‹ La Divine Comédie de Dante AlighieriChapitre 23 sur 44 · L’EN F EU · texte numérisé non relu

L’EN F EU

nie tourmente de savoir s’ils ont eu en partage les douceurs du ciel ou les poisons de l’enfer.

Et lui : — Ils sont parmi les âmes plus noires, divers crimes les ont précipités au fond ; si tu vas jusque-là, tu pourras les voir ; mais lorsque tu seras dans le doux monde, rappelle-moi, je t’en prie, au souvenir des miens. Je ne te dis plus rien, et je ne te réponds plus.

Alors il roula obliquement ses yeux, qui étaient fixes d’abord, il me regarda encore un moment, puis il baissa la tête et retomba au niveau des autres aveugles.

Et mon guide me dit : — Il ne s’éveillera plus jusqu’au jour où sonnera la trompette angélique, quand viendra la puissance que redoutent les pervers. Chacun d’eux regagnera sa triste tombe, reprendra sa chair et sa figure, et entendra l’arrêt qui retentit dans l’éternité.

Ainsi nous passâmes à travers cet affreux mélange d’ombres et de pluie, à pas lents, en nous entretenant un peu de la vie future.

— Maître, lui dis-je alors, ces tourments seront-ils augmentés après le grand arrêt ? seront-ils adoucis ou seront-ils aussi cuisants?

Et lui : — Reporte toi à ta science, qui veut que plus un être est parfait, plus il doive ressentir vivement le plaisir ou la peine. Or, quoique celte race maudite ne parvienne jamais à une perfection véritable, elle sera plus parfaite après qu’avant le jugement.

Nous parcourûmes ainsi le cercle en causant de

choses que je ne redis pas, et nous arrivâmes enfin à l’endroit où l'on descend. Là nous trouvâmes Plutus, le grand ennemi.

CHANT YII

. — Pape Satan, Pape Satan, Aleppe (1)1 s’écria Plutus d’une voix rauque. Et ce noble sage, qui savait tout, dit pour me rassurer : — Que ta peur ne te nuise pas, car quelque pouvoir qu’il ait, il ne t'empêchera pas de descendre ce rocher.

Puis se tournant vers celte lèvre enflée : — Tais- (oi, lui dit-il, loup maudit, consume-toi en toi-même, avec ta propre rage. Ce n’est pas sans raison qu’il descend dans l’abîine ; on le veut ainsi là-haut où Michel lira vengeance de l’audacieux viol.

Comme les voiles gonflées par le vent tombent affaissées quand le mât est brisé, ainsi tomba à terre la bête cruelle. Alors nous descendîmes dans la quatrième fosse, et nous nous enfonçâmes plus avant dans l’abîme de douleur qui engloutit tout le mal de l'univers. Ab! justice de Dieu, qui peut donc entasser tous les supplices et toules les souffrances que je vis là, et pourquoi nos crimes nous défigurent-ils ainsi? Comme près de Charybde l’onde se brise contre l'onde opposée, de même, il faut ici que les malheureux s’entre-choquent. Je vis là une foule d’âmes encore plus nombreuse qu’ailleurs, qui de part et

L’ENFER

d’autre, avec de grands hurlements, roulait des fardeaux en les poussant de la poitrine. Elles se heurtaient l’une contre l’autre, puis chacune d'elles au même endroit retournait en. arrière en criant : — Pourquoi les retiens-tu et pourquoi les làches-tu? — Ainsi elles revenaient des deux côtés du cercle obscur au point opposé, en répétant toujours leur honteux refrain. Arrivées là, elle recommençaient à parcourir leur demi-cercle jusqu’à ce qu’elles se rencontrassent dans un nouveau choc.

Et moi qui avais le cœur tout émuj je dis : — Maître, apprends-moi donc quelles sont ces âmes, et si tous ces tonsurés que je vois à noire gauche furent prêtres.

Et lui : — Tous tant qu’ils sont, furent si louches d’esprit dans la première vie, qu’ils ne liront aucune dépense- avec mesure. Leur grognement de chien le dit clairement, lorsqu’ils arrivent aux deux points du cercle où des crimes contraires les séparent. Ceux qui n’ont pas la tète couverte de cheveux ont été prêtres, papes et cardinaux, sur lesquels l’avarice a fait son dernier effort.

Et moi : — Maître, je devrais dans ce nombre en reconnaître quelques-uns qui furent souillés de ces vices?

