I. Dante, qui marche après Virgile
•i. I.a femme céleste qui a suspendu ses chants , est Béatrix. V. chant it, p. 7.
3 Alexandre de Phère , suivant les commentateurs Vellutello . Daniello, Grangicr, Moutonnet, Rivarol, Colbert et liiagioli; Alexandre le Grand, suivant Lombardi. Mais les raisons sur lesquelles s'appuie ce dernier ne paraissent pas assez fondées. La note de Biagioli sur ce passage est une des meilleures de son ouvrage. Denis, tyran de
Sicile. Ezzélino, seigneur de la Marche de Trévise, mort en I2c>0. Obiz/.o d'Est, marquis de Ferraie, qui fut étouffé par son propre lils. — Celui qui perça, en la présence de Dieu, le CdeuV que l'un montre sur les bords de la Tamise, est Gui, comte de Monlfoil. qui assassina à Viterbe, dans une église, Henri, neveu d'Henri III, roi d'Angleterre, et choisit, pour commettre son crime, le moment où, pendant la célébration de la messe le prêtre élevait l'hostifl
I, KM Kl?, CHAIN C ••XII. ô I
le cruel Denis qui frappa la Sicile de tant d'années de douleurs. Cette tête couverte d'une chevelure noire, est celle d'Ezzélino; l'autre, couverte de cheveux blonds, est celle d'Obizzo d'Est : un fils parricide (c'est bien la vérité) a tranché la vie de ce dernier. » J'aviiis regarde le poète; il me dit: «Écoute Nessus, il t'instruira le premier; je ne puis être maintenant que ton second interprète. » Peu après, le centaure s'arrêta de- \ ant une foule d'ombres qui avaient toute la tête hors du fleuve écumeux, et nous montra une âme placée à l'écart, en nous disant : « Celui-ci perça, en la présence de Dieu, le cœur que l'on honore sur les bords de la Tamise. » Je vis d'autres âmes qui tenaient hors du fleuve la tête et la moitié du corps ; il y en eut plusieurs dont je reconnus les traits. Peu à peu le sang diminuait au point qu'il ne couvrait plus que les pieds de quelques ombres, et ce fut alors que nous passâmes le fleuve à gué. Le centaure parla ainsi dans ce moment : « Puisque , de ce coté, tu vois que les eaux diminuent, tu comprends facilement que , de l'autre côté, elles sont plus profondes vers le point où il est ordonné que gémisse la tyrannie. C'est là que la divine justice a plongé Attila' , fléau sur la terre, Pyrrhus et Sextus * ; là, René de Cornéto et René Pazzi, qui commirent tant de brigandages sur les voyageurs , versent des larmes que leur arrache le fleuve bouillant. »
A ces mots , le centaure nous quitta et repassa l'onde sanglante.
i. Attila, le célèbre roi des Huns. Ce- 2. Pyrrhus et Sextus. Pyrrhus, fils
pendant, on ne prend pas tout a fait une d'Achille, ou Pyrrhus, roi d'Épire. Sex-
si mauvaise idée d'Attila , en lisant un tus. Rivarol croit qu'ici il s'agit de Sex-
ouvrage que M- Pierre Mansi a publié tus. fils de Pompée, ou de Sextus, fils
sous ce litre: Ambassade de Théodose deTarquin; ou enfin de Néron, qui,
le Jeune à Attila roi des Huns , tra- ajoute-t-il, s'appelait Sextus. Kivaroi
duite pour l/i première fois en italien, s'est trompé quant à celle dernière ron-
ilu grec de l'historien Prisais ; Rome, jeeture. Néron n'a jamais eu d'autres
1827. Celui-ci était l'un des compagnons noms que ceux de Claudius Domitius.
de M.iximin, ambassadeur de Tliéodose. Il est plus probable qu'il s'agit du fils de
Un homme de la suite de l'ambassade Tarquin, ou de Sextus Pompée, que Lu-
était chargé d'assassiner Attila, et ce cain appelle Mculus Pirata. — René
prince est représenté , dans ce récit , de Cornéto infesta longtemps la plage
comme un souverain plein d'humanité maritime de l'.ome. «René de' Pazzi,
et de sentiments fort généreux. L'am- dit Grangier, était un voleur et guet-
bassadeur obtint une audience d'Attila, leur de chemins. • dans les environs de Tokay.
