Lucifer
En sortant du canal souterrain par lequel il était remonté du centre de la terre à sa surface, Dante avait enfin revu le jour. Il se trouvait dans une île déserte occupée presque tout entière par une montagne à large base.
Cette montagne est le Purgatoire. Elle porte à son sommet une forêt, la forêt de l'Éden ou Parradis terrestre, appelée aussi la Jérusalem nouvelle. Aussi est-elle précisément l'antipode de Jérusalem; et de cette position géographique suggérée au théologien par le besoin de montrer la chaîne qui unit le ciel à la terre, de cette bizarre donnée doit naître une foule de phénomènes physiques, de merveilleux spectacles dont le poète saura profiter.
Ainsi la scène s'ouvre dans l'autre hémisphère, pressenti peut-être, mais non encore découvert au temps de Dante. Le point de vue étant pris dans la région australe, au delà du tropique du Capricorne, il faut se tourner du côté du septentrion pour suivre la marche du soleil qui, pour le spectateur ainsi placé, va maintenant de droite à gauche.
L'horizon a dû aussi changer. Le pôle austral s'est découvert et a gagné tout ce qu'a perdu le pôle boréal aux yeux des pèlerins. Aussi le Chariot a-t-il disparu et la voûte céleste, au pôle antarctique, s'est-elle enrichie de quatre étoiles qui, n'étant visibles que dans ces lieux non habités des vivants, avaient été inconnues jusqu'alors, comme le remarque le poète, hormis à nos premiers parents. Trois autres étoiles leur succèdent quand vient la nuit.
Pour expliquer le sens mystique qui se révèle à chaque page dans ce poème, ces étoiles figurent les quatre vertus cardinales et les trois vertus théologales, que nous verrons ailleurs autrement personnifiées par les nymphes qui accompagnent le char et le griflfon dans leur marche triomphale à la cime de la montagne. C'est la grande scène qui réalise une des
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visions de l'Apocalypse et qui clôt magnifiquement cette seconde partie de la divine épopée.
Si jamais l'inspiration, a écrit Ginguené, se fit sentir dans les chants d'un poète, c'est certainement dans les premiers vers que Dante laisse échapper avec une sorte de ravissement, en quittant l'Enfer pour des régions moins aflfreuses, où du moins l'espérance accompagne et adoucit les tourments.
CHANT PREMIER
lORTÉ maintenant sur une barque légère, mon esprit laisse derrière lui une mer orageuse, et se dispose à parcourir des ondes plus paisibles. Je cbanterai le second royaume où l'esprit humain se purilie, et devient digne de s'élancer au ciel. Poésie lugubre, prends un autre ton ! Aidez-moi, Muses sacrées, à qui je me suis dévoué! Calliope, élève et ennoblis mon style! accompagne ma voix de ces accents mélodieux qui firent pressentir aux pies' misérables qu'elles n'avaient plus de pardon à espérer.
Au moment où j'étais sorti des enceintes ténébreuses qui avaient tant centriste ma vue et mon esprit, mes regards avaient été charmés par une douce teinte de saphir oriental qui se confondait avec un air pur et serein, jusqu'à la partie la plus haute de l'atmosphère. Cette belle planète, qui conseille l'amour, faisait sourire l'orient, en effaçant par sa plus vive lumière celle des Poissons dont elle était escortée. Je me tournai à droite pour considérer l'autre pôle ; j'aperçus quatre étoiles qui ne furent jamais observées que par les premiers habitants de la terre : Je ciel paraissait se réjouir de leur éclat. 0 contrée du nord, toi qui ne peux contempler ces astres éblouissants, que je te plains dans ton veuvage! J'abaissai les yeux, je me tournai vers la partie du pôle opposé où le char venait de disparaître, et je vis près de moi un vieillard solitaire dont la noble figure inspirait autant de vénération qu'on en doit à un père. Il portait une longue barbe à moitié blanchie; ses cheveux, qui offraient également l'empreinte d'un grand âge, tombaient par (locons sur sa poitrine : les rayons des quatre étoiles
sacrées réfléchissaient sur sa figure un éclat semblable à celui du soleil.
« Qui êtes-vous, vous qui, marchant contre le cours du fleuve aveugle, avez fui la prison éternelle? dit le vieillard en agitant sa barbe vénérable. Qui vous a guidés? Qui a osé porter devant vous un flambeau téméraire pour vous aider à sortir de la profonde nuit dans laquelle est plongée à jamais la vallée de douleurs? Les lois de l'abîme sont-elles ainsi rompues? Le ciel a-t-il tellement changé ses augustes décrets, que, vous autres, âmes condamnées, vous puissiez approcher de mes grottes? » Alors mon guide me prit la main, et par ses signes, ses gestes et ses paroles, m'invita à saluer le vieillard et à m'agenouiller devant lui. Ensuite Virgile répondit; « Je ne suis' point venu ici de moi-même; une femme descendue du ciel m'a prié de prendre celui-ci sous ma protection : puisque tu désires que nous expliquions plus clairement qui nous sommes, ma volonté ne peut contrarier la tienne. Mon compagnon n'a jamais vu sa dernière soirée; mais ses dérèglements l'avaient tellement rendue prochaine, qu'il ne lui restait plus qu'un très court espace à parcourir dans la carrière de la vie. Comme je te l'ai dit, je fus envoyé pour le délivrer, et il n'était pas d'autre chemin que celui où je me suis engagé. Je lui ai montré toute la race coupable; maintenant je veux lui faire connaître les esprits qui se puriflent sous ta loi. Il serait trop long de te raconter tout notre voyage. Du haut du ciel, une vertu protectrice m'aide à le conduire pour te voir et t'entendre. Daigne agréer son arrivée : il va cherchant la liberté, ce bien si précieux, ainsi que le sait celui qui lui sacrifie sa vie. Tu m'entends, toi qui pour ce bien ne trouvas pas la mort si amère à Utique où tu laissas tes dépouilles, qui seront si brillantes au grand jour du jugement. On n'a pas révoqué pour nous les édits éternels. Mon compagnon est vivant : moi, je n'ai pas craint les replis funestes de la queue de Minos; j'habite le cercle où l'on admire les chastes yeux de ta chère Marcia, qui semble encore, ô génie sublime ! te conjurer de la reprendre pour épouse 2. Au nom de son amour, accorde-nous donc ton appui, laisse-nous pénétrer dans les sept divisions commises à ta garde : j'en rendrai grâces à Marcia, si tu permets que je te rappelle à son souvenir. — Marcia, repartit Gaton, fut si chère à mes yeux qu'elle obtint de moi toutes les grâces qu'elle me demanda, tant que je fus sur la terre. Maintenant qu'elle habite au delà du fleuve inexorable, ses prières ne peuvent plus m'émouvoir : j'obéis à la loi qui me fut imposée quand je quittai les Limbes '. Mais si une femme céleste t'anime et t'encourage, comme tu le dis, il est inutile de recourir à ce ton de flatterie; il suffit de me parler au nom de a femme qui t'envoie : avance, fais à ton compagnon
une ceinture de joncs dépouillés de leurs feuilles; lave sa figure; qu'elle ne porte plus aucune trace des vapeurs infernales : il ne conviendrait pas qu'il parût couvert de ces taches impure^ devant le premier des ministres que tu vas voir, et qui est un des habitants du Paradis *. Là-bas, là-bas, dans cet îlot, à l'endroit où se brisent les flots de la mer, naissent des joncs entourés d'un limon épais : il ne peut y croître aucune autre plante ni aucun de ces arbustes ligneux qui ne plient pas sous les efforts de l'eau. Cependant, ne revenez pas de ce côté : le sol qui s'élève vous montrera le point où vous devez gravir la montagne par un sentier moins pénible. »
A ces mots le vieillard disparut. Je me levai sans parler, et je me tournai vers mon guide en fixant sur lui mes regards. Il commença ainsi : « Mon fils, suis mes pas ; la plaine s'abaisse sensiblement de ce côté. »
Déjà l'aube chassait l'heure du matin qui fuyait devant elle, et de loin j'aperçus le mouvement onduleux de la mer. Nous avancions dans la plaine déserte, comme des hommes qui retournent à la bonne voie qu'ils ont perdue, et qui semblent marcher en vain jusqu'à ce qu'ils l'aient retrouvée. Quand nous parvînmes à un point où la rosée combat l'action du soleil à la faveur de l'ombre, mon guide posa doucement ses deux mains sur Therbette. Alors, aussitôt que j'eus deviné son dessein, reconnaissant et attendri, j'approchai de lui mon visage en pleurs, et il fît disparaître ces taches dont l'Enfer avait souillé mes traits. Nous arrivâmes ensuite sur cette plage abandonnée où l'on ne vit jamais naviguer un homme qui puisse espérer de retourner sur la terre, et là il me fît une ceinture, ainsi que Caton l'avait prescrit : mais, ô merveille! à peine eut-il pris quelques humbles joncs que d'autres s'élevèrent à la même place où mon guide venait d'en arracher.
CHANT DEUXIÈME
fc^^^^iij^E soleil était déjà parvenu à l'horizon de Jérusalem, et la V k^^ nuit, qui est toujours opposée à cet astre, sortait dès U W^a eaux du Gange, accompagnée du signe de la Balance A '^ -^ ^^^ tombe de sa main, quand la nuit est plus longue ^^•<:J^ qug }g jour. Plus s'approchait le soleil, plus les joues b'anches et vermeilles de l'aurore commençaient à se nuancer
d'une teinte orangée. Nous étions sur le bord de la mer, semblables à ces voyageurs qui pensant à leur chemin marchent en idée, mais demeurent immobiles ; et de même qu'on voit, le matin, à travers les vapeurs épaisses qui s'élèvent de l'Océan, Mai'S briller, au couchant, d'un rouge pourpré, de même je vis s'avancer une lueur (puissé-je la contempler une autre fois!) qui sillonnait la mer avec plus de rapidité que l'oiseau le plus léger. J'en détournai un moment les yeux pour interroger mon guide, et la revis tout à coup plus grande et plus éclatante. A droite et à gauche se dessinaient je ne sais quelles formes blanches d'où semblaient se détacher peu à peu d'autres formes de même couleur. Mon maître garda le silence jusqu'à ce qu'il se fût assuré que les premières formes blanches étaient des ailes. Lorsqu'il reconnut le nocher, Virgile me cria : « Tombe, tombe à genoux, voilà l'ange de Dieu ; croise tes mains, tu rencontreras désormais de tels minisires : il dédaigne les rames façonnées par l'industrie des hommes, et ne veut pour voiles que ses ailes, dans ce monde si éloigné de tout être vivant. Vois comme il les tient élevées vers le ciel, agitant l'air de ses plumes éternelles qui ne changent pas, ainsi que change la chevelure des mortels. « L'oiseau céleste parut encore plus brillant quand il se fut approché de nous, et l'œil ne pouvait supporter sa splendeur. L'ange aborda avec sa barque élégante et légère qui effleurait à peine la surface de l'eau. Le nocher divin, placé à la poupe, annonçait sa béatitude dans ses traits. Plus de cent âmes étaient assises dans cette barque et chantaient à l'un isson le psaume : « Quand Israël partit d'Egypte. » A peine eurent-elles achevé ce cantique, que l'ange les bénit. Elles se jetèrent toutes sur la plage, et il s'en retourna avec sa vélocité ordinaire. La foule d'ombres récemment arrivée paraissait ne pas connaître ce lieu et regardait autour d'elle, comme l'homme devant qui se déploie un nouveau spectacle. Déjà le soleil avait de toutes parts lancé le jour avec ses flèches de lumière, et chassé le Capricorne de la moitié du ciel, quand cette foule inquiète s'approcha de nous en disant : « Si vous le savez, montrez-nous le chemin qui conduit à la montagne. » Virgile répondit : « Vous croyez peut-être que nous connaissons ce séjour; mais, comme vous, nous sommes étrangers; nous ne vous avons précédées que d'un instant, et par un sentier si âpre et si rude que nous regarderons comme un jeu de gravir ■la montagne. » Les âmes, qui s'aperçurent à ma respiration que j'étais encore vivant, en furent frappées de stupeur.
