‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 22 sur 44 · I.A DIVINE COMÉDIE · texte numérisé non relu

I.A DIVINE COMÉDIE

fois. Nous lisions un jour, par plaisir, comment l'Amour s’empara de Lancelot, nous étions seuls et sans méfiance; plusieurs fois celte lecture fit rencontrer nos yeux et nous fit changer de couleur, mais ce fut un seul passage qui nous perdit. Quand nous lûmes comment cet amant si tendre avait baisé le sourire adoré, celui-ci, qui ne sera jamais séparé de moi, baisa ma bouche tout tremblant. Le livre et celui qui l’avait écrit furent pour nous un autre Golléhaut... Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant 1

Tandis qu’un des esprits parlait ainsi, l’autre pleurait si fort, que je défaillis de pitié, comme si je mourais, et je tombai comme tombe un corps mort.

CHANT VI

Aussitôt que j’eus recouvré mes esprits émus de pitié en présence de ces deux parents dont le malheur m’avait accablé de tristesse, je vis autour de moi de nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés, de quelque côté que je tournasse mes pas ou mes regards. Mc voici dans le troisième cercle de la pluie éternelle, maudite, froide et pesante, qui tombe également et toujours la même. Une grosse grêle, de l’eau noirâtre et de la neige tombent à larges ondées par l’air ténébreux ; la terre qui s’en abreuve, exhale une odeur infecte. Cerbère, bête féroce et multiple, aboie de ses trois gueules de chien sur la foule qui est là submergée. Il a les yeux rouges, la

L’ENFER

barbe grasse et noire, le ventre énorme et les mains crochues; il déchire les esprits, les écorche et les écartellc.La pluie les fait hurler comme des chiens; les misérables profanes se tournent incessamment, et font de l’un de leur lianes abri à l’autre. Quand Cerbère, le grand reptile, nous eut aperçus, il entr ouvrit ses gueules, et nous montra ses défenses; il n’avait pas un membre qui ne tremblât de rage. Mon guide alors ouvrit ses deux mains, prit de la terre et la jeta à pleines poignées dans les gueules avides. Tel un dogue affamé qui convoite en aboyant, s’apaise aussitôt qu’il mord à la pâture, ainsi firent les tètes hideuses du démon Cerbère, qui étourdit tellement les âmes qu’elles voudraient être sourdes. Nous foulions cependant ces ombres accablées par l’orage, et nous posions les pieds sur leurs vains simulacres qui paraissent des corps. Elles gisaient par terre pèle-mèle, hormis une qui se leva tout à coup sur son séant quand elle nous vit passer devant elle.

— 0 loi que l’on promène par cet enfer, me ditclle, reconnais-moi si lu le peux, tu as été fait avant que je ne fusse défait.

Et je lui répondis : — Les souffrances que tu éprouves peut-être l’effacent-elles de ma mémoire, si bien qu’il me semble ne l’avoir jamais vu. Mais dis-moi qui lu es, toi que je vois plongé dans un lieu si triste, et condamné à un tel supplice, que, s’il en est de plus grand, il n’en est pas de plus désagréable.

Et lui : — Ta ville, qui est si pleine d’envie que

le sac en déborde, m’a vu couler des jours sereins. Vous, mes concitoyens, vous m’appelâtes Ciacco (1); pour expier le damnable péché de gourmandise, comme tu le vois, je suis brisé à la pluie, et je ne suis pas la seule âme souffrante; car toutes celles-là sont condamnées à la même peine pour la même faute. Et il ne dit plus mot.

— Ciacco, répondis-je, tes malheurs m’affectent si fort qu’ils m’arrachent des larmes ; mais dis moi, si tu le sais, à quoi en viendront les citoyens de la ville divisée, rcnfermc-t-clle encore un juste? et dismoi pourquoi tant de discordes l’ont assaillie.

Il répondit : — Après de longues dissensions, ils en viendront au sang, et le parti Sauvage chassera l’autre avec une grande perte. Puis il faudra qu’il tombe à son tour, après trois soleils révolus, et que l’autre triomphe, avec l’aide d'un homme qui maintenant louvoie (2). Il tiendra longtemps le front haut, accablant l’autre de lourds fardeaux, quoiqu’il en pleure et en ait honte. H y a encore deux justes dans la ville, mais ils ne sont pas écoutés ; l’orgueil, l’envie, l'avarice, sont les trois brandons qui ont embrasé les coeurs.

Ici il acheva son récit lamentable, et moi : — Je veux que tu me donnes encore quelques renseignements, et que tu ne ne me refuses pas le don de tes paroles. Fariuata et Tcgghiajo, qui furent si grands, Jacopo Rusticucci, Arrigo, Mosca, et les autres qui appliquèrent leur génie à bien faire, de grâce où sont-ils? fais-moi les connaître ; car un grand désir

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