‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 17 sur 44 · XC1I · texte numérisé non relu

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« Paris, en Angleterre peut-être, tantôt se livrant à ses études, reprenant et interrompant ses travaux, soutenant des thèses publiques sur toutes les branches du savoir humain, de quo libet ! tantôt secondant de ses vœux, encourageant de ses conseils Scarpetta des Ordelaffi, Alexandre de Romena, et le terrible Uguccione de la Faggiuola, qui vinrent se briser l'un après l’autre, par des entreprises folles ou désespérées, contre le gouvernement de Florence. De retour en Italie, en avril 1311, il espéra un moment que l’heure de la délivrance était sonnée, que son pays déchiré allait enfin se réunir sous la sauvegarde d’un puissant protecteur, et son cœur bondissait de joie en signant une lettre datée des sources de l’Arno. Mais ce rêve ne dura que deux ans, et il dut déplorer la perte de ce malheureux Henri VU qui n’était descendu en Italie que pour y mourir. Après ce désastre d’autant plus grave qu’il était imprévu, Dante se réfugia dans l’élude, et continua, libre désormais de tout autre souci, sa Divine Comédie. Il avait repris F En fer six ou sept années auparavant, et les encouragements et les loisirs que le poète avait trouvés auprès de ses hôtes de la Lunigiane, ont fait parvenir jusqu’à nous les noms de Franceschino, Moroello et Corradino, nobles rejetons de la vieille souche de Conrad Malaspina '. Le souvenir d’une jeune fille appelée Gentucca, qui rayonne comme un sourire à travers les chants mélancoliques du Purgatoire, a fait penser aux critiques que cette seconde partie du poème, commencée probablement à Paris, a été continuée et achevée à Lucques. De Lucques le poète retourna à Vérone, où la fastueuse hospitalité de Can Grande attirait les débris du parti gibelin. Dante avait rendu d’importants services diplomatiques aux Scaliger, il a exalté dans des vers magnifiques les successeurs d’Ezzclin. Ont— ils réellement mérité ces éloges? ou la postérité devrait-elle plutôt les maudire en songeant qu’ils ont manqué d’égards envers une si noble infortune? Le fait est que Dante, accueilli par Barlolonnneo, négligé par Alboino, blessé par Can Grande, a éprouvé à plusieurs époques de sa vie combien était amer le pain de l’exil, et qu’il s’est enfin éloigné de

1 Gerixi, Memorie stor. di Lunigiana.

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Vérone plus sombre et plus désolé que jamais. La tradition a pieusement consacré tous les lieux où le poêle a passé. Sur la plus haute cime des Apennins, dans l'abbaye de Fonte Avellana, on visite encore la cellule où celte grande âme agitée a trouvé quelques instants de repos ; le montagnard du Frioul montre aux voyageurs un rocher, nommé encore aujourd'hui le siège de Dante, où il venait méditer dans ses jours de détresse ; enfin dans la petite ville de Gabbio, le château de Boson dresse avec orgueil sa vieille tour crénelée, et semble rappeler aux pèlerins qui se hasardent dans ses vastes salles ténébreuses, que son maître a versé quelque baume sur les blessures de l’illustre exilé. On trouve vers la fin du poëine, dans le chant consacré aux solitaires, l’empreinte de ces contrées sauvages, de ces pentes escarpées et arides, de ces pics élevés d’où le regard du proscrit découvrait un si vaste horizon, et s'arrêtait, noyé de larmes, sur les montagnes qui lui cachaient sa pairie. Le Paradis, commencé à Vérone, fut achevé à Ravenne, où Guido Novello de Polenta recueillit le dernier vers et le dernier soupir du poëtc. C’est dans cette triste et sombre cité, sous le même toit*où la belle et malheureuse Francesca avait ouvert les yeux au jour, que Dante Alighieri, revenu de sa dernière ambassade, sentant que sa fin approchait, appela près de lui ses enfants et son hôte, et leur exprima son vœu suprême de mourir revêtu de l’habit de Saint-François, 'et d'être enterré humblement dans le cimetière des frères mineurs. Ainsi rendit son âme au Seigneur, le 1 4 septembre 1 52 1 , à l’âge de cinquante-six ans, le plus'grand poêle des temps modernes. Les peintres et les biographes nous ont conservé les traits de son visage. 11 avait le nez aquilin, les yeux grands, la lèvre inférieure un peu saillante, le teint brun, la barbe et le&tflffcveux épais, noirs et crépus. Sa taille était moyenne, et au déclin de sa vie il marchait légèrement voûté, sous le poids de ses pensées plus encore que de son âge *.

Mais le véritable portrait de Dante est dans son poème. Ame grande et fière, caractère inflexible, esprit vaste, hardi, scrutateur, ne connaissant d’autre frein que le devoir, d'autres bornes

1 Boccaccio. — Pellt, Ment.

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que l’infini; roi par le génie, il marchait l’étoile au front parmi ses égaux, dédaignant ce troupeau de créatures humaines qui semble n’avoir été doué de raison que pour laisser tous les avantages à la brute. Son rêve fut celui de tous les grands hommes : unité dans la science, unité dans la langue, unité dans l'empire. Poëte de la rectitude, comme il s'appelait lui-même, jamais il ne courba la tête sous aucune tyrannie, pas plus sous celle des princes que sous celle des- peuples. Il porta toujours dans les études comme dans les affaires la même activité, la même probité, la même conscience. Placé par les circonstances politiques entre un despote orgueilleux et un manant parvenu, entre un Tarquin au petit pied et un Metellus de carrefour, il a voilé à 1 un sa haine, à l’autre son mépris.