De même qu'un messager, chargé de porter la branche d'olivier, entraîne sur ses pas la multitude qui se presse et se renverse pour apprendre des nouvelles, de même toutes les âmes fortunées s'approchèrent de moi, comme si elles eussent oublié de marcher
pour devenir belles : j'en vis une qui s'avançait avec tant d'empressement pour m'embrasser, que je courus au-devant d'elle. 0 ombres vaines, excepté pour la vue! Trois fois je serrai l'ombre dans mes bras, trois fois mes bras vinrent battre ma poitrine. Je la suivis avec un étonnement nouveau, et elle me dit doucement de m'arrêter. Je la reconnus alors, et je la conjurai de suspendre ses pas un moment pour me parler. Elle répondit : « Dégagée de mon corps, je t'aime autant que je t'aimai dans ma vie; aussi je m'arrête. Mais toi, où vas-tu? » Je parlai ainsi : « Mon cher Casella'', je fais ce voyage pour retourner ensuite dans le monde, qui n'est pas perdu pour moi : et toi, comment as-tu pu tarder tant à venir dans ce séjour d'espérance? — On ne m'a fait aucun tort, reprit Casella : le ministre qui nous conduit quand et comment il lui plaît, m'a plusieurs fois refusé le passage ; sa volonté a pour règle la volonté la plus juste. Depuis trois mois, il a accueilli ceux qui ont désiré entrer plus facilement dans sa barque; aussi moi, qui me trouvais sur les bords où l'eau du Tibre va contracter la saveur du sel de la mer, je fus reçu par lui avec bienveillance, non loin de cette embouchure où il retourne, parce que c'est là qu'il l'assemble ceux qui ne descendent pas vers l'Achéron. » Je repris en ces termes : « Si une nouvelle loi ne t'a pas fait oublier ton art et ces accents de chants amoureux qui apaisaient toutes mes peines, console mon âme qui, parvenue ici avec son corps, y a rencontré tant de sujets de terreur. » Casella commença ainsi, avec un accent si doux, que le charme de sa voix pénètre encore mon cœur : « Amour, qui parles à mon esprit. » Mon maître, toutes les âmes et moi, nous paraissions satisfaits, comme si aucune autre pensée n'eût dû occuper notre esprit. Nous marchions lentement, attentifs à ses chants; mais voilà que le vieillard vénérable nous cria : « Esprits paresseux! quelle est votre négligence! pourquoi différer ainsi? Gourez vous dépouiller de cette écorce qui vous empêche de voir la source de tout bien. «Telles les colombes qui, sans faire entendre leurs roucoulements ordinaires, sont réunies pour becqueter encore le froment ou l'ivraie, et bientôt fuient en abandonnant la pâture, si quelque objet excite leur crainte ; telles les ombres étrangères, oubliant les chants, coururent vers la côte, comme l'homme qui suit un chemin sans savoir où il doit le conduire : ma fuite et celle de mon guide ne furent pas moins promptes.
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La Divine Comédie. i'\
CHANT TROISIEME
)ENDANT que cette fuite subite dispersait dans la campagne ces ombres, qui se dirigeaient vers la montagne où la raison divine devait les punir, je me rapprochai de mon fidèle compagnon. Et comment, sans lui, aurais-je continué mon voyage? Qui m'aurait guidé à travers la montagne? Virgile me paraissait se repentir de m'a voir attiré des reproches. 0 conscience noble et délicate! comme la plus petite erreur est pour nous une morsure cruelle ! Quand mon maître cessa de fuir avec cette précipitation qui enlève à une action .toute sa dignité, mon esprit, libre d'inquiétude, se dirigea vers l'objet qu'il désirait, et me fit tourner mes regards vers ce séjour qui s'élève du sein des ondes jusqu'au ciel le plus haut. Le soleil, qui répandait derrière moi une lumière rougeâtre, projetait mon ombre devant mes pas, parce que les rayons de l'astre ne pouvaient traverser ma personne. Quand je vis que la terre n'était obscure que devant moi, je me tournai subitement, dans la crainte d'être abandonné, et mon consolateur me dit : « Pourquoi cette défiance? Ne me crois-tu plus avec toi? Penses-tu que je ne suis plus ton guide? La nuit couvre de son voile la contrée où a été enseveli mon corps qui pouvait former une ombre ; Naples le possède après l'avoir enlevé à Brindes : maintenant, si je ne forme pas une ombre, ne t'en étonne pas plus que du spectacle des cieux qui n'interceptent pas leur lumière réciproque. La vertu divine rend bien nos corps, qui sont semblables aux vôtres par les formes, sensibles aux tourments, tels que ceux des flammes et des glaces : mais cette vertu ne nous permet pas de pénétrer ses secrets. Il est insensé, celui qui espère que notre raison pourra élever son intelligence jusqu'à l'opération sublime qui tient une seule substance en '.rois personnes. 0 mortels! gardez-vous de chercher avec trop de curiosité la cause des mystères ! S'il vous avait été permis de tout comprendre, il eût été inutile que Marie enfantât. Vous avez connu des hommes qui ont désiré sans succès, et qui, au lieu de voir leur curiosité satisfaite, languissent dans une ignorance éternelle. Je parle d'Aristote, de Platon et de beaucoup d'autres. »
Ici mon guide baissa la tête, garda le silence et me parut tout troublé.
Nous arrivâmes au pied de la montagne; elle était tellement inaccessible, que nos efforts pour la gravir auraient été sans
LE PURGATOIRE i9l
succès. Comparé à cette montagne, le chemin le plus désert et le plus affreux entre Lerici et Turbia est un escalier agréable et facile. « Mais, dit mon maître en s'arrêtant, qui sait maintenant de quel côté peut monter celui à qui Dieu n'a pas donné des ailes? » Pendant que mon guide tenait la tête baissée, en examinant dans sa pensée le chemin qui restait à parcourir, je regardais autour des rochers qui m'environnaient. A gauche j'aperçus une foule d'ombres qui venaient vers nous; mais on remarquait à peine leurs mouvements, parce qu'elles marchaient à pas lents. « Lève les yeux, dis-je à mon maître, voilà des ombres qui nous donneront des conseils, si tu ne peux en recevoir de toi-même. » Alors il me regarda, et d'un air plus tranquille il répondit : « Allons de leur côté, car elles s'avancent doucement; et toi, doux fils, redouble d'espérance! »
Nous avions déjà fait mille pas, et les ombres étaient encore éloignées de l'espace que pourrait franchir une pierre lancée par un frondeur habile, quand elles se rapprochèrent toutes des rochers escarpés, et s'arrêtèrent comme s'arrête celui qui ne reconnaît pas le chemin qu'il doit suivre. Virgile leur parla ainsi : « Esprit morts dans la grâce de l'Éternel, esprits qui avez l'assurance de connaître la béatitude, au nom de cette paix que vous attendez tous, dites-nous quel est le chemin pour gravir la montagne; car la perte du temps est sentie plus vivement par celui qui en connaît le prix. »
Lorsque les brebis entendent le signal de la sortie du bercail, on n'en voit d'abord s'avancer qu'une, deux, trois ; et les autres, avec une sorte de timidité soupçonneuse, s'arrêtent en portant à terre leur nez et leurs yeux; ce que fait la première, ses compagnes l'imitent; les plus voisines montent même sur son dos si elle suspend sa marche, sans que ces bêtes innocentes et paisibles sachent pourquoi elles agissent ainsi : de même je vis se mouvoir, pour arriver à nous, les premières âmes de cette troupe, aux traits modestes et à la démarche grave. Quand elles virent que mon corps formait à droite une ombre sur le rocher, elles s'arrêtèrent, et reculant même de quelques pas, elles entraînèrent avec elles celles qui venaient ensuite, et qui les imitèrent sans savoir pourquoi. Mon maître leur dit : « Avant que vous m'adressiez aucune demctnde, je vous avoue que vous avez en effet sous les yeux un corps humain; aussi la lumière de l'astre du monde, que ce corps intercepte, ne parvient pas tout entière sur le sol. Ne vous livrez pas à l'étonnement : croyez qu'on ne cherche pas à franchir cet obstacle sans la protection d'une vertu qui émane du ciel. — Eh bien, venez! nous cria cette troupe respectable en nous faisant signe du dos de la main ; venez vous joindre à nous. » Une d'elles
m'adressa ces mots : « Qui que tu sois, en marchant ainsi, regarde, cherche à te souvenir de moi. Ne m'as-tu pas vue sur hi terre? » Je me tournai, et je regardai fixement cet esprit : des cheveux blonds accompagnaient une figure douce et agréable : une blessure avait partagé en deux un de ses sourcils. Quand je lui eus répondu que je ne l'avais jamais vu, il ajouta : « Tiens, vois, » et il me montra une autre blessure au millieu de la poitrine. 11 reprit en souriant : « Je suis Mainfroy, le petit-fils de l'impératrice Constance : aussi, je t'en conjure, quand tu retourneras sur la terre, va près de ma noble fille, la mère de ces princes qui sont l'honneur de la Sicile et de l'Aragon ; et si on a cherché à l'abuser, dis-lui la vérité. Quand on eut rompu ma vie de deux coups mortels, je me dévouai à Dieu qui pardonne volontiers : mes péchés furent horribles, maisla bonté de Dieu ouvre ses bras généreux à tout ce qui lui demande grâce.
« Si le pasteur de Cosence, qui reçut de Clément l'ordre d'aller à la chasse de mes ossements, avait lu en Dieu combien sa bonté est grande, ils reposeraient encore à la tête du pont près de Bénévent, sous la protection des pierres énormes qui les recouvraient : maintenant la pluie souille ces ossements; ils sont la proie des vents, hors du royaume, près du cours du Verde, où ce prélat les fit jeter avec la malédiction des torches éteintes. Mais la malédiction de ces pontifes n'est pas telle, que l'amour éternel ne puisse nous rendre ses bienfaits tant que la mort n'a pas desséché l'espérance. Il est vrai que celui qui meurt contumace envers la sainte Église, quand même il se repentirait à la fin, doit rester en dehors de ce rocher trente fois autant de temps qu'il en a mis à persister dans sa résistance, à moins que des prières secourables n'abrègent la durée de ses tourments. Vois donc si tu peux me réjouir en révélant à ma tendre Constance que tu m'as vu, et que tu as su de moi la longueur du retard qui nous éloigne du saint royaume ; car les prières de là-haut nous soulagent beaucoup dans ce séjour. »
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CHANT QUATRIEME
ORSQUE, se livrant au plaisir ou succombant à la dou- ^ leur, l'âme se recueille en elle-même, il semble que
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toutes les autres facultés soient absorbées : cette situation contrarie l'erreur de ceux qui croient qu'une âme en nous s'allume sur une autre âme. Cependant, quand on voit ou quand on entend une chose qui attache fortement l'esprit, le temps s'écoule sans que l'homme s'en aperçoive : la faculté qui écoute est autre que celle qui n'est pas affectée : l'une est comme liée, l'autre est libre. Je connus cette vérité par une expérience exacte, en écoutant parler Mainfroy; je m'étonnai que le soleil eût parcouru cinquante degrés sans que je m'en fusse aperçu. Nous arrivâmes bientôt à un point où les âmes crièrent ensemble : « Voilà l'objet de vos demandes. »
Le sentier que l'habitant de la villa cache souvent avec un fagot d'épines, lorsque le raisin commence à mûrir, ofTre un accès beaucoup plus facile et plus large que celui où nous nous engageâmes seuls, mon guide et moi, quand la foule des âmes nous eut quittés. On pénètre à San Léo, on peut descendre à Noli; on monte avec le secours de ses pieds jusqu'au sommet de Bismantua : mais ici il fallait voler avec les ailes légères du vif désir, sous la conduite de celui qui m'encourageait et m'enseignait le chemin.
