‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 2 sur 44 · III · texte numérisé non relu

III

INTRODUCTION

quel* la dernière limite à laquelle la raison puisse ‘atteindre, en dehors de la grâce, a clé choisi comme le représentant d'une doctrine renouvelée de nos jours, doctrine qui admet la perfectibilité du genre humain dans ce monde, et promet h l'àmc purifiée par l'expiation un paradis sur la terre. Rien de plus sublime que ces paroles adressées à Dante, lorsque ayant parcouru le cercle entier de la science, il demande au génie qui 1 ■ guide la mission d’éclairer ses semblables.

* Relôve-toi, lui dit Virgile au nom de l'intelligence, relèveloi ; je n'ai plus rien à l'apprendre ; tu es libre, tues sage, tu es fort, tu es plus grand que les Césars, plus grand que les pontifes ; je pose sur ton front inspiré la couronne et la mitre*. »

C'est là le triomphe le plus éclatant auquel l’esprit humain puisse aspirer sur la terre. Seulement, au-dessus de Virgile il y a Déatrix, au-dessus de la science il y a la foi, au-dessus de l’ho nmc il y a Dieu.

Une fois le rôle de Virgile expliqué, il serait puéril d’insister sur les rapprochements qu’on pourrait établir entre tel chant de la Divine Comédie et tel livre de l’ Enéide. Quand nous aurions transcrit fidèlement au bas de ces pages les comparaisons, les idées, les vers entiers qui ont quelques rapports dans les deux poèmes, nous n’en dirons jamais plus qu'un seul tercet de l 'Enfer où Dante se trouvant tout à coup en présence de soii poète favori, s'écrie avec la tendresse d'un fils et la fierté d'un conquérant : « Tu es mon maitre, tu es mon auteur; j’ai étudié ton livre avec patience, avec amour, et je t’ai pris ce beau style cpii a fait ma gloire*. »

Nous avons posé hardiment à côté du sens littéral toutes les abstractions qu'on pouvait en déduire ; mais avant de pénétrer plus loin dans les routes épineuses des allégories, il s'agit de bien distinguer la réalité des symboles. Que l'allégorie existe, c'est un fait incontestable. Dante fa dit partout dans scs dédicaces, dans ses autres ouvrages, dans plusieurs endroits du poen c. Il

* Purgatoire, chant XXVII.

* Enfer, chant I.

INTRODUCTION

espérait le commenter lui-même, comme il a commenté scs moindres poésies ; et si la mort, lui en eût laissé le temps, il n'eût pas emporté dans la tombe le regret amer de livrer son œuvre à l’esprit de controverse. Son âme, qui a eu tous les pressentiments, se déliait des interprètes ; il a vu se lever de loin ce noir essaim de corbeaux prêts à fondre sur leur proie et à déchirer son cœur de poète, tout palpitant encore.

Il y a sans doute une allégorie, un sens élevé et profond sou s les vers admirables de ce grand drame. Mais il ne faut pas confondre le sens littéral et le sens allégorique, le sujet et les accessoires, la réalité et le mythe. La Genèse et les autres livres bibliques, que Dante a ijnités sous le rapport du style, ont aussi subi une fausse interprétation. Des hérétiques anciens et modernes ont essayé de soutenir qu’Adam n’était qu’un symbole, et tout le récit de Moïse une vaste allégorie. C’est ainsi que plusieurs interprètes, cherchant des mystères où il n’y en avait pas, ont négligé l'explication naturelle pour suivre leurs divagations chimériques ; ils n’ont pas compris que sans action il n’y a pas de poème possible. Si de tout ce voyage douloureux et terrible il ne reste plus qu'une misérable fantasmagorie, si le poète chrétien ne descend pas bien réellement dans les entrailles de la terre, s’il ne s'accroche pas aux rochers du Purgatoire, s’il ne s’élance pas à travers les orbites des cicux, emporté par la puissance divine; si tous ces sanglots brisés, toutes ces larmes brûlantes, toutes ces joies sublimes, ne sont que d’ingénieuses métaphores, des mots à double entente, d’obscures énigmes, jetées en pâture à la curiosité des pédants, tandis que le narrateur dort paisiblement dans son fauteuil cl voit passer en songe sa vision symbolique; s’il en est ainsi, si on peut le supposer un instant, tout l’intérêt du drame s’anéantit ; l’évidence, cette loi souveraine de l’art, est détruite, et le poème tombe de toute la hauteur qui sépare l’imagination de la foi, l’hypothèse du dogme, la rêverie de l’extase.