Le monde entier sait aujourd’hui comment Dante a aimé. La chaste et idéale figure de Beatrix a été l’objet d’une passion que les anges eux-mêmes pourraient avouer. Dante n’était pas exempt de défauts, à coup sùr ; mais il y a toujours quelque chose de noble et d'élevé même dans ses faiblesses inséparables de la nature humaine. 11 reconnaît ses torts avec simplicité, il regrette de ne pouvoir se corriger d'un orgueil immense, d’un penchant trop vif au plaisir. Souvent il se laisse aller à des élans fougueux, à une mélancolie amère. Le bruit des cités l’importune ; on dirait qu’il s'irrite de se voir coudoyer par la foule. Si par une curiosité d’artiste il s’arrête à crayonner quelque scène triviale, s'il se surprend à rire devant un groupe ignoble, il s’adresse un blâme sévère et rougit de cet oubli de lui-même. Sa démarche est digne et grave, son regard s'abaisse lentement sur ceux qui l'entourent, comme s'il se détachait «a regret de la contemplation qui l’absorbe; tous ses mouvements trahissent un sentiment profond, inné, légitime, de sa supériorité. Dans sa jeunesse il se mêlait volontiers aux fêtes, aux tournois, aux cavalcades ; il aimait les riches habits, les armures précieuses, les manières nobles et élégantes. Au reste, parfaitement versé dans la science du blason, dans la vénerie et dans tous les exercices chevaleresques ; brave, éloquent, passionné lorsqu’il s’agissait de plaire aux belles dames florentines, il deve- >it tout à coup sombre et rêveur, s’oubliait un jour entier sur

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un livre, et prenait si peu de souci de son extérieur, qu'on se le montrait au doigt comme un homme revenant de l’autre monde. Quelques femmes en riaient tout bas, d'autres s’en effrayaient, d’autres en avaient pitié. Les malheurs l’ont élevé au lieu de l’abattre. Son âme sympathise avec tout ce qui est grand. Il admire l’énergie même chez ses ennemis ; sa compassion s’étend jusqu’aux douleui’s méritées, lorsqu’elles sont supportées avec courage. La vue de l'iniquité l’enflamme d’un noble courroux: il aiguise son vers avec une satisfaction de vengeance qui fait frissonner; son front s’assombrit comme celui des prophètes, scs yeux lancent des éclairs, et sa main secoue le flambeau de la colère éternelle ; mais ces tempêtes s’apaisent tout à coup : une larme, un sourire de femme, un souvenir de ses premières années, suffisent pour faire renaître le calme et les joies sereines de l'espoir ; aux orages de celte ûme agitée succèdent des attendrissements sympathiques, des émotions tristes et douces, une dévotion naïve et fervente.

Tel nous apparait le souverain poète dans son œuvre immortelle; le livre révèle l’homme, il en reflète l’image comme un miroir fidèle, et nous apprend tout ce qu'on peut désirer savoir sur les idées, les croyances, les passions, les erreurs même de Dante; sur sa vie publique et privée, sur son pays, son siècle ‘et le moyen âge italien tout entier ; c’est pourquoi l’analyse de l'ouvrage doit précéder la biographie du poète.

Comme on peut eu juger d'après la rapide esquisse que nous venons de tracer, jamais ni les anciens ni les modernes n'ont rien produit de comparable à celte immense composition, si simple et si complexe à la fois ; mais les œuvres d'art ne vivent que par la forme, et ce livre admirable, qui en dehors de ses beautés dramatiques emprunte un si puissant intérêt à la religion, à la philosophie, à l’histoire, serait à peine connu si Dante ne l'avait revêtu de sa divine poésie, s’il l’avait écrit en vers latins, comme il est

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prouvé maintenant qu'il en avait eu d'abord la pensée. 11 en eût été de ce grand poëme comme de tant d'astres livres tombés dans l'oubli, malgré les trésors qu'ils renferment, sanctuaires inaccessibles à la foule, sphinx granitiques du moyen âge, dont on se perd à deviner l'énigme, poudreuses idoles reléguées sur les rayons d'une bibliothèque, et dont quelques rares savants seuls vont de temps à autre consulter les oracles.

On a beaucoup disputé pour savoir à quel genre de poésie appartient la trilogie dantesque. Est-ce réellement un poëme épique, exécuté et conçu suivant les lois d'Aristote ? Est-ce au contraire une œuvre à part, irrégulière et bizarre ? Pourquoi ce titre de comédie donné à un sujet si sérieux et si grave? La question, ainsi posée, a donné lieu à des attaques, à des apologies, à des polémiques sans nombre. L'autorité des anciens a été invoquée et repoussée tour à tour avec autant de raisons d'un côté que de l'autre. Dans des temps plus récents, la querelle s’est envenimée par une complication nouvelle, la littérature a eu ses guelfes et ses gibelins.

11 y a dix ou quinze ans, des hommes jeunes, patients, laborieux, frappés par la décadence imminente et rapide où la fausse imitation des classiques entraînait les études, essayèrent de ramener l'art à ses principes immuables et éternels. Peu de réformes ont rencontré une opposition plus vive et plus acharnée. On traita ces hommes de novateurs, de barbares, de romantiques enfin, nom qui doit cacher sans doute une grande injure, car il n'a aucun sens apparent. Heureusement l’armure était bonne, et le trait, lancé d une main débile, n’entama pas le bouclier : I mbone pependit. t

L’ennemi avançant toujours, on lui jeta Aristote à la tète; les uns criaient : A l'ordre ! les autres repoussaient avec indignation le joug qu'on voulait leur imposer. Il eût été plus simple et plus logique, ce nous semble, de commencer par relire ce terrible code poétique, défendu avec tant d'obstination, attaqué avec tant d'audace ; on s’en garda bien : cela eût mis tout le monde d’accord, et la critique, en cela semblable à la vieille garde, meurt et ne se rend pas.

