‹ La divination et la science des présages chez les ChaldéensChapitre 21 sur 38 · LES SONGES ET LEUR INTERPRÉTATION · texte numérisé non relu

LES SONGES ET LEUR INTERPRÉTATION

Diodore de Sicile dit que les Chaldéens explir quaient les songes comme les prodiges dans un sens prophétique. Cette interprétation des rêves nocturnes était chez eux soumise à des lois régulières, et faisait partie de la science des présages terrestres. Les pronostics des songes étaient compris paraii ceux dont traitait l'ouvrage antique auquel nous venons de faire des empriints, d'après la copie qu'Assourbanipal en avait déposée dans sa bibliothèque de Ninive. Plusieurs des tablettes de cet ouvrage offraient de longues énumérations de songes plus ou moins bizarres, avec l'indication des événements que ces visions annonçaient. Un seul fragment de

ce genre a été jusqu'à présent publié (1). J'en extrais quelques hypothèses :

Si un homme en songe :

voit un mâle...

voit un corps de chien.. .

voit un corps d'ours avec les pieds d'un autre animal (2) ... voit la partie antérieure (?) d'un ours avec les pieds d'un autre animal (3)...

voit un corps de chien avec les pieds d'un autre animal (4)...

voit le dieu Nin-kistu (5) frapper de mort... voit des ourques mortes....

voit un homme pisser sur lui...

La tablette suppose aussi qu'on s'est vu en butte au même accident de la part d'une femme, d'un chien ou d'un ours. J'en demande pardon au lecteur^ mais l'imagination des devins de la Chaldée n'était pas toujours digne de l'hôtel de Rambouillet. Souvenons-nous, d'ailleurs, de la narration d'Héro-

(2) Le nom de cet animal est malheureusement détruit.

(3) Même observation.

(4) Même observation.

(5) Cette appellation paraît être un surnom de Nergal.

CHEZ LUS CHÂLD1ÉBNS 1S9

dote (1) et de Nicolas de Damas (2) sur le songe où Astyage vit sa fille Mandane inonder l'Asie, présage des conquêtes futures de Gyrus.

Une fracture de la tablette a malheureusement fait disparaître les prédictions qui s'appliquaient à chacun des rêves que je viens de citer. Mais tous étaient évidemment du plus mauvais augure, car leur énuméralion est suivie d'une prière au Soleil, le grand dissipateur des songes funestes, pour lui demander de détourner les présages d'aussi sinistres visions. On pourrait faire ici des comparaisons curieuses avec les superstitions de peuples bien différents et bien éloignés. Ainsi, dans la partie de la France où j'écris ces pages, les paysans croient voir, dans les nuits qui s'étendent de Noël à PÉpiphanie, ][>asser dans les airs la chasse du roi Hérode, et si, par hasard^ un des chiens de la meute s'approche de vous dans la même intention que le chien des fèves de notre tablette cunéiforme, c'est un signe mfaillible que vous mourrez dans Tannée.

: Dans le traité en quatorze chapitres sur les présa-ges terrestres, dont nous avons cité plus haut la

(2) C. MûUer, Fragm. histor. grœc, t. III, p. 399.

table des matières, il y en avait un qui était certainement consacré à l'interprétation des rêves, celui qui commençait :

Un songe de grande lumière, le pays en feu ; un songe de grande lumière^ la ville en flammes.

Il y a des probabilités pour rapporter également aux visions du rêve le chapitre suivant, qui commençait :

Une ourque avec les oiseaux du ciel...

A Babylone, au rapport dlamblique (1), les femmes allaient dormir dans le temple d'Aphrodite, c'est-à-dire de Zarpanit, pour avoir des rêves qu'on enregistrait ensuite et dont les devins tiraient des prédictions sur leur avenir. C'est le rite de Vincttr' balioUy qui était pratiqué dans beaucoup de sanctuaires de la Grèce et de l'Egypte (2).

En Assyrie, et probablement aussi en Chaldée, — car dans toutes ces choses les Assyriens n'étaient que des disciples et des imitateurs des Chaldéens, —

(1) Babylon. ap, Phot. Biblioth, cod. 94, p. 7S, éd. Bekker.

