La Divine Comédie de Dante Alighieri
Vers le milieu du mois de mai de l’an de grâce 1265, un enfant fut présente à l'église de Saint-Jean-Bapliste h Florence, et y reçut sur les fonts de baptême les noms de Durante Alighieri. Ce fut un beau jour pour l'Italie. Dieu toucha au front l’enfant prédestiné, et l'enfant devenu homme opéra des prodiges. 11 dit à la nation : Relève-toi ! — et la nation se levant dans une fîère attitude, secoua les éclaboussures que vingt siècles de barbarie avaient laissées sur sa robe. 11 dit à l’art : Marche! — et les cathédrales, les cloîtres, les cimetières, se couvrirent de chefsd'œuvre. Son livre, Nouveau Testament de gloire et d’espérance, a annoncé des jours meilleurs; sa voix puissante, prolongée d’échos en échos, a frappé aux portes de l'avenir, et l’avenir a répondu à l’appel du poète ; il a rêvé, et d’une de ses idées est né Machiavel; il a chanté, et une de ses paroles a créé Michel- Ange.
Cependant, l’homme qui avait fait à sa patrie ces brillantes promesses, que Dieu a tenues, mourait loin d’elle pauvre et proscrit. Son poëme, publié par lambeaux, avait été lu avidement et chanté par le peuple. Le livre ne devait porter que ce titre, qui contenait en deux lignes toute la vie de l’auteur :
INTRODUCTION
« Ci commence la Comédie de Dmite Alighieri, Florentin par « sa naissance, mais non par ses mœurs'. »
Le Paradis est inachevé, il y manquait les treize derniers chants, les plus sublimes peut-être. Jacques, un des enfants du poêle, animé par une intention plus pieuse que modeste. s’était mis tout simplement à achever le poème de son père. Épuisé de fatigue, de découragement et de douleur, il venait de s'endormir au milieu de son œuvre, lorsque Dante lui apparut, le front couronné d’une brillante auréole, et après quelques doux reproches, montra du doigt à son fds une vieille armoire où des parchemins étaient restés enfouis. Ceci se passait vers la fin de l'année 1332, et la touchante apparition racontée par Boccace ne trouva pas de sceptiques, dans ces temps de poésie splendide et de ferventes croyances*.
Le 9 août 1573, h république florentine, reconnaissant ses torts et son ingratitude, nommait un professeur pour lire et commenter dans l'église de Saint-Étienne les vers de son grand et malheureux citoyen ; et le premier Toscan auquel était réservé l'honneur de commencer celte éclatante réparation nationale fut Foccace lui-mêine, un des trois écrivains les plus éminents du moyen âge.
A dater de ce jour, aucune apothéose ne manqua au poète. On imprima partout la Comédie de l’illustre, du vénérable, du divin Dante. Enfin, la postérité a accepté et consacré le litre de Divine Comédie s. L’étude ou l’abandon du poème de Dante sont devenus un indice de progrès ou de décadence dans l’art. Tous les hommes de quelque valeur ont apporté une pierre à l’édifice de la gloire dantesque, toutes les hautes intel-
' Dante, Epist. ad Lan. Grand.
* Boccaccio, Vila di Dante.
r’ La première édition où l’on trouve donné au poème dantesque le litre de Divine Comédie, est de Venise, 1516; une édition antérieure porte ce titre : Comincia la prima parte chiamata Inferno delta Commedia del venerabile poêla Dante AHghieri, nobite cittadino Fioreutino.
INTRODUCTION
ligenccs se sont inclinées devant ce grand génie, et ont médité sur son œuvre.
Malheureusement, il n'y a pas de culte sans idolâtrie, ni de croyance sans fanatisme ; et si l'on voulait suivre les aberrations de tous ceux qui se sont cru le droit d’écrire sur Dante, on se trouverait bientôt perdu dans une forêt plus sombre, plus sauvage et plus inextricable que celle où le poète s'est égaré au début de son mystérieux voyage. Malgré tous les obstacles dont on a obstrué la route en croyant la déblayer, le moment est propice, ou il ne le sera jamais, pour comprendre enfin la divine trilogie telle que son auteur l'a conçue. Des travaux savants, utiles, sur le moyen âge italien, une connajjeance plus approfondie de l’histoire, une appréciation plus large et plus logique des principes et des règles de l'art, tout semble concourir à faciliter l'intelligence de ce livre prodigieux, le plus magnifique peut-être que les hommes possèdent après la Bilde, qui est le livre de Dieu L'analyse du poème offre encore des difficultés nombreuses et ardues, il est vrai ; mais ces difficultés cessent d'être insurmontables dès que l'attention n'est pas détournée sans cesse par les écarts des commentateurs. Peut-être serait-il plus simple d'apprendre par cœur d'un bout à l’autre les vers de la Divine Comédie, comme Dante avait appris l 'Éncide, et de supprimer tout à fait les commentaires. Mieux vaut se hasarder sans guide que de suivre un aveugle.