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Et d’abord on reprochait à la nouvelle école de subordonner l'histoire à l’imagination, de mêler le faux et le vrai, l’invention et la réalité, les personnages connus aux personnages qui n’ont jamais existé, de jeter, en un mot, la perplexité et la confusion dans l’esprit du spectateur ou du lecteur. Or voici textuellement les paroles d’Arisfote :

« La poésie est une chose plus philosophique et plus grande que l’histoire, car la première embrasse l’universel, la seconde se borne aux faits particuliers. On embrasse, en effet, l’universel, lorsqu'on fait agir ou parler tel ou tel homme, selon le vraisemblable et le nécessaire ; c’est ce que fait la poésie en donnant des noms à ses personnages.

« 11 y a des tragédies qui n’ont qu'un ou deux noms historiques, les autres sont de pure invention ; il y en a également dans lesquelles aucun nom n’est emprunté à l’histoire, comme dans la Fleur (TAtjalhon, où tout est inventé, sujet et personnages, et qui plait cependant. — Donc il ne faut pas exiger qu’on reste attaché aux événements tels que la tradition nous les fait connaître, car ce sérail mie prétention ridicule. Les sujets historiques n’in* teressent pas parce qu’ils sont réellement arrivés, mais parce que, s’ils sont arrivés, c'est qu’ils étaient possibles. Les faits connus ne sont connus que d’un très-petit nombre, et néanmoins tout le monde y prend intérêt. — Mieux vaut choisir des choses impossibles, mais vraisemblables, que les choses très-possibles, niais qui semblent difficiles à croire1. »

Nous doutons qu'un écrivain moderne trouve rien de mieux pour répondre à la critique. Aristote ne s'occupe pas particulièrement du poème épique. D'après ces règles, la tragédie et l’épopée ne font qu'un ; ils obéissent aux mêmes lois : même unité d’action, même élévation de style, même vraisemblance de caractères, même intrigue, même dénoùment. Seulement, comme le poème (■pique est plus étendu de sa nature, ses parties épisodiques sont plus développées, et l’action n'a pas de temps rigoureusement déterminé, tandis que la tragédie s'efforce de rester resserrée dans

1 Aiust. Poet. cap. ix.

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une seule évolution de soleil, ou à peu près ; quoique clans les premiers temps, la tragédie fût aussi libre que l’épopée quant à la durée de l'action. La tragédie, en outre, diffère de l'épopée par les moyens dont elle dispose, et qui lui sont propres, comme la mise en scène, le jeu des acteurs et la musique ; le poète épique, au contraire, n’emploie, pour attendrir et émouvoir ses lecteurs, que le mètre et le style. En un mot, suivant Aristote, l’épopée est le drame parlé, la tragédie est le drame représenté *.

Ainsi le poète épique a très-peu de choses à dire en son propre nom ; il doit annoncer, introduire ses personnages, et rentrer aussitôt dans la coulisse. Homère, admirable en cela comme dans tout le reste, a bien su se renfermer dans son rôle de poète; après quelques mots d'introduction, il s'efface complètement pour laisser parler les personnages qu’il inet en scène. Jusqu’ici la règle et l'exemple sont d’accord pour prouver que l'épopée consiste moins dans le récit que dans le drame. C'est pourquoi, toujours d’après Aristote, Y Iliade et YOdyssée ne sont que deux tragédies, ou plutôt deux parties distinctes et liées d’une seule tragédie, qui n’est au fond que la même.

Cela nous ramène à Dante ; il a donné, avec une rigoureuse justesse d'expression, le nom de tragédies aux poèmes héroïques d’Homère et de Virgile ; au contraire, il a intitulé le sien comédie. Voici pourquoi :

On a souvent répété que, de nos jours, le poème épique était impossible ; c’est du poème héroïque qu’on a entendu parler. 11 ne faut pas confondre ces deux sortes de poésie, aussi diverses, aussi éloignées l’une de l’autre que la tragédie l’est du drame. Qui dit épopée dit action, et tout poème contenant un récit dramatique, une action, une intrigue, un dénoùment, est épique de sa nature; mais pour que l’épopée mérite ce nom, il faut que le sujet en soit grand et solennel, qu’il embrasse l’homme tout entier; il faut que l’ûme soit profondémént remuée dans tous ses instincts, dans toutes ses passions, et que l’imagination plane sur de vagues ho-

* Aiiist. Poet . cap. v.

* Ibid , cap xxni.

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rizons, sur de lointaines perspectives ; il faut, au même instant, que le drame hurle, s'agite et se pâme sur la scène, qu'une toile de fond se lève, et que le spectateur haletant, éperdu, aperçoive un coin de ciel bleu, les arbres, les .étoiles, la mer, et au delà l’immensité, l’idéal, l'infini. Sans drame, vous n’aurez plus qu’un cantique religieux, un enseignement cosmogonique, un élan vers le Créateur, une poésie qui tient à la fois de l'hymne et du dogme, telle que nous la trouvons toujours à l’enfance des peuples, et qui n’est point l’épopée. Sans la partie idéale, il ne reste plus que des histoires et des romans en vers. Ainsi, la poésie épique et le drame, dans leur constitution, sont de tous les temps, parce que les lois qui les régissent ont leurs racines dans l’essence même de l’art ; tandis que le poème héroïque et la tragédie ne sont que des formes conventionnelles, passagères et vieillies, qu’aucun souffle ne pourra jamais ranimer.

