et le premier du verset 12, qui l’explique, aussi bien que le verset 6 du chapitre lY, où Daniel est appelé « Balatsoussour, chef des conjurateurs, » verset qui, nous l’avons constaté, n’existait pas encore dans le texte sur lequel les Septante ont fait leur traduction. La vraie leçon des titres décernés par Nabuchodorossor à Daniel me paraît être dans le verset 48 du cha-

(I) Diod. Sic. II, 29.

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pitre II, où il n’est parlé que de fonctions administratives. Et là même encore, je crois qu’on a introduit par interpolation une mention des « docteurs », qui n’est pas du tout à sa place et dénature le sens véritable du texte. On en jugera par la traduction du verset en question, où j’ai placé entre crochets les mots que je crois ajoutés postérieurement par une main ignorante et maladroite :

Alors, le roi éleva Daniel et lui fît des dons considérables, et il rétablit au gouvernement de la province de Babylone, comme chef des gouverneurs de districts [sakan) sur [tous les docteurs de] Babylone.

Il me semble que la mention des docteurs n’a pu s’introduire ici qu’ après que le sens administratif réel du titre assyrien de saka?i a été oublié.

Résumons les conclusions qui ressortent des remarques précédentes.

Les six premiers chapitres de Daniel retracent un tableau très-exact de la cour de Babylone sous Nabuchodorossor et' ses successeurs ; ils ont une valeur historique considérable et que leur comparaison avec les textes cunéiformes ne rend plus possibles a contester.

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Ils ont dû, par conséquent, être écrits à une époque encore rapprochée des personnages dont ils parlent, et on ne saurait y voir, conformément à l’opinion dominante dans l’école de l’exégèse rationaliste, une composition factice du temps d’Antiochus Épiphane.

Il semble même que l’auteur y ait mis en œuvre, en les paraphrasant et en les présentant à son point de vue, certains documents babyloniens originaux, peut-être des passages des annales officielles de Nabuchodorossor.

Si donc la rédaction araméenne des chapitres II à VI, telle que nous la possédons seule, renferme des mots grecs qui semblent reporter après Alexandre, c’est qu’elle n’est probablement que la traduction d’un texte hébraïque primitif, conservé seulement pour le chapitre 1“ et perdu de très-bonne heure pour les autres.

(]e premier texte hébraïque doit avoir été écrit sous les Achéménides, sans qu’on puisse en préciser davantage la date ; et cette époque est indiquée d’une manière tout à fait caractéristique par la substitution de titres perses aux titres assyriens désignant certains fonctionnaires administratifs, titres dont les formes perses ont été conservées par le traducteur araméen, cpû pourtant travaillait sous les Séleucides.

Ces conclusions, on le voit, conduisent précisément à la donnée du Talmud que le livre de Daniel date du temps de la Grande-Synagogue.

Elles s’accordent très-bien en même temps avec la double allusion que le discours de Mathathias mourant à

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ses fils ( 1 ) fait à des épisodes du livre de Daniel et précisément à des épisodes compris dans les six premiers chapitres. Cette mention n’est pas compatible avec la composition du livre inventé de toutes pièces au temps

d’Antiochus Epiphane; aussi ceux qui soutiennent l’opinion renouvelée de Porphyre font-ils de grands efforts pour l’écarter du débat. « Voir là, comme on l’a fait, dit-on, un témoignage en faveur de l’authenticité du livre, est chose absurde et insensée. Pour conclure ainsi, il faudrait que ce discours nous eût été conservé avec une fidélité sténographique (2). » C’est là rejeter d’une •^manière bien tranchante et sans preuves suffisantes un témoignage grave, qui se trouve dans un des livres de la 'Bible auxquels ceux mêmes qui écrivent ces paroles sont obligés de reconnaître le plus de valeur historique. Sans doute les dernières paroles deMathathias n’ont pas dû être recueillies par un sténographe; mais elles avaient quelque chose de trop solennel pour que la mémoire des contemporains ne les ait pas conservées avec une grande fidélité, et la vraisemblance est du côté de ceux qui admettent qu’à peine plus de soixante ans après, l’écrivain du premier livre des Macchabées devait en connaître exactement, sinon les termes mêmes, du moins la teneur essentielle. A une aussi courte distance de temps, les

(1) I Macchab. ii, 39 et GO.

(2) Th. Nœlcleke, Hisloire liilcvairc de l’Ancien Testament, trad. franç. [). 939.

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témoins ne devaient même pas encore avoir tous disparu, et ces paroles étaient assez brèves pour n’avoir pas été exposées à trop de chances d’altération. Admettons que, pour l’existence du livre comme canonique à l’époque de Mathathias, elles ne constituent qu’un commencement de preuve; je le veux bien. Mais pour la rejeter on n’a même pas un argument de la même valeur.

Pour celui que l’on tire de l’omission du nom de Daniel dans la liste des prophètes que donne le chapitre XLIX de la Sagesse de Jésus fils de Sirach, il est très-faible. Que prouve-t-il en effet? C’est que dès lors le livre de Daniel est classé, non parmi les livres prophétiques, mais comme il était resté dans le Canon juif, parmi les Hagiographes, à cause de son caractère particulier, bien plus apocalyptique que prophétique à l’ancien sens du mot. Cette explication est tellement simple et naturelle, qu’il faut bien de la préoccupation pour en chercher une autre.

