‹ La Divine comédie de Dante Alighiéri (volume 5)Chapitre 28 sur 64 · I.K l'URGATOlIlE, CIIAN l IX · texte numérisé non relu

I.K l'URGATOlIlE, CIIAN l IX

pression me faisait ressentir ce qu'on éprouve quand on entend chanter avec" l'accompagnement des orgues : l'instrument exécute un verset, et la voix en exécute un autre.

posée . dit-on, par saint Ambroise.

Mgr Cottret, dans la flinii. unie, dit que cette hymne, si justement admirée, est d'un auteur plus récent dont le nom He nous a pas été conservé. « Toute cette première division de la seconde partie du pocuic, observe M. Ginguené.

est, connue on voit, fertile en descriptions et en scènes dramatiques. Les descriptions y sont surtout d'une rirhc*sc qu'une sèche analyse peut à peine laisser entrevoir. Les cienx , les astres ', les mers, les campagnes, les fleuves, tout est peint des couleurs les plus [raidies et les plus vives. Les objets surnaturels ne coûtent pas plus au j.iu[' que ceux dont il prend le modèle dans la nature. Ses anges ont quelque chose de céleste. Chaque fois qu'il en introduit de nouveaux, il varie leurs habits, leurs attitudes et leurs foi mes. Le premier qui passe des âmes dans une ■roue a des grandes ailes blanches déployées, et un vêtement q>i les égale On blancheur; ii ne se sert ni de rames, in de voiles, ni d'aucun autre moyen liiîinain. Ses ailes suffisent pour le c^u 'luire; il les tient dressées vers le ciel , et frappe l'air de ses plumes éternelles,

qui ne changent et ne tombent jamais.

Plus l'oiseau divin approche, plus son éclat augmente, et I reil humain ne peut plus enfin le soutenir.

« Les deux anges qui descendent an c des glaives enflammés, pour chasser le serpent, sont vêtus d'une robe vcrle comme la feuille fraîche éclose : le vent de leursailcs, qui sont de la même couleur, l'agite et la fait volli^er après eux dans les airs. On distingue de loin leur blonde chevelure ; mais l'œil se trouble en regardant leur face et ne peut en décerner les traits. Enlin, le dernier qu'on a vu garder l'entrée du Purgatoire porte une épée qui lance des étincelle-, que le regard ne peut contempler, et si s habits sont au contraire d'une couleur Obscure qui ressemble a la craie ou à la terre desséchée, soit pour faire entendre a ceux qui vont expier leurs fautes que l'homme n'est que poussière , soit pour signifier, comme le veulent quelques commentateurs, que les uiinistres de la reliTion doivent se rappeler sans cesse ces mots de l'Ecclésiastique :

tjuiii superbit terra et cinis? >■ Hist. lit!, il, p. !■»" et suîv,

CH'.ANT X

Après a voit passé cette porte que le vice qui détourne dt )>on chemin laisse ouvrir si peu souvent, j'entendis , au Lrui qu'elle fit en tombant, qu'elle venait de se refermer. Coin ment ma faute aurait-elle été excusable, si j'avais regardé ei arrière ?

Nous montions à travers le sentier tortueux, nous balançant des deux côtés, comme l'onde de la mer qui fuit et qui revient. «11 faut ici un peu d'intelligence,» dit mon maître, en s'approchant de temps en temps des flancs de la montagne; et nous avancions si lentement, que la lune, qui décroissait alors, avait cessé de paraître, avant que nous eussions pu gravir la roche escarpée. Quand nous eûmes terminé cette course et atteint un point de la montagne où elle se jette en arrière, je sentis mes forces s'affaiblir : mon maître et moi, incertains de notre route, nous restâmes sur une plate-forme plus solitaire que la voie d'un désert. Sur le sol de cet abîme on n'aurait mesuré que trois fois le corps d'un homme, et le chemin, à droite et à gauche, ne me paraissait offrir qu'une même largeur, partout où mon œil pouvait pénétrer. Nous n'avions pas encore commencé à nous avança dans ce cercle, lorsque je reconnus que le flanc intérieur qui. de toutes parts, semblait inaccessible, était d'un marbra blanc orné de bas-reliefs d'un travail si précieux, que nonseulement la science de Polyclète ', mais la nature elle-méïm se serait avouée vaincue.

L'anse venu sur la terre avec la nouvelle de la réconcilia

I. l'olyclète , célèbre sculpteur de Sicyoue, ville du r-éloponèsc.

LE PURGATOIRK, CHANT X. 217

tion si longtemps désirée, qui rouvrit le chemin du ciel', était sculpté devant nous dans une attitude suave d'une telle vérité, qu'on ne l'aurait pas pris pour une image silencieuse. On auniit juré qu'il disait : « Je vous salue, » parce que plus loin on avait représenté celle qui nous fit participer au céleste amour, dans une contenance si humble et si modeste, qu'elle semblait dire , « Voici la servante du Seigneur, » aussi fidèlement que le cachet forme sur la cire l'empreinte d'une figure.

« Ne considère pas un objet seulement, » dit mon maître qui était près de moi du côté où bat le cœur des hommes 2. Je portai ailleurs mes regards, et je vis, dans la partie où mon guide me conduisait, une autre scène sculptée sur le rocher. Je devançai promptement Virgile pour mieux la considérer. On remarquait d'abord sur le roc le char attelé de bœufs dans lequel était traînée l'arche sainte qui inspire tant de crainte à quiconque veut remplir un office que Dieu n'a pas ordonné. Sur le devant, on distinguait une foule divisée en sept chœurs , si naturellement retracée que deux de mes sens se contredisaient : la vue croyait voir chanter cette foule, et l'ouïe ne l'entendait pas. De même à l'aspect de la fumée de l'encens, mon odorat et mes yeux se livraient encore un semblable combat. L'humble psalmiste 3 précédait la maison sacrée en dansant, et il paraissait en ce moment même, plus et moins qu'un roi. En face, sur la terrasse d'un grand palais, Michol regardait ce spectacle d'un air triste et dédaigneux. Je quittai le point où j'étais arrêté, pour voir de plus

i. L'archange Gabriel disant à Marie : cerne ici David et Michol, Ilcg., II, 6

Ave, et la Vierge répondant : Ecce an- La crainte de qui veut remplir un office

cilla Domini. Luc. I. que Dieu n'a pas donné, est la crainte

s. Je vais rapporter textuellement la qu'aurait du éprouver Oza, qui mourut

note deVenturi, répétée par Lombard! : pour avoir voulu soutenir l'arche, qu'il

« Virgile m'avait à gauche , du côté du voyait chanceler. Tout ici est fidèlc-

cœur, selon la vulgaire mais fausse ment historique, et dépeint en cxcel-

opinion , la vérité étant que le cœur est lents vers. C'est un autre exemple d'Iiu-

au milieu du thorax, avec la pointe milité que le poète retrace dans le

seulement retournée à gauche.» cercle ou l'orgueil est puni.

%. Voyez l'explication de ce qui con-

2i8 LE PURGATOIRE, CHANT X.

près un autre fait historique qui , derrière cette princesse , me laissait apercevoir sa couleur éblouissante. Là était représentée la gloire brillante du prince romain. Grégoire1, frappé de la vertu de cet empereur, obtint, en le sauvant, une haute victoire : je parle de l'empereur Trajan 2. Une veuve désolée et en larmes tenait la bride du cheval de ce monarque qui était environné d'un grand nombre de soldats , et autour duquel flottaient, éclatants d'or, les étendards ornés des aigles de Rome. L'infortunée, au milieu de ce bruit, semblait s'écrier : « O mon maître ! venge la mort de mon fils : elle m'a plongée dans ce désespoir. » L'empereur paraissait lui dire : « Attendez que je revienne. » La veuve répondait avec un nouvel accent de douleur : « Mais , ô mon prince , si tu ne reviens pas? » — «Alors, disait l'empereur, mon successeur prendra soin de ta vengeance. » — « Et à quoi , répondait encore la veuve , te servira la justice d'un autre , si je recours en vain à la tienne ?» — « Rassure-toi , reprenait enfin ce prince, il faut que j'accomplisse mon devoir avant de passer outre; la justice le veut, et la pitié arrête mes pas. »

Celui qui n'a jamais vu une chose nouvelle3 est l'auteur décès paroles visibles ; paroles neuves pour nous qui n'en connaissons pas de telles sur la terre. Tandis que je me plaisais à considérer ces scènes d'humilité , si précieuses quand on pense au divin ouvrier qui les a produites , le poète disait tout bas : « Voilà beaucoup d'ombres , mais elles s'avancent lentement; elles nous enseigneront le chemin des degrés supé-

i. Voici le commentaire deGrangier : lui fut enjoint de ne plus prier pour au-

« Pour entendre cecy, il faut scauoir cun infidèle ou païen. » Baronius et

que Grégoire le Grand , pape , un jour Bellarmin regardent ce fait comme fa-

lisant la uie de Traian.se meit, pour buleux.