La langue grecque et la langue latine possédaient le vers hexamètre, dont la combinaison artificielle et la cadence symétrique, tout en dehors de la langue parlée, avait quelque chose de majestueux, de grandiose, qui se prêtait admirablement à ce langage de convention qu'on attribuait aux dieux, aux demi-dieux, aux héros ; on l’appelait en effet vers héroïque* ; les poètes comiques, au contraire, dont le but est de peindre l'homme tel qu'il est, avec ses passions, ses mœurs, ses vices, ses ridicules, adoptèrent le vers ïambique ou le télramètre, qui par sa mobilité se rapprochait le plus du langage ordinaire. De là deux styles, l'un de convention, l’autre naturel : le style héroïque ou tragique, et le style comique. Les langues modernes, dont les lois prosodiques diffèrent essentiellement des anciennes, n’ont pas de vers héroïque. Après le christianisme, il n'y a plus de héros, il n’y a que l’homme. Le dogme de fraternité et de charité proclamé par l’Évangile a proscrit de l’art tout ce qu’il y avait de pompeux, de solennel, d’emphatique ; pour les chrétiens, tous les hommes sont égaux, le plus humble est le plus grand devant Dieu. Quant à l’Être infini, nous devons l’adorer

1 Aiust. Poet. cap. xxiv.

sans le comprendre; il nous est impossible de le définir ; le faire parler ou agir dans nos poèmes ou dans nos drames, en faire un personnage, est non-seulement absurde, mais impie.

Ainsi, point de style héroïque dans la poésie chrétienne ; le vers moderne, dont le rhyth'me est marqué par l’accent et la césure, n'a rien de commun avec l’hexamètre antique.

Il revient si souvent dans la prose, qu’un des soins les plus difficiles de l’écrivain est de l’écarter de sa phrase. L’épopée homérique et la tragédie sont donc des formes essentiellement païennes ; vouloir les faire revivre est aussi insensé que de vouloir introduire dans nos langues modernes le vers hexamètre. En Italie, on a essayé celte dernière folie, tant on était convaincu de la liaison intime qu’il y a entre le style et le vers héroïque.

Tous les poètes épiques modernes, à l'exception de Dante, ont jdus ou moins copié l 'Iliade. Sans compter les épopées latines de la Renaissance, qui ne sont qu'un calque sans âme et sans vie, Milton, Klopstock, le grand Tasse lui-même, nous ont donné des poèmes chrétiens par le sujet, païens par la forme. L’auteur immortel de la Jérusalem, contristé par d'immenses douleurs, ployant sous la double persécution de la cour et- de l’Académie, harcelé par des critiques absurdes qui ne lui laissaient pas le temps de respirer, a pu rarement jouir de ce calme indispensable pour traiter les questions d’art*. Chose singulière! c'est précisément cette machine poétique si régulière, si laborieuse, si savante, si universellement admirée, qui est le seul défaut, ou, pour mieux dire, la source des défauts qu’on pourrait trouver dans le poème du Tasse. Il avait espéré que le vers italien pourrait atteindre à l’ampleur, à l’éclat, à la majesté du vers héroïque ; de là cette tendance au factice, au boursouflé, à l'emphatique, contre laquelle son génie lutte en vain quelquefois, et qui a fatalement poussé ses imitateurs dans toutes les exagérations ridicules du dix-septième siècle. Dante n'a jamais essayé de taire parler Dieu dans ses vers ; lorsqu'il s’élève, de

1 Tasso, Dialogo sut poema eroico.

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degré en degré, jusqu'à l'Etre infini, il le contemple un instant dans sa pure essence de lumière et d'amour, et tombe frappé par l’éclat de la majesté divine. Le Dieu de la Jérusalem pa le à Gabriel comme Jupiter pourrait parler à Mercure; et encore, Homère, guidé par l'instinct de son admirable génie, fait répéter mot pour mot au messager les paroles du maître de l’Olympe.

Le Tasse et tous ceux qui l’ont suivi cherchent le merveilleux dans la magic, c’est-à-dire dans le faux, et fondent la partie métaphysique de leur drame sur le contraste éternel du bien et du mal : mais les démons et les anges ne sauraient remplacer dans le poème moderne les divinités homériques. Les dieux de l’Olympe, y compris le grand Zeus, obéissent tous à la fatalité, et lorsqu'ils prennent part aux passions et aux luttes des hommes, il est impossible de prévoir de quel côté penchera la victoire ; au lieu que nous savons toujours que l'ange finira par triompher du démon, et le dénoûment étant nécessaire, inévitable, l’intérêt est détruit. Malgré ces taches, la Jérusalem est un des plus grands poèmes que le monde possède.