Nous gravissions le sentier taillé dans le roc, serrés par ses deux étroites parois : l'âpreté du sol nous forçait à nous aider des pieds et des mains. Quand nous fumes arrivés à la partie supérieure du sentier, je m'écriai : « Eh bien ! mon meiître, que ferons-nous? » Il répondit : « Ne va pas en arrière, continue d'avancer jusqu'à ce que nous trouvions quelque ombre qui sache nous guider. >•> Le sommet était si orgueilleux, que la vue ne pouvait pas le vaincre, et la côte était plus rapide que la ligne qui va de la moitié du quadrant au centre. J'étais harassé de fatigue : « 0 père chéri! dis-je alors, tourne-toi, et vois que je vais rester seul si tu ne t'arrêtes pas un instant. — Mon fils, tâche de te traîner jusqu'ici, » répondit-il en me montrant au-dessus de nous une plate-forme qui se prolongeait autour du mont.
Ce paroles me donnèrent un tel courage, que je fis de nouveaux efforts, et, en rampant péniblement pour suivre mon guide, j'arrivai au point où elle se trouva sous mes pieds. Nous nous assîmes
un moment en nous tournant vers le levant, en face du sentier par lequel nous étions montés, car le voyageur aime à ramener ses regards sur le chemin qu'il vient de parcourir. Je baissai d'abord les yeux, ensuite je les levai vers le soleil, et je m'étonnai de voir ses rayons me frapper à gauche. Le poète remarqua bientôt que je contemplais avec étonnement le char de la lumière placé entre nous et les lieux d'oîi souffle l'aquilon. Il me dit alors : « Si Castor et Pollux^ accompagnaient cet astre, qui répand son éclat dans les deux hémisphères, tu verrais le ^ zodiaque plus lumineux graviter plus près des Ourses, surtout s'il ne sortait pas du chemin qu'il s'est tracé jusqu'ici.
Quoi qu'il en soit, en te renfermant attentivement en toi-même, figure-toi que Sion et cette montagne ont le même horizon dans différents hémisphères, et tu comprendras, si ton intelligence n'est pas en défaut, que la route où Phaéton s'égara si imprudemment se présente à tes yeux, sur le mont ^ d'un côté opposé à celui où tu la verrais, sur la montagne Sion.
Mon maître, dis-je, je n'ai jamais mieux compris une chose qui me paraissait incompréhensible. Suivant ce que tu dis, je conçois que le cercle qu'on appelle équateur, dans une certaine science, et qui est situé entre la partie où la présence du soleil amène l'été et celle où son absence cause l'hiver, s'éloigne de cette montagne vers le nord quand les Hébreux voient ce même cercle vers la partie australe : mais te plaît-il de m'instruire encore? J'apprendrais avec plaisir si nous avons à gravir cette montagne entière dont mes yeux ne peuvent mesurer la hauteur. » Et lui à moi : « Cette montagne semble plus rude quand on commence à la gravir; mais plus on avance, plus la fatigue diminue. Lorsque le chemin te paraîtra tellement agréable que la marche sera douce comme le mouvement d'un vaisseau sur la mer, tu auras atteint le terme du voyage : c'est là que tu dois espérer du repos; je n'ajoute rien de plus : je suis sûr de t'avoir dit la vérité. »
A peine eut-il parlé, qu'une voix près de nous s'écria : « Peutêtre seras-tu, auparavant, plus d'une fois dans la nécessité de t'asseoir. » Alors nous nous retournâmes, et nous vîmes à gauche une grande pierre que Virgile et moi n'avions pas aperçue : nous nous en approchâmes, et nous distinguâmes des âmes assises à l'ombre de cette pierre, dans une attitude négligente.
Une d'elles, qui semblait fatiguée, assise, comme les autres, embrassait ses genoux, sur lesquels elle appuyait son visage. « 0 mon doux maître! dis-je, regarde attentivement celui-ci, qui est si oisif qu'on croirait que la Paresse est sa sœur. » L'âme se tourna vers nous, puis nous considéra sans déranger sa tête placée sur ses genoux, et dit : Monte, monte, toi qui es si brave. » Je connus
alors qui devait être cet esprit, et la fatigue, quoiqu'elle m'eût ôté la respiration, ne m'empêcha pas d'aller vers lui. Quand je me fus approché : « As-tu bien compris, ajouta-t-il en levant à peine la tête, pourquoi le soleil conduit son char à gauche? L'attitude indolente de cette ombre et la brièveté de ses paroles me firent sourire, et je commençai ainsi : « Belacqua*, je ne te plains plus maintenant; mais dis-moi pourquoi tu es assis en ce lieu? Attendstu un guide? Es-tu retombé dans tes anciens accès de paresse? »
Il répondit : « Mon frère, à quoi sert d'aller plus avant? L'ange de Dieu qui est placé à la porte ne me laisserait pas parvenir jusqu'aux douleurs; parce que j'ai différé d'offrir à Dieu les pieux soupirs, le ciel veut que j'attende ici autant de temps que j'en ai mis à retarder ma pénitence, à moins qu'une prière adressée par un cœur vertueux ne vienne à mon secours : à quoi sert toute autre prière? Elle n'est pas agréée de Dieu. »
Déjà le poète s'était remis en marche et me disait : « Suis-moi; le soleil est au milieu de sa course; de son pied, la nuit couvre déjà Maroc. »
CHANT CINQUIÈME
'avais quitté ces ombres, et je suivais les pas de mon guide, quand une d'elles, en me montrant du doigt, cria : « Tiens, il paraît que celui qui est derrière l'autre intercepte à gauche les rayons du soleil : il se meut comme un vivant! » Je me retournai à ces mots, et je vis les esprits attentifs à me regarder moi seul, moi seul, ainsi que l'ombre que projetait mon corps.
« Pourquoi t'inquiètes-tu donc? reprit mon maître : Pourquoi ralentir tes pas? Que t'importe que ces âmes murmurent? Suismoi, et laisse-les parler; sois la tour inébranlable qui ne laisse pas écrouler sa cime sous la fureur des vents. L'homme qui entasse pensées sur pensées s'éloigne de son but : l'activité d'une idée abat la force d'une autre. « Que pouvais-je répondre, sinon : « Je viens. » En effet, je répondis ainsi, en me couvrant de cette honnête rougeur qui accompagne les traits d'un homme digne de pardon.
Pendant que nous marchions, des âmes s'avançaient en chantant le Miserere verset à verset. Quand elles s'aperçurent que mon corps interceptait les rayons de la lumière, elles firent un oh long et rauque : deux d'entre elles, semblables à des hérauts, coururent à nous et nous dirent : « Informez-nous de votre condition. »
Mon maître repartit : « Vous pouvez vous retirer et rapporter à ceux qui vous ont envoyées que le corps de mon compagnon est de chair véritable. S'ils viennent de s'arrêter pour contempler son ombre, comme je le pense, on a répondu à ce qu'ils désirent. Qu'ils lui fassent donc honneur; il pourrait leur être utile. »
Les deux âmes retournèrent vers leurs compagnes plus rapidement que les vapeurs embrasées, dans le commencement de la nuit, ne sillonnent l'air pur, et que le soleil ne dissipe les nuages d'août. A peine arrivées, elles revinrent à nous avec les autres, aussi vite qu'un escadron qui s'élance à toute bride. « Ces esprits, qui vont nous entourer et t'adresser des demandes, dit le poète, sont en grand nombre; tu peux les entretenir en marchant. » lis accouraient en criant : « Arrête un peu tes pas, ô âme qui vas vers la joie, sans avoir perdu ces mêmes substances avec lesquelles tu es née. Examine si jamais tu as connu quelqu'un d'entre nous dont tu puisses porter des nouvelles sur la terre.
« Pourquoi donc continues-tu de marcher? Pourquoi ne t'arrêtes-tu pas? Nous avons tous péri de mort violente; neus fûmes tous pécheurs jusqu'à notre dernier soupir; alors la lumière du ciel nous a éclairés : nous sommes sortis de la vie dans des sentiments de pai"don et de repentir, en paix avec Dieu qui nous fait brûler du désir de le contempler. » Je repris ainsi : « Pourquoi, dans vos traits défigurés, ne reconnais-je aucun visage? Mais, ô esprits nés sous d'heureux auspices! parlez; que puis-je faire pour vous? Je le ferai au nom de cette paix qui m'attache aux pas de ce guide bienfaisant avec lequel je voyage de monde en monde. »
Un des esprits parla en ces termes : Chacun de nous se fie à toi, sans que tu t'engages par un serment, pourvu qu'une funeste influence ne détruise pas ta bonne disposition. Et moi, qui parle avant tous les autres, je te conjure, si jamais tu vois cette contrée située entre la Romagne et le royaume de Charles *, d'inviter courtoisement les habitants de Fano à prier pour moi, afin que je sois purifié de mes fautes si graves. Je suis né dans cette ville; mais je reçus, au sein de celle qui fut bâtie par Anténor, les douloureuses blessures d'où coula le sang qui animait ma vie. Là même où je me croyais le plus en sûreté, d'Esté, qui me haïssait plus que ne le voulait la justice, fit commettre ce crime. Si, lorsque je fus atteint à Oriaco, j'eusse dirigé ma fuite vers la Mira, j'existerais
LE PURGATOIRK 20"
encore dans le royaume où Ton respire; mais je cherchai un refuge dans le marais où les roseaux et la fange m'embarrasse rent tellement que je tombai, et que bientôt la terre devint un lac de mon sang. »
Une autre âme reprit : « Si tu vois s'accomplir le désir qui t'entraîne au haut de cette montagne, daigne, avec une tendre pitié, satisfaire le mien. Je suis Buonconte de Montefeltro : Jeanne'** et tant d'autres me négligent; aussi tu me vois ici dans cet état d'avilissement. » Et moi à lui : « Quel événement ou quel acte de violence t'arracha de Campaldino, où l'on n'a jamais connu le lieu de ta sépulture? » L'âme reprit : « Au pied du Casentin coule un fleuve qu'on appelle l'Archiano, et qui naît dans l'Apennin audessus de l'Eremo. J'arrivai dans l'endroit où ce fleuve perd son nom. J'étais blessé à la bouche et je fuyais à pied, ensanglantant le sol. Là je perdis la vue et la parole; je tombai en prononçant le nom de Marie, et il ne resta plus que mon corps.
« Je vais te dire la vérité, répète-la parmi les vivants. L'ange de Dieu me saisit, et le suppôt de l'Enfer criait : 0 toi, pourquoi me prives-tu? Tu emportes son âme pour une petite larme qui fait taire mes droits; inais je vais traiter autrement sa dépouille! Tu sais, comme l'air présente des vapeurs humides qui se résolvent en eau aussitôt qu'elles atteignent une région plus froide de l'atmosphère. L'esprit infernal, ajoutant à son intelligence cette disposition cruelle qui cherche toujours le mal, déchaîna les vents et souffla des exhalaisons funestes, par le pouvoir que lui donne sa nature **.