(2) Voy. Maury, Histoire des religions de la Grèce^ t. II, p. 452-460; La Magie et T Astrologie, p. 231-241.

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il y avait, résulte-t-il du témoignage de certains textes, des voyants [sabru] qui avaient le privilège spécial d'être favorisés par les dieux de songes prophétiques. Sans doute, comme les voyants et les devins d'une infinité d'autres peuples, même les plus sauvages, ils les provoquaient à l'aide de moyens artificiels, breuvages narcotiques ou fumigations enivrantes (1).

Dans l'épopée, Izdhubar est accompagné constamment de son voyant Ea-bani (2), qu'il a délivré du pouvoir du monstre Boul, qui le tenait captif (3), et celui-ci lui explique ses songes, que le poëte semble multiplier avec complaisance • Ea-bani est ensuite tué par le Tamboukkou, un autre monstre j et Izdhubar se désole d'avoir perdu cet infaillible conseil (4). C'est alors que les dieux lui envoient encore un songe, sur l'avis duquel il part pour aller cousuller Khasis-atra, le Xisuthrus de Bérose, et lui demander le secret qui guérira sa maladie.

Des voyants ou des voyantes de ce genre paraissent avoir été régulièrement attachés à certains

{{) Voy. Maury, La Magie et F Astrologie, p. 423-429. (2) G. Smith, Assyrian discoveries, p. 166.

{3)/*2rf.p. 170.

(4)/ôerf. p. 177

temples. Hérodote (1) parle ainsi de la pyramide à étages de Borsippa :

Dans la tour supérieure il y a une chapelle , dans cette chapelle un grand lit bien garni, et près de celit une table d'or. On n'y voit point de statue, el personne n'y passe la nuit, si ce n'est une femme du pays que le dieu choisit entre toutes^ à ce que rapportent les Ghaldéens, qui sont les prêtres du dîeu. Ceux-ci racontent, ce qui me semble peu croyable, que le dieu lui-même vient dans le temple et repose sur son lit. Pourtant à Thèbes d'Egypte la même chose a lieu, suivant le dire des Égyptiens; là aussi dort l'épouse du Jupiter thébain (Ammon) . Toutes les deux femmes, on le prétend, ne se donnent jamais à audun homme. C'est comme la prophétesse du dieu à Patara en Lycie, quand il y en a, car l'oracle n'y est pas en permanence. Alors, on l'enferme seule avec le dieu dans le sanctuaire.

L'exactitude des renseignements d'Hérodote est confirmée par un cylindre du Cabinet de France, où l'on voit un « dieu assis sur un thalamus que supporte une pyramide à degrés. Une femme en adoration lui amène une jeune fîUe^ la tête et le sein nus, à laquelle il offre une fleur (2) . » Mon père y a reconnu avec raison la scène décrite par l'historien

(2) Chabouillet, Catalogue général des camées et pierres gravées de la Bibliothèque Impériale, p. 118, n' 374.

CHEZ LE» CHALDrfESS • 183

d'Halicarnassei. Le même sujet, avec quelques va-? riantes, se retrouve sur un certain nombre d'autres cylindres (1) ; mais il n'est pas absolument nécessaire d'admettre qu'ils se rapportent tous au sanctuaire de Borsippa, car le même usage devait exister dans d'autres temples de la Ghaldée. En tout cas, il renjontait certainement à l'antiquité la plus reculée, car c'est ce sujet que nous voyons déjà gravé sur le cylindre au nom du roi Likbagas, publié par Ker- Porter (2).

La porte de la chapelle supérieure de la pyramide de Borsippat, consacrée à Nébo, le dieu dont le nom même signifie « prophète » , portait le nom de bab (issaput, « la porte de Toracle » (3). Il y avait donc un oracle dans cette chapelle^ et bien certainement, ainsi que Ta déjà reconnu avant nous M. Maury, les réponses de cet oracle étaient données à ceux qui ve* naient le consulter par la femme hiérodule qui était censée y partager la couche du dieu et données par elle comme reçues dans son sommeil ; car c'est pour

(1) GuUimore, Oriental cylinders, n®" 71, 76 et 109; La«^ jard, Culte de Mithra, pi. XXVII, n» 18, et pi. LIV, n^ 4.