La Divine Comédie se compose de cent chants : un pour l’introduction générale, et trente-trois, nombre mystique des années de Jésus-Christ, pour chacune des trois parties. Le poème contient en tout quatorze mille deux cent trente vers, et ils sont répartis avec une si grande symétrie, que l'Enfer n'a- que trente vers de moins que le Purgatoire, et le Purgatoire n’en a que six de moins que le Paradis. Tous les chants s'enchaînent non-seulement par le développement progressif de l'action, mais aussi par des passages habilement ménagés qui lient la fin d'un chant au commencement de l’autre. Les trois parties commencent par une comparaison poétique empruntée aux navigateurs : dans la première, c’est le naufragé qui s’arrête haletant sur la grève, pour jeter un regard sur la mer ; dans la seconde, le poète déploie ses voiles pour voguer sur des eaux meilleures : dans la troisième, il recommande aux esprits aventureux qui ont osé se risquer à sa suite, de diriger leur frêle esquif sur le sillon de sa barque, lancée sur les flots d'un immense océan qu'aucun homme n’a jamais parcouru. Le dernier vers de chaque partie

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du poème est terminé par le mot étoile, but symbolique du prodigieux voyage et des brûlantes aspirations du poète chrétien. On ne se lasserait jamais d’admirer avec quelle patience, avec quel amour, avec quel soin minutieux sont traités les moindres détails de celte œuvre gigantesque. 11 n’y a pas une image, pas un mot, par une rime qui soit placée au hasard C'est la même grandeur d’idée, le même fini d'exécution qui nous étonne dans les cathédrales gothiques. Unité dans le dessin et variété infinie dans le détail, voilà le secret des grands artistes du moyen âge.

La charpente dramatique se dessine nettement sous la brillante richesse du poëme ; c'est une suite de scènes terribles, austères, tendres, mélancoliques, touchantes, splendides, grotesques même, car l'élément comique, dans la plus stricte acception du mot, ne manque pas à cette immense composition. Pour la passion, pour la force, pour la connaissance profonde du cœur humain, il n’y a qu'un seul homme qu’on puisse comparer à Dante, et encore peut-on dire un homme lorsqu'on parle de Shakespeare !

Quant au style dantesque, sur lequel on a tant écrit, et qu’on a si peu compris, nos lecteurs nous sauront gré de leur citer une page éloquente, récemment publiée dans un livre de philosophie. « La poésie de Dante (et non pas du Dante, comme on s’obstine à l’écrire), sobre de mots, concise, nerveuse, rapide et cependant d'une prodigieuse richesse, se transforme trois fois pour peindre les trois mondes auxquels aboutit, selon la foi chrétienne, celui qu'habile l’bomme pendant sa vie présente. Sombre et terrible lorsqu’elle décrit le royaume ténébreux, la cité du peuple perdu et de l’éternelle douleur, elle s’empreint, aux lieux où s’expient les fautes légères, où se ferment les plaies guérissables, d'une tristesse douce et pieuse, et semble, en ces régions sans astres, refléter les lueurs molles d’un jour à demi éteint; puis tout à coup s’élevant de ciel en ciel, traversant les orbites des soleils innombrables, elle se revêt d’une splendeur toujours plus éclatante, s’embrase d’une ardeur toujours plus pure, jusqu'à ce qu’elle se perde par delà les dernières limites de l'espace dans la lumière essentielle elle-même et l'amour in~

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créé. Mais en incarnant dans sa sublime poésie ces inondes invisibles, Dante y sut rattacher les événements réels et les passions des hommes. Il les peignit à larges traits, et souvent d’un mot, d'un de ces mots puissants qui retentissent dans les abîmes du cœur et en réveillent tous les échos. Il y a dans son poème des cris effrayants et d'affreux silences. Les âcres vapeurs du crime, de la haine immortelle, de la vengeance atroce, s’y mêlent aux plus suaves parfums de la tendresse et de l'innocence, des saintes affections et du céleste amour. Quelquefois le poêle nous montre, comme à travers un voile, en quelques vers simples et mystérieux, tout un drame lamentable. 11 exprime moins les sentiments qu’il ne les suscite, par une sorte de magique évocation : et lorsque, plein de ses pensers profonds, emporté par l'orage qui gronde au dedans de lui, on le croirait entièrement séparé de la nature, voilà que soudain, l'embrassant d'un regard, il en reproduit, avec sa parole flexible et brève, riche de reliefs et de couleurs, les plus ravissants aspects, les plus délicates nuances, les accidents les plus fugitifs1. »

Quelques mots sur la traduction qu'on va lire. On a suivi jusqu’ici deux systèmes entièrement opposés en traduisant les poètes. Les uns — nous parlons toujours des traducteurs de premier ordre — préoccupes de la couleur et de la forme plutôt que du sens littéral de l'auteur, ont essayé de faire passer dans une langue les beautés qu'ils admiraient dans une autre. Ce ne sont pas là des traductions à proprement parler, mais des imitations. Supposez qu’un des premiers poètes que la France possède aujourd’hui, Hugo ou Lamartine, par exemple, revête de tout l’éclat de son style un chant de Pétrarque ou de Dante, ces vers lui appartiendront comme le Triomphe de Trajan appartient à M. Delacroix, quoique le tableau lui ait été inspiré par quelques tercets du Purgatoire. Avec beaucoup de génie et de travail, on arrive quelquefois aux mêmes effets, mais par des procédés différents; c’est une autre harmonie, une autre disposition, un au-

* L a. m essais, Esquisse d’une philosophie, t. III, p. 388.

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tre rhylhme ; et comme tout le secret de l’art d’écrire dépend du choix des mots, de leur ordonnance, de leur rapprochement ois de leur contraste, lorsqu’on connait bien les deux langues qu'on manie, on est souvent obligé de renverser la structure entière d’une phrase, de supprimer ou de changer toutes les idées accessoires qui donnent du relief à l'idée principale et constituent ce qu’on pourrait appeler dans un écrivain l’imagination du style ; de rehausser ou d’adoucir une métaphore ; de remplacer une expression pittoresque par un trait plus ou moins prononcé ; et après tant d’efforts pénibles, après tant de combinaisons avortées, on reste toujours au-dessous de la couleur du modèle, ou, ce qui est pis encore, on l’exagère. Rendre en même temps la forme et l’idée, la parole et l’image, le mouvement et la couleur, est une chose impossible.