les singulières uertus qui furent en ce 2. Quelques auteurs pensent que cet

braue empereur, à déplorer sa condi- événement doit être rapporté au règne

lion , ueu qu'ayant esté païen , il ne d'Adrien. A quelque prince qu'il appar-

pouuoit eslrc sauué. Lors entrant en tienne, il n'en est pas moins raconté ici

une église , il pria Dieu si deuotement avec une grâce et un talent inimita-

pour l'ame de Traïan, que soudain il blés.

eut reuelation comme Dieu auroit n 5. Celui qui n'a jamais vu unechose

exaucé ses prières, et que Traïan estoit nouvelle , Dieu. deliuré des peines de l'Enfer; mais il

LE PURGATOIUE . CHANT X. 2 1 ï)

rieurs. » Mes yeux, avides de nouveauté, ne tardèrent pas h se tourner vers mon maître. Lecteur, je ne veux pas, toutefois, que tu te livres au découragement, lorsque tu entendras comment Dieu ordonne qu'on répare ses fautes. !Ve pense pas au martyre en lui-même ; pense à la félicité qui le suit; pense que cette peine ne peut durer au delà de la grande sentence. Je commençai ainsi : « 0 mon maître, les objets que je vois s'avancer vçrs nous ne me semblent pas des personnes. Je ne sais ce qu'ils peuvent être, tant ma vue est incertaine.» — « La condition terrible de leur tourment , répondit-il , les fait courber tellement jusqu'à terre , que moi-même j'ai eu peine d'abord à deviner ce qu'ils étaient; mais regarde fixement, et tâche de détortiller, avec tes yeux , ceux qui s'avancent sous ce poids énorme. Tu peux voir déjà comment chacun d'eux est tourmenté. » 0 chrétiens superbes , faibles et misérables ! séduits par une vue égarée , vous avez confiance dans des pas qui vous éloignent de la vraie route : ne vous apercevez-vous point que nous sommes des vermisseaux nés pour former ce papillon angélique ' qui , sans défense , vole à la

i. «Image emblématique de l'âme hu- trix. Pour atteindre, comme il le dit

maine, et dont le texte est souvent cité, alors, la perfection qu'il pouvait dési-

mais qui, dans ma traduction, ne con- rer, il représenta Béatrix sous les traits

serve peut-être pas le même éclat et la de madame Récamier, qui habitait Rome

même grâce.» Hist. lit., II, iso. Au bas en ce moment, lin effet, il rencontrait

île la planche delà statue de Psyché «ette perfection dans un seul modèle,

debout, tenant d'une main un papillon puisqu'il ne pouvait trouver réuni,

qu'elle pose sur l'autre main, planche dans la même physionomie, plus de

que Canova a fait gravera Rome par firàce , de délicatesse, d'esprit et de

Consorti. le célèbre sculpteur a or- beauté. Depuis, madame la duchesse de

donné d'écrire ces vers : Sagan, fille de la princesse de Cour-

«Non V aceorgete voi che noi siam »?nde ayant eu l'idée vraiment déli-

y.,, j^ </« v cieuse de commander à Agricola, ex-

»r a- Vx " * „ i- * t- ,i„ cellent peintre romain, des tableauy

ITati a forma* l anqelica farf alla.» , .~Z . \

' * qui devaient représenter en regarf

Ce n'est pas la seule fois que Canova Dante et Béatrix , Pétrarque et Laore,

s'inspira de Dante. Il voulait laisser un le Tasse et Éléonore , Agricola ne put

ïortrait de Béatrix, telle qu'il la conce- mieux faire que dépeindre sa Béatrix

.ait, de cette Béatrix amante du poëte, d'après celle de Canova , son bienfai-

:t que nous verrons, à la fin du Purga- teur, et aujourd'hui toutes les gravures.

Mire, et dans les chants du Paradis, tous les bustes destinés à retracer, en

I ouer un rôle si éclatant. Cette fois , Ca- Italie, les traits de Béatrix , offrent le

iiovase défia de lui-même : il craignit de même type, qui en définitive est le porte pas exprimer assez éloquemment ton trait fort ressemblant de madame Réle que nnns devions admirer en Béa- cimier. Il n'y a, Je crois, à Paris, que

justice divine? Pourquoi votre esprit se dresse-t-il comme l'orgueil du coq? Vous n'êtes alors que des insectes défectueux, des vers qui n'accomplissent pas leurs destinées.

De même qu'on voit des figures taillées pour soutenir un toit ou un entablement , toucher péniblement de leurs genoux à leur poitrine (position douloureuse qui excite en celui qui les regarde une peine réelle pour un mal qui n'est pas véritable), de même je vis ces ombres, quand je les considérai attentivement, dans une attitude de gêne et d'efforts : il est vrai qu'elles étaient plus ou moins courbées , selon que le poids qui écrasait leur corps était plus ou moins lourd; mais celle de ces âmes qui montrait le plus de patience , paraissait dire en pleurant : « J'en suis accablée. »

trois ou quatre gravures du tableau liix. Cette planche a été gravée trèsd'Agricola représentant Dante et Béa- finement par Marchetti.

LE rURGATOIKE, CUANT XI. 221

CHANT XI

« 0 notre Père qui es dans les cieux ', non parce que les cieux peuvent te contenir, mais par une suite de ton amour pour les premiers effets de ta puissance, que toute créature loue ton nom et ton pouvoir, comme on doit rendre grâce a ta sapience! Que la paix de ton royaume vienne vers nos âmes! avec tous nos efforts nous ne pouvons aller vers elle, si elle ne vient pas à nous. De même que les anges te font un sacrifice de leur volonté, en chantant Hosanna! puissent les hommes t'immoler aussi leurs passions! Donne-nous aujourd'hui la manne quotidienne sans laquelle celui qui s'efforce le plus d'avancer dans cet âpre désert, ne peut faire que des pas rétrogrades; et comme nous pardonnons à chacun le mal que nous a\ons souffert, et toi aussi, hienfaisant, pardonne, sans regarder ce que nous avons mérité. Ne permets pas que l'antique ennemi livre comhat à notre vertu qui reste abattue au premier choc, mais délivre-nous des atteintes qui nous poussent au mal. O Seigneur chéri , nous ne faisons pas cette dernière prière pour nous-mêmes , qui n'en sentons pas le besoin , mais pour ceux qui sont demeurés derrière nous ! »

C'est ainsi que sollicitaient d'heureux augures pour elles et pour nous, ces ombres qui, destinées à se purifier des brouillards du monde, marchaient le long du premier cercle en le suivant inégalement, accablées sous un poids semblable à celui dont nous croyons quelquefois être accablés dans un

i. Les âmes orgueilleuses récitent mais on y trouve des images poetiqurs l'Oraison dominicale tout entière ; elle très-belles, et des traits qui annoncent n'est pas ici dans toute sa simplicité, l'homme sensible et le ooëte créateur, quelques pensées sont plus étendues ;

222 LE " rmiGATOIRE , CHANT XL

songe. Si, sur la montagne, on prie si ardemment pour nous, que ne doivent pas dire et faire sur la terre ceux qui ont la volonté attachée à une bonne racine? Il faut donc aider les ombres à laver promptement les taches qu'elles ont apportées du monde , afin que bientôt plus légères et plus pures , elles puissent s'élever vers les globes étincelants.