(2) Travels in Georgin, Persia, etc., t. II, pi. 79, n** 6.

(3) Inscr. de la Compagnie des Indes, col. 3, 1. 46 ! W.A.I.i,S4.

cela qu'Hérodote coinpare la hiérodule en question à la prophétesse dé Patara, qui parlait de la même manière au nom d'Apollon.

. Les inscriptions signalent aussi une <c demeure ou chambre de Toracle », bit assaput, dans la pyramide de la Cité royale de Babylone (1) ; mais on ne sait si l'oracle y était de même nature. Il semble, du reste, que cette « chambre de Toracle » était la même pièce que Ton désignait aussi comme la chambre sépulcrale de Bel-Mardouk (2), ce qui favoriserait l'idée qu'elle était le théâtre d'un rite d'incubation, car on allait dormir auprès des tombeaux pour y avoir des songes prophétiques (3); En tout cas, cet oracle de Bélus ou Bel-Mardouk> ayant son siège à la pyramide de Babylone, joue un rôle important dans les récits de la mort d'Alexandre. C'est au nom de Toracle que les Châldéens essayèrent de détourner le héros macédonien d'entrer dans la ville à un certain moment

(ij Même inscription, col. 2, 1. 43, et col. 3, 1. 24 : W. A. 1. 1, S4. — Inscr. de Borsippa, col. 1, 1. 17 : W. A. I. i, 51,1.

(2) Strab. XVI, p. 738; Ctes. Persic. 2, éd. Bœhr; iElian. Var. hist, XIV, 3; voy. Oppert, Etudes assyriennes, p. 63-66-

(3) Is. Lxv, 4.

CHEZ LES ClIALDÉENS ISS

f un certain côté ( 1 ) ; mais il ne voulut pas les écouter, leur attribuant des vues intéressées (2).

Les Assyriens croyaient si fermement au caractère fatidique des visions du rêve, et les tenaient si bien pour des avertissements des dieux, qu'ils leur donnaient place dans l'histoire, à côté des événements qu'on regardait comme annoncés par elles. A ce point de vue, rien n'est plus curieus que les annales du règne d'Assom'banipal, gi'avées à plusieurs exemplaires sur les prismes de terre cuite que ce prince avait déposés dans les fondations du palais cpi'il se construisait à Ninive. Nous y trouvons un récit de songe qui, pour être dans une inscription historique officielle, ne m'en paraît pas moins aussi grandiose et aussi littérairement beau que celui d'aucune épopée ou d'aucune tragédie classique.

Les annales viennent de raconter avec la séclieresse d'un protocole comment Ïe-Oumman, roi d'Elam, ayant demandé à Assourbanipal l'extradition de princes de sa famille qui s'étaient réfugiés en Assyrie, et qu'il soupçonnait de conspirer contre lui, et le monarque niuivite ayant refusé de les

(1) Arrian. Â?icibas. VII, 16, 4lex. 73.

!) Arrian. VII, 17, 1.

I ; Plularch.

i36 LA, DIVINATION ET XA SCIENCE DES PRÉSAGES

livrer, Te-Oumman déclara la guerre à ce dernier, sans s'eJEfrayer du présage d'une grande éclipse de soleil :

Au mois d'ab, le mois de la constellation brillante de l'Archère (1), dans la fête de la reine vénérée, la fille 4e Bel, j'étais à Arbèles, la ville favorite de son cœur, pour la grande cérémonie de son culte. Alors (eut lieu) l'invasion des hommes d'Élam, qui marchaient contre la volonté des dieux, et ils répétaient ce propos :

« Te-Oumman a lancé une parole de défi à Istar. »

Ils répétaient la teneur de ses paroles : « Je ne m'arrêterai pas jusqu'à ce que je sois venu à livrer bataille avec lui. >>