Chaque langue a son côté fort et son côté faible. L’artiste, intérieurement éclairé par la contemplation de la beauté idéale, choisit les mots les mieux appropriés à son sujet, les plus nobles, les plus harmonieux ; souvent il modifie sa pensée ou finit par la repousser entièrement, si elle ne se prèle pas à l’effet général qu'il veut produire ; car dans toutes les œuvres d’art, si l’idée détermine la forme, la forme à son tour réagit sur l’idée. Or il se trouve qu’une idée très- poétiquement rendue dans une langue ne peut l'ètre dans une autre sans subir une transformation complète. On peut, à des conditions égales, s’élever jusqu’à la hauteur de l'original ; mais ce qu'on gagne en correction on le perd en ressemblance. Ce sont deux œuvres diverses nées sous la même inspiration. Le caractère, le type, l'individualité de 1 auteur qu’on veut reproduire ont disparu; à peine si l’on conserve le sentiment : c’est traduire une statue en musique.

L'autre système, le seul qui nous paraisse admissible, consiste à copier fidèlement, avec patience, avec amour, comme Tosehi d'après Raphaël, Calamalta d’après M. Ingres, les traits, les lignes, le dessin du modèle, tout en regrettant, hélas ! la richesse du style et l’éclat des couleurs. Si à force de soin et de travail on arrive à donner quelque vie à cette espèce de gravure, c’est là le plus haut degré de perfection qu’on puisse atteindre, et c’est

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déjà une gloire assez belle. Ressusciter n'est pas un moins grand prodige que créer.

Nous ne parlerons point d’une troisième classe de traducteurs, nialheureusemeut la plus commune, qui s’arroge le droit de corriger, de mutiler, de dénaturer l’original, intercalant à chaque pas le commentaire — et quel commentaire! — dans le texte, se rapprochant de l’auteur lorsque le mot à mot est commode, s’en éloignant brusquement aussitôt que le tour présente quelque difficulté.

A cette école appartiennent ces fabuleuses parodies de V Iliade qui traduisent: 0 Achéens bien bottés! par: 0 Grecs magnanimes ! et qui ont fait dire à un grand poète moderne : Otez la forme à Homère, il reste Bitaubé.

Nous avons suivi Dante tercet par tercet avec l’exactitude la plus scrupuleuse. La Divine Comédie n’est pas seulement un chefd’œuvre de poésie et de style, c’est aussi une immense encyclopédie de toutes les connaissances humaines. Le traducteur qui tente de transporter le poème dantesque dans une autre langue, doit se placer au point de vue du philosophe, du médecin, du physicien, du théologien, de l’antiquaire, qui consulteront ce grand ouvrage pour y puiser des détails précieux pour l’histoire de la science. La technologie rigoureuse dont sè sert toujours le poète n’admet pas de synonymes. Lorsqu’il s'agit de matières si graves, le traducteur qui sacrifierait l'exactitude 'a l'élégance, se heurterait à chaque pas à l’anachronisme et à l’erreur ; et l’erreur en fait de science devient hérésie en fait de religion. Il nous eut été bien facile d'éviter quelques tournures étranges au premier coup d'œil, et de les remplacer par l’expression plus élégante et plus correcte qui se présentera aussitôt à l’esprit du lecteur ; mais une réflexion plus calme nous a convaincu qu'il en serait résulté de nombreux inconvénients. Quoi de plus aisé, en effet, que de traduire : où le soleil ne luit pas ; un lieu privé de toute lumière, plutôt que : ou le soleil se tait; un lieu muet de toute lumière ? Cependant la science, dans ses plus récentes découvertes, a donné raison à l’admirable métaphore du poète. « La lumière est la langue du monde inorganique. Les couleurs sont

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donc un vrai langage, et par leur mélange, leurs combinaisons, d'où résultent les nuances innombrables- qui expriment tout ce que renferme de divers le monde inférieur, elles sont comme les mots d’une langue universelle... Le fluide sonore est différemment modifié par les molécules du corps selon leur nature ou leur forme spécifique. Elles exercent donc sur ce fluide une action semblable à celle qu’elles exercent sur la lumière, et dans son infinie variété, le son les manifeste comme les couleurs. Par lui elles parlent à notre oreille comme par la couleur elles parlent à nos yeux ; et ces deux langues ne forment qu’une même langue identique en soi, différente seulement par ses relations à deux de nos sens ou à deux modes différents de perception 1 . »

Dante fait dire à Virgile : « Si j'étais verre plombé, je ne réfléchirais pas mieux ton image ; » en traduisant : « Si j'étais un miroir, » un détail très-curieux eût été perdu. On nous dispensera de multiplier les citations. La traduction littérale conserve encore mieux que les autres la physionomie et le style de l'auteur. Nous avons pour nous l'autorité et l'exemple de M de Chateaubriand, le maître des maîtres ; nous avons une autorité et un exemple plus grand et plus irrécusable encore. Que de fois n'a-t-on pas traduit la Bible en prose et en vers ? Cependant la traduction adoptée par l'Église, malgré son latin barbare, est encore celle qui rend le mieux le sentiment et la couleur des livres saints. Ainsi notre profession de foi est faite. Nos efforts seront récompensés au delà de notre espoir, si on reconnaît que notre traduction est la plus fidèle; et cette qualité nous osons la réclamer, parce que, dans notre position exceptionnelle, elle n’est pas un mérite, mais uii devoir.

