Ceci n'est raconté ni dans Quinte
que des soldats , par ses ordres , foulaient aux pieds sur-lechamp, pour en amortir plus tôt l'effet destructeur, de même la pluie de feu éternel descendait sur les coupables, et, en embrasant le sol , comme le choc de la pierre enflamme l'amorce , redoublait les souffrances des réprouvés. Leurs misérables maius , dans une agitation continuelle , se fatiguaient à repousser et à secouer la pluie de feu qui venait brûler à chaque instant toutes les parties du corps. Je parlai ainsi : « Maître , qui as vaincu jusqu'ici tous les obstacles, excepté ceux que nous ont opposés les redoutables démons ' , à la porte de la ville de Dite, apprends-moi quel est ce pécheur superbe qui semble mépriser ces flammes , et qui est étendu ici , les yeux hagards, et plein d'un orgueilleux dédain pour le supplice qu'il endure.» Ce personnage2, entendant que je parlais de lui à mon guide , s'écria : « Mort . je suis ce que je fus vivant : que Jupiter fatigue le ministre qui fabrique les foudres aiguës dont je fus frappé le jour où je respirai pour la dernière fois; qu'il harasse successivement la troupe de ces noirs forgerons, habitants de l'Etna; qu'il appelle l'obéissant Vulcain à son aide, comme au combat de Phlégra 3; qu'il me foudroie de toute la vigueur de son bras, une allégresse entière manquera toujours à la vengeance du Dieu. » Alors mon guide adressa la parole à cette ombre , d'un ton si terrible , que je ne l'avais pas encore enUndu parler ainsi : « 0 Capanée, lui dit-il , tu es puni, toi , plus qu'un autre coupable, puisque tu conserves ici ton orgueil. Ta rage est le plus dur supplice auquel on ait pu te condamner. » Ensuite le sage se tourna vers moi , et me dit d'un ton plus doux : « 11 fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes-i; il méprisa Dieu, et il
i. Dante garde quelque rancune à lïqui. » ( Théb., livre III, vers 602.) Virgile', et lui rappelle malignement 5. Le combat de Phlégra ; le combat
qu'il a fallu un pouvoir supérieur au des Géants contre les Uieuv, livré dans
lien, pour qu'ils pussent ensemble vain- la vallée de Phlégra, en Thessahe.
bre la résistance des gardiens de la A. Les sept rois furent Adraste, Poly-
ville de Dite. nice, Tydéc, Hippomédon, Amphiaiaus,
•i. Ce personnage est Capanée , que Parthéiiopée et Capanée» Stace appelle- Superiim contemptor et
t ENFER, CHANT \IV. .;«»
ose encore le mépriser : mais - comme il vient de l'entendre de ma bouche , ses dépits sont la récompense bien due à ses blasphèmes. Et toi , mon lils , suis-moi dans ce sentier; évite de porter tes pas sur le sahle brûlant: approche-toi plus près du bois. »
Nous arrivâmes , sans parler, près d'un fleuve dont les Ilots couleur de sang me remplissent encore de terreur. Tel que le ruisseau qui sort du Bulicame ' et dont les prostituées d'alen tour se partagent les eaux sulfureuses, ce fleuve se répandait à travers le sable couvert de flammes. Le fond et les bords étaient construits en pierres; aussi je pensai que c'était là qu'il fallait marcher. .Mon guide me dit : «Depuis que nous avons franchi la porte dont l'entrée est trop facile à tous les hommes 2, tu n'as rien vu d'aussi remarquable que ce ruisseau qui amortit ici toutes les flammes. » Je priai le Romain de m'expliquer avec détail ce qu'il me faisait désirer si vivement de connaître. 11 parla en ces termes : « Au milieu de la mer. est une contrée à moitié détruite, appelée encore l'île de Crète, qui fut gouvernée par un roi 3 sous lequel le monde vécut dans la chasteté. Là est une montagne connue sous le nom d'Ida ; elle était baignée de fontaines et couronnée de forêts ; maintenant elle est déserte, comme une chose qui a vieilli. Rhéa y avait placé secrètement le berceau de son fils , et c'était souvent à la faveur de cris prolongés, qu'elle empêchait qu'on n'entendit les vagissements de l'enfant. Dans les flancs de la montagne, on voit un énorme vieillard debouH. qui tourne
f . La source d'eau dont parle Dante de la nature , les montagnes , les lacs ,
est encore appelée Buliçanjè. On la les vallées, conservent absolument la
voit à deux milles de Vitcrbe. Il parait même physionomie pendant plusieurs
que (tes prostituées de cette ville avaient siècles.
alors établi leur demeure près des ha- o La porte de l'Enfer, parce qu'il est
bilations où l'on prenait ces bains sul facile aux hommes de faire le mal.
furcux. Dante a pu voir ce lac vers 3. Saltirne. Juvénal a dit : Credo pv-
1300. Montaigne, dans snn Journal de dicitiam Saturno rege, morutam in
voyage en ftqlie , tome II, page asi , terris.