Mon guide parla ainsi : « Que la justice et la piété vous soulagent bientôt, pour que vous puissiez agiter vos ailes selon votre ardent désir ! Montrez-nous par quelle voie on franchit plus tôt la montagne, et sïl y a plus d'un chemin, enseignez-nous le plus facile. Celui-ci que je guide sent, malgré son courage, ses pas alourdis par la chair d'Adam dont il est encore revêtu. » Nous ne sûmes pas laquelle des ombres répondit à celui que je suivais , mais nous entendîmes ces paroles : « Venez avec nous à main droite, et vous trouverez un chemin ou peut s'engager une personne vivante. Si je n'étais pas empêché par cette pierre qui dompte mon front orgueilleux et méfait ainsi courber la tête', je tâcherais, pour exciter sa compassion en ma faveur, de savoir si je connais celui qui t'accompagne et que tu ne nommes pas. Je fus Italien; un célèbre Toscan , Guillaume Aldobrandeschi % fut mon père. Je ne sais si jamais vous avez entendu ce nom : la noblesse de mon sang, les éclatantes actions de mes ancêtres me rendirent arrogant; ne pensant plus à notre mère commune, je méprisai tellement tous les hommes , que je me

i. L'enceinte du Purgatoire est com- Onorato Porri, 1842. C'est l'extrait d'un

posée de sept cercles placés l'un sur grand ouvrage du commandeur Daniel

l'autre, autour de la montagne. Dans Beriinghieri , historien d'un haut mé-

chacun des cercles , on se purifie d'un rite, que nous avons tous connu à Paris,

des péchés capitaux. C'est l'orgueil qui et qui assistait souvent à nos séances

est puni dans le premier cercle. de l'Académie des inscriptions, où nous

2. L'ombre qui parle est Humbert pouvions apprécier sa rare politesse, des comtes de Santa Fiora, fils de Guil- son goût, et ses vastes connaissances laume Aldobrandeschi , riche seigneur dans tous les genres d'histoire étrande Sienne. Humbert se montra si arro- gère et nationale. L'éditeur de ces Nogant, que les Siennois le firent tuer à tizie ne s'est pas nommé; mais ce doit Campagnatico , dans les Maremmes. être un homme religieux, et ami du

Ort a publié, il y a trois ans, en Ita- beau dans les lettres et dans les

lie, un livre intitulé : Notizie deoli Al- sciences. dobrcmdescfii , in -8°; Siena , presso

LE PUKfrATOIRE, CHANT XI. 223

vis arracher la vie, comme ne peuvent l'oublier les Siennois et les habitants de Campagnatico. Je suis Humbert; l'orgueil n"a pas seulement causé ma ruine , il a entraîné dans le malheur tous mes parents. C'est donc à cause de mon orgueil que je porte ce fardeau , jusqu'à ce que j'aie satisfait à la justice de Dieu : je fais parmi les morts ce que je n'ai pas fait chez les vivants.» En l'écoutant, je baissai les yeux. Alors une des ombres, non pas celle qui parlait, tourna sa tête sous le poids qui l'écrasait, me vit, me reconnut, et m'appela en fixant les yeux sur moi qui marchais avec elles la face inclinée. «Mais, lui dis-je, n'es-tu pas Oderigi1, l'honneur de Gubbio, l'honneur de cet art qu'on appelle, à Paris, enluminure ?»—« Frère , répondit-il, on trouve plus riantes les feuilles que colorie Franco Bolognèse 2. La gloire est actuel-

i. Oderigi , ne à Gubbio , dans le duflhé d'Orbin, célèbre peintre en miniature. « L'honneur, dit le poëte , de cet art qu'on appelle à Paris enluuiinure- » Dante était venu à Taris, et il avait remarque que cet art y était plus florissant qu'en Italie. Ce témoignage d'un auteur qui , d'ailleurs , ne nous aimait ni nous, ni nos princes, doit être recueilli avec soin. Beaucoup de manuscrits ornés de miniatures que nous possédons dans la bibliothèque royale, et dont M . Paulin Paris, mon confrère, nous a fait connaître l'importance par des écrits savants, justement estimés; beaucoup de manuscrits ont été faits probablement à Paris, et non pas en Italie, comme plusieurs autres écrivains l'assurent. Ce n'est pas ici la première fois que Dante nous rappelle qu'il a vu Paris : tout injuste qu'il est pour les Français, il parait tenir à honneur d'être venu en France.

2. Peintre appelé Bolognèse , parce qu'il était né à Bologne. Il eut plus de réputation qu'Oderigi.

Cimabué , l'un des restaurateurs de la peinture a Florence, né en 1240, mort en ir.oo. Giotto, élève de Cimabué , ne en I27G, mort en 1536. Le poëte n'a pas remarqué qu'il était censé écrire en isoo, et que, donnant à Giottn tant de célébrité vers cette époque, il ne lui

avait laissé que vingt-six ans pour acquérir tout son talent. Ce morceau a dû être pensé et écrit au moins en isib. Venturi croit que le poëte, qui dit:

« Credette Cimabué nella pintura Tener lo campo; ed or a ha Giotto il

yrido , .Si che lafama di. colui ê oscura , »

fait ici allusion à ces vers de I'épitaphe de Cimabué, qui est placée dans l'église cathédrale de Florence :

Credidit ut Cimabos picturœ castra

tenere :

Certè sic tenuit : nunc tenet astra

poli.

Je croirais plutôt qu*e ces vers ont été faitssurceuxde Dante.— Je possède une collection de tableaux primitifs, gravés sous la direction d'un de nos meilleurs éditeurs, M. Challamel. et où l'on peut prendre une idée du mérite de Cimabué et de Giotto.

A propos de Cimabué, nous ferons une réflexion qui peut paraître ici bien placée. Dans plusieurs occasions. Dante parle de Charles de France, frère de saint Louis, en termes très-peu convenables. On a cependant extrait de l'histoire florentine le fait suivant :

"Cimabué obtint, pendant sa vie, les hommages de ses contemporains I.»

lenient à lui seul.... et à moi, en partie. Je n'aurais pas été si courtois pendant ma vie, à cause du grand désir que j'avais d'exceller dans l'art qui fut la passion de mon cœur. Je paye en ce moment l'amende que je dois pour un semblable orgueil ,. et je ne serais pas même en ce séjour, si quand je pouvais encore pécher, je ne me fusse tourné vers Dieu. 0 vaine gloire des avantages humains ! plante fragile ! comme, à peine élevée , elle commence à se dessécher, si elle n'est pas fortifiée par une longue suite d'années ! Cimabué crut , dans la peinture, être devenu maître du champ; maintenant Giotto a obtenu le cri de la célébrité, et la renommée de celuilà est obscurcie. C'est ainsi qu'un autre Guido ' a enlevé au premier de ce nom la gloire d'avoir ennobli la langue, et peut-être est-il né un troisième qui détrônera celui-ci. La réputation n'est qu'un souffle de vent qui s'agite d'un côté j ou d'un autre, et change de nom en changeant de direction. Avant qu'il se soit écoulé mille années , espace de temps qui , comparé à l'éternité, passe plus rapidement qu'un froncement de sourcil comparé au mouvement de rotation le plus lent dans le ciel, si tu ne te dépouilles que d'une chair vieillie , toi , auras-tu une réputation différente de celle qui t'aurait été réservée , si tu fusses mort en balbutiant les pre-

inéraorable visite que lui fit Charles de comme le peintre Vasari , quelle glo-

France, comte d'Anjou, frère de saint rieuse mention n'y eût-il pas faite de iu

Louis et roi de Naples, sous le nom de bienveillance et de l'urbanité du même

Charles I", ne servit pas peu à aug- prince? Chacun raconte les faits sui-

menter la gloire de ce mailrc, en même vant sa passion. Pour ceux qui se sont

temps qu'elle prouva que partout les succédé depuis la fondation de Rome

Français honorent les arts et les artis- jusqu'à la dernière guerre Punique,

tes. Depuis cette visite , le faubourg où nous ne pouvons consulter que des his-

logeait Cimabué conserve, à Florence, toriens romains, ou qui ont écrit sous

le nom de Borgo Allegri, parce que le l'influence de Rome; que serait-ce si le

roi Charles se fit accompagner, comme temps nous avait conservé seulement

dans un jour de fête, de ses gardes , de une simple chronique carthaginoise ?

ses courtisans, et d'une nombreuse suite i. L'un des Guido dont il est ici ques-

de pages et d'écuyers.» (Peintres pri- tion est Guido Guinicelli, de Bologne.

miti/s, grand in-4° ; Paris, Challamel, poëte distingué; l'autre est Guido, fils

1843, pages 2 et s.) de Cavalcante Cavalcantl, dont on a

Voilà Dante mécontent de Charles , parlé, Enfer, chant x, p. 40. Ce dentier

partisan des bannis de Florence, et qui Guido devint plus célèbre que le pre-

a mal parlé du roi Charles ; mais si Ci- mier. raabué, à son tour, eût laissé des écrits,

niers mots de l'enfance? Celui qui marche si lentement , deanttoi, fut célèbre dans toute la Toscane; maintenante leine murmure-t-on son nom à Sienne. Il gouvernait cepenlant cette ville à l'époque où fut détruite la rage de Florence [ui, dans ce temps, était aussi orgueilleuse qu'elle est auourd'hui vile et prostituée. Votre renommée a le sort de 'herbe qui naît et se flétrit : celui qui la fait croître , sait lussi la décolorer ' . »