CHANT XIII
Kessos n'avait pas encore atteint l'autre bord, quand nous entrâmes dans un bois où l'on ne voyait les traces d'aucun sentier. Les feuilles n'avaient pas la couleur de la verdure ordinaire , mais une sorte de couleur noirâtre. Les rameaux étaient noueux et embarrassés , privés de fruits , souillés d'épines et de substances vénéneuses. Les animaux sauvages (jui habitent entre Cornéto et la Cécina ' , n'ont pas de retraites si horribles et si touffues. C'est là que déposent leur nid, ces difformes harpies2 qui chassèrent des Strophades , les Troyens , en annonçant leurs futures infortunes : on reconnaît ces monstres à leurs ailes étendues , à leur col et à leur visage d'hommes, à leurs pieds armés de serres et à leui ventre énorme couvert de plumes. Perchées sur ces arbres hideux , elles y faisaient entendre des cris plaintifs. Mon bon maître me dit : « Apprends , avant d'entrer, que tu es dans la seconde enceinte : tu la parcourras jusqu'à ce que tu arrives à celle des sables qui te pénétrera d'horreur. Regarde si tu vois des choses qui te fassent prêter foi à mes chants. » J'entendais des cris de toutes parts , et je ne voyais pas d'âmes coupables. Je m'arrêtai tout épouvanté. Je crois que mon guide crut que je croyais que tant de voix étaient celles d'ombres qui étaient cachées pour nous3 : «Hé bien! dit-il, si tu
i . Cornéto est une petite ville qui fait partie du diocèse de Montefiasrone. On a découvert, dans les environs, des tombeaux qui renfei-ment de très-belles peintures du genre étrusque. La Cécina est une rivière qui se Jette dans la mer, près de Piombino-
;>. Ce passage est imité du livre III de l'Enéide, et Dante a emprunte une grande partie des images du poète romain.
s. Voici le vers italien :
lo credo ch' ei credette eh' io credesse.
Vcnturi blâme très-vivement ce vers, c\ dit qu'il est peu digne d'être Imite
LENfEft, CHAUT XIII. ô3
romps quelques branches de cette forêt , tu verras ton erreur se dissiper. »
J'avançai la main , et je rompis un rameau d'un grand arbre. Le tronc cria sur-le-champ : « Pourquoi me déchirestu? » En même temps un sang noir coula le long de l'écorce, et le tronc recommença ainsi : «Pourquoi me blesses-tu? n'as-tu aucun sentiment de pitié? Nous fûmes des hommes, nous sommes aujourd'hui des troncs animés. Ta main devrait encore nous respecter, quand même nos âmes eussent été celles de vils reptiles. » De même qu'un rameau vert présenté à la flamme fait entendre, par le côté opposé, le bruit de l'air qui s'en dégage, de même, de ce tronc sortaient à la fois du sang et des paroles , et, dans un mouvement de crainte,' je laissai tomber la branche que j'avais rompue. Mon sage guide dit alors : « 0 âme justement offensée! si celui-ci avait pu croire ce qu'il a cependant lu dans mes vers, il n'eût pas porté la main sur tes rameaux ; mais il n'aurait pas cru ce qu'il a vu , si je ne lui avais conseillé de faire ce que maintenant je me reproche à moi-même. Et toi, dis-lui qui tu es . pour te consoler, il parlera de toi dans le monde , où il lui est permis de retourner. » Le tronc répondit : « Tu m'interroges avec de si douces paroles , que je ne puis me taire ; et vous deux, daignez donc permettre que je m'entretienne quelque temps avec vous. Je suis celui qui posséda les deux clefs du cœur de Frédéric ' : je les tournai si doucement , en ouvrant
Lombardi excuse Dante par ce vers de ce vers de Dante, traduit en français
t'A ries te : y devient lourd, par la répétition de ce
lo credea e credo, e creder credo il terrible pronom relatif, embarras ae
vero. notre langue, qu'il faut accumuler ici,
C'est ce qu'on appelle en italien un en dépit de l'élégance et de la correc-
scherzo. Biagioli est de l'avis de Lom- tion nécessaires.
bardi. Du reste, Dante prend tous les l. Celui qui iiarlc est Pierre Desvignes. tons, même parfois le ton moqueur: chancelier de l'empereur Frédéric II , de là il rentre souvent dans le ton indi- par qui il fut comblé de bienfaits; mais gué qui lui est si familier. Quel procès peu de temps après, Pierre étant sonpy a-l-ila faire? Le poëte vous a préve- çonné d'avoir des intelligences coupanus On peut observer que souvent il blés avec les ennemis de son maître , assaisonne d'une certaine finesse, légè- celui-ci lui ût crever les yeux. Desvirement satirique , ce qu'il dit à Virgile gnes, dans son désespoir, s'ôta la vie en lui-même. Ce qui est certain , c'est que (2)9. On a attribué à Pierre Desvifrne»
Iri
ôl l'enfer, CHANT XIII.