« Le soir, il" couvrit de nuées l'espace qui s'étend entre Pratomagno et le sommet de l'Apennin; il condensa l'air supérieur; les vapeurs se résolurent en eau; la pluie tomba : ce que le sol n'en put absorber se forma en torrents, et, comme il arrive dans les grandes inondations, elle se précipita vers le fleuve principal, sans qu'aucun obstacle pût la contenir. L'Archiano grossi trouva mon corps refroidi, et l'entraîna dans l'Arno, en séparant mes bras que je tenais placés en croix sur mon sein quand la douleur m'avait fait succomber. Le fleuve me jeta alternativement sur ses deux rives, ensuite m'engloutit sous la proie de sable qu'il avait arrachée aux campagnes. »
Alors un troisième esprit, succédant au second, me dit : « Quand tu seras de retour dans le monde, et reposé de tes longues fatigues, souviens-toi de moi; je suis Pia : Sienne m'a vu naître, la Maremme a été témoin de ma mort; il sait comment j'ai perdu la vie, celui qui, en m'épousart, avait passé l'anneau à mon doigt! *^ »
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CHANT SIXIÈME
>UAND le jeu de la chance est terminé, celui qui perd demeure tout chagrin, répète les coups et s'explique tristement à lui-même comment il a perdu : son heureux adversaire s'avance accompagné par la foule ; l'un marche devant lui, l'autre le suit à pas précipités ; un troisième l'aborde de côté pour appeler son attention : le vainqueur ne s'arrête pas; il écoute celui-ci et celui-là; il prend la main d'un autre, qui cesse alors d'augmenter le nombre des curieux; et c'est ainsi que, dans son triomphe, il se soustrait aux Ilots empressés de la multitude: tel je me tournais à droite et à gauche dans cette foule épaisse, et par mes promesses je cherchais à me délivrer de leurs instances. Là on voyait le citoyen d'Arezzo i^ à qui les bras cruels de Ghin di Tacco donnèrent la mort, et celui qui se noya en courant après ses ennemis. Là on voyait Frédéric Novello tendre des mains suppliantes. Plus loin était ce noble de Pise qui fit déployer tant de courage au vertueux Marzucco '*. Je vis le comte Orso, et cette âme qui, comme elle disait elle-même, fut séparée de son corps par la ruse et la malice, et non par ses crimes; je veux dire Pierre de la Brosse" : aussi que la princesse de Brabant ne manque pas de prévoyance, pendant qu'elle est encore sur la terre, si elle ne veut pas faire partie du plus fatal 'troupeau!
Quand je fus délivré de ces ombres, qui m'adressaient de si mstantes supplications pour que, par de ferventes prières, l'on hâtât le moment de leur béatitude, je parlai ainsi : « 0 ma vive lumière! il me semble que, dans un passage de tes écrits, tu nies que la prière apaise les décrets du Ciel. Ces âmes demandent une telle faveur ; leur espérance serait-elle vraie, ou n'ai-je pas bien compris le sens de tes paroles? » Le sage me répondit : « Ce que j'ai écrit est clair, et leur espérance ne sera pas trompée, si on la juge avec un esprit sain. La profondeur du jugement de Dieu ne se l'elâche pas de ses droits; car un feu d'amour et de charité remplit en un instant le devoir que ceux qui sont enchaînés ici auraient dii plus tôt remplir, et là où j'ai avancé cette proposition, la prière ne pouvait obtenir aucun bon effet, parce que celui pour qui on aurait prié était séparé de Dieu. Ne t'arrête donc pas à ce doute subtil, s'il ne t'est point suggéré par celle qui conduira ton intelligence à la connaissance de la vérité. Je ne sais si tu m'entends;
je parle de Béatrix : tu la verras brillante et fortunée sur la cime, de cette montagne. »
Je repris ainsi : « 0 guide bienfaisant! marchons plus vite; je ne me fatigue plus autant qu'auparavant : vois d'ailleurs que la montagne jette de l'ombre. » Il répartit : « Nous irons aujourd'hui aussi loin que nous pourrons. Quant à la longueur du chemin, il en est autrement que tu ne penses. Avant que tu sois arrivé au sommet, tu verras revenir cet astre qui, étant placé dans l'autre partie de la côte, t'empêche de rompre ses rayons. Mais remarque ici à part cette âme seule et retirée qui nous regarde; elle nous enseignera la voie la plus courte. » Nous nous approchâmes. 0 âme lombarde, comme tu paraissais fière et superbe! Que de noblesse dans ton regard et de gravité dans ton maintien ! Elle ne parlait pas, mais nous laissait venir en nous regardant, à la manière d'un lion qui se repose. Virgile lui ayant demandé le meilleur chemin, elle ne répondit pas à sa demande, et désira savoir quel était notre pays et quelle avait été notre vie.
Mon guide chéri commença ainsi : «Mantoue... « Alors l'ombre, qui se tenait à l'écart, se leva du lieu où elle était assise, en s'écriant : « Habitant de Mantoue, je suis Sordello, de la même ville. » Et ils s'embrassèrent l'un l'autre. Ah ! Italie esclave, habitation de douleur, vaisseau sans nocher dans une affreuse tempête, tu n'es plus la maîtresse des peuples, mais un lieu de prostitution ! Au seul nom de sa patrie, comme cette âme généreuse fitpromptement fête à son concitoyen! Et maintenant ceux qui vivent dans tes contrées se font une guerre implacable ; ceux qu'une même muraille et les mêmes remparts protègent, se rongent l'un l'autre.
Cherche, misérable, autour de tes rives, et vois si dans ton sein une seule de tes provinces jouit de la paix. Qu'importe que Justinien t'ait donné le frein des lois, si la selle est vide? Sans lui, tu aurais moins de honte, nation qui devrais être plus fidèle, et laisser César sur la selle, si tu comprenais la volonté de Dieu. Albert de Germanie ^'^, vois comme cette bête est devenue féroce pour n'avoir pas été corrigée par l'éperon, loi'sque tu as commencé à lui imposer le joug! Toi qui abandonnes cette bête indocile et sauvage quand tu devrais enfourcher les arçons, qu'un juste jugement tombe du ciel sur ta race, et qu'il effraye ton successeur! Entraînés par la cupidité, ton père et toi, vous avez souffert que le jardin de l'Empire fùl abandonné. Viens voir, homme négligent, les Montecchi, lesCappelletti, les Monaldi, les Filippeschi ", les uns déjà consternés, les autres dans la crainte de l'être. Viens, cruel, et vois l'oppression de ceux qui te sont fidèles : venge leurs injures, et tu sauras comme le séjour de Suntafiora est tranquille. Viens voir ta ville de Rome,
Ûié La blVlNE COMÉDIE
veuve et délaissée, qui pleure, qui t'appelle nuit et jour, et qui s'écrie : « 0 mon César, pourquoi n'accours-tu pas dans mon sein? »
Viens voir combien on t'aime, et si tu n'as aucune pitié de nous, apprends de ta renommée à rougir de tes retards. S'il m'est permis de le dire, souverain Jupiter qui reçus la mort pour nous, tes yeux justes se sont-ils tournés ailleurs? ou prépares-tu, dans la profondeur de tes décrets, quelque grand bien que nous puissions pénétrer? Toutes les terres d'Italie sont pleines de tyrans. Tout vil factieux devient un Marcello.
0 ma Florence! tu dois être satisfaite de cette digression : « elle ne te concerne pas; grâces à ton peuple qui s'étudie à être si sage! Beaucoup d'entre vous ont la justice dans le cœur; mais elle est décochée trop tard, parce qu'on craint de ne pas tirer l'arc à propos, et la justice reste sur le bord des lèvres de ton peuple. Plusieurs refusent les charges publiques, mais ton peuple, sans réflexion, s'en va criant : « Je suis courbé... » Réjouis-toi, tu en as sujet; tu es riche, prudente, et en paix. L'effet prouve que je dis la vérité. Athènes et Lacédémone, qui portèrent de si bonnes lois, donnèrent une faible preuve de la sagesse de ces villes, si on les compare à toi, qui crées des institutions si frêles que ce que tu as filé en octobre n'arrive pas à la mi-novembre ! Combien de fois, pour ne parler que de ces temps-ci, tu as changé d'institutions, de monnaies, de magistratures, de mœurs, et renouvelé les membres de ta cité ! Si tu as quelque souvenir de tes désastres et quelque sens, tu verras que tu ressembles à cette malade qui ne peut trouver de repos sur sa couche, et qui tâche d'apaiser sa douleur en changeant d'attitude.
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CHANT SEPTIEME
'RÈs plusieurs salutations répétées trois ou quatre fois, Sordello s'arrêta, en disant : « Et vous deux, qui êtes-vous? Le sage poète répondit : « Avant que les âmes dignes de monter à Dieu fussent dirigées vers cette montagne, Octave fit ensevelir mes dépouilles : je suis Virgile ; je n'ai perdu le ciel que parce que je n"ai pas eu la foi. » Tel que celui dont les yeux sont frappés d'un spectacle
subit qui le plonge dans la stupeui% croit en effei le voir et ne pas le voir : Est-une réalité! s'écrie-t-il ; me trompé-je? » tel Sordello baissa ses regards, se rapprocha de Virgile et embrassa ses genoux. « 0 gloire dçs latins, dit-il, par qui notice langage montra tout ce qu'il pouvait réunir de grâce et d'éloquence! ô toi, l'honneur éternel du lieu oîi j'ai pris naissance, quel mérite ou quelle faveur te présente à mes yeux? Si tu me crois digne d'entendre tes paroles, dis-moi, viens-tu de l'Enfer ou d'un autre séjour? » Virgile repartit : <• Je suis venu ici à travers tous les cercles du royaume des douleurs. Je marche sous la protection de la vertu du Ciel qui m'a mis en mouvenient.
<( Ce n'est point pour avoir fait, mais pour n'avoir pas fait, que j'ai perdu ce soleil bienfaisant que tu désires, et dont je n'eus connaissance que si tard.