Je répondis : «Les vérités que tu me dis insinuent dans non cœur une sage humilité : tu abaisses l'orgueil dont 'étais gonflé. Mais qui est celui dont tu parlais à l'instant? » -«C'est, reprit-il, Provenzano Salvani2. Il est ici, parce [ue dans sa présomption il soumit Sienne à son caprice. Il a narché et il marche toujours sans repos depuis qu'il est nort. Tel est le payement imposé en satisfaction de sa faute i celui qui a mérité ce châtiment sur la terre. » Je repris dnsi : « Mais si un esprit , qui attend les derniers moments le son existence pour se repentir, demeure en bas de la nontagne et ne parvient pas jusqu'en ce lieu, pendant autant le temps qu'il en a mis à différer sa pénitence , à moins

i. << Quelle comparaison juste et nié- mandait cette aumône en tremblant de

ancolique ! Quel beau langage et quels tous ses membres ; ce trait a été lancé

«ers! Homère lui-même n'est pas au- ici pour faire ressortir les mots sui-

lessus de notre poète, lorsqu'il corn- vants : «Je n'en dirai pas davantage;

jare les générations à des feuilles qui je sais bien que mes réponses sont obs-

onchent la terre en automne. » Hist. cures; mais, dans peu de temps, tes

'itt., II, p. is3. concitoyens te feront mieux coropren-

ï. Ce seigneur avait une grande in- dre mes paroles. » Dans peu ( le poëtc

luence dans le gouvernement de Sienne, parle en isoo), les Florentins t'exile-

i l'époque « où fut détruite la rage ront, te condamneront à être brûle, si

ie Florence ,» où les Florentins perdi- tu reparais à Florence; et tu sauras que

rent, contre les Siennois, la bataille de l'on tremble de tous ses membres , et

Monte-Aperto. — Le même Provenzano que l'on est dans un état d'agitation

ivant appris qu'un de ses amis, qu'on bien douloureux, quand il faut a lier

n'a nommé dans l'ouvrage d'aucun demander aux autres quelques secours

commentateur, avait été fait prisonnier pour subsister. — Lorsqu'il écrivait ces

par Charles 1er, roi des Deux-Siciles, vers, le poëte était réduit à l'état misé-

qui demandait pour la rançon 10,000 rable qu'il dépeint si bien ici. On s'ex-

Dorins d'or, alla se mettre à genoux, au plique alors clairement la rigueur, les

milieu de la place de Sienne , en priant vioiences de ses opinions quand il parle

i!«s Siennois de Jeter de l'argent sur un des princes français, protecteurs des

tapis qu'il avait fait apporter devant lui- Guelfes ses implacables ennemis. Le potte ajoute que Provenzano de-

qu'une prière salutaire ne le puisse protéger, dis-moi , comment cet esprit a-t-il obtenu de parvenir jusque dans ce cercle? » — « C'est, reprit l'ombre, parce qu'un jour, pendant le moment le plus glorieux de sa vie, il s'agenouilla volontairement sur la place de Sienne, en déposant toute honte, et se soumit au point de demander, en tremblant de tous ses membres, des secours pour arracher aux horreurs de la captivité son ami qui languissait dans les prisons de Charles. Je n'en dirai pas davantage : je sais bien que mes réponses sont obscures, mais dans peu de temps tes concitoyens te feront mieux comprendre mes paroles. C'est cette action qui fit obtenir à Provenzano de ne pas attendre à la porte du Purgatoire '. »

l, Il s'agit de cette porte que n'ont l'ange a ouverte avec les clefs d'or et pas encore franchie Mainfroy, Belac- d'argent. (Voyez chant ix, p. %n.} oua et d'autres : de cette porte que

CHANT XII

Tant que le permit mou aimable maître , nous marchâmes sur la même ligne, l'âme chargée d'un poids énorme et moi, lomme deux bœufs assujettis au même joug'; mais quand Virgile me dit : « Laisse cette ombre et avance , il faut que chacun ici pousse sa barque le mieux qu'il pourra avec la foile et les rames, » je me redressai, comme il convient de le aire pour marcher, quoique mes pensées restassent abattues ît consternées. Je m'étais mis en mouvement; je suivais avec plaisir les traces de mon guide, et lorsque nous eûmes fait juelque chemin, d'un pied plus léger, «Porte tes yeux en bas, me dit-il; il sera bon que, pour alléger la fatigue du voyage, tu considères le lit de tes pas. » De même que les tombeaux offrent des inscriptions où l'on peut lire ce qu'étaient dans leur vie ceux qui y furent déposés (inscriptions qui n'impriment l'aiguillon du souvenir que chez les hommes reconnaissants) , de même la route était couverte de figures sculptées avec goût. Ou voyait d'un côté celui qui, créé plus: noble qu'aucune autre créature 2, fut précipité du ciel au milieu des éclats du tonnerre; de l'autre on voyait Briarée atteint d'un trait lancé par des mains divines, étendu sur la terre que les glaces de cette mort accablent de douleur. On

Odcrigi et I);inle marchaient la pollon ; Kembrot, l'un de ceux qui cber"

ête baissée ; Oderigi courbé sous le clièrent à élever la tour de Babel dans

loids énorme qui l'accablait, et le poëte la plaine de Sennaar. Niobé, lille de

lans une attitude inclinée, pour mieux Tantale et femme d'Amphion. Le poète

•ulendre les paroles d'Oderigi. la représente ici entourée de ses sept et

2. Satan, qui était le plus noble des sept enfants, sette e selle, l.hompré as-

nges. Briaree ou Égéon , fils de Titan sure cependant que la Terre, irritée,

tde la Terre : il avait cent bras et cin- ne Ot tuer, par Apollon et par Diane,

liante létes. Tliymbrée, surnom d'A- que sept lils et cinq des filles de Niobé.

228 LE PflRGATOlKÈ , CUANT XII.

voyait Thymbrée , Pallas et Mars armés , autour de leur père , et contemplant les membres épars des géants écrasés. On voyait Nembrot au pied de sa tour insensée , hors de lui , et regardant, plein de dépit, les nations qui l'accompagnaient dans la contrée de Sennaar. O Niobé, quelle douleur altérait ton visage, lorsque je t'aperçus sur ce funeste chemin , entourée de tes sept et sept enfants frappés du trépas ! 0 Saùl , tu languissais sans vie, percé de ta propre épée, sur le mont Gelboë ■ que ne fécondèrent plus ni les rosées ni les pluies! 0 folle Arachné, je te voyais déjà à moitié araignée, triste et

». Le mont Gelboé, que ne fécondèrent plus ni les rosées, ni les pluies; allusion à la malédiction lancée contre cette montagne par David : « Montes Gelboe , neque ros , neque pluvia ventant super vos.» Reg. , lib. II, cap. i, v. zi.

• Arachné , très-habile brodeuse, osa un jour défier Minerve à qui broderait mieux une tapisserie. La déesse, offensée d'une telle témérité, rompit le métier et les fuseaux de celte orgueilleuse, et la métamorphosa en araignée.» (Dict.

de Chompré.) — ftoboam , fils de Salomon, contre lequel onze tribus se révoltèrent. — Alcméon, fils d'Amphiarails. Ce dernier s'étant caché pour ne pas aller à la guerre de/Thèbcs, fut trahi par sa femme, Ériphyle, qui reçut, pour prix de sa trahison , une parure d'un grand prix. Alcméon, furieux et voulant venger son père, tua sa propre mère Jïriphyle, et lui fit payer de son sangsa parure funeste. — Sennachérib , roi des Assyriens, assassiné dans un temple, par deux de ses fils, tandis qu'il sacrifiait aux idoles. — Tomyris, reine de Scythie. <:yrus, roi de Perse , tué dans une bataille contre les Scythes ( voyez Justin , lib. I, cap 8). —Troie en ruines et en cendres ; llion. Le poBte a distingué Troie d'Ilion : Troie est la province, llion est la capitale. — Après avoir donné quelques notes explicatives pour tous ces tableaux , Venturi s'écrie :

« Brutto miseuglio di sac7-o e di profano, di verità rivelatee difavole!»— «Mais, répond Lombardi, ces fables honnêtes, comme sont celles-ci , que Dante met, dans ce chant et dans les suivants.

sous les yeux des âmes qui se purifient, ne sont en réalité que des enseignements pratiques d'une saine morale. C'est pour cela que Platon {de Hep., lib. 11; voulait que les mères et les gouvernantes racontassent de telles fables aux enfants : d'ailleurs, quelques-unes de ces fables sont rapportées dans les saintes Écritures. Dante ne fait donc pas un miseuglio des fables et des faits des Écritures saintes; mais il en compose deux séries distinctes. Les faits de i'Écriture sont placés à la droite du chemin : la série des fables est placée de l'autre côté. Enfin, parmi d'autres considérations, deux surtout durent engager le poëte à admettre et les faits de l'Écriture et les récits de la fable.