Sur cette menace prononcée par Te-Oumman, je m'adressai à la sublime Istar ; j'entrai en sa présence, je in« prosternai devant elle, et je suppliai sa divinité de venir et de me sauver, en ces termes :

« Dame d'Arbèles, je suis Assourbanipal, roi d*Assyrie, qu'ont créé tes mains [et celles] du père qui t'a engendrée, pour restaurer les temples de l'Assyrie, et compléter la magnificence des saintes cités d'Accad. J'ai rétabli tes sanctuaires, et je marche dans ton adoration. Et lui, Te-Oumman, roi d'Élam, sans avoir jamais honoré les dieux, [marche] contre moi.

« toi, souveraine des souveraines, terreur des batailles, dame des combats, reine des dieux, qui, dans la^

, (1) Istar, armée de l'arc comme déesse guerrière, qiL '5 était la Vierge du zodiaque chaldéo-babylonien ; voy . me -s Premières Civilisations^ t. II, p. 73.

présence d'Assur, le père qui t'a créée, as toujours parlé en ma faveur, pour me rendre propice le cœur d'Assur, et me concilier grandement Mardouk 1 Voici que Te-Oumman, roi d'Élam, qui a [péché] contre Assur, [le roi des dieux,] le père qui t'a créée, et a [méprisé] la divinité de Mardouk, ton frère sublime, tandis que moi, Assourbanipal, je [m'étudiais] à réjouir le cœur d'Assur et de [Mardouk]-, a rassemblé ses soldats, préparé ses batailles, et mis ses armes en mouvement pour attaquer l'Assyrie. O toi, l'archère des dieux, pesant de tout ton poids au milieu de la bataille, abats-le et écrase-le I... »

Istar écouta ma prière. « Ne crains pas, » répondil^elle, et elle répandit la joie dans mon cœur. « Conformément à la prière que tu as faite en élevant tes mains, tes yeux contempleront le jugement. Je te gratifie de ma miséricorde. »

Dans la nuit même après que je l'eus invoquée, un voyant dormait, et il eut un songe prophétique. Au milieu de la nuit, Istar lui apparut, et il me le rapporta en ces termes :

« Istar, qui habite Arbèles, est entrée devant moi. A droite et à gauche, elle était entourée d'une auréole flamboyante ; elle portait un arc dans sa main, et elle était montée sur son char, comme pour livrer bataille. Tu te tenais en sa présence. Elle compatissait à toi, comme une mère à son enfant. Elle te souriait, elle, Istar, la plus élevée entre les dieux, et elle établit pour toi ses décrets en ces termes :

« Va en avant pour faire du butin, l'espace est ouvert de- « vanttoi, je marcherai, moi aussi. »

« Tu lui dis : <c Souveraine des souveraines, en quel- <^ que lieu que tu ailles, puissé-je y aller avec toi ! »

H Elle te répondit ; n Je te protégerai. Demeure dans le K lieu consacré à Nébo ; mange {en paix) ta nourriture. Il bois le vin, fais jouer ta musique et glorifie ma divinité, » jusqu'à ce que je vienne, et que cette prophétie soit aci< complie. Je réaliserai le désir de ton cœur. Ta face ne <i pâlira pas, tes pieds ne trébucheront pas, tu ne terniras « pas ton honneur au milieu de la bataille. »

Il Dans la grâce de sa bienveillance, elle te protège, et elle est en fureur contre tous ceux qui ne se soumettent pas à toi. Devant elle se répand un feu terrible pour vaincre tes ennemis [et les précipiter] les uns sur les autres. Elle se tourne contre Te-Oumman, roi d'Ëlam, qui est odieux à sa face. »

Au mois d'ouloul {!), à la fête du suprême Assur, dans le mois de Sin, illuminaleur du ciel et de la terre, jo me