« Plus bas, il est nn lieu où ne régnent pas les tourments, mais qui est attristé seulement par les ténèbres ; on n'y entend pas des cris aigus, mais de lamentables soupirs. J'habite ce lieu avec ces pauvres innocents mordus par la mort avant d'avoir été purifiés du péché commun à tous les mortels. Là, je suis avec les esprits qui ne reçurent pas le don des trois vex'tus saintes, et qui, exempts de vices, connurent les autres vertus et les pratiquèrent toutes. Mais si tu le sais, et si tu le peux, dis-nous, afin de nous faire avancer dans notre voyage, quelle est la véritable entrée du Purgatoire. » Sordello répondit : « Nous n'habitons pas un lieu déterminé que nous ne puissions quitter. J'ai la liberté de pai^courir toute cette enceinte, et je vais te guider aussi loin que le jour me le permettra; déjà il commence à baisser; on ne peut pas continuer de marcher pendant la nuit : il sera même prudent de s'arrêter dans un endroit convenable. Des âmes sont ici à l'écart sur notre droite; situ y consens, je te conduirai vers elles, et tu auras du plaisir à les connaître. — Quoi! reprit Virgile, celui qui voudrait monter de nuit en serait donc empêché par quelque obstacle, ou ne monterait pas parce qu'il n'en aurait pas la force? »
Le bon Sordello, avec son doigt, traça une ligne sur la terre, et il ajouta : « Tu n'avancerais pas de la longueur de cette ligne quand le soleil a quitté l'horizon. Ce ne serait pas que tu eusses à craindre un autre obstacle que les ténèbres pour continuer de monter; mais l'obscurité, par l'impuissance qu'elle cause, prive la volonté de tout effet. Cependant, malgré ces ténèbres, on pourrait retourner dans la partie inférieure et perdre ses pas pendant que le soleil est caché. »
Mon maître, encore tout émerveillé, dit alors : « Eh bien, conduis-nous là où tu dis qu'on peut goûter du plaisir à se reposer. » Nous avions à peine fait quelques pas, lorsque je m'aperçus que
216 LA DIVINE COMKDIE
dans cette partie la montagne offrait une vallée semblable à celles qui se forment au pied des monts de notre hémisphère. L'ombre nous dit : « Nous irons là où la montagne se creuse sur elle-même, et nous y attendrons le jour. »
Entre le bord de l'abîme et la partie la plus élevée du chemin, était un sentier oblique qui nous conduisit dans le flanc le plus enfoncé de la cavité. L'or et l'argent raffiné, la pourpre, la céruse, le bois indien le plus brillant, l'émeraude au moment où on la rompt, n'approcheraient pas de l'éclat des fleurs que ce lieu offrit à ma vue : c'est ainsi que le faible est vaincu par le plus fort. La nature n'étalait pas seulement les plus éblouissantes couleurs; elle y exhalait encore un mélange inconnu des odeurs les plus suaves.
Des âmes qu'on n'apercevcdt pas quand on était hors de la vallée étaient assises dans la prairie, au milieu des fleurs, et chantaient : 0 reine, je vous salue. Sordello nous dit alors : « Le soleil restera maintenant trop peu de temps sur l'horizon : ne me demandez donc pas de vous conduire pour connaître ces esprits ; d'ici vous les distinguerez mieux : vous pourrez remarquer leurs gestes plus facilement que si vous étiez dans leur compagnie.
« Celui qui est assis dans la partie la plus élevée, et qui, annonçant encore dans ses traits qu'il a négligé ses devoirs, ne chante pas avec les autres, est l'empereur Rodolphe. Il pouvait guérir les blessures qui firent mourir l'Italie; aussi tarde-t-il à obtenir des prières. L'autre, qui paraît rassurer le premier, gouverna le pays où prend naissance la Moldava, qui porte ses eaux dans l'Elbe, dont les flots se jettent à la mer; il s'appela Ottocare, et dans sa jeunesse il sut mieux gouverner que Venceslas son fils, qui, quoique avancé en âge, s'adonne à la luxure et à l'oisiveté : et celui-ci, rehiarquable par son nez court ramassé**, et que tu vois s'entretenir si intimement avec cet autre qui -a une si noble figure, mourut en fuyant, et en flétrissant les lis. Vois aussi comme il se bat la poitrine! Remarquez maintenant ce personnage qui, en soupirant, appuie son visage sur sa main.
« Ces deux derniers sont le père et le gendre du roi qui fut le malheur de la France »'. Ils se rappellent sa vie corrompue et grossière, et de là vient la douleur qui les tourmente. Celui qui semble si robuste, et qui s'accorde en chantant avec cet autre que distingue la grandeur de son nez 2», porta la ceinture de toutes les vertus, et elles auraient été transvasées sur le trône s'il eût eu pour successeur le jeune prince qui est assis derrière lui : on n'en peut pas dire autant de ses autres héritiers. Jacques et Frédéric possèdent, il est vrai, les royaumes, mais ils n'ont pas hérité de la meilleure portion de la succession paternelle. Rarement la
probité humaine remonte dans les rameaux ; c'est ainsi que l'ordonne Dieu qui dispense cette vertu, pourvu qu'on la lui demande. Mes paroles s'appliquent en même temps à celui dont je t'ai déjà fait remarquer le nez aquilin, aussi bien qu'à Pierre qui chante avec ce prince. La Fouille et la Provence en gémissent encore de douleur. Le fils dégénère du père autant que Constance s'honore de son mari, plus que ne peuvent le faire Béatrix et Marguerite 21. Voyez Henri d'Angleterre, ce roi de mœurs si simples, assis ici à l'écart, et qui, de son tronc, a produit de meilleurs rejetons. L'autre qui est en bas parmi eux, et qui en ce moment regarde en haut, est le marquis Guillaume : à l'occasion de sa mort, Alexandrie et ses guerriers firent pleurer les habitants du Montferrat et du Canavésan.
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CHANT HUITIEME
\^ ÉJA était arrivée l'heure qui excite de nouveaux regrets chez les navigateurs, et qui les remplit d'une tendre émotion, le jour oii ils ont dit adieu à leurs amis; cette heure mélancolique où le pèlerin qui vient de se mettre en voyage ressent de nouveaux aiguillons d'amour, s'il entend la cloche du soir qui semble pleurer le jour près de mourir : il se fît alors un grand silence, et je vis une des âmes qui se leva et, par un signe de la main, pria les autres de vouloir bien l'écouter. Ensuite elle éleva ses deux mains en tournant ses yeux vers l'orient, comme si elle avait dit à Dieu : « Je ne pen^e qu'à toi seul. » Elle entonna si dévotement l'hymne : Avant la fin du jour, et d'une voix si douce, que je m'oubliai tout à fait moi-même. Les autres ombres, avec la même piété et la même douceur, chantèrent l'hymne entière en tenant leurs regards fixés sur les roues célestes. 0 lecteur! porte ton attention sur la vérité : le voile est si léger, que tes yeux peuvent la pénétrer. Ensuite cette armée vénérable, en silence, dans l'incertitude de l'attente, leva la tête avec un sentiment de crainte et d'humilité. Je vis sortir du ciel et descendre tout à coup deux anges armés d'épées flamboyantes et privées de leurs pointes; les vêtements de ces anges, verts comme la feuille dans sa fraîcheur, étaienrt, agités
mollement parle mouvement de leurs ailes qui avaient la même couleur. L'un d'eux vint s'abattre près de nous; l'autre descendit sur le bord opposé, et les âmes restaient au milieu de l'espace qui séparait les deux envoyés. On distinguait bien leur tète blonde, mais l'éclat de leur figure ne pouvait être soutenu par les regards, de niêrae que la multiplicité des objets émousse la force du rayon visuel. Sordello nous dit : « Tous deux sortent du sein de Marie pour garder la vallée contre le serpent qui va venir à l'instant, » Moi, qui ne savais quel chemin le reptile devait suivre, je me retournai et, glacé par la crainte, je me serrai fortement contre mon maître chéri. Sordello continua en ces termes : « Maintenant, marchons dans la vallée parmi les ombres respectables; nous les entretiendrons : il sera également doux pour elles de vous voir. » Nous n'eûmes que quelques pas à faire pour arriver auprès d'elles, et j'en vis une qui me regardait comme si elle eût cherché à me reconnaître. Déjà, depuis quelques temps, le jour s'obscurcissait, mais non pas tellement que ses yeux et les miens ne nous laissassent voir ce que nous n'avion-s pu encore observer. L'esprit et moi, nous nous avançâmes l'un vers l'autre. 0 Nino!^^ juge intègre, combien j'eus de plaisir à voir que tu n'étais pas au nombre des coupables! Nous nous accablâmes de tendres saints. Ensuite il me dit : « Depuis quand es-tu venu au pied de la montagne à travers les ondes éloignées? — Moi, lui répondis-je, j'y suis parvenu ce matin, après avoir parcouru l'empire des pleurs. J'ai encore la vie périssable, quoiqu'un tel voyage me rende plus facile le chemin de la vie immortelle. » A cette réponse, Nino et Sordello furent frappés d'étonnement; l'un d'eux se tourna vers Virgile; l'autre, en s'adressant à une ombre qui était assise, lui cria : « Viens Conrad, viens voir quelle est la faveur que Dieu a permise. » Il ajouta ensuite en me regardant : « Au nom de la rçconnaissance singulière que t'inspii'e celui qui cache à nos yeux son premier pourquoi, quand tu seras au delà des ondes de ce vaste Océan, dis à Jeanne, ma fille, de prier pour moi à ce divin tribunal où l'on ne répond qu'aux cœurs innocents. Je ne crois pas que sa mère m'aime encore, puisqu'elle a quitté les voiles blancs ^^; mais elle doit les regretter dans son malheur actuel : sa conduite fait aisément comprendre quelle durée peut avoir le feu d'amour dans le cœur d'une femme, si la présence et les caresses de son époux ne viennent souvent le rallumer. La vipère qui forme l'écusson des Milanais n'ordonnera pas pour elle d'aussi belles funérailles que celles qu'elle aurait dues au coq de Gallura. » Il parlait ainsi, non par haine, mais par l'effet d'un zèle sage et discret. Mes yeux avides se fixaient sur le ciel, mais là seulement où les astres ont un cours plus ralenti, comme les parties de la
roue qui sont le plus près de l'essieu. Mon guide me dit : « 0 mon fils, que regardes-tu? — Je contemple, lui répondis-je, ces trois flambeaux qui de ce côté embrasent le pôle dans toute son étendue. — Les quatre étoiles éclatantes, reprit-il, que tu as vues ce matin sont maintenant sous l'hémisphère, dans la partie où se trouvaient ces flambeaux. » A peine eut-il parlé, que Sordello le tira à lui en disant : « Vois-tu là notre adversaire? » En même temps il le lui montra du doigt. Dans la partie de la vallée opposée à la montagne, on apercevait en efîet un serpent, le même peut-être qui présentait à la première femme le fruit ainer. A travers l'herbe et les fleurs, l'animal venimeux s'avançait en rampant, montrant tantôt sa tête, tantôt les écailles de son dos, et se léchant comme une bête qui se lisse. Je ne vis pas et je ne puis pas dire comment les autours célestiaux se mirent en mouvement, mais je les vis tous deux s'élancer dans les airs : le serpent prit la fuite, en entendant le murmure des ailes verdoyantes, et les anges retournèrent en même temps à leur place première. L'ombre qui s'était approchée du juge, sur son invitation, n'avait pas cessé de me regarder pendant tout le temps qu'avait duré cet assaut, et elle me parla ainsi : « Que le divin flambeau qui te guide vers le ciel trouve en toi l'aliment nécessaire pour atteindre l'azur de la béatitude! Si tu sais quelques nouvelles vraies de Val-di-Magra ou des contrées voisines, apprends-les-moi. Je fus le maître dans ce pays; on m'appela Conrad Malaspina. Je ne suis pas l'ancien de ce nom, mais un de ses descendants. Je portais aux miens un amour qui se purifie dans ce lieu. — Je n'ai jamais parcouru vos États, répondis-je; mais quel est le lieu de l'Europe où n'en est pas répandue la gloire? La renommée qui honore votre maison proclame la la magnificence de ses nobles seigneurs, même pour quiconque n'a pas visité vos provinces; et je vous jure qu'il est vrai que votre famille ne perd rien de sa réputation de libéralité et de bravoure. Puisse-t-il être aussi vrai que je verrai le jour céleste! Un caractère heureux et une éducation brillante pnui/ég'zent votre famille; et quoique le monde s'éloigne du vrai chemin, seule elle marche dans la bonne voie en méprisant celle où l'on s'égare.