D'abord , il peut désirer confondre davantage ceux qui connurent l'Écriture sainte, en leur montrant les divines maximes confessées même parles Gentils ; ensuite il crut pouvoir rappeler auï Gentils qui passaient dans ce cercle , tels que Stace, Trajan, Rifée, etc., les aiguillons qui les excitèrent eux-mêmes à suivre la vertu et à fuir le vice. ■> On peut ajouter que le poëte paraît avoir voulu distribuer ainsi ses tableaux ; et, comme je l'ai déjà dit ailleurs, qu'il n'a pas seulement imaginé, dans les temps où il écrivait, qu'on pût lui adresser la moindre critique à cet égard. Les règles que nous adoptons , dans l'invention et dans la composition de nos ouvrages, ne sont pas celles que l'on suivait du temps de Dante : souvenons-notis de la date de isio à isis, date très-probable de cette cantica.

LE rCRGATOIRE, CHANT III. 229

gémissant sur les débris de la toile qui fit ton malheur! O Roboam, tes traits ici n'ont rien de menaçant, mais rempli d'effroi tu t'enfuis sur un char avant d'être chassé par la fureur populaire! Le sol montrait encore comment Alcméon fit payer à sa mère son orgueilleuse parure, et plus loin comment les fils de Sennachérib se précipitèrent sur lui dans le temple, et l'y massacrèrent sans pitié. On distinguait la scène cruelle de Tomvris qui disait à Cyrus : « Tu as eu soif de sang, et je t'emplis de sang. » Plus loin, les Assyriens fuyaient honteusement, après la mort d'Holopherne, et l'on reconnaissait encore les preuves du meurtre. On voyait Troie en ruines et en cendres. O Ilion, comme celui qui avait figuré tes remparts te montrait désolé et avili ! Il fut un dessinateur exact et un coloriste habile, celui qui traça les ombres et les poses de ces scènes que le génie le plus profond n'aurait pu considérer sans un sentiment d'admiration. Les morts paraissaient morts, les vivants paraissaient vivants. L'homme qui fut témoin de ces événements, ne les connut pas mieux que je ne les vis en foulant, incliné, ce sol rempli de leçons terribles. O fils d'Eve, enorgueillissez-vous, marchez avec une contenance altière; .ne baissez pas votre tête, vous verriez de trop près vos excès.

Nous avions déjà parcouru plus de chemin , et le soleil était plus avancé dans son cours , que ne le pouvait concevoir l'imagination ainsi occupée, quand celui qui me précédait, continuellement attentif à ce qu'il fallait faire , me dit : « Lève les yeux, ces objets ne doivent plus retarder ta marche; vois un ange qui s'apprête à venir vers nous : la sixième servante a terminé son office du jour1. Que tes traits et tes actions offrent l'empreinte d'une tendre vénération ! Qu'il daigne nous envoyer plus haut! Pense que ce jour-ci ne se retrou-

l. La sixième heure. Dans la rr.ême liimase addietro.»

eant ica, chant xxn, vers 1 12, Dante «Les heures sont les chambrières «lu

dira encore: Jour.» (Grangier.) Sans poésie, cela

E già la quattro ancella eran del veut dire qu'il était minuit passé.

giorno

vera jamais. » J'approuvais le conseil qui m'était donné de ne pas perdre de temps; aussi compris-je facilement les admonitions de mon maître.

La céleste créature vêtue de blanc venait vers nous en scintillant comme l'étoile du matin; elle ouvrit ses bras, étendit ses ailes , et dit : « Venez , il y a ici des degrés , et l'on monte facilement : peu d'élus sont appelés à m'entendre. O mortels destinés à voler vers le ciel , pourquoi le moindre vent vous fait-il tomber? » L'ange nous mena dans un point où la roche était coupée; il me frappa le front de ses ailes, et me promit un heureux voyage r.

De même que pour parvenir au mont où est placée xïiie église 2 qui domine cette ville si bien gouvernée , dans le voisinage de Rubaconte, la pente, à main droite, est rendue plus accessible par des escaliers construits dans un temps où

1. Il efface une des lettres P tracées sur le front du poète, qui va entrer dans le second cercle, où l'on se purifie du péché d'envie. On a vu que, dans le premier cercle , on se purifie du péché d'orgueil.

2. L'église de San Minialo , qui domine Florence , dans le voisinage du pont sur l'Arno, appelé Rubaconte, du nom de messer Rubaconte de Mandello, Milanais, podestat de Florence, qui le lit construire en 12S7 dans un temps où on ne falsifiait pas les registres et les mesures publiques. Deux familles de Florence avaient été accusées, à l'époque où vivait Dante : l'une, d'avoir falsifié les registres où l'on tenait note des revenus de la ville; l'autre, d'avoir diminué la capacité des mesures publiques.—Tout ce que le peintre décrit ici existe encore de notre temps ; et , si on lit ce passage, en montantàSan Miniato, on reconnaît la justesse de la description. J'ai le bonheur d'écrire cette note devant un petit tableau de la plus gracieuse dimension , peint à l'huile , au milieu d'une lettre qucj'aireçueau mois d'août 1839, de mademoiselle Sarasin de Belmont; cette composition représente l'église de San Miniato, telle qu'elle est aujourd'hui : sa tour, un petit kiosque

à gauche, et les murailles crénelées de Florence. C'est bien la c'/iiesa che soggioga la ville ; on peu.t dire encore : «Si rompe del monta, r l'ardita foga per le scalee ;» car c'est la même difficulté pour la montée;. En même temps, il faut bien avouer q ue ce lieu n'est plus aussi épouvantable qu'il pouvait l'être au temps du poète. Mademoiselle de Belmont était appelé e, à Rome, l'intrépide paysagiste ; elle allait étudier dans les bois avec un courage que les peintres Kaisermann e'. Boguet admiraient et louaient à l'envi. Quelquefois, cette intrépidité eu), pu être dangereuse à cause des loops; mais le gouvernement romain, étonné aussi de cet infatigable amour de l'art, envoyait secrètement des gardes qui exploraient les forêts, afin que les études de la courageuse Française ni; fussent jamais inquiétées.

Jamais mat lemoisellc Sarasin de Belmont n'a su tous ces détails d'hospitalité généreuse e t prévoyante, pratiquée par ordre du pa pc Léon XII : il n'en est que plus juste i Je les faire connaître , pour qu'unsincè re hommage de gratitudesoit rendu à ce pontife si grand, si noble dans toute; ; ses pensées d'affection pour la France,

l'on ne falsifiait pas les registres et les mesures publiques, de même ici la pente qui conduisait à l'autre cercle devenait plus douce; seulement le chemin plus étroit serrait le voyageur à droite et à gauche. En marchant dans ce sentier, nous entendîmes des voix chanter, « Heureux les pauvres d'esprit ',» avec un charme que l'expression ne peut atteindre.

Ah! combien ces sentiers sont différents de ceux de l'Enfer! Ici, Ton entre parmi les chants, et là parmi les cris lamentables. Nous franchissions ces escaliers sacrés, et il me semblait que je montais plus légèrement que je n'avais marché auparavant sur le terrain uni; aussi je m'écriai : « O maître, de quel poids m'a-t-on délivré ! Il me semble qu'en marchant je n'éprouve aucune fatigue. » Celui-ci répondit : «Un des P qui sont sur ton front est déjà effacé 2 : quand les autres auront tout à fait disparu , tes pieds seront si légers , que tu ne sentiras aucune lassitude, et que tu auras du plaisir à continuer le voyage. » Alors je devins semblable à ceux qui, portant à leur tête un signe qu'ils ne connaissent pas, mais dont on leur fait bientôt soupçonner la présence, y placent la main, cherchent, trouvent, et acquièrent une certitude que la vue ne pouvait obtenir : aussi en étendant les doigts de la main droite, je trouvai encore six des lettres que l'ange gardien des clefs avait imprimées sur mon front.

Mon guide alors me regardait en souriant.