le décrit à peu prés de même en 13m. 4. «Cettcgrande image, poétiquement
Je l'ai vu tel en isij et en ibsî. Il est à rendue , couvre des allégories que tous
remarquer ici que ces grands tableaux les commentateurs . depuis Kocace, ont
60 l/ENFEU , CHAÏST XJY.
les épaules vers Damiette, et fixe ses regards sur Rome' comme sur son miroir : sa tête est formée d'un or épuré , ses bras et sa poitrine sont d'argent, ses flancs de cuivre , le reste du corps se termine en fer affiné; mais le pied droit est d'argile , et c'est sur ce faible appui que pose la masse entière. Toutes les parties , excepté celle d'or, présentent quelques fentes d'où coulent des larmes qui s'infiltrent dans la montagne. Leur cours se dirige vers cette vallée où elles donnent naissance à l'Achéron, au Styx et au Phlégéthon : enfin , elles tombent encore dans les cercles les plus bas de cet empire , où elles deviennent la source impure du Cocyte. Tu verras plus tard quel est cet autre fleuve. » Je répondis : « Mais si ce fleuve tombe de la terre, comment ne le vois-je qu'ici? » Mon guide reprit : « Tu sais que ce royaume est d'une forme arrondie. Quoique tu aies pénétré bien avant , tu as toujours marché vers la gauche , pour éviter de tomber dans le plus profond de l'abîme , et tu n'es pas encore, arrivé au point placé sous celui où tu as commencé à descendre : ne montre donc pas un visage étonné , s'il est des choses que tu ne puisses pas encore comprendre. » — « Mais, ô maître! dis-je, où se trouvent le Phlégéthon2 et le Léthé? tu ne parles pas de ce dernier, et tu dis que l'autre provient de cette pluie. » Virgile répondit : «Toutes tes questions me sont agréables; mais dans le fleuve bouillonnant tu aurais dû reconnaître le Phlégé-
très-amplemcnt expliquées, cependant cation , que Dante a pris cette image
mi il vaut peut-être mieux ne voir que dans le songe de Nabuchodonosor. [Da-
ce qui y est, c'est-à-dire une idée un peu niel, chap. î.)
gigantesque, mais poétique, du Temps, î. Le vieillard tourne les épaules vers
des quatre âges du monde, et des maux Damiette. c'est-à-dire vers l'orient; et
quiontfaitpleurerlaracehumainedans le visage vers Rome, c'est à-dire vers
chacun de ces âges, excepté dans le le couchant. Cela peut signifier aussi ,
premier, à qui les poètes de tous les au- dit Lombardi, que le Temps a pour but
très siècles ontdonné le nom d'âge d'or. la bienheureuse éternité ; qu'il fixe ses
Cette idée des fleuves de l'Enfer nés regards sur Rome, c'csl-à-dire sur la
des larmes de tous les hommes, porte à vraie religion; et qu'il tourne les épau-
l'âme une émotion mélancolique où se les à Damiette, présumée ici capitale
combinent les deux grands ressorts de de l'idolâtrie et des sectes diverses des
la tragédie, la terreur et la pitié.» infidèles.
( Histoire liltér. d'Italie, tome II, pag. 2. Le Phlégéthon , fleuve de l'Enfer
«7, ïe., - On peut ajouter à cette expli- des Grecs, roulait des torrents de fia lu-
T/F.NFER, CHANT XIV. Gl
thon , ce qui aurait dissipé l'un de tes doutes. Tu verras aussi le Léthé ' , mais loin de cette fosse : c'est là que vont se purifier les âmes qui se sont repenties , et dont Dieu a remis la faute. Maintenant il est temps de quitter le bord du bois. Suis-moi ; ces rives qui amortissent les flammes et leur action ardente . offrent un chemin assez facile. »
mes sulfureuses, coulait en sens con- un dieu-fleuve infernal. Ce nom veut
traire du Cocyle, et enfin se perdait dire oubli. Son cours est paisible. Aussi
dans l'Achéron. C'est un de ceux qui Lucain le nomme-t-il lé dieu silencieux,
formaient les limites du Tarlare. Ses Les âmes des morts buvaient de ses
eaux étaient funesles et possédaient eaux pour perdre le souvenir des maux
une vertu magique. Cérès en jela une de la vie. Biogr, «nie, supplément,
goutte sur Ascalaplie pour le métamor- tom. 1.1V et LV.
phoser en cliat-huant. Le Lélhc était i. Tu le verras dans le Purgatoire.
62 l'enfer, chant xv.
CHANT XV
JN'ous marchions Je long de ee fleuve terrible sur ses bords soustraits en pierres. La vapeur qui s'en élevait garantissait l'eau et ces rives d'une trop forte action de la pluie de flammes. De même que les Flamands, entre Cadsandt ' et Bruges, craignant l'effort de la tempête, élèvent des digues qui repoussent l'Océan ; de même que les Padouans , sur les bords de la Brenta, avant le temps où Cbiarentana ressent l'ardente influence du soleil : , défendent leurs villes et leurs châteaux par des travaux hardis : de même l'architecte sublime de cette enceinte avait fait construire , dans les proportions convenables , par ceux à qui il avait daigné en commettre le soin, les digues sur le bord desquelles nous avancions.