Toute épopée ancienne ou moderne, pour être complète, doit embrasser l'homme entier dans sa double nature spirituelle et terrestre, lui révéler son origine et son but, lui faire comprendre, à travers les émotions d’un grand drame, d’où il vient, où il va. Ainsi, le poème épique se compose de deux parties étroitement liées entre elles, dont l’une répond aux besoins matériels de la chair, l’autre aux vagues aspirations de l'esprit. La première se développe dans le monde des sens, l'autre dans les régions invisibles. Le poème antique non plus n'a pu échapper à cette règle absolue et nécessaire; car de tout temps, l'instinct de l'immortalité a crié au fond de la conscience humaine ; de tout temps, l’imagination a peuplé l'espace d’êtres mystérieux et
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surnaturels. Seulement, comme dans les croyances du paganisme, la destinée de l’homme s'accomplissait dans le temps, et que l'idée d'une autre vie était enveloppée d'épais nuages, l’action principale se passait sur la terre, et la Divinité intervenait dans les affaires de ce monde, soit par une coopération immédiate, et alors les dieux descendaient parmi les hommes, comme daus P Iliade , soit par des conseils et par des enseignements, et alors l'homme descendait aux enfers, comme dans YOdysséc. C’est sur cette partie spirituelle et surhumaine, indispensable au poème épique, que les rhéteurs ont bâti leur absurde théorie du merveilleux, à laquelle nous devons une si grande quantité de productions bâtardes, dont les auteurs ont cru sans doute se conformer aux préceptes d Aristote.
Dante a compris le premier, et le dernier peut-être parmi les poètes des temps modernes, que Part devait être conséquent à la religion. Par un magnifique élan de génie, il a déplacé l’action du poème, et l'a transportée tout à coup dans l’autre vie. Les passions, les luttes, les joies, les douleurs, les espérances, les intérêts de ce monde, viennent se rattacher au sujet principal épisodiquement et comme par reflet ; car, dans le dogme et dans Part d’un chrétien, qu'est-ce que la terre et quelques années de travail ici-bas, au prix d'un bonheur immense et d'une vie éternelle? Ainsi se déroula dans la pensée du poète ce plan si simple et si vaste à la fois, auquel il n’a tracé d'autres limites que l’infini. Entre la création du premier homme et les ténèbres du jugement il y a l'humanité; entre la Genèse et l’Apocalypse il y avait un livre à faire ; ce livre, c’est la Divine Comédie.
Lejioème dantesque est un et triple à l'image de Dieu. 11 se divise en trois parties :
L'Enfer, le Purgatoire, le Paradis :
Le châtiment, l'expiation, la récompense.
A ces trois parties correspondent Ifrns principaux personnages; car il faut remarquer que le nombre trois et neuf sa reproduisent dans leur signification mystique à chaque page du poème. L'Enfer a neuf cercles, le Purgatoire a neuf degrés, le Paradis a neuf sphères. Les trois personnages sont :
Dante, Virgile, Beatrix :
L'homme, la raison, la révélation.
Contrairement aux poètes qui l’ont précédé, Dante a dû mettre en scène le moi, pour initier aux sentiments, aux émotions, aux tressaillements les plus intimes de la nature humaine. Homère s’efface complètement dès la première invocation adressée à la. muse antique, et semble vouloir persuader aux hommes que son poème est tombé de l’Olympe.
Dante, au contraire s'élève par degrés du fond de notre poussière jusqu’à la contemplation du triomphe éternel. Il prend pour guide sa maîtresse adorée, sa chère et divine Beatrix, ange miséricordieux et protecteur, qui après lui avoir montré sur la terre un rayon de la gloire céleste, s'était envolée au sein de son Créateur. Béatrix, ainsi que le poète la définit, c’est la plus belle manifestation de la puissance divine, c'est la lumière placée par Dieu entre le vrai et l'intelligence.
Mais pourquoi, dira-t-on, assigner à Virgile le troisième rôle dans un poème éminemment religieux ? pourquoi choisir un poète païen de préférence aux autres sages de l’antiquité, aux prophètes, et aux saints de l’Ancien Testament? Virgile répond pour Dante à la grande idée de l'unité politique et morale, qui forme la base principale de la Divine Comédie. 11 représente la croyance antique dans son dogme le plus idéal, et la forme de gouvernement rêvée par les gibelins, dans sa plus large application. Virgile avait prophétisé dans une de ses églogues la venue du Fils de Dieu, on le croyait du moins à cette époque ; voilà pour la religion. Virgile était le poète de l’empire romain, voilà pour la politique. En outre, il n’a pas suivi les enseignements d'une seule école, les idées d’un seul maître, les principes d’une seule secte. 11 a recueilli toutes les traditions religieuses et philosophiques, toutes les légendes populaires de l’antiquité. Platonicien et spiritualiste avant tout, il n'a pas dédaigné les mystères d’Éleusis, ni les mythes de Pvthagore. Son enfer se rapproche le plus des idées chrétiennes ; il a suivi pas à pas la sibylle, dont les livres prophétiques étaient acceptés et débattus par les Pères. Enfin Virgile, introduit dans le poème pour mar-