<. «Comme, ici, devant l'orgueil puni, » Dante montre par la que l'orgueil, ou

il fait chanter la louange ëvangclique le mépris de la divine loi (source de

de la pauvreté d'esprit , c'est-à-dire de tout péché, selon l'Ecclésiastique ).

l'humilité , de même , dans chaque cer- forme la plus grande laideur du péché :

cle des péchés capitaux, il fera chanter ainsi , le poète veut faire entendre que

la louange de la vertu contraire à cha- les six derniers P sont à moitié effa-

que vice ; il est probable aussi que les ces par l'extinction totale du premier

voix qui chantent ainsi sont celles des P, c'est-à-dire du péché de l'orgueil.»

anges. » (Lombardi.) On a vu, chant ix, page 214, note i, que

2. L'on n'avait encore effacé qu'un l'ange assis sur le seuil delà porte du

seul P. Purgatoire a tracé , avec la pointe do

Lombardi donne cette explication : son épée. sept P sur le front du poëte.

CHANT XIII

Nous étions arrivés au sommet du sentier qui conduit au second cercle de la montagne où l'on se purifie des péchés : là , un autre cercle l'entoure comme plus bas; seulement il est d'une circonférence moins grande. On n'y voit ni reliefs ni sculptures au trait; les bords et la voie sont unis, et la pierre offre une couleur livide ! . Mon maître disait : « Si nous attendons quelqu'un ici pour demander notre chemin, je crains que nous ne tardious trop à nous décider sur la route qu'il faut suivre. » Alors il regarda fixement le soleil en se tournant à droite , et en ajoutant : « 0 douce lumière que je prends pour guide en entrant dans cette nouvelle enceinte , tu nous conduis sans nous égarer, tu réchauffes le monde , tu lui dispenses l'éclat de ta splendeur : tes rayons doivent me maintenir dans le sentier véritable, si quelque raison n'y met obstacle. »

Nous avions parcouru l'espace d'un mille avec une grande légèreté, tant notre volonté avait de force. Nous entendîmes , sans les voir, voler vers nous quelques-uns de ces esprits qui sont appelés au banquet de charité et d'amour. La première voix qui passa en volant dit , «■ Ils n'ont pas de vin*, » et elle

i. La couleur du teint des envieux.

•i « Une des peines des ombres qui sont dans ce cercle est de n'entendre retentir dans l'air, autour d'elles, que des chants et des paroles de charité , sentiment si discordant avec le péché qu'elles expient.» Hist. litt. II, p. ISS.

« Us n'ont point de vin ,» paroles de la Vierge , qui annonce ainsi à son fils , aux noces de Cana, que Jes convives allaient manquer de via. « — Je suis

Oreste , » allusion à l'amitié de Pyladc pour Oreste. Pylade, fils du roi de Phocide, Strophius, et d'Anaxibie, sœur ou tante des Atrides, devint, de bonne heure, l'intime ami d'Orestc, qui, réfu- • gié à la cour phocéenne , était élevé avec lui, et il le suivit dans tous les voyages auxquels les dieux l'obligèrent.

Les tragiques grecs ont développe, dans Pyladc, le caractère de l'amitié au point d'en faire le type du plus no-

LE rUUGATOlHE, CUANT XIII. 233

répéta ces paroles, après s'être éloignée. Ou l'entendait encore , quand une autre voix survint et passa promptement en criant : « Je suis Oreste.» — «O mon père, dis-je, quelles sout ces voix?» Comme je parlais ainsi, une troisième dit: « Aimez ceux qui vous ont fait du mal. » Mon bon maître reprit : « Ce cercle retient les coupables qui ont commis le péché d'envie. La charité agite les cordes du fouet qui les châtie. Le frein qui les gourmande ' retentit d'un son tout contraire. Tu l'entendras, je crois, avant d'arriver au degré où ce crime se pardonne. Mais porte ici tes yeux, et tu verras des âmes assises devant nous le long du rocher. » J'obéis , et j'aperçus en effet des omhres couvertes de manteaux de la même couleur que la pierre. A peine fûmes-nous un peu plus avancés, que j'entendis crier : « Marie, prie pour nous; Michel , Pierre, et tous les Saints , priez pour nous. » Je ne crois pus qu'il y ait sur la terre un homme assez dur pour n'être pas ému de compassion au spectacle qui s'offrit à mes yeux. Quand je fus arrivé près de ces âmes, dont tous les mouvements ne m'étaient plus dérobés, mes yeux se baignèrent de larmes. Ces ombres me paraissaient couvertes d'un vil cilice; chacune d'elles appuyait sa tête sur les épaules de

ble héroïsme, du plus pur dévouement. tation dans une séance d'Académie , à Pylade , en Tauride , vcul mourir pour Rome; mais il y a des lecteurs assidus son ami, et résiste aux prières réitérées de Dante qui contestent cette gloire, d'Oreste.qui le conjure de partir. Il y et veulent que M. Giorgi n'ait parlé a peu de temps que l'on a découvert ainsi qu'après M. Léonard Casella , fils celle explication nouvelle : plusieurs d'un des plus babilcs architectes de commentateurs se disputent la priorité. Rome, et que nous avons vu dernière- Quel que soit le nom de celui qui a ment à Paris professer la langue ita- «Jonné, le premier, ce sens à ce pas- lienne à l'Athénée, sage, il faut applaudir de bonne foi. Ici, '• Le poète, plus loin, expliquera on retrouve le ton mystérieux de Dante: clairement son idée. Les âmes enlen- «ce Je suis Oreste» est inagnifiqued'in- dent des paroles qui font naître des vention, de concision; c'est, sans con .sentiments de charité; ensuite, elles tredit, un des traits les plus sublimes entendent d'autres paroles retraçant le de celte cantica : « /' sono Oreste : » crime de ceux qui ont été envieux sur c'est là toute la vie de Pylade. On ne la terre. Le son tout contraire est un veut tuer qu'Oreste ; Pylade s'écrie, avertissement de charité opposé aux soutient qu'il est Oreste, et il sait bien, >iles bassesses de l'envie. Le poète ap- Pylade , que si on le croit, Oreste sera PeUe à propos la charité le frein, la sauvé- On m'a dit souvent que c'est bride de l'envie. —Marie , prie pour M. Oiorgi qui a d«nné cette interpré- nous, etc. {Litanies des saints.)

l'ombre voisine, et toutes se soutenaient contre le rocher : tels les aveugles 1 qui demandent du pain sont placés à la porte des maisons de pardon, en appuyant la tête l'un sur l'autre. Pour exciter la compassion , je vais m'expliquer autrement que par des paroles : je veux offrir au sens de la vue qui comprend plus facilement, ces infortunés tels qu'ils étaient devant moi. De même que les aveugles sont privés de la lumière du soleil , de même ces ombres sont privées de la lumière du ciel. Toutes ont les yeux cousus avec un fil de fer semblable à celui qui ferme les yeux de l'épervier sauvage, pour qu'il demeure tranquille 2. Il me semblait que c'était commettre un outrage de voir ainsi sans être vu; aussi me tournai-je vers mon sage conseiller. Il devinait ce que je voulais lui apprendre sans parler; il n'attendit pas ma demande et me dit : « Parle, mais que tes paroles soient brèves et sensées. » Virgile était placé du côté où l'on peut tomber dans l'abîme, parce qu'aucune barrière n'en garantit; de l'autre côté se trouvaient les ombres à qui l'horrible couture de leurs yeux faisait souffrir d'affreuses douleurs, et dont les traits étaient baignés de larmes. Je me tournai vers ces âmes, et je dis : « O vous ombres , qui êtes assurées de voir un jour la lumière du ciel à laquelle votre désir aspire avec tant d'ardeur, que la grâce purifie les impuretés de votre conscience, et que le fleuve de vos pensées coule avec la pureté du cristal; dites-

i. On voil encore ce spectacle à la Dante rencontre ne pouvaient pas fuir

porte de beaucoup d'églises d'Italie. leur terrible chaperon : la douleur

Les maisons de pardon sont les églises. qu'elles éprouvaient devait être bien

2. Autrefois , il était d'usage de cou- cuisante. Mais comme on remarque

dre avec du fil ou de la soie les yeux toujours que Dante peint la nature! 11 a

des éperviers et des faucons que Ion vu des éperviers et des faucons aussi

voulait dresser pour la chasse. En cruellement tourmentés avant l'inven-

France, où l'art de la fauconnerie a tion de la coiffe de cuir. Il trouve, dans

été longtemps en renom, et où Dante a le souvenir des anciens chevaliers, d'a-

pu prendre cette comparaison, l'on bord une image vive, pitloresque et

imagina, plus tard, de substituer à cette touchante ; ensuite, une comparaison

couture si douloureuse une coiffe de vraie et animée , et il les transporte

cuir, dite chaperon , dans laquelle on dans cette vaste et riche encyclopédie

emprisonnait seulement les yeux de où il décrit, une à une, toutes les con-

l'oiseau, avant de le lancer, ou lorsqu'on naissances de son temps, était mécontent de lui. — Les âmes que