et eu fermant, que j'éloignai tous les hommes de ses secrets, .le fus fidèle dans mon glorieux emploi; je lui consacrai ma toi et même mon existence. La vile courtisane ' , ce vice et cette peste ordinaire des cours , qui ne cessa de fixer ses yeux vindicatifs sur le palais de César, enflamma tous les esprits contre moi; et leur colère alluma tellement celle d'Auguste, que des jours de aioire se changèrent bientôt en des jours de deuil. Mon esprit, qui avait toujours été irréprochable, me rendit injuste envers moi-même. Je crus, dans mes dédains, que la mort mettrait fin à mes disgrâces. Au nom des racines récentes de cet arbre, je vous jure que jamais je ne manquai de foi à mon maître , qui était un si vertueux souverain. Si l'un de vous retourne au inonde, qu'il daigne donc rendre quelque honneur à ma mémoire, qui souffre encore des coups que lui a portés l'envie. »
Le poète attendit un moment pour savoir si le tronc parlerait encore, et me dit : « Ne perdons paà de temps; interrogele. si tu veux entendre de sa bouche quelque autre révélation.» .le répondis au poète : « Demande-lui toi-même ce qui peut m'intéresser. Je ne pourrais lui adresser de nouvelles questions, tant mon cœur est brisé par la pitié. »
Le Mantouan recommença en ces termes : « Que mon compagnon fasse avec empressement ce que tu désires, ombre emprisonnée sous ce tronc ! mais dis-nous comment l'âme entre dans ces nœuds; et, s'il est possible, dis-nous également si jamais quelque esprit se dégage d'un semblable corps. •■> Le tronc souffla fortement, et son souffle produisit ces paroles : a En peu de temps vous aurez entendu ma réponse. Quand une âme féroce sort du corps dont elle se sépare volontairement, Minosla précipite au septième cercle ; elle tombe alors
un livre qui attaque les fondements de 46 pages, et qui est donné sous la fausse
la religion chrétienne; mais beaucoup date de iso», est une imposture roo-
d'auteurs estimés croient que c'est une derne. Cette fraude est attribuée à un
conjecture dénuée de probabilité. D'ail- écrivain qui lit imprimer ce livre à
leurs ce livre, dont on a tant parle, ne Vienne (Autriche) en I7J5.
se trouve nulle part, et l'on assure que I. la \ile courtisane est l'envie, l'ouvrage in-s", sans titres, composé de
L ENFER , CHANT XIII. ôô
dans la forêt ; là où le sort la jette , elle germe comme une semence ; elle s'élève d'abord en plante, ensuite en arbre. Les harpies se nourrissant de ses feuilles , excitent en elle une douleur aiguë, et provoquent des cris lamentables qui s'échappent par ses blessures. Comme les autres ânfes, nous serons appelées pour recueillir nos dépouilles , mais sans obtenir de nous en revêtir une autre fois. Il n'est pas juste que l'homme reprenne ce qu'il s'est ravi à lui-même. ISous en traînerons ici les lambeaux; et nos corps, exilés dans la forêt ténébreuse, retourneront se suspendre aux rameaux de l'arbre, demeure éternelle de notre âme tourmentée. »
Nous écoutions encore, croyant que le tronc allait continuer de parler, lorsque nous fumes distraits par uu bruit semblable à celui qui attire l'attention du chasseur, quand, au milieu du frémissement de l'air et des feuilles , il entend venir à lui le sanglier et les chiens qui le poursuivent. Nous vîmes, sur la gauche, deux infortunés nus et déchirés , fuyant à travers la forêt dont ils rompaient tous les jeunes branchages . Celui qui était devant, criait : « O mort! accours , accours à mon aide. » L'autre , qui gémissait dé ne pas fuir assez vite, criait : « O Lano ' ! ta course n'était pas si légère au combat de la Pievedel Toppo. * Ensuite, sans doute hors d'haleine, et ne pouvant fuir davantage , il se retrancha dans un buisson épais. Derrière eux, la forêt se remplissait de chiennes affamées, et lancées comme des lévriers, qu'on a récemment déchaînés : elles s'acharnèrent sur le coupable qui s'était arrêté, le déchirèrent à pleines dents, ainsi que le buisson . et emportèrent dans le bois ses membres palpitants.