Nous étions éloignés de la forêt que je n'aurais pu revoir du point que j'occupais alors , à moins que je n'eusse regardé en arrière , et nous rencontrâmes une foule, d'âmes qui marchaient à nous, en côtoyant le fleuve : elles nous regardaient ainsi qu'on regarde, le soir, les objets peu éclairés, baissant leurs paupières, comme fait un tailleur affaibli par 1rs ans, pour enfiler son aiguille. Je fus reconnu par un de cette famille qui, saisissant le pan de ma robe, s'écria : « Quelle merveille! » A peine m'eut-il tendu les bras que je fixai les yeux sur ses traits noircis; et, malgré la difformité de son
f. Cadsandt est une ile de fa Flandre à qui j'ai dû de très-utiles conimumca-
liollandaisc, entre la ville de l'Écluse et tions pour mes travaux sur Dante,
l'ile Zclande : le poète a changé un peu 2 (.hiarenlana. C'est la partie des
le mot de Cadsandt, il a voulu l'adoucir, Alpes où la Brenta prend sa source,
et il en a formé le nom de Guzzante. Cette ligne de montagnes est souvent
Bruges était la patrie de Van Praet, couverte de neiges très-épaisses, conservateur de la Bibliothèque du roi,
LBNFEBj CHA.Yr XV. G 3
visage brûlé par les tourments , je le reconnus à mon tour. Je m'inclinai vers lui, et je dis : « Quoi, vous êtes ici, Ser Brunetto • ! » 11 me répondit : « O mon fils ! permets que Brunetto Latini revienne sur ses pas un moment avec toi , et qu'il abandonne quelque temps les autres âmes. » Je repris ainsi : « Je vous en conjure moi-même, autant que je le puis, parlez avec moi; voulez-vous que je m'asseye auprès de vous? Je le ferai , s'il plaît à celui-ci , car je vais avec lui. » — « 0 mon fils , repartit Brunetto, pour peu qu'une de ces âmes s'arrête un instant, elle est condamnée à rester, cent années, immobile sous cette pluie de flammes. Avance donc , je marcherai près de toi, et je rejoindrai ensuite ma bande, qui, comme moi, pleure éternellement. » Je n'osais quitter le bord , pour m'avancer de front avec lui ; aussi je marchais dans l'attitude soumise du respect. Brunetto continua ainsi : « Quel sort ou quel destin te conduit en ces lieux avant l'heure marquée ? Quel est celui-ci qui te montre le chemin ? » Je répondis • « Là haut , sur cette terre de sérénité , je me suis égaré dans une vallée, avant d'être parvenu au milieu du chemin de la
i. Brunetto Latini, Florentin, était professa la grammaire à Florence. C'est
d'une famille noble , du parti 'les Guel- la que, vers i«77, il donna des leçons à
tes. Ce parti l'envoya \ ers Alphonse, Dante encore enfant. C'est aussi i sette
roi de Castille. eu qualité d'ambassa- époque qu'il composa l'ouvrage intitulé
deur, pour demander du secours contre Tesoretto , qui a quelque affinité avec
les Gibelins. Au moment où il repassait la Divine Comédie.
en France, pour rentrer dans sa patrie, Le Tesoretto est dédié à saint Louis,
ayant appris que les Gibelins, aides de en signe de rer onnaissance. Jamais ce
Mainfroy, roi de Sicile, s'étaient empa- grand monarque n'a élé mieux loué,
résde Florence, eten avaientchasselcs j'ai donné la preuve de ce fait dans mon
Guelfes, il résolut alors de se fixer quel- Histoire de Dante , page 40.
qne temps en France, et se rendit à Rivarol a .onfomlu le Tesoro avec le
Paris vers 1260. Saint Louis l'accueillit Tesoretto —Dante donne ici a enten-
avec une singulière bienveillance. Bru- dre que les mœurs de son inaitre ne fu-
netto composa dans cette ville le Tesoro, rent pes irréprochables. Mais avec
ouvrage dont il va être question plus quelle décence ce poète sévère, qui se tard { c'est une espèce d'abrégé de la ■ croit obligé d'attaquer la mémoire de
Bible, de Pline le Naturaliste, de Solin , son bienfaiteur cl de son ami, ne raani-
et de quelques auteurs qui ont traité festc-t-il pas sa pensée dans tout ce
de diverses sciences. Il est divisé en chant? Par quelles expressions de ten-
trois parties, et chaque parlic en plu- dresse et même de \énération ne s'ef-
sieurs livres forcct-il pas d'adoucir tout ce que son
Les circonstances politiques ayant terrible ministère a d'austère et d'in-
permis a Brunetto de revoir les bord3 flexible! de l'Arno , il retourna en Toscane, et
64 l'enfer, CHANT XV.