— Va, me répondit-il, avant que le soleil rentre sept fois dans l'espace où le Bélier imprime ses quatre pieds, .cette opinion courtoise sera gravée dans ton esprit plus profondément encore que le récit des autres, si la Providence n'interrompt pas le cours des événements arrêtés pour l'avenir. »
222 LA DIVIiNK (JO.MKDlli
CHANT NEUVIEME
;A concubine de l'antique Tithon^*, sortie des bras de son bon et facile époux, couvrait déjà l'orient d'une splendeur blanchissante, et brillait au milieu des étoiles qui figurent cet animal froid et malfaisant'"' dont la queue blesse les mortels. La nuit avait déjà parcouru deux Teilles 2« dans le lieu où nous étions, et la troisième commençait à fuir, lorsque, éprouvant quelque fatigue dans ce corps faible que nous devons à Adam, et me sentant vaincu par le sommeil, je m'étendis sur l'herbe où nous étions assis tous les cinq. A l'heure du matin où l'hirondelle commence ses tristes lais, peut-être en souvenir de ses premières douleurs, à ce moment où notre esprit, plus dégagé des impressions corporelles, moins détourné par les besoins de nos sens, est presque doué des facultés divines dans ses visions, il me sembla voir en songe, dans le ciel, un aigle aux plumes d'or voler les ailes déployées, et prêt à descendre auprès de nous. Il me semblait aussi que j'étais dans le lieu où Ganymède laissa les siens quand il fut enlevé jusqu'au céleste banquet. Je pensais en moi-même : « Peut-être est-ce seulement ici que l'aigle saisit sa proie accoutumée, et dédaigne-t-il de se porter ailleurs? « II me parut ensuite qu'après avoir tournoyé quelque temps, il s'abattit avec la rapidité d'un édair, et m'enleva jusqu'à la sphère du feu.
Enfin il me sembla que l'aigle et moi nous étions tout en flammes : cet incendie, quoique imaginaire, devint si douloureux, qu'il fallut que mon sommeil se rompît.
Tel Achille réveillé promenait partout ses regards inquiets, ne sachant où il était, quand, l'ayant enlevé au milieu de son sommeil des mains de Chiron, sa mère l'eut porté entre ses bras à Scyros, où les Grecs surent le découvrir; tel je vis fuir le sommeil, et je me troublai comme l'homme dont l'épouvante glace les membres. A mes côtés je ne trouvai que mon guide, mon appui. Le soleil s'était déjà élevé de plus de deux heures, et la vue de la mer m'était dérobée.
« Ne crains rien, me dit mon maître, nous sommes dans la bonne voie; ne cherche pas à restreindre, mais à élargir ton courage : tu es arrivé au Purgatoire. Vois le rempart qui l'environne; vois l'entrée là où le rempart est interrompu : peu avant l'aube qui précède le jour, quand ton âme prenait du repos sur les fleurs
dont la prairie était émaillée, il vint une femme qui dit : « Je suis Lucie ^''j laissez-moi l'enlever pendant son sommeil; je le protégerai dans son voyage. » Sordello est resté avec les autres ombres vénérables; elle t'enleva, quand le jour fut plus avancé, elle vint ici, et je suivis ses pas. C'est dans ce lieu qu'elle t'a déposé : sans me parler, elle m'a indiqué avec ses yeux célestes cette entrée; ensuite, elle et ton sommeil ont disparu. »
Comme un homme qui, après avoir douté, se rassure aussitôt que la vérité lui a été démontrée, je me sentis plus animé; et quand mon guide me vit exempt d'inquiétude, il marcha vers la montagne, et je le suivis.
Lecteur, tu vois comme la matière de mes chants s'ennoblit : ne t'étonne pas si je la soutiens avec plus d'art. Nous nous approchâmes, et quand nous fûmes à ce point où le rempart me paraissait rompu comme une fente qui déchire un mur, je vis une porte, trois degrés de diverses couleurs, et un portier encore silencieux. Je le considérai attentivement, et je distinguai qu'il était assis sur le degré supérieur; mais sa figure était si lumineuse qu'elle fit baisser mes yeux.
Il avait à la main une épée nue, qui réfléchit sur nous des jets de lumière si brillants, que je ne pouvais la considérer. Il parla ainsi : « Que voulez-vous? dites-le sans avancer; qui vous a guidés? Prenez garde de vous repentir d'être venus ici. » Mon maître répondit : « Une femme du ciel, qui connaît les lois de cet empire, nous a dit : Marchez, voilà la porte. » — Que cette femme daigne donc protéger vos pas, reprit le bienveillant gardien; avancez et montez ces degrés. » Nous obéîmes. Le premier était d'un marbre blanc si pur et si' poli, que j'y retrouvais tous mes traits. Le second degré avait la teinte pourprée et noire d'une pierre calcinée, fendue dans tous les sens. Le troisième me parut formé d'un porphyre rouge comme le sang qui s'échappe de la veine. L'ange de Dieu, assis sur .le seuil de la porte qui paraissait de diamant, tenait ses deux pieds sur le troisième degré. Mon guide me fit franchir, sans que j'opposasse aucune résistance, les trois marches redoutables en me disant : « Prie-le humblement d'ouvrir la porte. »
Je me jetai dévotement aux pieds sacrés de l'ange. Je lui demandai, par miséricorde, de m'ouvrir; mais auparavant je frappai trois fois ma poitrine. Avec la pointe de son épée, le gardien traça sept fois la lettre P sur mon front, et dit : « Fais-toi purifier de ces taches quand tu seras entré. »
Les vêtements de l'ange me parurent avoh- la couleur de la cendre ou de la terre desséchée.
Il en tira deux clefs, l'une d'argent et l'autre d'or. Il plaça
d'abord la première, ensuite la seconde dans la serrure de la porte, et combla mes vœux en ajoutant : « Chaque fois que l'une de ces clefs ne se présente pas bien dans une juste direction, cette porte ne peut s'ouvrir; l'une des clefs est plus précieuse, mais l'autre exige beaucoup d'art et d'intelligence, parce que c'est elle qui fait détendre le ressort. Je les tiens de Pierre, qui me dit de commettre une erreur plutôt pour ouvrir la porte que pour la tenir fermée, pourvu que les coupables se prosternent à mes pieds. » Alors il la poussa en dedans et ajouta : « Entrez; mais je vous avertis bien que celui-là qui regarde en arrière doit sortir à l'instant. »
Et les battants de la porte de ce royaume sacré, qui sont d'un métal épais et sonore, roulèrent sur leurs gonds retentissants. Les barrières du Capitole, quand on en chassa Métellus pour y ravir le Trésor, ne firent pas entendre un aussi strident fracas.
J'écoutai attentivement alors le premier bruit qui frappa mes oreilles, et il me sembla entendre des voies douces accompagner ce chant : Nous te louons, ô Dieu! Cette impression me faisait ressenti ce qu'on éprouve quand on entend chanter avec l'accompagnement des orgues : l'instrument exécute un verset, et la voix en exécute un autre.
CHANT DIXIÈME
|PRÈs avoir passé cette porte, que le vice qui détourne du bon chemin laisse oiivrir si peu souvent, j'entendis, au bruit qu'elle fit en tombant, qu'elle venait- de se refermer. Comment ma faute aurait-elle été excusable, si j'avais regardé en arrière?
Nous montions à travers le sentier tortueux, nous balançant des deux côtés, comme l'onde de la mer qui fuit et qui revient. « Il faut ici un peu d'intelligence », dit mon maître en s'approchant de temps en temps des flancs de la montagne; et nous avancions si lentement que la lune, qui décroissait alors, avait cessé de paraître avant que nous eussions pu gravir la roche escarpée. Quand nous eûmes terminé cette course et atteint un point de la montagne où elle sejette en arrière, je sentis mes forces s'affaiblir : mon maître et moi, incertains de notre route, nous restâmes sur
une plate-forme plus solitaire que la voie d'un désert. Sur le sol de cet abîme on n'aurait mesuré que trois fois le corps d'un homme, et le chemin, à droite et à gauche, ne me paraissait offrir qu'une même largeur, partout où mon œil pouvait pénétrer.
Nous n'avions pas encore commencé à nous avancer dans ce cercle, lorsque je reconnus que le flanc intérieur qui, de toutes parts, semblait inaccessible, était d'un marbre blanc orné de basreliefs d'un travail si précieux, que non seulement la science de Polyclète, mais la nature elle-même se serait avouée vaincue.
L'ange venu sur la terre avec la nouvelle de la réconciliation si longtemps désirée, qui rouvrit le chemin du ciel, était sculpté devant nous dans une attitude suave d'une telle vérité, qu'on ne l'aurait pas pris pour une image silencieuse. On aurait juré qu'il disait : « Je vous salue », parce que plus loin on avait représenté celle qui nous fit participer au céleste amour, dans une contenance si humble et si modeste, qu'elle semblait dire : Voici la Servante du Seigneur, aussi fidèlement que le cachet forme sur la cire l'empreinte d'une figure.
« Ne considère pas un objet seulement », dit mon maître qui était près de moi du côté où bat le cœur des hommes. Je portai ailleurs mes regards, et je vis, dans la partie où mon guide me conduisait, une autre scène sculptée sur le rocher. Je devançai promptement Virgile pour mieux la considérer.
On remarquait d'abord sur le roc le char attelé de bœufs dans lequel était traînée l'arche sainte qui inspire tant de crainte à quiconque veut remplir un office que Dieu n'a pas ordonné. Sur le devant, on distinguait une foule divisée en sept chœurs, si naturellement retracée que deux de mes sens se contredisaient : la vue croyait voir chanter cette foule, et l'ouïe ne l'entendait pas. De même à l'aspect de la fumée de l'encens, mon odorat et mes yeux se livraient encore à un semblable combat. L'humble psalmiste précédait la maison sacrée en dansant, et il paraissait en ce moment même plus et moins qu'un roi. En face, sur la terrasse d'un grand palais, Michol regardait ce spectacle d'un air triste et dédaigneux. Je quittai le point où j'élais arrêté, pour voir de plus près un autre fait historique qui, derrière cette princesse, me laissait apercevoir sa couleur éblouissante. Là était représentée la gloire brillante du prince romain. Grégoire, frappé de la vertu de cet empereur, obtint, en le sauvant, une haute victoire : je parle de l'empereur Trajan. Une veuve désolée et en larmes tenait la bride du cheval de ce monarque qui était, environné d'un grand nombre de soldats, et autour duquel flottaient, éclatants d'or, les étendards ornés des aigles de Rome. L'infortunée, au milieu de ce bruit, semblait s'écrier : « 0 mon maître! venge la
mort de mon fils : elle m'a plongée dans ce désespoir ». L'empereur paraissait lui dire : « Attendez que je revienne. » La veuve répondait avec un nouvel accent de douleur : « Mais, ô mon prince! si tu ne reviens pas? — Alors, disait l'empereur, mon successeur prendra soin de ta vengeance. — Et à quoi, répondait encore la veuve, me servira la justice d'un autre, si.je recours en vain à la tienne? — Rassure-toi, reprenait enfin ce prince, il faut que j'accomplisse mon devoir avant de passer outre; la justice le veut, et la pitié arrête mes pas. »
Celui qui n'a jamais vu une chose nouvelle est l'auteur de ces paroles visibles, paroles neuves pour nous qui n'en connaissons pas de telles sur la terre.
Tandis que je me plaisais à considérer ces scènes d'humilité, si précieuses quand on pense au divin ouvrier qui les a produites, le poète disait tout bas : « Voilà beaucoup d'ombres, mais elles s'avancent lentement; elles nous enseignent le chemin des degrés supérieurs. « Mes yeux, avides de nouveauté, ne tardèrent pas à se tourner vers mon maître. Lecteur, je ne veux pas, toutefois, que tu te livres au découragement, lorsque tu entendras comment Dieu ordonne qu'on répare ses fautes. Ne pense pas au martyre en lui-même; pense à la félicité qui le suit; pense que cette peine ne peut durer au delà de la grande sentence.