Nous savons qu'il n’est pas donné à l'homme de traverser avant sa mort le royaume éternel, et Dante ne l’ignorait pas non plus apparemment, lorsqu’il entourait de tant de précau-

INTRODUCTION

lions le récit de son prodigieux voyage; lorsqu’il rappelait au début du poëine que dans la tradition païenne, Énée était descendu tout vivant aux enfers ; que dans la tradition chrétienne saint Paul avait etc ravi corps et àine au troisième ciel, et, dans sa pieuse humilité, s’avouait indigne d’un miracle semblable '. Certes, il n'est pas prouvé que Dieu ait opéré un tel prodige pour le poète florentin ; mais c’est là la fiction dramatique qu’il faut accepter, ou l’art est impossible. Comment! vous voyez l'homme le plus fier de cette fière Italie du moyen âge pencher ce front radieux que Raphaël a peint parmi les témoins de la foi ; vous le voyez se prosterner et prier pour obtenir une grâce qu’il a payée- de tant de larmes, un miracle qu’il a tant espéré, qu’il a tant demandé à Dieu, que Dieu lui a accordé peutêtre, et vous ne savez trouver dans son livre qu'un amalgame étrange et bizarre de superstitions grossières et de brutales vengeances, de subtilités métaphysiques et de je ne sais quelle franc-maçonnerie protestante ! 0 interprètes ! Dante avait raison de vous craindre.

C’était biun la peine, en effet, de creuser la terre sous vos pas et de vous faire descendre d'étage en étage jusqu’au fond de l’abîme, de mesurer avec une si désespérante exactitude la longueur et la largeur de tous les cercles de l’immense spirale, pour qu’un jour il vous plût de décider que tout cela n’était qu’un rêve, quelque chose comme la vision de frère Albéric, ou la légende bouffonne du voyage de saint Brendan !

11 suffit de jeter un regard sur la structure du poème, sur la mise en scène, s’il est permis de l'appeler ainsi, de ce grand draine, pour se convaincre que tous les efforts de l’auteur tendent sans cesse à faire ressentir l’action matérielle et physique, qui est la base essentielle de toute épopée. L'Enfer dantesque a la forme d’un vaste entonnoir, et se compose, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de neuf cercles qui vont se rétrécissant par degrés. Dante et Virgile, descendant toujours vers la gauche, comme par un escalier en spirale, coupent obliquement

1 Enfer, chant II.

INTRODUCTION. x:

tous les cercles et font le tour de ce cône immense dont la pointe est fixée au centre de la terre. Les cinq premiers cercles, destinés aux péchés d'incontinence, ne sont pas entourés de remparts; mais des eaux stagnantes et de hautes murailles rotigies par la flamme environnent la sixième enceinte et défendent les abords de la cite infernale. Le septième cercle, où Dieu punit la violence, se divise en trois degrés concentriques. Le premier de ces degrés est baigné d'un ruisseau de sang, le second hérissé d'une forêt d’arbres venimeux et étranges, le troisième rempli dùm sable fin et brûlant. Le huitième cercle, celui des fosses maudites, où la fraude subit les plus terribles supplices, est le plus admirablement construit de tout 1 Enfer.

Figurez-vous qu’en avançant la tête au bord de l'abîme, vous apercevez une haute muraille à pic formant les parois d’une vaste cavité circulaire. Le fond de ce gouffre béant, formé d'un immense bloc de granit noirâtre, descend de tous côtés par une pente égale vers un puits plus étroit et plus profond, qui mène au dernier plan de l'Enfer. Dix fossés uniformes sont creusés autour du puits central, comme dix cercles emboîtés l’un dans l'autre. Ces fossés sont séparés par des parapets qui vont toujours en s'abaissant comme les gradins d'un amphithéâtre. De la circonférence au centre, dix ponts de pierre enjambent les parapets et vont aboutir au puits, comme les rayons d’une roue réunis autour de l’axe. L'étroite ouverture du milieu est bordée de géants qui, les jambes pendantes dans le gouffre, se dressent de la ceinture à la tête, fiers, élancés, menaçants comme des tours.

Un de ces géants dépose les poètes sur le lac glacé dans lequel est enfoncé Satan, traversant la terre et accablé par tous les poids qui gravitent vers le centre. Toutes les notions cosmographiques que l'on possédait à cette époque, et celles que le génie seul pouvait deviner, ont contribué à rendre admirable la construction de l’Enfer. Il n’est pas diffiede d'en calculer exactement les dimensions d’après les données qu’on peut lire dans plusieurs passages du poème.