ne. Hier matin j'ai cherché à en sortir : celui que vous voyez près de moi m'est apparu , lorsque je faisais tous mes efforts pour retrouver le chemin , et il me ramène dans le monde par cette voie ténébreuse. » Brunetto reprit : « Si tu n'es pas abandonné par l'heureuse influence de ton étoile ' , tu arriveras au port de tes espérances : tel est le sage calcul que j'ai fait là haut, où l'on ne connaît pas les tourments qui ne doivent plus finir. Si je ne fusse pas mort pour l'éternité, moi qui ai vu le ciel si favorable à tes désirs , je t'aurais donné des encouragements. Ce peuple méchant et ingrat, qui est descendu autrefois de Fiésole J , et qui conserve encore de la dureté et de l'âpreté de ses montagnes , te déclarera une guerre cruelle, parce que tu seras vertueux. Il est juste que la figue savoureuse ne porte pas ses fruits parmi les épines sauvages. Une ancienne tradition dit que ce peuple est aveugle 3 : c'est une race avare , envieuse et superbe. Évite de te salir de leurs impuretés. Ta fortune te réserve tant d'honneur, que les deux partis auront faim de ton retour 4; mais celte faim appellera toujours en vain la pâture. Que ces bêtes de Fiésole se dévorent entre elles, et ne détruisent pas la plante, si quelqu'une peut croître innocemment au milieu de leur fumier empoisonné , surtout si , dans cette plante , on voit re-
i. Brunetto avait de grandes connais- raillées, ou de deux colonnes de por-
sances en astronomie, et s'était aussi phyre. Ces colonnes étaient envelop-
livré à l'étude frivole de l'astrologie ju- pées d'étoffes riches, couleur d'écarlate.
diciaire. Les Florentins choisirent les colonnes ,
2. Le peuple florentin. Les habitants mais sans les débarrasser de l'enveloppe
de Fiésole, petite ville située sur une trompeuse qui les recouvrait. A leur
montagne très-élevée, près de Florence, arrivée à Florence, ils s'aperçurent que
d'où la vue s'étend à une distance con- les colonnes avaient été à moitié brù-
sidérable, passent pour être les fonda- lées. Dès ce moment, on appela en Ita-
teurs de celte capitale de la Toscane. lie les Florentins orbi, aveugles ; et on
s. Villani et Bocace racontent que appela les Pisans traditori , traîtres,
les Pisans voulant aller conquérir l'île Depuis, les Florentins, dans tous les
Majorque, prièrent les Florentins de arts, ont bien prouvé que ce sobriquet
garder Pise et leurs châteaux. A leur n'est plus mérité par Florence, par
retour, les Pisans victorieux voulurent cette heureuse mère de Michel-Ange,
offrir aux Florentins un témoignage 4. Avrannofame di te. « Affamés de
de reconnaissance, et leur donnèrent voir un roi, » a dit Henri IV. L'expres-
à choisir dans le butin, ou de deux sion que j'ai employée a un noble droit
portes de bronze très-clcgamrapnt tra- de bourgeoisie dans notre largue
vivre l'antique semence de ces Romains qui ne s'éloignèrent pas, quand on éleva ce nid de malice et de perversité ' ! » — « Si Dieu exauçait mes prières, dis-je à Brunetto, vous ne seriez pas banni du séjour de la vie ; je sarde un touchant souvenir de cette voix chère et paternelle qui m'enseignait comment l'homme s'immortalise (ce souvenir brise mon cœur en ce moment), et il faut que , pendant que je vis encore, on m'entende vanter vos bienfaits. Je me rappellerai ce que vous me dites de mes destinées; et si j'arrive jusqu'à une femme céleste 2 qui les connaît , je l'entretiendrai de votre prédiction , et d'une autre que je viens d'entendre. Sachez en même temps que ma conscience ne me fait aucun reproche, et que je suis prêt à supporter tous les coups du sort. Cette prédiction n'est pas nouvelle pour moi : ainsi , que la fortune agite sa roue , et que le villageois remue sa bêche , comme il leur plaira ! »
Virgile alors se tournant a droite , me dit : « 11 a bien écouté celui qui prend note. » Je continuai de marcher près de Brunetto : et je lui demandai qui étaient ses compagnons les plus connus et les plus distingués; il répondit : «Quelques-uns méritent d'être nommés ; il sera mieux de ne pas parler des autres ; je n'en aurais pas le temps. Tous ont été, ou des clercs , ou des littérateurs renommés, et d'un haut talent3 : ils se rendirent coupables d'un même vice. Priscien et François Accurse « sont au nombre de cette foule infortu-
i. D-uite prétendait que sa race re- 4. Priscien, grammairien de Césaiee,
montait aux premières familles romai- qui florissait dans le vie siècle. Fran-
ncs. qui avaient conservé leurs titres çois Accurse, jurisconsulte florentin
au milieu des différentes invasions des mort en 1229.