(1) On remarquera que si Assourbanipal a attendu un mois entier, c'est que précisément, d'après le calendrier que nous avons rapporté plus haut (p. iO), ab était un des mois tenus pour funestes et ouloul un de ceux regardés comme favorables pour mettre une armée en campagne. Nous avons là un exemple intéressant de l'application des observations du temps et des mois {Job, m, 6; Is. XLVii, 13) dans les événements politiques. Mais il est aussi curieux de noter que les n'^gles de cette matière subirent des changements considérables avec le cours du temps. Ainsi nous voyons Assournazirpal et son fils Salmanassar commencer des campagnes non-seulement dans des mois qui d'après le calendrier sont favorables, comme sivan et douz, ou douteux, comme tasrit, mais aussi dans des mois que ce calendrier note funestes, aïr et ab, ce que ne fait jamais Assourbanipal. Sargon lui-même entre une fois en campagne dans le mois d'aïr.

CHEZ L£S CHÂLinSENS 139

confiai à la puissance du brillant Sin et à Tannonce d'Istar, ma souveraine, qui ne changejamais; je rassemblai mes hommes de guerre, les vaillants qui se rangent en bataille au commandement d'Assur, de Sin et d'Istar. Je pris ma route contre Te-Oumman, roi d'Élam, et je dirigeai la marche (1).

La vision qui encouragea le prince au début de celte guerre méritait bien d'être relatée dans ses annales^ car la victoire qui suivit fut une des plus éclatantes que jamais roi d'Assyrie ait remportée en bataille rangée. L'armée des Élamites, acculée à une forêt sur les bords de TOulaï (FEulseus des géographes classiques), fut taillée en pièces, Te-Oumman lui-même fait prisonnier et décapité sur le champ de bataille.

Les annales d^Assourbanipal contiennent encore d'autres récits de vision nocturne. C'est d'abord le songe de Gygès, roi de Lydie, qui décida ce prince à se déclarer le vassal du monarque assyrien. J'en traduirai la rédaction la plus complète (2) :

Gygès {Gugu)y roi de Lydie, une province située sur le

(1) W. A. I. III, 32, 1. 16-83. — Smith, History ofAssurbanipal, p. 119-137.

(2) Le texte dans Smith, Bistory of Assurbanipal, p. 73-75.

i Hi) LA DIVINATION ET LA SCIENCE DES PRÉSAGES

bord de la mer, un lieu lointain, dont les rois mes prédécesseurs et mes pères n'avaient pas entendu prononcer le nom, reçut dans un songe du dieu Assur, le dieu qui m'a créé, la révélation de ma glorieuse royauté en ces termes :

« Prends le joug d'Assourbanipal, roi d'Assyrie, chéri d'Assur, le roi des dieux, le seigneur de l'univers ; rends hpmmage à sa royauté, et soumets-toi à sa domination. En te déclarant son serviteur,, et en lui offrant un tribut, fais parvenir jusqu'à lui tes paroles. »

Le jour même, après avoir vu ce songe, il eayoya son ambassadeur en ma présence pour implorer mon amitié. Il lui fit conduire à Ninive, la ville de ma seigneurie, avec de nombreux et remarquables présents, des Gimmériens {Gimirraï), dévastateurs de son pays, que ses mains avaient pris vivants dans les combats, et baiser mes pieds.

La vision de Gygès et Tanabassade qui en fut la conséquence sont relatée? dans plusieurs autres documents officiels et contemporains sur Thistoire du règne d'Assourbanipal (1). Un de ces documents dit formellement que l'envoyé lydien était chargé de raconter le songe au roi d'Assyrie, et que c'est ainsi qu'il fut connu (2); un autre décrit l'embarras où l'on fut à la cour de Ninive quand il s'agit de com-

(1) W. A. L m, 30, 1. 89-97; Smith, p. 71.

(2) W. A. I. m, 19, 1. 5-23 ; Smith, p. 64-66.

CHEZ LES CHALDIEENS l&I

prendre rambâssâdeur/ car on n'y avait pas d'interprète pour la langue lydienne (1).