Je commençai ainsi : « 0 mon maître, les objets que je vois s'avancer vers nous ne me semblent pas des personnes. Je ne sais ce qu'ils peuvent être tant ma vue est incertaine. — La condition terrible de leur tourment, répondit-il, les fait courber tellement jusqu'à terre, que moi-même j'ai eu peine d'abord à deviner ce qu'ils étaient; mais regarde fixement, et tâche de détortiller, avec tes yeux, ceux qui s'avancent sous ce poids énorme. Tu peux voir déjà comment chacun d'eux est tourmenté. » 0 chrétiens superbes, faibles et misérables! séduits par une vue égarée, vous avez confiance dans des pas qui vous éloignent de la vraie route : ne vous apercevez-vous point que nous sommes des vermisseaux nés pour former ce papillon angélique qui, sans défense, vole à la justice divine? Pourquoi votre esprit se dresse-t-il comme l'orgueil du coq? Vous n'êtes alors que des insectes défectueux, des vers qui n'accomplissent pas leurs destinées.
De même qu'on voit des figures taillées pour soutenir un toit ou un entablement, toucher péniblement de leurs genoux à leur poitrine (position douloureuse qui excite en celui qui les regarde une peine réelle pour un mal qui n'est pas véritable), de même je vis ces ombres, quand je les considérai attentivement, dans une attitude de gêne et d'efforts : il est vrai qu'elles étaient plus ou moins courbées, selon que le poids qui écrasait leur corps était plus ou
moins lourd; mais celle de ces âmes qui montrait le plus de patience, paraissait dire en pleurant : « J'en suis accablée. »
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CHANT ONZIEME
;oTRE Père qui es dans les cieux, non parce que les deux peuvent te contenir, mais par une suite de ton amour pour les premiers effets de ta puissance, que toute créature loue ton nom et ton pouvoir, comme on doit rendre grâce à ta sapience ! Que la paix de ton royaume vienne vers nos âmes! Avec tous nos efforts nous ne pouvons aller vers elle, si elle ne vient pas à nous. De même que les anges te font un sacrifice de leur volonté, en chantant Hosanna! puissent les hommes t'immoler aussi leurs passions! Donne-nous aujourd'hui la manne quotidienne sans laquelle celui qui s'efforce le plus d'avancer dans cet âpre désert ne peut faire que des pas rétrogrades; et comme nous pardonnons à chacun le mal que nous avons souffert, et toi aussi, bienfaisant, pardonne, sans regarder ce que nous avons mérité. Ne permets pas que l'antique ennemi livre combat à notre vertu qui reste abattue au premier choc, mais délivre-nous des atteintes qui nous poussent au mal. 0 Seigneur chéri, nous ne faisons pas cette dernière prière pour nous-mêmes, qui n'en sentons pas le besoin, mais pour ceux qui sont demeurés derrière nous! »
C'est ainsi que sollicitaient d'heureux augures, pour elles et pour nous, ces ombres qui, destinées à se purifier des brouillards du monde, marchaient le long du premier cercle en le suivant inégalement, accablées sous un poids semblable à celui dont nous croyons quelquefois être accablés dans un songe. Si, sur la montagne, on prie si ardemment pour nous, que ne doivent pas dire et faire sur la terre ceux qui ont la volonté attachée à une bonne racine? 11 faut donc aider les ombres à laver promptement les taches qu'elles ont apportées du monde, afin que bientôt, plus légères et plus pures, elles puissent s'élever vers les globes étincelants.
Mon guide parla ainsi : « Que la justice et la piété vous soulagent bientôt, pour que vous puissiez agiter vos ailes selon votre ardent
désir! Moutrez-nous par quelle voie on franchit plus tôt la montagne, et s'il y a plus d'un chemin, enseignez-nous le plus facile. Celui-ci que je guide sent, malgré son courage, ses pas alourdis par la chair d'Adam dont il est encore revêtu. >• Nous ne sûmes pas laquelle des ombres répondit à celui que je suivais, mais nous entendîmes ces paroles : « Venez avec nous à main droite, et vous trouverez un chemin où peut s'engager une personne vivante. Si je n'étais pas empêché par cette pierre qui dompte mon front orgueilleux et me fait ainsi courber la tête, je tâcherais, pour exciter sa compassion en ma faveur, de savoir si je connais celui qui t'accompagne et que tu ne nommes pas. Je fus Italien; un célèbre Toscan, Guillaume Aldobrandeschi, fut mon père. Je ne sais si jamais vous avez entendu ce nom : la noblesse de mon sang, les éclatantes actions de mes ancêtres me rendirent arrogant; ne pensant plus à notre mère commune, je méprisai tellement tous les hommes, que je me vis arracher la vie, comme ne peuvent l'oublier les Siennois et les habitants de Gampagnatico. Je suis Humbert; l'orgueil n'a pas seulement causé ma ruine, il a entraîné dans le malheur tous mes parents. C'est donc à cause de mon orgueil que je porte ce fardeau, jusqu'à ce que j'aie satisfait à la justice de Dieu : je fais parmi les morts ce que je n'ai pas fait chez les vivants. » En l'écoutant, je baissai les yeux. Alors une des ombres, non pas celle qui parlait, tourna sa tête sous le poids qui l'écrasait, me vit, me reconnut, et m'appela en fixant les yeux sur moi qui marchais avec elles la face inclinée. « Mais, lui dis-je, n'es-tu pas Oderigi, l'honneur de Gubbio, l'honneur de cet art qu'on appelle, à Paris, enluminure?
— Frère, répondit-il, on trouve plus riantes les feuilles que colorie Franco Bolognese. La gloire est actuellement à lui seul.... et à moi, en partie. Je n'aurais pas été si courtois pendant ma vie, à cause du grand désir que j'avais d'exceller dans l'art qui fut la passion de mon cœur. Je paye en ce moment l'amende que je dois pour un semblable orgueil, et je ne serais pas même en ce séjour, si quand je pouvais encore pécher, je ne me fusse tourné vers Dieu. 0 vaine gloire des avantages humains! plante fragile! comme, à peine élevée, elle commence à se dessécher, si elle n'est pas fortifiée par une longue suite d'années! Gimabué crut, dans la peinture, être devenu maître du champ; maintenant Giotto a obtenu le cri de la célébrité, et la renommée de celui-là est obscurcie. C'est ainsi qu'un autre Guido a enlevé au premier de ce nom la gloire d'avoir ennobli la langue, et peut-être est-il né un troisième qiri détrônera celui-ci. La réputation n'est qu'un souffle de vent qui s'agite d'un côté ou d'un autre, et change de nom en changeant de direction. Av^t qu'il se soit écoulé mille années,
LE PUUGATOIRE 23u
espace de temps qui, comparé à l'éternité, passe plus rapidement qu'un froncement de sourcil comparé au mouvement de rotation le plus lent dans le ciel, si tu ne te dépouilles que d'une chair vieillie, toi, auras-tu une réputation différente de celle qui t'aurait été réservée si tu fusses mort en balbutiant les premiers mots 'de l'enfance? Celui qui marche si lentement devant toi fut célèbre dans toute la Toscane ; maintenant à peine murmure-t-on son nom à Sienne. Il gouvernait cependant cette ville à l'époque oii fut détruite la rage de Florence qui, dans ce temps, était aussi orgueilleuse qu'elle est aujourq'hui vile et prostituée. Votre renommée a le sort de l'herbe qui naît et se flétrit : celui qui la fait croître sait aussi la décolorer. »
Je répondis : « Les vérités que tu me dis insinuent dans mon cœur une sage humilité : tu abaisses l'orgueil dont j'étais gonflé. Mais qui est celui dont tu parlais à l'instant? — C'est, reprit-il, Provenzano Salvani. Il est ici, parce que dans sa présomption il soumit Sienne à son caprice. Il a marché et il marche toujours sans repos depuis qu'il est mort. Tel est le payement imposé en satisfaction de sa faute à celui qui a mérité ce châtiment sur la terre. »
Je repris ainsi : « Mais si un esprit, qui attend les derniers moments de son existence pour se repentir, demeure en bas de la montagne et ne parvient pas jusqu'en ce lieu, pendant autant de temps qu'il en a mis à différer sa pénitence, à moins qu'une prière salutaire ne le puisse protéger, dis-moi comment cet esprit a-t-il obtenu de parvenir jusque dans ce cercle?
— C'est, reprit l'ombre, parce qu'un jour, pendant le moment le plus glorieux de sa vie, il s'agenouilla volontairement sur la place de Sienne, en déposant toute honte, et se soumit au point de demander, en tremblant de tous ses membres, des secours pour arracher aux horreurs de la captivité son ami qui languissait dans les prisons de Charles. Je n'en dirai pas davantage : je sais bien que mes réponses sont obscures, mais dans peu de temps tes concitoyens te feront mieux comprendre mes paroles. C'est cette action qui fit obtenir à Provenzano' de ne pas attendre à la porte du Purgatoire. »
236 LA DIVLNE COMÉDIE
CHANT DOUZIEME
jg^^^ ANT que le permit mon aimable maître, nous marchâmes «^ lï^î» sur la même ligne, l'âme chargée d'un poids énorme, et moi, comme deux bœufs assujettis au même joug; mais quand Virgile me dit : « Laisse cette ombre et avance, il faut que chacun ici pousse sa barque le mieux qu'il pourra avec la voile et les rames », je me redressai comme il convient de le faire pour marcher, quoique mes pensées restassent abattues et consternées.
Je m'étais mis en mouvement; je suivais avec plaisir les traces de mon guide, et lorsque nous eûmes fait quelque chemin, d'un pied plus léger : « Porte tes yeux en bas, me dit-il; il sera bon que, pour alléger la fatigue du voyage, tu considères le lit de tes pas. ))
De même que les tombeaux offrent des inscriptions ou l'on peut lire ce qu'étaient dans leur vie ceux qui y furent déposés (inscriptions qui n'impriment l'aiguillon du souvenir que chez les hommes reconnaissants), de même la route était couverte de figures sculptées avec goût. On voyait d'un côté celui qui, créé plus noble qu'aucune autre créature, fut précipité du ciel au milieu des éclats du tonnerre; de l'autre on voyait Briarée atteint d'un trait lancé par des mains divines, étendu sur la terre que les glaces de cette mort accablent de douleur.
On voyait Thymbrée, Pallas et Mars armés, autour de leur père, contemplant les membres épars des géants écrasés. On voyait Neiïibrot au pied de sa tour insensée, hors de lui, et regardant, plein de dépit, les nations qui l'accompagnaient dans la contrée de Sennaar. 0 Niobé, quelle douleur altérait ton visage, lorsque je t'aperçus sur ce funeste chemin, entouré de tes sept et sept enfants frappés du trépas! 0 Saul, tu languissais sans vie, percé de ta propre épée, sur le mont Gelboë que ne fécondèrent plus ni les rosées ni les pluies! 0 folle Arachné, je te voyais déjà à moitié araignée, triste et gémissant sur les débris de la toile qui fit ton malheur!