Barbares. Vcnturi dit que Dante met ici l'individu
2. Béatrix. Je l'entretiendrai de la pour l'espèce; et que. par ces deux ilprédiction que vous me faites en ce lustres personnages, il entend les grammoment, et de celle que J'ai entendue mairiens et les jurisconsultes, qui pende la^bouchc de Farinata. Pour cette vent abuser de leur autorité, pour dernière prédiction, voyez plus haut, rendre la Jeunesse victime du vice si PaSe ••■ odieux que l'on punit dans le septièm-
r,. I.onibardi croit que par le mot cercle de l'Enfer. rlcrcs, Dante entend parler des étudiants.
66 l'e!NFEU, CHAÏNT XV.
née, et si tu avais eu le désir de repaître tes yeux d'un si hideux spectacle , tu aurais pu voir celui que le serviteur des serviteurs de Dieu envoya des bords de l'Arno à ceux du Bacchiglioue, où il laissa les nerfs qu'il avait perversément Rendus '. Je pourrais te montrer d'autres coupables, mais je ne dois ni te parler, ni te suivre davantage. Je vois déjà s'élever, dans les sables, une nouvelle vapeur. Voilà des âmes au milieu desquelles je ne puis me trouver ; je me borne à te recommander mon Trésor 2, je vis encore dans cet ouvrage. » Alors il se retourna, et courut avec la légèreté de ceux qui, dans la campagne à Vérone, se disputent le Palio 3 vert, et il paraissait bien le coureur qui gagne et non pas celui qui perd.
i. André de Mozzl , évoque de Florence. Iioimne dépravé, fut transféré à l'évéchc de Yicencc par Nicolas III, suivant l.andino, et par lioniface VIII, suivant Ughelli. On sait que, depuis saint Grégoire le Grand, les papes portent le titre de Serviteur des serviteurs de Dieu : Servus servotum Dei.
2 C'est l'nuvrageclonton a parlé plus haut pag. 65. On y lit ce passage, à propos de la surprise que causait alors ce livre, écrit en français par un Florentin.
•< Sait nous demande po-quoi chis livre est escris en romans, selon le patois de Francs , puisque nos tomes Ytaliens, je diroe que c'est par II raitons . lune est parce que nos somes en
France, lautre si est parce que françois est plus delituubles /engages et plus commis que moult d'autres. »
(Hist de Dante, pag. 46.) Voila un bel hommage rendu a notre langue dès l'an 1260. Elle était prédestinée à la gloire dont elle jouit complètement aujourd'hui.
s. On conserve encore en Italie l'usage de faire des courses dont le prix est une riche pièce d'étoffe. On appelle ces exercices correre il palio. Le mot de palio signifie manteau, drap, «sorta di manto-drappo o drappo chesi da in premio a chi vince nel corso , » «lit le vocabulaire de la Crusca, article Palio-
L ENFER , CIUM XVI. (j7
CHAM XVI
>ous entendions déjà résonner confusément !e bruit de l'eau qui se précipite en cascades dans la huitième enceinte; ce bruit était semblable au bourdonnement des abeilles autour de la ruche. Alors trois ombres quittèrent une foule qui passait sous la pluie de feu, et vinrent à nous , en criant : « Arrête , toi qui , à ton vêtement , parais être un des citoyens de notre coupable patrie. » Hélas ! que de plaies cicatrisées et récentes offraient leurs corps brûlés parles flammes! le souvenir que j"en ai conservé excite encore ma compassion. Mon guide prêta l'oreille à leurs cris . se tourna vers moi , et me dit : « Suspends ta marche : il faut leur témoigner quelques égards; d'ailleurs si la violence des flammes ne ravageait pas ce lieu, la célérité te conviendrait plus à toi qu'à ces ombres. » Quand elles nous virent arrêtés, elles recommencèrent leurs premiers cris; et, lorsqu'elles furent arrivées près de nous, toutes trois tournèrent en cercle, sans prendre de repos.
Tels les gladiateurs nus et frottés d'huile, avant de commencer le combat, cherchent à découvrir leur avantage et le point par lequel ils commenceront l'attaque : telles les ombres , en tournant, tenaient sans cesse leurs yeux fixés sur moi , quoique le mouvement des pieds contrariât souvent cette attitude. L'une d'elles commença en ces termes : « Cette pluie de flammes et ce séjour ténébreux doivent nous vouer au mépris, et nous , et nos prières : qu'au moins le nom que nous avons laissé sur la terre, te dispose à nous dire qui tu es, toi vivant, qui as obtenu de marcher ici d'un pas assuré. Celuici , dont tu vois que je suis les traces , maintenant nu et dépouillé . eut un rang plus élevé que tu ne penses : il fut le
68 l' ENFER, CUANT XVI.
