‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 16 sur 44 · LX XXVII · texte numérisé non relu

LX XXVII

collègues dans le palais communal, et par son conseil on oxi^i le même jour les noirs et les blancs qui s'étaient fait remarquer par leur emportement dans la dispute. Parmi les derniers était compris Guido Cavalcanli, l’ami le plus tendre de Dpnte. La calomnie se fit une arme de cet arrêt si juste contre celui qui l’avait prononcé et qui en éprouva des regrets amers et inconsolables. 11 est vrai que Corso Donati et les siens furent relégués à une plus grande, distance et rappelés plus tard ; mais les noirs avaient été les agresseurs, dans le dessein avoué de renverser le pouvoir établi, et Dante n'était déjà plus aux affaires lorsque Guido Oavalcanti, miné par une fièvre lente qu'il avait gagnée dans le lieu malsain de son exil, obtint de rentrer à Florence pour y mourir *.

L'autre action, que les ennemis dc'Dante ne rougirent pas de lui reprocher, action belle et honorable s'il en fut, est de s’être opposé avec énergie à l'entrée de l'étranger dans sa patrie. Depuis longtemps Boniface VIII tramait une sourde intrigue avec, les noirs ; il avait engagé par des promesses réitérées Charles de Valois, duc d'Alençon, à s’emparer du gouvernement de Florence, sous le prétexté d'y rétablir l’ordre et la paix. Corso Donati, revenu de son premier exil plus arrogant et plus exaspéré que jamais, se fit condamner à la prison et aux amendes pour de nouvelles violences. Le jeudi gras de l’année suivante, quatre Cerchi moururent empoisonnés en mangeant d'une espèce de tourte apprêtée par un partisan des Donati, sans qu’il y eût des preuves suffisantes contre les auteurs du crime*. Vers la même époque, les chefs des noirs, rassemblés illégalement dans l’église delà Sainte-Trinité, avisèrent aux moyens de faciliter l’arrivée de Charles de Valois; la conspiration transpira, et les noirs étant bannis définitivement, la ville resta au pouvoir du parti populaire. Piçtoïe suivit l'exemple de sa voisine, et la domination des blancs parut finalement assurée.

Mais Corso rompit son ban, sans se soucier des peines graves

1 I.eox. Aiir.r., p. 55.

* Maiicii. Si ek. — Yillani, p. 372. — Dixo Coup , p,

LXXXVUl

INTRODUCTION

.qu’il encourait par suite de sa récidive, et se réfugiant près die- Spini, banquier du pape, sc déclara en guerre ouverte avec soni pavs. Charles de Valois arriva à Rome suivi de cinq cents chevaliers provençaux. Florence s’en émut, et le conseil s’étant assemblé à la bâte, on désigna Dante pour conjurer l'orage. Ce fut dans cette occasion solennelle qu’il prononça ce mot célèbre : « Si je vais, qui l'este? si je reste, qui va 1 ? #

Il partit néanmoins, accompagné de 'Maso Mincrbetti et d’un, guelfe exagéré, appelé Corazza ; mais il arriva trop tard. Le pape le retint auprès de lui et renvoya à Florence les deux autres ambassadeurs ; il exigeait que la république s'en rapportât aveuglément à sa prudence, et qu'elle ne mit aucun obstacle à l’entrée du prince français. Boniface savait trop bien que Dante n’était pas homme à se charger d’une telle réponse.

Charles, de son côté, avait envoyé des ambassadeurs a Florence pour sonder les dispositions des partis et protester de ses intentions pacifiques. Les nouveaux prieurs, entrés régulièrement en fonctions le 15 octobre 1501, effrayés d’une responsabilité si grave, demandèrent l’avis de l’assemblée générale. Tous les bulletins des corporations des arts et métiers étaient ainsi conçus :

« Que Charles de Valois soit reçu et honoré comme son noble sang le mérite. »

Les seuls boulangers répondirent :

« Que Charles de Valois ne soit ni reçu ni honoré, car il vient pour détruire notre ville -. »

Le gouvernement envoya des ambassadeurs chargés de demander au prince des lettres marquées de son sceau, par lesquelles il s’engageait formellement à ne pas sortir de son rôle de pacificateur, et à respecter les lois et les coutumes de la république, sans faire ou permettre aucune innovation. Charles promit tout ce qu’on voulut. Un des prieurs, Dino Compagni, acteur lui-même et historien de ces tristes événements, demanda au prince, à sou arrivée, si la lettre que le gouvernement avait reçue avait été

* Boccaccio, Vite di Dante, p. 78, T-K

s Dis o Gojip., p. 480, 4!)0.

INTRODUCTION. i.xjxîx

écrite spontanément par lui; à quoi le prince répondit : « Oui, certainement. »

Charles, de Valois entra à Florence le I”' novembre. 11 avait déjà reçu des noirs, qui le poussaient en avant, dix-sept mille florins à compte sur les soixante-dix mille qu'on avait fixés pour sa solde et pour celle de sa suite. Corso se retira à Ognano, village à trois milles de Florence. Le prince descendit à la maison des Frescobaldi, oltr’Arno, la même où s’étaient réfugiés les noirs de Pistoïe. Le 4, il demanda la garde des portes de la ville, surtout du côté où il avait choisi sa demeure. On lui accorda celte dernière demande, et il jura sur son honneur de prince et sur la foi de la maison royale de France, de veiller à la sûreté du territoire et de suivre exactement la consigne des prieurs. Mais vers le milieu de la nuit, par une des plus infâmes trahisons dont l'histoire nous ait légué le souvenir, il fit entrer les rebelles et fit prendre les armes à ses cavaliers. Aussitôt l’effroi se répandit dans la ville; le peuple se barricada dans les rues; les tours plates des maisons se couvrirent d’hommes armés. En vain la cloche du Palais appelait les citoyens à se défendre: nul ne franchit le seuil de sa demeure pour prêter main-forte au gonfalonier de justice.