moi, et vous me charmerez , y a-t-il parmi vous un Italien? si je le connais, peut-être pourrai-je lui être favorable. » — « 0 mon frère, chacune de nous habite une seule et véritable cité » : tu veux dire sans doute une âme qui ait accompli son pèlerinage en Italie. » Telles furent les paroles que j'entendis prononcer plus loin; aussi je fis quelques pas en avant. Entre autres je vis une ombre qui avait l'air d'attendre une réponse. Si l'on me demande comment je m'en aperçus , je dirai qu'elle tenait la tête élevée comme un aveugle à qui l'on parle2. « Esprit, dis-je, qui te purifies ici pour devenir digne du ciel, si c'est toi qui m'as répondu , donne-moi à connaître ton nom ou le lieu de ta naissance. » L'ombre reprit : « Je fus Siennoise; j'expie avec ces coupables ma vie criminelle, en pleurant celui que je désire si vivement. Je ne pus pas être sage, quoiqu'on m'appelât Sapia3, et je me réjouis plus du malheur des autres que de mon propre bonheur. Pour que tu ne croies pas que je t'en impose, écoute combien je fus insensée. Lorsque je penchais déjà vers le déclin de mes jours, mes concitoyens étaient près de Colle , en présence de leurs ennemis, et je priai Dieu de leur envoyer ce qu'il voulait luimême. Ils furent battus et jetés dans les pas amers de la

I. Tu parles avec nous comme tu ne paraissent pas aussi misérables

parlerais avec des hommes qui feraient qu'à moi, qu'il se satisfasse à son gré ;

leur pèlerinage sur la terre. Mais nous, qu'il les lèche, et qu'ils lui fassent grand

nous ne connaissons plus d'autre vraie bien , etc. » On s'attend que Lombardi ,

cité , d'autre patrie que le ciel : tu de- le terrible adversaire de Vcnturi, va

vrais nous demander plutôt si quel- lui répondre : « J'appellerai plutôt mi-

-lu'un de nous n'a pas été pèlerin en sérable et importun le propos de Ven-

llalie. turi , parce que le rapport qui existe

ï. On ne peut pas mieux observer la entre le nom propre et les mœurs est

nature. En effet, considérons bien l'at- et sera toujours remarqué, sans crime,

titude d'un aveugle à qui nous parlons; par tout homme qui parle ou écrit,

il élève, la tète pour attendre notre ré- surtout quand il le fait en peu de mots,

ponse. et en passant, comme fait ici Dante. »

-o.«Savianonfui,avvegnacheSapia ZSHkl q"oi f " cn solt' é^S une

Fossi chiamata. » noble siennoise que ses concitoyens

avaient envoyée en exil a Lolle. I.a,

Vcnturi s'écrie : « Concctlino mise- les Siennois ayant été mis en déroule

vnliilr etton ilupoeta cli tanto senno;» parles Florentins, elle cn manifesta

il continue ainsi : «.s'il y a quelqu'un une satisfaction très-indiscrète et très-

i'un goût gâté à qui de semblables criminelle.

-oncrlii)ii. considérés en eux-mêmes ,

fuite; et eu apprenant leur déroute, j'en conçus une telle joie, qu'élevant vers Dieu ma face téméraire, je criai : Maintenant je ne te redoute plus. J'imitai le merle qui se fie au premier beau temps'. Sur la fin de ma vie, je voulus me mettre en paix avec Dieu, et je n'aurais pas obtenu même une place dans ce séjour, si Pierre Pettinagno % qui se dévoua tendrement en ma faveur, n'eût intercédé pour mes fautes dans ses saintes oraisons. Mais toi, qui es-tu, toi qui vas demandant ce que nous sommes , et qui, à ce que je crois, as les yeux ouverts et parles en respirant?» Je répondis: « Mes yeux seront cousus aussi dans ce lieu3, mais pour peu de temps, car j'ai peu commis le péché de l'envie. Mon âme est plus tourmentée du supplice du premier cercle, et il me semble déjà que je suis écrasé du poids des amertumes de là-bas. « — «Mais, reprit l'ombre, qui t'a conduit parmi nous, toi qui espères retourner parmi les hommes?» — « C'est, dis-je, celui qui m'accompagne et qui se tait. Moi, ie suis vivant: mais apprends-moi, o esprit élu! si tu veux que je porte aussi pour toi mes pas sur la terre. » — « Ta venue est un événement si miraculeux , repartit l'âme , qu'elle prouve combien Dieu te chérit; aide-moi donc de tes prières. Je te demande encore, au nom de ce que tu désires le plus au monde, que si jamais tu foules le territoire de la Toscane, tu prennes soin de ma mémoire auprès de mes proches. Tu les trouveras au milieu de cette nation vaine 4 qui espère tant

I. « Corne fa il merlo per poca bo- mouvements de sensibilité, de vrai rer.uccia. » tour sur soi-même et d'honorable fran- Comparaison trés-juste. Un poète a dit chise. H est dommage qu'il n'y ait pas dans un autre sens: -L'imprudent aman- un cercle pour les esprits satiriques, dier.» — H n'y a pas un seul de nous qui, à Notre poiite s'y serait encore rendu jusla fin de l'hiver, ne commette la faute de tice; mais peut-être aussi l'ange commis l'animalauplumagenoiretaubecjaune. à la garde de ce cercle n'aurait-il pas

S. Ermite florentin qui pria pour voulu laisser passer outre le coupable.

Sapia. Sans les prières de cet ermite . *■ Encore une allusion satirique très-

elle serait encore dans la vallée qui piquante. Les Siennois avaient acquis ,

précède le Purgatoire, avec Mainfroy, à grands frais, le port de Talamone, sur

Conrad, etc. la Méditerranée : ils se croyaient déjà

3. Aveu touchant de la part d'un tous d'habiles hommes de mer. Les mâts

homme tel que Dante. J'ai p mis de tics Vénitiens, des l'isans, des Cenoir .

faire remarquer au lecteur tous ces empêchaient les Siennois de dormir

LE PURGATOIRE, CBANï XIII. 237

de la possession de Talamone, et qui y perdra plus de temps et de vœux qu'à trouver la Diana : mais les amiraux y perdront bien davantage. »

Leurs principaux seigneurs , devenus amiraux en imagination, voyaient le pavillon sicnnois parcourir les bords de l'Afrique et même entrer dans le Bosphore; mais cette nation vaine, qui espère tint de la possession de Taïamone, y perdra plus de temps et de vœux qu'à trouver la Diana. La Diana était une rivière qui coulait, disait-on, près la ville de Sienne. Les habitants avaient entrepris de prodigieuses excavations

pour la découvrir, mais toujours inutilement. Us ne connaissaient pas les puits artésiens, Invention admirable, entre autres avantages , pour procurer de l'eau aux villes assiégées qui viendraient à en manquer. « Si on veut savoir, ajoute à ce sujet Venturi, pourquoi les Siennois appelaient cette rivière la Diana, il faut que ce soit quelque antiquaire de Sienne qui aille repêcher sa généalogie. »

CHANT XIV

« Qui est celui qui fait le tour de notre montagne , avant que la mort l'ait dégagé des liens terrestres , et qui ouvre et ferme les yeux à volonté? » — « Je ne sais pas qui il est; mais il n'est pas seul : prie-le de s'approcher, et accueille-le d'une manière si gracieuse , qu'il consente à te parler. » C'est ainsi que des esprits appuyés l'un sur l'autre discouraient ensemble à ma droite; ensuite ils levèrent la tête pour m'interroger. L'un d'eux s'exprima ainsi : « 0 âme qui es renfermée dans un corps , et qui vas droit au ciel , par charité console-nous, et apprends-moi d'où tu viens, et qui tu es. Nous sommes émerveillés de l'insigne faveur que tu reçois et qui n'exista jamais.» Je répondis : « Au milieu de la Toscane coule un petit fleuve qui naît dans la montagne de Faltérona ', et qu'un cours de la longueur de cent milles ne peut rassasier. C'est près de ce fleuve que j'ai reçu mon enveloppe mortelle. Vous dire qui je suis, serait parler en vain; la renommée n'a pas encore beaucoup fait retentir mon nom. » L'ombre qui m'avait interrogé la première, reprit: «Biais si je te comprends bien, tu veux parler de l'Arno. » Et l'autre repartit :« Pourquoi a-t-il caché ie nom de ce fleuve? On n'en use ainsi qu'en rappelant des choses qui font horreur. » — «Je ne sais, dit ensuite sa compagne, mais le nom de la vallée où coule ce fleuve est bien digne de sortir de la mé-

l. Montagne de l'Apennin , dans l'É- qui pensaient qu'autrefois la Sicile for- Ut de Florence, près de la Romagne : mait une partie du continent de l'Italie; la montagne dont a été détaché Péloro que l'Ile de Chypre appartenait à la Sycst l'Apennin. Péloro, promontoire de rie , l'Ile deNégrepont à la terre ferme* la Sicile. Le poète adopte l'idée de cens de la Béotie, etc., etc.