petit-fils de la vertueuse Gualdrada ' ; il s'appela Guido- Guerra , et , dans la vie , il se distingua par sa prudence et sa bravoure. Cet autre, qui foule après moi ce sable enflammé, est Tegghiajo 2 Aldobrandi , dont, là haut, on devrait suivre les sages avis. Et moi qui partage leurs tourments, je fus Jacques Rusticucci3 : ma cruelle épouse fut la première cause de mes crimes. » Si je n'avais redouté les atteintes du feu , je me serais jeté dans le fleuve , auprès de ces ombres gémissantes, et je crois que mon guide l'eut permis ; mais la crainte de la flamme vengeresse désarma mou courage . et m'empêcha de m'abandonner au désir que j'éprouvais de les serrer dans mes bras. Je parlai ainsi : « Aussitôt que mon maître m'eut dit qu'il venait à nous des ombres telles que vous, votre sort malheureux excita en moi de la compassion, et non du mépris ; longtemps vos souffrances seront gravées dans ma mémoire : la même terre nous a vus naître; j'ai toujours entendu parler de vous avec affection, et j'ai porté dans mon cœur vos nobles exemples et vos noms honorables. Je traverse ce lieu d'amertume , et je vais au jardin de la béatitude, cueillir les doux fruits qui me sont promis par mon guide sincère; mais auparavant il faut que je visite le dernier réduit de cet empire. » L'ombre qui avait déjà parlé, répondit : « Puissestu parcourir une longue vie ! puisse ta renommée te survivre ! Mais , dis-nous , la courtoisie et la valeur habitent-elles notre ville comme autrefois, ou en sont-elles tout à fait bannies? Guillaume Borsière 4 , depuis peu de temps descendu parmi
i . Gualdrada, fille de Bellincion Bcrti, r>. Noble Florentin. Il eut le niallfcnr
seigneur florentin, eut du comte Gui- d:étre uni à une méchante femme. Il ne
don, l'un des chevaliers de la cour put continuer de vivre auprès d'elle,
d'Othon IV, empereur, trois fils : l'un l'abandonna, et se livra au vice qui est
s'appelait Buggieri. Celui-ci fut père si cruellement expié dans l'enceinte du
de Guido-Guerra, dont il est ici ques- sable enflammé,
tion. 4- Borsière, Florentin qui fréquentait
2 Tegghiajo Aldobrandi. de la famille les cours des princes ■■ L'on raconte de
des Adimari , avait conseillé aux Flo- lui , dit Grangier, qu'étant à Gènes, et
rentins guelfes de ne pas livrer bataille comme Hcrminio Grimaldi , homme
a Monte-Apcrto, sur les bords de l'Ar- riche mais avare, luidemandoiteequ'on
bia , où ils perdirent une grande partie ponvoit mettre en pointure dans une
He leur armée. Voyez la note relative à salle d'une sienne maison nouvellement
f'arinala. page ij Ijnstic, nue l'oit n'aurait pas reue ey
îous, et qui pleure plus loin , avec nos compagnons, nous ifflige par ses récits douloureux. » Je criai alors , en élevant a tête : « Les nouvelles familles « , les fortunes subites ont mgendré en toi , ô Florence , l'orgueil et tous les excès dont :u gémis chaque jour. » Les trois esprits qui entendirent cette "épouse, s'entre-regardaient , comme on se regarde l'un l'au- :re, quand on entend une vérité qui frappe l'attention. Tous :rois répondaient : « Que tu es heureux , si , lorsque tu veux satisfaire aux demandes des autres, tu peux toujours l'exprimer avec tant de liberté et de franchise , sans courir aucun danger ! Écoute notre prière : si tu revois la splendeur des étoiles , après être sorti de ce sombre empire , et si tu peux t'écrier, je Vai parcouru 2 , daigne rappeler notre nom sur la terre. » Les âmes alors rompant leur ronde , fuirent comme emportées par des ailes rapides; et, en moins de temps qu'il n'en eût fallu pour dire un ameyi, elles avaient disparu.
Mon maître recommençait à marcher, .le le suivais , et nous avions à peine fait quelques pas , que le bruit des eaux dont nous approchions, nous empêcha de nous entendre.
Semblables à ce fleuve qui tombe de Monviso , à la gauche des Apennins , sur un lit qu'il s'est creusé lui-même , et qui, appelé Jquacheta, avant de pénétrer dans la vallée, perd ce nom près de Forli , et s'élance en une seule masse à San Benedetto , où il devrait trouver réunis plus de mille habitants 3 , ces eaux rugissantes faisaient retentir une roche inaccessible , d'un fracas assourdissant.
devant, il répond • « Je vous dirai une jeu\ de fortune qui font asseoir dans i chose de laquelle vous n'eustes jamais une voiture celui qui était derrière. >» « cognoissance : Peignés la libéralité.» Au total, l'exclamation de Dante est Grangier, Enfer, pag. 183, 184.) d'un effet très-noble. Concise, elle resl. Im genre nuova e i subiti guada- pire une forte indignation. Le poète progni. C'est par ce même vers qu'Alfièri fère une belle sentence en trois vers, commence sa satire intitulée : « La 2. Le Tasse a transporté celte idée et l'Iebe. » Il est à remarquer ici. que l'i- une partie des expressions de Dante dée du second vers de cette même sa- dans le xv" chant, strophe 58, de sa tire d'AKiéri est empruntée d'un bon Jérusalem délivréemot de Rivarol : « Che in cocchio fan 3. C'est un trait de satire. Il y avait seder ehi dietro stctte.» <• 11 y a des la une abbaye qui , si ses biens avaient
70 l'enfer, CHANT XVI.