Un peu plus loîn^ quand le roi a raconté la rèvolte de son frère Samoulsouinoiikin, prince vassal de Babyloné, 41 ajoute :

. En ces jours, un voyant ^u milieu de la nuit 4prmait,

et il vit un songe. « Voilà ce que prépare le, dieu Sin à

ceu^ qui complotent le mal contre Assourbàiiipal, roi

d'Assyrie : la bataille est préparée, une mort mauvaise

les attend ; avec la pointe de Tépée, la flamme du feu, la

famine et le jugement de. Nergal.(le dieu de la guerre et

de la destruction), je détruirai leurs vies. » J'entendis

ces paroles et je me confiai à la volonté du dieu Sin,*

mon seigneur (2).

Enfin, dans le récit de sa deuxiènoe guerre contre Oummanaldas^roî d'Elam^ il s^exprime lainsi :

• Mon armée vit le fleuve Itite dans sa plus haute crue,

et elle prit peur du passage. Mais Istar, qui habite Ar-

bêles, au milieu de la nuit, envoya un songe à mon armée,

et leur parla en ces termes : « Moi, je marche devant

Aasourbanipal, le roi que mes mains ont formé. » Mon

armée se réjouit de cette vision, et ils franchirent paisi-r

blement lltite (3).

(1) Smith, p. 17.

(2) Ibid. p. 156 et suiv.

^3) /62rf. p, 222 et suiv.

LA DITmiTIOK ET LA SCIENCE DES PRÉSAGES

Tous les peuples ont cru aux rêves et y ont clierché une signification prophétiiiue. Mais il est curieui de noter que le premier auquel on fasse l'honneur d'une mention monumentale appartienne pultcisément à la Mésopotamie, à la spljère d'influence directe de la civilisation chai déo-baby Ionienne. C'est le songe du prince de Bakhten qui, d'après le récit de la stèle hiéroglyphique de Ramsès XII conservée à la Bibhothèque Nationale de Paris, ne se décide à renvoyer à Thèbes l'arche du dieu Khons, qu'il détient depuis plusieurs années, qu'après avoir vu pendant son sommeil le dieu s'envoler vers l'Egypte sous la forme d'un épervier d'or.

Il y a plusj pendant toute la période historique qui va du huitième au sixième siècle avant Jésus-Christ, la superstition des songes, aussi vieille que l'humanité, prend tout à coup un développement jusqu'alors inouï et qui ne se renouvelle plus après. Dans toute l'Asie antérieure et en Egypte, elle exerce sur les événements politiques une influence qui paraîtrait incroyable, si elle n'était pas attestée par des documents contemporains, par des inscriptions ofHcielles et non par des légendes de date postérieure. C'est un songe, — nous venons de le voir — qui encourage Assourbanipal dans sa guerre contre

CHEZ LES CHÂLDÉENS Iftâ

Pe-Oummaû et lui promet la victoire ; c'en sont aussi jui encouragent lui et ses soldats dans d^autres cir- [X)ns tances. C'est un songe qui détennine Gygès à rendre hommage au roi d'Assyrie. Un autre songe annonce à Crésus la mort de son fils Atys (!)• Astyage a deux yisions successives qui lui prédisent la grandeur extraordinaire de Tenfant qui naîtra de sa fille Mandane (2). La royauté future de Darius fils d'Hystaspe est aussi montrée dans un rêve à Cyrus (3). L'Ethiopien Sabacon, 2çrès un règne prospère, se décide à évacuer l'Egypte à la suite d'un songe qui lui rappelle l'oracle que l'Ammon de Napata avait rendu au moment de son avènement au trône (4), Le roi tanite Sèti est engagé à tenir résolument tête à Sennachérib par une vision nocturne, où Phtah de Memphis lui apparaît et lui annonce la destruction miraculeuse de l'armée assyrienne; il élève une statue

(1) Herodot. I, 34.

(2) Ibid. I, 107 et 108.

(3) Ibid. I, 209.

(4) Ibid. II, 139 ; Diod. Sic. I, 63.