On ne trouvera pas d’arguments ni de sommaires en tête des chants, par la raison bien simple que si Dante les eût jugés nécessaires, il les eût écrits lui-mêine. Cet usage barbare d'intercaler dans le texte la table des matières nuit singulièrement à l’intérêt du poème. C’est comme si dans les enlr’actes d'une pièce, avant le lever du rideau, un acteur indiscret venait np-

1 Esquisse d'une philosophie, t. III, p. 61.

INTRODUCTION

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prendre succinctement au spectateur tout ce qui se passera dans l’acte suivant. Nous évitons avec le plus grand soin d’étaler dans les notes une érudition mensongère et d'emprunt. L’hypocrisie littéraire est la pire des hypocrisies, et les chapes dorées dont se couvrent les pédants éblouissent rarement celui qui les voit, écrasent toujours celui qui les porte.

Maintenant, s’il nous fallait justifier notre travail aux yeux de ceux de nos compatriotes pour lesquels toute traduction de Dante n’est qu’une profanation, nous pourrions leur répondre qu'un de nos écrivains les plus éminents, pour couper court aux disputes des commentateurs, avait formé le projet de traduire la Divine Comedie çn prose italienne. Ce projet, qui n'a pas reçu son exécution, parce qu’il était impossible de trouver dans la même langue deux mots équivalents pour rendre la même idée, nous avons tâché de le réaliser, pour la plus grande gloire de notre poêle, dans une langue facile, concise, exacte, qui n’admet pas d’équivoque : langue presque universelle aujourd’hui, et que Dante, Pétrarque, Boccace et tous nos grands maitres ont parlée et écrite.

Puisse notre livre, si peu de chose qu’il soit en lui-même, prouver du moins, selon nos forces, nos sympathies profondes, notre inébranlable et filial amour à l'Italie, cette patrie des arts, qui nous a vu naître dans la plus heureuse de ses villes ; — à la France, cette patrie des artistes, qui nous accorde une si noble hospitalité.

Paris, 10 octobre.

L’ENFER

LA

L’ENFEU

CHANT PREMIER

Au milieu (lu chemin de notre vie, je me trouvai dans une forêt obscure, car j’avais perdu la bonne voie. Hélas ! que c’est une chose rude à dire, combien était sauvage et âpre et épaisse cette forêt, dont le souvenir renouvelle mon effroi! Elle est si amère, que la mort l’est à peine davantage; mais, pour dire le bien que j’y ai trouvé, je parlerai des autres choses que j’y ai vues.

Je ne saurais bien expliquer comment j’y entrai, tant j’étais plein de sommeil au moment où j’abandonnai la véritable route ; mais dès que je fus arrivé au pied d'une colline où se terminait cette vallée qui m’avait frappé le cœur d’épouvante, je regardai en haut, et je vis les épaules de la montagne vêtues déjà

des rayons de la planète (1 ) qui mène droit les hommes par tous chemins.

Alors se calma un peu cette crainte qui avait glacé le lac de mon cœur la nuit que je passai en si giande détresse. Et comme celui qui, l’haleine oppressée, sorti de la mer au rivage, se retourne vers l’eau périlleuse et regarde, ainsi mon esprit, qui fuyait encore, se retourna en arrière pour contempler la limite que jamais ne franchit homme vivant. Quand j’eus reposé un peu mon corps fatigué, je repris ma route à travers la plage déserte, si bien que le pied ferme était toujours le plus bas (2). Et voici, presque au commencement de la montée, une panthère trèsagile et très-vive qui était couverte d'une peau tachetée ; elle ne s’écartait pas de devant moi, et barrait tellement mon chemin, que plusieurs fois je fus tenté de retourner en arrière.

C’était l’heure où l’aube commence, et le soJeil s’élevait, entouré de ces étoiles qui brillaient avec lui lorsque l’ainour divin donna pour la première fois le mouvement à ces belles choses; et la peau nuancée de la panthère, l’heure du jour et la douce saison m’étaient un présage de bonne espérance : mais non pas au point que je ne fusse effrayé par la vue d’un lion qui m’apparut; il semblait venir à moi la tète haute et avec une faim si pleine de rage, que l’air paraissait en frémir.

Puis je vis une louve qui, dans sa maigreur, paraissait chargée de tous les désirs, et qui a fait vivre bien des gens misérables. Elle me donna tant d’engourdis-

L'ENFER

sement par la terreur qu’elle lançait de ses prunelles, que je perdis l’espérance d’atteindre le sommet.

Et, comme celui que le gain réjouit, si le jour de la perte arrive, pleure et s’attriste dans toutes ses pensées, ainsi me fit la bête sans repos, qui, venant à ma rencontre pas à pas, me repoussait là où le soleil se tait. Tandis que je roulais dans ce bas lieu, devant mes yeux s'offrit quelqu’un dont la voix paraissait éteinte par un long silence. Aussitôt que je le vis dans le grand désert : >

— Aie pitié de moi, m’écriai-je, qui que tu sois, ombre, ou bomme réel.

11 me répondit : — Je ne suis pas un homme, je l’ai * été, et mes parents furent Lombards, et tous deux Mantouans de patrie. Je naquis sous Jules, encore que ce fût tard, et j’ai vécu à Rome sous le bon Auguste, au temps des dieux faux et menteurs. Je fus poète, et je chantai ce pieux fils d’Anehise, qui s'en vint de Troie après que le superbe llion fut brûlé. Mais toi, pourquoi retournes-tu dans ce lieu de tristesse? Pourquoi ne gravis-tu pas le mont délicieux qui est le principe et la cause de toute joie?