Mes reins étaient ceints d'une corde , avec laquelle j'avais espéré pouvoir garrotter la panthère à Ja peau tachetée ' ; je me dépouillai de cette ceinture , et après l'avoir repliée sur elle-même, je la donnai à mon guide, qui me l'avait demandée. 11 se tourna à droite , et la fit descendre dans le gouffre ténébreux. .
Je disais en moi-même , en voyant mon maître suivre de ses yeux la corde qui se déroulait : « Nécessairement, quelque événement nouveau va nous répondre. »
Que les hommes doivent être prudents auprès de ceux qui non-seulement voient leurs actions, mais qui pénètrent encore leurs pensées! Mon guide me dit : «Au moment même, viendra ce que j'attends et ce que ta pensée voit comme en songe. »
Le mortel doit toujours, autant qu'il peut, refuser de répéter une vérité qui paraît une imposture , il s'expose à se couvrir de confusion, sans être cependant coupable. Mais ici je ne puis me taire , lecteur; je te le jure par les vers de cette comédie 2 , moi qui dois désirer qu'ils obtiennent quelque gloire , je vis s'avancer, à travers l'air épais et obscur, un monstre qui aurait porté l'effroi dans les cœurs les plus intrépides : il approchait , semblable au matelot qui , pour arracher l'ancre e foncée dans un écueil caché sous la mer, allonge ses bras péniblement tendus et se rattrape des pieds3.
été sagement administrés, eût pu rece- tous les genres : le tragique, et, au bc-
voir mille religieux. soin, le comique.
t. Voyez page 2 , lig. 18, où il est s. J'ai tâché de rendre l'aclion d'un
question de la panthère. homme qui tend péniblement les bras ,
2. Dante a voulu que son poëme fût et s'aide avec effort de ses pieds pour
appelé Comédie, c'est-à-dire, selon son arracher l'ancre enfoncée dans le sable
système . sujet de poésie qui embrasse de la mer.
CHANT XVI I
Mon guide commençait à me parler ainsi : «Voilà le monstre i la queue acérée, qui perce les montagnes, qui rompt les nurailles, et qui brise les armes les plus dures, voilà le monsïe qui pourrit le monde entier. » En même temps il lui fit iigne d'approcher des bords pierreux de l'abîme. Alors cette mage dégoûtante delà fraude avança la tête et le torse, en aissant sa queue en arrière. Sa figure était celle d'un homme uste ; la peau de son visage était douce; le reste de son corps se terminait en serpent. Le monstre était armé de deux griffes ("élues; des nœuds tachetés couvraient son dos. sa poitrine et les flancs : la couleur de ces nœuds surpassait en éclat celle les ouvrages d'Arachné, et des étoffes préparées par les Turcs stles Tartares. De même qu'on voit sur le rivage un esquif i moitié baigné par les flots , là où le castor s'exerce à faire :a guerre accoutumée , le long des bords habités par les Gernains gloutons , de même nous voyions la bête cruelle qui l'était abattde sur la rive de pierre dont est. entouré le champ le l'arène brûlante. La queue s'agitait dans l'air, en repliant a pointe fourchue qui , comme dans le hideux scorpion, en niait l'extrémité. Mon «uide me dit : « Il faut que nous niions vers le point où cette bête maudite est venue se poser. >< Vous descendîmes donc à droite, en nous détournant de nielques pas, pour éviter le sable ardent; et, quand nous 'ûmes arrivés au but marqué par mon maître, nous aperçûmes me grande quantité d'ombres sur le bord que nous venions l'atteindre. «Afin que tu connaisses exactement ce cercle, ne dit mon guide, approche-toi d'elles, et vois quel est leur sort : mais que tes entretien* ne soient pas trop longs. Peu»
*2 t/ENFUH , CHANT XVtî.
dant que tu seras dans leur compagnie , je prierai ce monstre de nous recevoir sur ses fortes épaules. »
Je m'avançai donc sur le bord du septième cercle , où gisaient ces races dévorées par la douleur qui s'élançait de leurs yeux : elles cherchaient , avec le secours de leurs mains , à écarter les flammes ou les vapeurs. C'est ainsi que , dans les chaleurs de l'été , les chiens impatients se défendent , ou du pied ou du museau, contre les puces, les mouches et les taons qui les déchirent. Je regardai plusieurs de ces ombres que le feu tourmente. Je ne reconnus pas leurs traits ; mais j'observai que plusieurs d'elles portaient suspendue au cou une bourse « marquée de certaines couleurs, et dont il semblait que leur regard aimait à se repaître. En les considérant attentivement , je distinguai sur la poitrine de la première de ces ombres , une bourse jaune 2 , qui laissait apercevoir un lion d'azur. Plus loin , je vis , sur une autre bourse d'une couleur pourprée, une oie plus blanche que le lait. Une âme qui présentait une grosse truie d'azur 3 sur une bourse blanche , me dit : « Que fais-tu donc dans cette fosse ? Retire-toi , et , puisque tu es encore vivant , rapporte sur la terre , que Vitaliano4, qui habite près de mon palais, doit s'asseoir ici à ma gauche : Padoue est ma patrie; mais ces Florentins qui m'environnent, crient souvent : « Qu'il vienne donc ce Chevalier souverain qui apportera ici une bourse ornée de trois becs 5 ! » En parlant ainsi , l'ombre tordit sa bouche , et elle avança la langue comme un bœuf qui lèche ses naseaux.