Les écrivains grecs nomment ici Sabacon, mais il est plus probable qu'en réalité le fait se rapporte à Taharqa ; voy. Maspéro, Histoire ancienne des peuples de fOrient, • p. 429.

commémorative de ce prodige (1). Le prince éthiopien Ta-nout-Amen, qui fut après Taharqa Tantagonisted'Assourbanipal, raconte dans une grande stèk qui^ découverte au Gebel-Barkal , est aujourd'hui conservée au musée de Boulaq (2), comment c'est un rêve qui hii prédit sa puissance prochaine et le décida à aller chercher la couronne à Napata, puis à entreprendre la conquête de TEgypte :

L'année de son élévation en qualité de roi très-gracieux, le roi vit en songe, pendant la nuit, deux serpents, l'un à sa gauche, l'autre à sa droite (3). A son réveil, il ne les trouva plus. Il dit : « Qu'on m'explique cela surle-champ. » Or on lui répondit par ces paroles : « Tu possèdes le pays du Midi, soumets les pays du Nord : que les diadèmes des deux régions brillent sur ta tête, afin que tu aies tout le pays dans sa longueur et dans sa largeur... avec toi. »

Cette année-là même. Sa Majesté, s'étant levée sur le trône d'Horus, se manifesta dans le lieu où elle se trouvait, comme se manifeste Horus dans le bas pays-.Sar Majesté dit : « C'est la vérité que ce songe... » Le roi alla à Napata, sans que personne s'opposât à sa marche. Il entra dans le temple d'Ammon de Napata, qui réside sur

(1) Herodot. II, 141.

(2) Mariette, Revue archéologique, nouv. sér. t. XII, p. 169 ; Catalogue du musée de Boulaq y n° 918 ; Maspéro, Revue archéologique^ nouv. sér. t. XVII, p. 329-339.

(3) Le serpent urœus était l'emblème de la royauté.

la montagne sainte, .et son cœur fut rempli de joie après qu'il eut vu son père Ammon-Ra, seigneur des trônes des deux mondes, qui réside sur la montagne sainte, et qu'on lui eut apporté les fleurs ankh de ce dieu. Voici que le roi, ayant exalté Ammon de Napata, lui fit de grandes offrandes, et lui présenta trente-sept bœufs, quarante vases de liqueurs hak et de liqueur asch, et cent plumes d'autruche.

Le roi, étant parti pour les pays du Nord, adora plus que tous les autres dieux le dieu dont le nom est caché. Le roi, s'étant approché d'Éléphantine, traversa le Nil pour se rendre à Éléphantine. Arrivé au temple de Noum, seigneur de Kebht, il se tint dans la posture de l'adoration devant ce dieu, fit de grandes oblations, offrit du pain et du hak aux dieux de la cataracte, et fit des offrandes au Nil dans sa chute.

Le roi, étant parti pour Khefthinebs de Thébaïde, la ville d'Ainmon, arriva jusque dans la ville de Thèbes. Gomme il entrait dans le temple d'Ammon-Ra, le seigneur du trône des deux mondes, le prophète (i) Sentour vint au-devant de lui avec les quatre prêtres de service du temple d'Ammon-Ra, seigneur du trône des deux mondes. Ils lui apportaient les fleurs ankh du dieu dont le nom est caché. Sa Majesté, son cœur fut dans l'allégresse après qu'elle eut vu ce temple. Après avoir exalté Ammon-Ra, seigneur du trône des deux mondes, elle institua de grandes panégyries dans tout le pays. Comme le roi partait pour le pays du Nord, l'Est et rOuest se réjouissaient d'une grande joie. Ils disaient : « Va en paix ; que ton essence soit en paix ; que ton

(1) Titre sacerdotal égyptien.

ili& LA DIVINATION ET LA SCIENCE DES PRESAGES

essence vivifie les deux mondes. Va, pour relever les temples qui tombent en ruine, pour rétablir les éperviers divine et leurs emblèmes, pour faire des offrandes divines aux dieux et aux déesses et des offrandes funéraires aux mânes, pour purifier chaque homme en sa demeure, pour accomplir toutes les cérémonies en l'honneur du cycle divin. » Les sentiments hostiles qui remplissaient leurs cœurs firent place à des sentiments de joie (1).

A la même époque, Isaïe (2), parlant au nom de Jéhovahj disait :

J'exciterai l'Égyptien contre l'Égyptien ; l'homme combattra contre son frère, l'ami contre son ami, ville contre ville, royaume contre royaume.