— Es-tu donc ce Virgile et cette source qui répand un si large tleuve d’éloquence? lui répondis-je le front baissé et honteux. 0 gloire et lumière de tous les autres poètes, puissent me recommander auprès de toi la longue étude et le grand amour qui m’ont fait chercher ton livre. Tu es mon auteur et mon maître, tu es le seul dont j’aie pris le beau style qui m’a fait honneur. Vois la bête fauve devant laquelle je rende,

(i LA DIVINE COMÉDIE.

viens à mon secours, illustre sage, car elle fait trembler mes veines et mon pouls.

• — 11 te faut tenir une autre route, me répondit-il en me voyant pleurer, si tu veux sortir de ce lieu sauvage ; car cette bête pour laquelle tu cries, ne laisse jamais passer aucun dans son chemin, mais elle le tient si bien en arrêt qu’elle le tue; et sa nature est si méchante et si cruelle, qu elle n’assouvit jamais son avidité insatiable, et après le repas elle a plus faim qu’auparavant. Nombreux sont les animaux auxquels elle s’accouple, et ils le seront encore davantage jusqu’au jour où viendra le Lévrier (5) qui la fera * mourir dans les tourments. Celui-ci ne se nourrira ni de terre, ni d’or, mais de sagesse, d’amour et de vertu, et le lieu de sa naissance sera entre Feltre et Fdtro. Il sera le salut de cette humble Italie, pour laquelle la vierge Camille, Euryale, Turnus et Nisus, sont morts de blessures. 11 poursuivra cette louve de ville en ville, jusqu’à ce qu’il l'ait replongée dans l'Enfer, d'où jadis l’Envie la fit sortir. Et maintenant, pour ton plus grand avantage, je pense et je décide qu’il vaut mieux que tu me suives, et je serai ton guide, et te tirerai d’ici, en te faisant passer par un lieu éternel, où tu entendras les hurlements désespérés, où tu verras les âmes antiques accablées de douleur qui appellent à grands cris la seconde mort. Tu verras ensuite ceux qui sont contents dans les flammes, parce qu’ils espèrent monter un jour parmi les esprits bienheureux. Puis, si tu veux t’élever jusqu’à ces derniers, une âme plus digne que moi pourra

L’ENFER

t’y conduire, je te laisserai avec elle à mon départ ; car cet Empereur qui règne là-haut, parce que je fus rebelle à sa loi, ne veut pas que j'entre dans sa cité. L'univers est son empire, le ciel est son royaume; là est sa cité et son trône sublime. O bienheureux ceux qu’il choisit pour ce séjour !

Et je lui dis : — Poète, je t’en conjure au nom de ce Dieu que tu n’as pas connu, si tu veux que je me dérobe à ce danger et à d’autres plus graves, conduismoi là où tu as dit, afin que je puisse voir la porte de saint Pierre et ceux que tu m’as faits si malheureux.

Alors il se mit en marche, et je le suivis.

CHANT II

Le jour s’en allait, et l’air rembruni enlevait à leurs travaux les êtres animés qui sont sur la terre, et moi, seul entre tous les vivants, je me préparais à soutenir la fatigue du chemin et la lutte de la pitié que va retracer ma mémoire fidèle.

O Muses! ô sublime génie! secondez-moi , ô mémoire qui écrivis ce que j’ai vu, c’est ici que paraîtra ta noblesse.

Je parlai ainsi: — Poète qui me guides, vois si mon courage est assez grand avant de m’engager dans ce terrible passage. Tu dis que le père de Sylvius, périssable encore, s’en alla au siècle immortel avec les sens d’un vivant. Mais si l’ennemi de tout mal lui fut propice, en songeant aux grands effets qui devaient

8 u divine comédie.

sortir <le lui, et à l’homme et à la chose, cela ne parait pas indigne à un esprit intelligent; car il fut choisi dans le ciel empyrée pour être le père de l’auguste Itome et de son empire. Cette Rome et cet empire, à dire vrai, furent fondés pour être un jour le lieu saint où siège le successeur du grand Pierre. Par ce voyage que tu as célébré, il apprit des choses qui furent l’origine de sa victoire et du manteau pontifical. Le Vase d’élection fit aussi ce voyage pour en rapporter du secours à cette foi, qui est l’entrée de la voie du salut. Mais moi, pourquoi y viendrais-je, ou qui me le permettrait? Je ne suis pas Knée, je ne suis pas saint Paul, je ne suis pas digne d’une telle faveur, ni à mes yeux ni ;r ceux des autres. C’est pourquoi, si je me laisse entraîner à te suivre, je crains que mon entreprise ne soit insensée; tu es sage, et tu comprends mieux que je ne parle.

Et comme celui qui ne veut plus ce qu’il voulait, et que de nouvelles pensées font changer de dessein, de sorte qu’il abandonne la chose commencée, ain«i je fis près de celle côte obscure, et mon entreprise commencée avec tant d’ardeur s’évanouit en pensées.

— Si j’ai bien compris ta parole, répondit cette ombre magnanime, ton âme est flétrie par la crainte, qui souvent accable tellement l’homme, qu’elle le détourne de toute noble entreprise, comme une fausse apparence fait cabrer la bêle quand elle prend de l’ombrage. Pour te délivrer de cette crainte, je te dirai pourquoi je suis venu, et ce que j’ai appris

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