Quant à l’argument qui consiste à refuser à un tel écrit un caractère authentique et une valeur sérieuse pour l’histoire à cause des miracles qui s’y présentent à chaque page : les trois jeunes gens dans la fournaise, Daniel

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préservé dans la fosse aux lions, la main mystérieuse écrivant les mots fatidiques sur la muraille au milieu du festin de Belsarossor, etc., je le repousse de toute mon énergie comme un argument absolument faux, étranger aux sphères sereines de la science pure. Ce n’est pas seulement comme chrétien que je le rejette, c’est surtout comme érudit, et au nom d’un principe de critique qui, à mes yeux, doit être le même dans l’étude des Livres saints et dans celle de tout autre document écrit de l’antiquité.

« La plupart des faits racontés dans le livre tiennent de la fable et n’ont pu s’accomplir. Qu’on songe seulement aux trois jeunes hommes délivrés du feu et aux autres merveilles aussi extravagantes (1). » Voici un argument dont je n’admets pas qu’on ait le droit de se servir en bonne critique contre l’authenticité d’un livre, quand bien même on nie la possibilité du miracle et on ne voit là que des « merveilles extravagantes ». Autre est la question de savoir si certains faits racontés dans un écrit doivent être tenus pour croyables ou rapportés à des illusions; autre la question delà date de l’écrit en lui-même.

Quelque opinion que l’on professe sur le surnaturel et le miracle, il est impossible de nier que l’on possède même de nos jours bien des récits de prodiges aussi extraordinaires que ceux du livre de Daniel, émanant de contemporains et d’hommes qui se déclarent témoins oculaires.

(1) Th. Nœldeke, ouvr. cit. p. 330.

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On peut dire, et on ne s’en fait pas faute, qu’ils trompent ou qu’ils se sont trompés; c’est affaire d’appréciation du fait en lui-même et de la créance que mérite le narrateur. Mais on ne saurait pour cela qualifier son récit de légende postérieure et en contester l’authenticité matérielle. Avec l’argument qu’on emploie ici contre Daniel ou tel autre livre de la Bible, je me ferais fort de démontrer que l’ouvrage de M. La Serre sur Notre- Dame de Lourdes n’a pu être composé qu’au vingt et unième ou au vingt-deuxième siècle .

Toute critique impartiale et réellement scientifique des textes doit laisser en dehors et réserver exclusivement pour la critique des faits pris en eux-mêmes — qui ne sauraient sans inconvénient se confondre avec elle — la question du miracle. Elle n’a ni à la résoudre ni même à la soulever. Pour elle, si elle ne se laisse pas égarer par des théories faites à l’avance et étrangères à son domaine, .un écrit contemporain des événements qu’il raconte peut être rempli de faits miraculeux ; il suffit pour cela qu’à l’époque où il a été composé on ait cru aux miracles. Et les convictions personnelles du critique ne doivent pas influencer son jugement.

En voici, ce me semble, un éclatant exemple, qui a l’avantage inappréciable d’être absolument indépendant de toute question religieuse et de ne toucher aux miracles ni de la Bible ni du christianisme. Il ne peut donc pas y avoir à son égard de divergence d’appréciations entre chrétien et libre penseur.

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Est-il un seul livre de la Bible où nous trouvions plus de miracles accumulés que dans le récit de la stèle hiéroglyphique de Ramsès XII, conservée à la Bibliothèque Nationale de Paris? Il y a d’abord la possession de la princesse Bent-Reschit ; puis le dialogue qui s’établit du fond de leurs arches sacrées, en présence des prêtres, entre le dieu Khons, tranquille dans sa perfection, et sa forme inférieure, Khons, conseiller de Th'ehes , à laquelle il communique par quatre fois sa vertu divine contre les esprits mauvais ; vient ensuite la guérison de la princesse par l’attouchement de l’arche de Khons, apportée' en Mésopotamie, guérison accompagnée des circonstances les plus merveilleuses, entre autres de discours que l’esprit possesseur tient par la bouche de la malade et où il avoue la puissance supérieure du dieu égyptien ; enfin le récit se termine par la vision miraculeuse du chef de Bakhten, ù la suite de laquelle il se décide à laisser repartir la barque sainte et l’arche de Khons pour l’Égypte. Personne ne croit aux miracles de « Khons, conseiller dans Thèbes. » Pourtant il n’est venu à l’idée de personne de contester l’authenticité du monument où s’en lit le récit. On dit seulement qu’il porte l’empreinte des croyances du temps ; car ce n’est pas un livre légendaire ou du moins un livre qui ne nous soit parvenu qu’ après plusieurs copies successives, c’est l’original même d’une inscription officielle gravée par les ordres du Pharaon, beau-frère de la princesse Bent-Reschit, aussitôt après le retour de l’arche du dieu dans son temple de ïhèbes.

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Que devient, en présence de cette page lapidaire, rargunient qui nie l’autlienticité d’un écrit parce qu’il renferme des récits de miracles ?

Je ne demande qu’une chose à l’exégèse rationaliste, c’est d’avoir assez de bonne foi pour ne pas employer deux poids et deux mesures, et déjuger le livre de Daniel ou tout autre des Livres Saints, malgré leurs miracles, au même point de vue que la stèle du monarque égyptien.

C’est peu demander ; mais ce peu, nous sommes en droit de l’exiger d’une critique qui prétende réellement à ce titre, et qui ne se mette pas aveuglément au service d’idées philosophiques préconçues. Une fois l’ancienneté et l’authenticité du livre reconnues par des preuves intrinsèques et extrinsèques, en dehors de toute préoccupation du caractère miraculeux de quelques-uns de ses récits, alors, mais seulement alors, nous pourrons discuter les miracles en eux-mêmes et leur crédibilité.

FIN DE l’appendice

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