L'esprit de l'Egypte s'évanouira de son sein, j'anéantirai son conseil j elle s'adressera aux idoles^ aux devins, aux interprètes de songes et aux magiciens.

L'auteur des derniers chapitres placés sous le nom du même prophète (3) reproche aux Juifs, comme un acte d'idolâtrie, l'habitude d'aller dormir auprès

(1) J'emprunte l'excellente traduction de M. Maspéro. Cette longue citation mettra le lecteur à même de comparer la rédaction des documents égyptiens et des documents assyriens. Au point de vue littéraire, je trouve une vraie supériorité dans ceux de l'Assyrie.

(2) XIX, 3 et 4.

(3) Lxv, 4,

CHEZ LES CHALDÉENS Ift?

5 tombeaux pour y chercher des songes prophé-

ues (1).

Jérémie (2) dît à son tour au nom de Dieu :

}uant à vous, n'écoutez pas vos prophètes, vos devins,* visionnaires de songes, vos observateurs de nuages, vos incantateurs, lesquels vous disent : « Vous ne ez point assujettis au roi de Babylone, »

3ar c'est le mensonge qu'ils vous prophétisent, afin de ts éloigner de votre pays, pour que je vous repousse que vous périssiez.

Et dans un autre endroit (3) :

\e suis contre ceux qui prophétisent des songes IX (4), dit Jéhovah, qui les racontent, séduisant le iple par leur fausseté et leur fanfaronnade, tandis que ne les ai pas envoyés, que je ne leur ai pas donné rdre et qu'ils ne sont d'aucune utilité à ce peuple, dit lovah.

;i) Hérodote (IV, 172) et Pomponius Mêla (I, 8, 50) ribuent un usage semblable aux Nasamons de la côte Libye.

;2) xxvii, 9 et 10.

[3) xxm, 32.

(4) On admettait des songes réellement prophétiques voyés par Jéhovah : Num. xu, 6 ; I Sam. xxviu, 6 ; [leg. m, 5 ; Job, iv, 13 ; vn, 14 ; xxxm, IS ; Joël, n, 28. Ce sont les songes produits au nom de divinités étranres et leurs interprétations par les méthodes des idores que défend la Loi : Deuteron. xin, 2-12. Dans ce 3, Texplicateur de songes doit être lapidé.

Un peu plus tard, Zacharie (1) :

Car les téraphim (idoles) ont dit des choses vaines ; les devins voient le mensonge ; ceux qui ont des songes profèrent des faussetés, consolent avec des inanités; c'est pourquoi ils ont erré comme un troupeau, ils sont opprimés parce qu'il n'y a pas de pasteur.

Il y a là comme une sorte d'épidémie mentale, propre à cette période de l'histoire, et qui sévit des rives de l'Euphrate à celles du Nil ou à Textrémité occidentale de l'Asie Mineure. Ce développement extraordinaire de la superstition de la croyance aux songes et de son influence, sur la conduite des princes et des peuples, pendant environ trois siècles, est un véritable phénomène auquel on n'a pas assez fait attention jusqu'ici, mais auquel il faut bien chercher une cause. Or, les trois siècles où il se produit sont précisément ceux des grandes conquêtes assyriennes, puis babyloniennes, ceux où, grâce à ces conquêtes, la civilisation, les idées, les arts et la rehgion de T Assyrie rayonnent sur toute l'Asie antérieure avec un ascendant irrésistible et font même pénétrer leur influence jusqu'en Egypte. Il est difficile de -ne pas lier les deux ordres de faitSj,

CHEZ LES GHALDÉENS l/i9

de ne pas établir entre eux un rapport de cause à eflfet, et de ne pas croire, par conséquent, que si les songes jouent un si grand rôle dans l'histoire depuis le commencement du vm® siècle jusqu'à la fin du \f, c'est un résultat de la diffusion et de la prépondérance partout assurée aux doctrines de la divination chaldéenne, dont les Assyriens étaient les disciples.

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