Mon guide me prit par la main : il me mena vers le buisson ensanglanté qui avait si mal protégé l'ombre criminelle , et
I. Lano, Siennois, ayant dissipé tous Lano, cependant , aurait pu prendre la ses biens, demanda du service dans une fuite; mais craignant de retomber dans armée que la réput>li<|ue de Sienne en- la misère qui lui avait fait prendre un voyait près d'Arezzo, au secours ries parti désespère , il aima mieux se pré- Florentins. Cette armée s'étant enga- cipiter a travers les ennemis , où il se gée dans une embuscade, a la Pieve del fit donner la mort. Tnppn , fut presque taillée en pièces.
qui poussait des cris , en faisant entendre ces mots : « Jacques de Saint- André ' , à quoi t'a-t-il servi de me demander un refuge? moi , qu'ai-je de commun avec tes crimes? » Mon maître s'arrêta près du buisson, et lui parla ainsi : « Qui étais-tu , toi , qui , déchiré par tant de blessures, souffles, avec des flots de sang, ces paroles si douloureuses? » Le buisson répondit * : « Ames qui êtes venues voir le ravage cruel de mes rameaux , rassemblez-les au pied de ce tronc malheureux. Je suis né dans cette ville qui rejeta son premier maître3 pour offrir son culte au Précurseur : aussi, ce maître qu'elle a méprisé emploiera-t-il son art terrible à la persécuter. Si un débris de la statue de ce protecteur 4 ne reposait pas encore sur la rive de l'Arno, les citoyens qui relevèrent cette cité des ruines sous lesquelles Attila l'avait ensevelie, se seraient inutilement livrés à cette glorieuse entreprise. Je suis ici, parce que j'ai fait pour moi-même un gibet de ma propre maison. »
1. Jacques de Saint-André était uo noble de Padoue, grand dissipateur. En allant a Venise par la Brenta, il se plaisait à Jeter dans le neuve des pièces d'or et d'argent.
2. On croit que le buisson qui parle Ici est Roch de' Mozzi, qui se pendit, pour ne pas survivre à la perte de sa fortune , qu'il avait détruite ; ou Lotto degli Agli , qui se pendit aussi dans un accès de désespoir, après avoir entendu prononcer contre lui une sentence injuste. Mozzi et Agli étalent tous deux Horentins.
3. Florence, d'abord dédiée à Mars, se voua ensuite à saint-Jean Baptiste.
4. Quand Florence adorait les faux dieux , elle avait élevé à Mars un temple où était placée sa statue, qui représentait un guerrier à cheval. Les Flo-
rentins, devenus chrétiens, avaient enlevé cette statue, et l'avaient portée au haut d'une tour, sur les bords de l'Arno. La tour ayant été renversée par Attila , cette statue était restée dans l'Arno jusqu'en soi , époque où Charleraagne commençait à faire rebâtir Florence. A cette époque de soi , la statue fut retirée de l'Arno et placée à l'endroit appelé aujourd'hui Ponte Cecchio.
Dante veut dire : Si un débris de la statue de celui qui préside à la guerre ne reposait pas encore sur la rive du fleuve qu'on voit couler ;ï Florence , c'est en vain que ses habitants auraient pensé a relever ses remparts abattus par Attila. C'est le génie militaire des Florentins qui a protégé le rétablissement de leur cité.
l'enfer, CHANT XIV. 57
CHANT XIV
L'amour de la patrie m'émut teudrement : je ramassai les feuilles éparses, et je les rendis au buisson dont les plaintes venaient d'altérer la voix. Nous arrivâmes ensuite au point où la seconde enceinte se sépare de la troisième, et où la justice céleste déploie d'autres châtiments terribles. Nous vîmes d'abord une lande privée de toute espèce de plantes : la forêt de douleurs environne cette lande , comme le fleuve de sans entoure la forêt. A peine arrivés sur ce sol aride , semblable à celui que foulèrent les pieds de Caton ' , nous nous arrêtâmes.
0 vengeance de Dieu , que tu dois inspirer de terreur à quiconque lira ce que ce spectacle offrit d'épouvantable à mes yeux ! Je vis une foule innomnraole d'âmes nues qui versaient des larmes amères, et paraissaient condamnées à des supplices différents. Les unes étaient couchées, renversées sur le dos; quelques autres étaient péniblement accroupies et ramassées sur elles-mêmes ; d'autres marchaient circulairement sans s'arrêter. Ces dernières étaient plus nombreuses : les damnés, en plus petit nombre , qui ne pouvaient marcher, faisaient entendre des cris plus animés. Sur toute la surface du sol sablonneux, tombaient avec lenteur de larges flammes, ainsi que, par un temps calme, dans les Alpes, tombent doucement des flocons de neige. De même qu'Alexandre 2, dans les déserts brûlants de l'Inde, vit descendre à terre des flammes
i. Le sol que foula Caton lorsque, Curce, ni dans Justin, mais se trouve
trave.sant la Libye, il alla se joindre au dans une lettre supposée d'Alexandre a
roi de Numidic avec les débris de l'ar- Aristote. ( Note de M. Gînguené, Hist.
niée de Pompée. «l'rt., tome II, page 7fi )