moire des hommes; car dès sa source, là où la montagne dont a été détaché Péloro déverse des eaux si abondantes, jusqu'au point où ce fleuve vient réparer la perte de celles que , sur la mer, le soleil réduit en vapeurs qui doivent à leur tour former de nouveau les rivières , les habitants de ses bords fuient la vertu comme un serpent ennemi, ou par l'effet d'une situation désavantageuse , ou par l'empire d'une funeste habitude. Ceux qui rampent dans cette vallée perverse ont tellement changé leur caractère, qu'il semble que Circé ' les repaisse de mets souillés par ses maléfices. D'abord ce fleuve creuse son lit maigre à travers les toits de pourceaux hideux2 plus faits pour dévorer des glands que pour se nourrir des aliments des hommes. En continuant sa route , il trouve des roquets criards, plus hargneux que ne le comporte leur force; aussi, dans son dédain, il leur tourne le museau, et poursuit son cours. Plus elle s'agrandit, plus cette fosse maudite et ingrate rencontre des chiens qui se font loups. Après être descendue à travers des gorges profondes , elle trouve des renards si frauduleux qu'aucune ruse ne peut les tromper, .le ne cesserai pas de parler, quoique d'autres puissent m'entendre , et il sera utile à celui qui se dit d'un pays voisin de l'Arno de connaître ce qu'un esprit prophétique me fait annoncer. Je vois ton fils 3 qui chasse ces

i. Circé , fille «lu Jour et delà Nuit. tenir qu'aux roquets criards. — la

Après avoir empoisonné son mari, le roi fosse maudite et ingrate est toujours

des Sarmates, elle alla faire sa demeure l'Arno , qui coule entre de hautes mon-

dans l'île d'jEœa. Y ayant reçu Ulysse, tagnes. — Les chiens qui se font loups

pour le retenir, elle changea ses corn- sont les Florentins :« Ils sont appelés

paginons en loups , en ours, avec une ainsi par le poète, à cause de leur gour-

certaine liqueur qu'elle leur fit boire. mandise et de leur avarice. » (l)aniello.)

2. Les habitants du Casentin. Landino Les renards frauduleux sont les Pi-

pcnse que le poète a particulièrement sans, parce que. dit encore Daniello. ils

en vue les comtes Guidi , « hommes , dit sont malicieux et frauduleux. — Il faut

ce commentateur, molto lussuriosi-» d'abord blâmer ici le Gibelin qui s'aban-

— Les roquets criards sont les habitants donne à un mouvement de colère et de

d'Arezzo,«enragésetsuperbes,dit Vcn- dépit passionné; mais il faut ensuite ad-

turi, quoique pauvres et impuissants.» mirer le poète chaud et le colorislevi-

Aussi, dans son dédain, le fleuve leur goureux qui trace un tableauuussiénir-

tourne le museau. Comme Dante joue giquc.

ici avec sa verve! il transporte au s. L'ombre qui parle est inesscr

fleuve une image qui semblait n'appar- Guido del Dura, de Brettinoro; elle s'a-

loups sur la rive du fleuve cruel , et qui les met en fuite. Il vend leur chair toute vivante «, ensuite il les tue comme de vieilles bêtes; il arrache ainsi à beaucoup d'entre eux la vie, et à lui, l'honneur. Il sort, teint de sang, de la triste forêt, et il la laisse telle que d'ici à mille ans elle ne pourra reverdir. «

Comme la figure de celui à qui l'on prédit des malheurs prochains exprime bientôt le trouble, de quelque coté qu'il soupçonne le danger, de même le visage de l'autre âme qui ' écoutait se plongea dans l'affliction, après qu'elle eut entendu ces paroles. Les prophéties de l'une et la tristesse de l'autre me firent désirer de connaître leur nom , et je les priai instamment de me le dire. L'esprit qui m'avait entre- ' tenu le premier parla ainsi : « Tu veux que je t'accorde ce que tu ne veux pas m'accorder toi-même. Mais puisque Dieu permet que sa grâce brille en toi, je ne serai pas avare d'une réponse. Apprends que je suis Guido del Duca : mon sang fut tellement brûlé par l'envie % que si j'eusse su qu'un homme avait eu lieu de se réjouir, on m'eût vu devenir pâle et livide. Voilà le fruit du grain coupable que j'ai semé. 0 hommes ! pourquoi vous attachez-vous à des biens qui nécessitent un empêchement de bonne intelligence 3? Celui-ci est Riniéri, l'honneur et la gloire de la maison de Calboli, où personne ne s'est fait héritier de ses vertus. Entre le Pô et la montagne, la mer et le Réno, ses descendants sont non-

dresse à messer ltiniéri de Calboli, de suite les assomment. La triste forêt est

Forli. Par « ton fils qui chasse les Florence, qui est tellement ravagée,

loups,» del Duca entend Fulcieri de qu'elle ne pourra plus sortir de ses rui-

C.alboli , petit-fils de Riniéri, qui fut po- nés avant un grand nombre d'années,

destat de Florence en 1302, et qui ayant 2. On ne dit pas quels furent les pro-

été gagné, à prix d'argent , par le parti cédés pleins d'envie pour lesquels Guido

Noir, fit enfermer et tuer les princi- del Duca mérita d'être placé dans ce

paux personnages du parti Blanc. cercle.

1. I.c poète veut dire que Fulcieri fit, . „ perchè poni 7 cuore

à l'égard des Florentins du parti Blanc, Là v è me$Uer rf. consorto divict0 ,„ comme on fait a regard des vieux bœufs

qui ne sont plus propres au travail : on Le poêle donnera lui-même l'expllca-

Ics vend, encore vivants, à des mar- tion de ce passage dans le chant stii-

chands qui les engraissent, et qui en- vant , vers 48, p. r.iiî.

seulement dépourvus de tout ce qui est utile pour Lieu penser et bien vcruloir, mais dans l'intérieur même , ils n'offrent qu'un amas de rejetons vénéneux qu'on ne pourrait extirper qu'avec effort. Où sont le bon Licio « et Arrigo Manardi , Pierre Traversaro et Guido de Carpigna? O habitants de la Romagne redevenus sauvages , quand un forgeron planté à Bologne commence à pousser de profondes racines, au rang des premiers seigneurs; quand un Bernardin di Fosco de vient, à Faenza, d'une faible gra minée un arbre superbe! Ne t'étonne pas que je verse des larmes, ô Toscan, quand ji rappelle Guido da Prata, Ugolin d'Azzo, qui vécut avec nous, Frédéric Tignoso et les siens, la famille Traversara, les Anastagi : ces deux races ont perdu leur antique valeur. Je pleure quand je pense à nos dames et à nos chevaliers qui s'illustraient par de nobles fatigues et de si bienfaisants loisirs *. L'amour et la courtoisie remplissaient leurs cœurs de vertus, là ou il n'y a plus que des âmes si dépravées. O Brettinoro ?,

I. Messer I.icio de Valbona , homme sage, prudent et plein de qualités estimables ; « La fille duquel , dit Grangler, se laissa aller à la volonté de Richard , jeune gentilhomme ; mais Licio , père de la jeune fille, fit si bien que Richard fut contraint de l'épouser, comme raconte Bocace. »— Arrigo Manardi, suivant quelques-uns, de Faenza ; selon d'autres, de Brettinoro, « homme prudent, magnanime et libéral. •>( Vellutello.) — Pierre Traversaro, seigneur de Ravenne, qui eut, dit-on l'honneur de marier l'une de ses filles avccÉtienne, roi de Hongrie. — Guido de Carpigna , « fut noble homme de Montcfeltro, libéral sur tous autres.» (Grangier.) — En forgeron s'élève, à Bologne, au rang des premiers seigneurs. Le poète indique ici Lambertaccio, qui, de forgeron, devint un des premiers seigneurs de cette ville. — Bernardin di Fosco, de ' Faenza, «homme valeureux et de petite w naissance.» (Volpi.) — Guido de Prata , bourg entre Ravenne et Faenza , « seigneur très-généreux. » (Volpi.) — Dgofl lin d'Azzo, des L'ibadini ; Frédéric Tignoso, de Rimini ; la famille Traver-

sara, les Anaslagi, nobles maisons de Ravenne.

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