A mesure qu’on descend péniblement de couche en courbe, et que l’on s'enfonce au sein de la terre, on rencontre de l'eau,

INTRODl CTION.

delà boue, du sable, du fer, du granit, des sources minérales et bouillantes, de la fumée épaisse, des gaz méphitiques, des voûtes séculaires, des ébouleincnts souterrains, dont plusieurs attestent des cataclysmes antérieurs à l’espèce humaine. Personne n'a fait attention, ce nous semble, à cette merveilleuse progression de phénomènes sous le point de vue scientifique. Les hypothèses de la glace et du feu central ont été connues du poète, et il parait avoir deviné d’avance les deux principaux systèmes de la géologie moderne.

Dante a voulu aussi tirer parti des rivières infernales des anciens, et conciliant la double tradition du songe de Nabuchodonosor et des quatre âges du monde, il a imaginé qu’au sein de l’antique Crète, presque au milieu de la terre alors connue, dans les flancs d’une montagne, se tient debout un vieillard tel que Daniel l’a décrit'. Le vieillard tourne le front vers l’occident, où a été transporté l’empire du monde. Chaque partie des métaux dont se compose cette symbolique statue, excepté l’or, est crevassée d’une large fente, et répand goutte à goutte tout le mal de l’univers. Ces larmes, filtrant à travers la voûte infernale et bondissant de cercle en cercle, y forment l'Achéron, fleuve sans joie; le Slyx, fleuve de tristesse; le Phlégéthon, fleuve ardent, et le Co- * cj te, fleuve de larmes.

Dans la classification des crimes, le poète a combiné l'ancienne division tliéologique des sept péchés capitaux avec les distinctions de la morale d’Aristote2. 1) y a trois dispositions réprouvées par le ciel : l’incontinence, la malice, la brutalité.

L’incontinence embrasse tous les excès, depuis la luxure jusqu'à la paresse.

La malice comprend tous les péchés commis avec l’intention de nuire aux autres, depuis l’hérésie jusqu’à l’usure.

La brutalité renferme tous les crimes consommés avec prémé-

' Et cccc statua grandis... stabat contra te... llujus statuæ capul ex auro optimo erat, pcctus et brachia de argento... venter et femora ex serc... libiæ nulein ferretc, pedum quædam pars erat ferrea, quædam aulem ficlilis. Dan. ii, 51, 52, 55. Enfer, chant XIV.

s Aristot. Eli), lib. Vil, cap. i.

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di'.ation et perfidie, avec une féroce complaisance dans le mal, depuis la fraude jusqu’à la trahison.

Dans les cinq premiers cercles on punit l’incontinence, dans le sixième et dans le septième la malice, dans les deux derniers la brutalité.

D'autres idées préliminaires que Dante ira chercher dans les livres saints, dans les philosophes, dans les poètes, doivent nécessairement précéder l’exposition de la divine trilogie. Dès qu il est frappé par la mort, le damné sent au foud de son àinc l'arrêt éternel qui le pousse au supplice par une force irrésistible. Tombé dans l’une des enceintes où son crime le relègue, il y subit provisoirement la même peine qui lui sera infligée au jour du jugement. Alors il reprendra sa chair et sa figure, et comme son être sera plus complet, ses tourments aussi seront plus terribles1. Jusqu’à l'époque où les portes de l'avenir seront fermées pour toujours, les maudits auront une connaissance vague et incertaine des événements qui doivent arriver ; mais à mesure que les temps approchent et que les choses contingentes arrivent à l'existence, celte faible lueur s'évanouit; l'ignorance, l’obscurité, le désespoir, retombent sur les tètes des damnés comme la dalle du tombeau4. En attendant la résurrection finale, les morts sont revêtus d’un < orps aérien et léger, opaque chez les maudits, lumineux chez les élus, impressionnable par tous les objets extérieurs.