Il me répondit : Tu te ilattcs d’un vain espoir; la vie obscure qui les souilla, maintenant les dérobe à toute connaissance. Ils viendront éternellement aux deux chocs, et ressusciteront du sépulcre, les uns avec le poing fermé, les autres avec

les cheveux ras. Mal donner et mal garder les a privés du monde heureux et les a livrés à ce combat que je ne veux plus orner de ma parole. Or, tu peux voir, mon fils, la courte durée des biens qui sont confiés à la fortune, pour lesquels l’espèce humaine se tourmente. Car tout l’or qui existe sous la lune ou qui a déjà existé, ne pourrait donner un instant de relâche à une seule de ces âmes fatiguées.

— Maître , repris-je alors , apprends-moi aussi quelle est cette foi tune dont tu me parles, et comment elle a dans ses griffes les biens de la terre.

Et lui : — O soties créatures ! combien est grande l’ignorance qui vous aveugle! Je veux te communiquer mon opinion. Celui dont le savoir dépasse tout fit les cieux, et leur a donné des moteurs, de sorte que chaque partie rend son éclat à l'autre, en distribuant ainsi également la lumière ; de même il a créé pour les splendeurs mondaines un ministre suprême et un guide qui fit de temps à autre passer les biens frivoles de peuple à peuple et de race à race, malgré les efforts de la prévoyance humaine. C’ot ainsi qu’une nation commande et l’autre languit, suivant le jugement de cette puissance qui reste invisible comme le serpent sous l’herbe. Votre savoir ne peut rien contre elle, elle pourvoit, juge et conduit son règne, comme fout les autres divinités. Ses changements n’ont pas de trêve, la nécessité la fait être rapide ; car à chaque instant vient un nouveau qui réclame son tour. C’est elle qui est si sou-

L’ENFER

vent mise en croix par ceux qui lui devraient des louanges, et ne font que lui donner à tort blâme et mauvaise renommée. Mais elle est heureuse et n’entend pas ces clameurs. Sereine au milieu des autres créatures primitives, elle tourne sa sphère et jouit de son bonheur.

Maintenant descendons vers de plus grandes angoisses ; je vois déjà baisser les étoiles qui se levaient à mon départ, et il nous est défendu de trop nous arrêter.

Nous coupâmes le cercle à l’autre bord près d’une source qui bout et se précipite dans un fossé creusé par ses (lois. L’eau était beaucoup plus noire que perse, et nous, en compagnie des ondes bourbeuses, nous descendîmes par un autre chemin. Ce triste ruisseau, quand il est parvenu au pied des plages grises et méphitiques, forme un marais qui a nom Styx. Et comme j’étais tout attentif à regarder, je vis des ombres fangeuses dans ce bourbier, toutes nues et le visage meurtri. Elles se frappaient non-seulement avec les mains, mais avec la tète et la poitrine et les pieds, et se déchiraient avec les dents lambeaux à lambeaux.

Le bon maître me dit : — Tu vois mon fils, les âmes de ceux que la colère a dominés, et je veux que tu oies pour certain que sous l’eau il y en a une foule qui soupire et soulève des bulles d’air à la surface, comme ton oeil te le dit, de quel côté qu’il se tourne. Enfoncés dans le bourbier, les damnés s’écrient : — Nous avons été tristes dans l’air doux que le soleil

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égaye, en portant dans nous-mêmes une fumée turbulente. Et maintenant nous sommes tristes sous la fange noire. Cet hymne s’embarrasse dans leur gosier, car ils ne peuvent pas le prononcer avec des paroles entières. Ainsi nous décrivîmes un grand arc autour de ce marais fétide, entre la rive sèche et l’étang, les yeux fixés sur ceux qui avalaient la fange, et nous arrivâmes enfin au pied d’une tour.

CHANT VIII

Je dis en poursuivant, que, bien avant d’arriver au pied de la haute tour, nos yeux se portèrent vers son faîte, où nous vîmes paraître deux petites flammes, et une autre flamme répondait au signal, de si loin, que l’œil pouvait à peine l’atteindre.

Et moi, m’adressant à Virgile, cette mer de toute science, je dis :

— Que signifie cette flamme, et que répond l’autre, et qui sont ceux qui les allument?

Et lui : — Déjà tu peux voir sur les eaux bourbeuses ce qu’on attend, si la fumée du marais ne te le cache pas.

Jamais corde n’a chassé loin d’elle une flèche fendant l’air aussi rapidement que la petite nacelle que je vis à celte heure venir sur l’eau vers nous, gouvernée par un seul batelier qui criait: — Te voilà donc enfin arrivée, âme félonne !

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