Le 5 au matin, Corso Donali, aidé des siens, fit voler en éclats la porte de San Pictro Maggiore, et parcourant les rues aux cris de: « Vive le baron ! » vint se joindre aux soldats provençaux. Une multitude de brigands en haillons, raùiassés de tous les villages de la Romagne et de la Toscane, se pressaient sur les pas de ce furieux, pillant, brûlant, égorgeant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Arrivé à la maison des Bastari, Corso leur ordonna de briser les portes de la maison communale, et délivrant les détenus, il lâcha ees bêtes fauves sur la ville épouvantée. Puis, comme s’il eût voulu renverser jusqu’à l’ombre de la république, il envahit le palais, et en chassa brutalement les prieurs, qui étaient restés les derniers, sans gardes, sans défense, sans espoir de salut, mais protestant jusqu a la fin contre ces abominables violences *. Le 1 1 , on nomma des gouverneurs provisoires, et la

* Vili.axi. — Dino Cour.

INTRODUCTION

persécution prit un caractère légal. On força des vierges libres à se marier avec des conjurés; on autorisa par des condamnations judiciaires la démolition, l’incendie et le pillage; les riches, à quelque opinion qu'ils appartinssent, furent rançonnés sans pudeur, et lorsque Charles de Valois, en rendant compte au pape de ces exploits, se plaignit que la récompense n’était pas proportionnée à ses infâmes services, Boniface lui répondit en riant: « Je vous ai mis dans un puits d’or : c’est votre faute si vous n’avez pas su en profiter *. »

A son retour de Borne, Charles, sentant le sol trembler sous ses pieds, se hâta de dresser les listes de proscription. 11 avait fait élire podestat Cante des Gabrielli, un des bannis rentrés à sa suite, sûr de trouver dans cet homme un instrument aveugle et docile de ses basses vengeances. On fabriqua de fausses lettres, on simula des conspirations, pour éloigner les citoyens qui étaient le plus à craindre. Un baron provençal, appelé Pierre Ferrand, feignant du mécontentement contre le prince, excita des sympathies naturelles chez des opprimés*, et livra les jeunes gens des plus illustres familles. Le podestat intronisé marquait au front les victimes qu’on lui désignait, et les envoyait au bourreau. Le misérable n'avait pas attendu le retour de son maître pour lancer contre Dante Alighieri et trois autres citoyens, anciens prieurs, un arrêt par défaut, qui les condamnait à payer dans un court délai la somme de huit mille livres, et en cas d’insolvabilité, à la confiscation des biens et au bannissement perpétuel. Il avait procédé d’office, sur les bruits de l’opinion publique, — on appelait ainsi dérisoirement la dénonciation de deux témoins, — qui les accusait d’extorsions, de baralleries et de lucres illicites. L'impudent magistrat était si pressé de condamner, qu’il oublia de déguiser le crime réel dont les prévenus s'étaient rendus coupables. On lit textuellement dans l’arrêt, qu’ils sont punis pour s'être opposés à l'entrée de notre seigneur Charles de Valois. Le 10 mars 1502, le jour même où expirait le délai accordé, Cante confirma la sentence, accouplant

1 Vilunj, p, 377 .

* Leo.v. Ai. et., p. 55.

INTRODUCTION. xci

au nom du poète d’aulres noms <jui devaient le salir par leur' contact, ordonnant de son plein arbitre que s’il tombait jamais au pouvoir du gouvernement, il fût brûlé jusqu’à ce que mort s'ensuivit : Igné comburatur, sic quod moriatur *.

O Florence! ville prédestinée et féconde, mère des plus grands génies dont l'humanité s’honore! ô noble patrie de tout ce que les hommes ont de plus cher, la liberté et les arts ! berceau de la civilisation moderne, Athènes d’Italie ! de combien de larmes, de combien de regrets tes enfants n'ont-ils pas expié cet arrêt impie, prononcé par le sicaire d’un tyran étranger ! Honte sur le juge vendu ! honte et infamie sur le prince qui toucha de sa main royale la tlétrissanle aumône de soixante-dix-mille florins, que des marchands toscans lui jetaient pour prix de sa trahison! Mais il serait injuste et cruel de faire retomber sur les nations les fautes de ceux qui les gouvernent, surtout lorsque cette domination est violente, illégitime, passagère; il serait injuste et cruel, ô Florence! de déchirer ton cœur maternel que chaque siècle vient percer d'un nouveau glaive, que chaque génération vient abreuver d'une nouvelle amertume. Les hommes passent, les passions s’éteignent; depuis longtemps, blancs et noirs, guelfes et gibelins, dorment pêle-mêle dans le même cimetière. La terre a repris leurs cendres, l'oubli a couvert leurs noms, mais le génie et la gloire de ton fils planent sur ton vieux Baptistère, comme une auréole éclatante, cl la postérité s’incline devant celte belle et grande figure sanctifiée par l’exil.

Nous ne suivrons pas le poêle dans son long et douloureux pèlerinage. Sa vie a été celle de tous les proscrits : une longue suite de déceptions cl d'espérances, de sanglants reproches et de tendres souvenirs, de sombres dédains et d’inénarrables amertumes. Il a erré de ville en ville, priant dans chaque église, frappant à chaque porte, acceptant un morceau de pain, et donnant l’immortalité en échange. A son retour de Rome, où 1 arrêt de Cante était venu le frapper, on le voit passer successivement à Sienne, à Arezzo, à Vérone, à Bologne, à l’adoue, dans la Luniginne, à

* Tiiusosciu, Sloria délia letteratura liai., t. V, p. 201.

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