Craignant qu'un plus long retard ne déplût au Sage qui m'avait permis de le quitter, j'abandonnai ces âmes maudites.
1. Autre satire très-maligne. Lus cou- portaient de gueules à l'oie blanche, pables ne seront pas nommés, mais les 3. La truie d'azur rappelle les annolnrmoiries qui distinguent leurs familles ries des Scrovigni de Padoue. serviront à les faire reconnaître. «L'or- 4. Vitaliano ciel Dente était un usngueil, dit ingénieusement M. Ginguené, rier de Padoue, célèbre dans son temps, sert donc Ici d'enseigne et comme de s- Dne bourse ornée de trois becs, et dénonciateur à l'avarice. » non pas de trois boucs, ainsi qu'a dit
2. La bourse jaune, etc. Dante signale Rivarol. Cet autre usurier est messcr ici les armoiries des Gianfigliazzi. L'oie Buiamunte , Florentin.
blanche , armoiries des Ubbriacchi , qui
l'enfer, CHANT XVII. 73
Mon guide, qui était déjà placé sur le dos du redoutable animal ' , me cria : « 11 faut que tu montres de la force et de l'audace; on ne descend ici que par de semblables escaliers. Monte devant moi , je veillerai à ce que la queue ne puisse te blesser. » En écoutant ces paroles, je devins tel que celui qui , attendant les accès de la fièvre , sent un froid mortel s'insinuer dans ses veines , et demeure tout tremblant à l'aspect même éloigné d'un lieu humide. Mais les menaces que je crai-__ é=^ «nais d'entendre de la bouche de Virgile, pénétrèrent mon âme de cette confusion que les reproches d'un bon maître font éprouver à un serviteur fidèle : je m'assis donc sur cette — croupe effroyable. Je voulus dire : « O mon guide , serre-moi dans tes bras; » mais je ne pus articuler ces paroles. Celui qui m'avait déjà secouru si puissamment dans un péril imminent, me soutint d'un bras ferme et vigoureux; et aussitôt , que je me fus placé, il dit : « Géryon, tu peux partir; fais un large circuit pour descendre; pense au nouveau fardeau qui t'est confié. » Géryon recula , comme la barque peu à peu recule , et se dégage des bords , en voguant en arrière ; et , quand il se sentit libre , il se retourna , étendit sa queue , ainsi que l'anguille qui fuit sous la main , et ramena vers lui l'air déplacé par ses griffes aiguës. Lorsque je me vis ainsi suspendu, et que je n'eus plus sous les yeux d'autre objet que le monstre , je fus plus épouvanté que le téméraire Phaéthon, quand, abandonnant les rênes du char céleste, il laissa dans le ciel les traces de destruction que nous y voyons encore; ou plus effrayé que le malheureux Icare , lorsqu'il sentit la cire s'échauffer, ses flancs se déplumer, et que son père lui criait : « Tu prends le mauvais chemin ! » Ma peur fut semblable quand je ne vis plus que l'air, et la bête; elle continuait de descendre lentement, lentement; s'abaissait en
I. De Géryon, qui figure ici la fraude. lion qu'il a bien voulu me dédier, a re-
On sait queGérypn, dans la mythologie, présenté Géryon portant sur sa croupe
était un roi d'Érythie qui avait trois Oante et Virgile. Cette composition est
corps, et qui fut vaincu par Hercule. savamment entendue. Pinelli , dans la planche 58 de la collée-
tournant , sans que je m'aperçusse du trajet, autrement que par le vent qui sifflait autour de moi et sur ma tête. A droite , les eaux se précipitaient dans le gouffre avec un fracas horrible. J'osai un moment porter en bas mes regards r ; mais le précipice me glaça d'effroi. Je vis bientôt de nouveaux feux et j'entendis d'autres plaintes; je, me ramassais, en tremblant, sur moi-même : je connus alors que je m'étais rapproché d'un lieu où des tourments plus affreux commençaient à m'environner.
Un faucon qui , après s'être élancé avec légèreté , a longtemps parcouru les plaines de l'air, sans être rappelé et sans avoir vu aucune proie , fatigué de sa course pénible , et bientôt intimidé par le fauconnier sévère qui lui crie : « Comment, tu reviens ! » descend en tournoyant , et s'abat , plein de colère et de dépit, loin de son maître; ainsi Géryonnous amena au pied de la roche ruinée, et, après nous avoir déposés à terre, s'éloigna comme la flèche que la corde vient de lancer.
i. On partage toulc la crainte du naïveté et une vérité d'expressions qu'il potte. Il nous expose sa peur avec une faut aussi remarquer.