Lorsque le Christ descendit aux limbes pour délivrer les patriarches, il brisa la porte infernale. Déjà, au moment où son âme divine avait abandonné son corps, un tremblement de terre universel avait ébranlé l’abime jusque dans ses derniers fondements® ; des cercles s’étaient écroulés, des arches de pont s’étaient ouvertes, et sans l'aide d'une puissance surnaturelle il est impossible aux vivants de traverser ces passages brusquement interrompus. Enfin, profitant des bruits superstitieux qui attribuaient à Virgile une puissance magique, Dante a imaginé que

1 Quum fiel resurroclio carnis et bonorum gaudium mnjus crit et lormenta majora. S. Acgostiv. — Akist. de Anima.

4 S. Thomas, Summa theol., p. I, q. 89, art. 8.

5 Terra mota est, et petræ scissæ sunt, et monuments aperta sunt.

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peu de jours après sa mort, le poète de Mantoue, adjuré par une devineresse, était descendu jusqu'au fond de l'Enfer. Et aujourd’hui encore, après tant de siècles, les pêcheurs de Mergellina, assis à l'ombre du laurier de Virgile, racontent naïvement comment le vieux poète, par un tour diabolique, a lancé dans le golfe ce beau château de l’Œuf, qui semble en effet être sorti comme par enchantement du sein de la mer.

Suivons maintenant notre auteur dans son mystérieux pèlerinage. Nous sommes au mois d’avril de l’an de grâce 1300. Boniface VIII, serviteur des serviteurs de Dieu, vient de proclamer le premier jubilé, promettant remise entière de la faute et de la peine aux chrétiens repentants qui iront s’agenouiller devant le tombeau de l’Apôtre. Dante Alighieri, ambassadeur de la république de Florence, se trouve en ce moment à Borne, songeant plus que jamais à la perte de sa chcre Beatrix, dont rien au monde n’a pu le consoler.

C’est la nuit du 4 au 5 avril , anniversaire de la mort de Jésus- Christ, la veille du vendredi saint. Tout semble encourager le poète à son voyagé expiatoire ; les temps de rémission et d’indulgence, le remords de ses fautes, le souvenir toujours vivant de sa maitresse bien-aimée, le dégoût des agitations politiques, son âge même, car il vient d’atteindre la trente-cinquième année de sa vie, et il pourra comme le prophète descendre aux portes de l 'Enfer au milieu de ses jours*.

Il emploiera deux journées entières à traverser le Royaume des damnés, quatre jours à visiter le Purgatoire, et un jour h parcourir le Ciel. Tous ces calculs sont tirés du poème, car Dante prend soin de rendre compte au lecteur de l’emploi de son temps jour par jour, heure par heure. 11 est donc minuit à peu près; la lune

* Ego dixi : In dimidio dierum meorum vadam ad portas inferi. Isai. xxxviii.

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est pleine, comme elle l’était au moment de la mort du Créateur. Le poëte, vêtu du froc de saint François, que, suivant quelques biographes il a réellement porté à une époque de sa vie*, et dans lequel il est mort, les sandales aux pieds, le cordon à la ceinture, se trouve tout à coup égaré dans une forêt sans issue, accablé par un engourdissement d'esprit qui ressemble au sommeil. Le poëte marche longtemps au hasard dans un effroi mortel, et après une nuit de terreur et d’angoisses, il franchit vers l’aurore la limite qui sépare le inonde physique du monde invisible.

C'est alors que le voyageur épuisé s'assied au bord de sa route, et jette un regard en arrière comme le naufragé qui vient d’atteindre le rivage. Arrêtons-nous aussi à cette première balte du poëte. Quel est le phénomène qui doit frapper d’abord un homme vivant transporté brusquement au milieu d’une autre vie ? quels fantômes doivent se dresser devant lui et troubler sa raison au bord du fleuve éternel? quelles sont ces visions terribles qui, sous la forme apocalyptique de trois bêtes fauves, rugissantes, viennent se placer entre lui et le bonheur?

— Ceci est la forêt des vices, disent les partisans de l'allégorie morale. — C’est la république de Florence, répondent les autres commentateurs qui n’admettent que l’allégorie politique.

La forêt des vices ! Mais où donc se passe cette scène? dans la vie réelle ou hors de la vie ? Si Dante n'est pas encore sorti de ce monde visible, comment expliquer cette fatale rivière, ce mont radieux, ces promesses d’un bonheur immédiat ? S'il se croit égaré et coupable, comment se fait-il donner le titre de juste ? S'il contemple d’un regard calme les vices politiques de son temps, pourquoi ce grand effroi pour lui-même, ces sombres mystères, cette protection imprévue? D'ailleurs, il n’est pas probable que le poëte ait mis en jeu tous les éléments dramatiques pour raconter un fait tout simple, et qu’il ne nous ait pas dit un mot de ce qui a dû se passer dans son âme lorsqu’il s’est aperçu que, vivant, il se trouvait au milieu des morts.

Si, au contraire, le poëte a déjà franchi la limite qui sépare notre

* Pelli, Memorie per la vita cli Dante.

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