0 Roboam, tes traits ici n'ont rien de menaçant; mais, rempli d'effroi, tu t'enfuis sur un char avant d'être chassé par la fureur populaire! Le sol montrait encore comment Alcméon** fit payer à sa mère son orgueilleuse parure, et plus loin comment les fils de Sennachérib se précipitèrent sur lui dans le temple, et l'y massa-
crèrent sans pitié. On distinguait la scène cruelle de Tomyris qui disait à Gyrus : « Tu as eu soif de sang, et je t'emplis de sang. »
Plus loin, les Assyriens fuyaient honteusement, après la mort d'Holopherne, et l'on reconnaissait encore les preuves du meurtre. On voyait Troie en ruines et en cendres. 0 Ilion, comme celui qui avait figuré tes remparts te montrait désolé et avili! 11 fut un dessinateur exact et un coloriste habile, celui qui traça les ombres et les poses de ces scènes que le génie le plus profond n'ai^fait pu considérer sans un sentiment d'admiration.
Les morts paraissaient morts, les vivants paraissaient vivants. L'homme qui fut témoin de ces événements ne les connut pas mieux que je ne les vis en foulant, incliné, ce sol rempli de leçons terribles. 0 fils d'Eve, enorgueillissez-vous, marchez avec une contenance altière ; ne baissez pas votre tête, vous verriez de trop près vos excès.
Nous avions déjà parcouru plus de chemin, et le soleil était plus avancé dans son cours que ne le pouvait concevoir l'imagination ainsi occupée, quand celui qui me précédait, continuellement attentif à ce qu'il fallait faire, me dit : « Lève les yeux, ces objets ne doivent plus retarder ta marche; vois un ange qui s'apprête à venir vers nous : la sixième servante ^* a terminé son office du jour. Que tes traits et tes actions offrent l'empreinte d'une tendre vénération! Qu'il daigne nous envoyer plus haut! Pense que ce jour-ci ne se retrouvera jamais. »
J'approuvais le conseil qui m'était donné de ne pas perdre de temps; aussi compris-je facilement les admonitions de mon maître.
La céleste créature vêtue de blanc venait vers nous en scintillant comme l'étoile du matin; elle ouvrit ses bras, étendit ses ailes, et dit : « Venez, il y a ici des degrés, et l'on monte facilement : peu d'élus sont appelés à m'entendre. 0 mortels destinés à voler vers le ciel, pourquoi le moindre vent vous fait-il tomber? »
L'ange nous mena dans un point oîi la roche était coupée ; il me frappa le front de ses ailes, et me promit un heureux voyage.
De même que pour parvenir au mont où est placée une église qui domine cette ville si bien gouvernée, dans le voisinage de Rubaconte, la pente, à main droite, est rendue plus accessible par des escaliers construits dans un temps on l'on ne falsifiait pas les registres et les mesures publiques, de même ici la pente qui conduisait à l'autre cercle devenait plus douce; seulement le chemin plus étroit serrait le voyageur à droite et à gauche. En marchant dans ce sentier, nous entendîmes des voix chanter : Heureux les pauvres d'esprit, avec un charme que l'expression ne peut atteindre.
Ah! combien ces sentiers sont différents de ceux de l'Enfer! Ici, l'on entre parmi les chants, et là parmi les cris lamentables. Nous
franchissions ces escaliers sacrés, et il me semblait que je montais plus légèrement que je n'avais marché auparavant sur le terrain uni; aussi je m'écriai : « 0 maître, de quel poids m'a-t-on délivré! Il me semble qu'en marchant je n'éprouve aucune fatigue. »
Celui-ci répondit : « Un des P ■^'^ qui sont sur ton front est déjà effacé : quand les autres auront tout à fait disparu, tes pieds seront si légers, que tu ne sentiras aucune lassitude, et que tu auras du plaisir à continuer le voyage. »
Alors je devins semblable à ceux qui, portant à leur tète un signe qu'ils ne connaissent pas, mais dont on leur fait bientôt soupçonner la présence, y placent la main, cherchent, trouvent, et acquièrent une certitude que la vue ne pouvait obtenir : aussi, en étendant les doigts de la main droite, je trouvai encore six des lettres que l'ange gardien des clefs avait imprimées sur mou front.
Mon guide alors me regardait en souriant.
CHANT TREIZIEME
'ous étions arrivés au sommet du sentier qui conduit au second cercle de la montagne où l'on se purifie des péchés : là, un autre cercle l'entoure, comme plus bas; seulement il est d'une circonférence moins grande. On n'y voit ni relief ni sculptures au trait; les bords et la voie sont unis, et la pierre offre une couleur livide. Mon maître disait : « Si nous attendons quelqu'un ici pour demander notre chemin, je crains que nous ne tardions trop à nous décider sur la route qu'il faut suivre. » Alors il regarda fixement le soleil en se tournant à droite, et en ajoutant : '< 0 douce lumière que je prends pour guide en entrant dans cette nouvelle enceinte, tu nous conduis sans nous égarer, tu réchauffes le monde, tu lui dispenses l'éclat de ta splendeur : tes rayons doivent me maintenir dans le sentier véritable, si quelque raison n'y met obstacle.
Nous avions parcouru l'espace d'un mille avec une grande légèreté, tant notre volonté avait de force. Nous entendîmes, sans les voir, voler vers nous quelques-uns de ces esprits qui sont appelés au banquet de charité et d'amour. La première voix qui passa en Tolant dit : Ils n'ont pas de vin, et elle répéta ces paroles, après
iiS
s'être éloignée. On l'entendait encore, quand une autre voix survint et passa promptement en criant : Je suis Oreste. — « 0 mon père, dis-je, quelles sont ces voix? » Comme je parlais ainsi, une troisième dit : Aimez ceux qui vous ont fait du mal.
Mon bon maître reprit : « Ce cercle retient les coupables qui ont commis le péché d'envie. La charité agite les cordes du fouet qui les châtie. Le frein qui les gourmande retentit d'un son tout contraire. Tu l'entendras, je crois, avant d'arriver au degré où ce crime se pardonne. Mais porte ici tes yeux, et tu verras des âmes assises devant nous le long du rocher, » J'obéis, et j'aperçus en effet des ombres couvertes de manteaux de la même couleur que la pierre. A peine fûmes-nous un peu plus avancés, que j'entendis crier : « Marie, prie pour nous; Michel, Pierre, et tous les Saints, priez pour nous. »
Je ne crois pas qu'il y ait sur la terre un homme assez dur pour n'être pas ému de compassion au spectacle qui s'offrit à mes yeux. Quand je fus arrivé près de ces âmes, dont tous les mouvements ne m'étaient plus dérobés, mes yeux se baignèrent de larmes. Ces ombres me paraissaient couvertes d'un vil ciliée; chacune d'elles appuyait sa tête sur les épaules de l'ombre voisine, et toutes se soutenaient contre le rocher; tels les aveugles qui demandent du pain sont placés à la porte des maisons de pardon, en appuyant la tête l'un sur l'autre. Pour exciter la compassion, je vais m'expliquer autrement que par des paroles : je veux offrir au sens de la vue, qui comprend plus facilement, ces infortunés tels qu'ils étaient devant moi.
De même que les aveugles sont privés de la lumière du soleil, de même ces ombres sont privées de la lumière du ciel. Toutes ont les yeux cousus avec un fil de fer semblable à celui qui ferme les yeux de l'épervier sauvage, pour qu'il demeure tranquille. Il me Semblait que c'était commettre un outrage de voir ainsi sans être vu ; aussi me tournai-je vers mon sage conseiller. Il devinait ce que je voulais lui apprendre sans parler; il n'attendit pas ma demande et me dit : « Parle, mais que tes paroles soient brèves et sensées. »
Virgile était placé du côté où l'on peut tomber dans l'abîme, parce qu'aucune barrière n'en garantit. De l'autre côté se trouvaient les ombres à qui l'horrible couture de leur yeux faisait souffrir d'affreuses douleurs, et dont les traits étaient baignés de larmes. Je me tournai vers ces âmes, et je dis : « 0 vous, ombres qui êtes assurées de voir un jour la lumière du Ciel à laquelle votre désir aspire avec tant d'ardeur, que la grâce purifie les impuretés de votre conscience, et que le fleuve de vos pensées coule avec la pureté du cristal; dites-moi, et vous me charmerez, y a-t-il parmi vous un Italien? Si je le connais, peut-être pourrai-je lui être favo-
rable, — 0 mon frère, chacune de nous habite une seule et véritable cité; tu veux dire sans doute une âme qui ait accompli son pèlerinage en Italie. »
Telles furent les paroles que j'entendis prononcer plus loin; aussi je fis quelques pas en avant. Entre autres je vis une ombre qui avait l'air d'attendre une réponse. Si l'on me demande comment je m'en aperçus, je dirai qu'elle tenait la tête élevée comme un aveugle à qui l'on parle. « Esprit, dis-je, qui te purifies ici pour devenir digne du ciel, si c'est toi qui m'as répondu, donne-moi à connaître ton nom ou le lieu de ta naissance. »
L'ombre reprit : « Je fus Siennoise; j'expie avec ces coupables ma vie criminelle, en pleurant celui que je désire si vivement. Je ne pus pas être sage, quoiqu'on m'appelût Sapia, et je me réjouis plus du malheur des autres que de mon propre bonheur. Pour que tu ne croies pas que je t'en impose, écoute combien je fus insensée. Lorsque je penchais déjà vers le déclin de mes jours, mes concitoyens étaient près de Colle, en présence de leurs ennemis, et je priai Dieu de leur envoyer ce qu'il voulait lui-même. Ils furent battus et jetés dans les pas amers de la fuite; et en apprenant leur déroute, j'en conçus une telle joie, qu'élevant vers Dieu ma face téméraire, je criai : « Maintenant je ne te redoute plus. » J'imitai le merle qui se fie au premier beau temps. Sur la fin de ma vie, je voulus me mettre en paix avec Dieu, et je n'aurais pas obtenu même une place dans ce séjour, si Pierre Pettinagno, qui se dévoua tendrement en ma faveur, n'eût intercédé pour mes fautes dans ses saintes oraisons. Mais toi^ qui es-tu, toi qui vas demandant ce que nous sommes, et qui, à ce que je crois, as les yeux ouverts et parles en respirant? »
Je répondis : (( Mes yeux seront cousus aussi dans ce lieu, mais pour peu de temps, car j'ai peu commis le péché de l'envie. Mon âme est plus tourmentée du supplice du premier cercle, et il me semble déjà que je suis écrasé du poids des amertumes de là-bas. — Mais, reprit l'ombre, qui t'a conduit parmi nous, toi qui espères retourner parmi les hommes? — C'est, dis-je, celui qui m'accompagne et qui se tait. Moi, je suis vivant : mais apprends-moi, ô esprit élu! si tu veux que je porte aussi pour toi mes pas sur la terre. — Ta venue est un événement si miraculeux, repartit l'âme, qu'elle prouve combien Dieu te chérit; aide-moi donc de tes prières. Je te demande encore, au nom de ce que tu désires le plus au monde, que si jamais tu foules le territoire de Toscane, tu prennes soin de ma mémoire auprès de mes proches. Tu les trouveras au milieu de cette nation vaine 3> qui espère tant de la possession de Talamone, et qui y perdra plus de temps et de vœux qu'à trouver la Diana : mais les amiraux y perdront bien davantage. »
CHANT QUATORZIÈME
>ui est celui qui fait le tour de notre montagne, avant que la mort l'ait dégagé des liens terrestres, et qui ouvre et ferme les yeux ù volonté? Je ne sais pas qui il est; mais il n'est pas seul : prie-le de s'approcher, et accueille-le d'une manière si gracieuse, qu'il consente à te parler. »
C'est ainsi que des esprits appuyés l'un sur l'autre discouraient .ensemble à ma droite; ensuite ils levèrent la tête pour m'interroger. L'un d'eux s'exprima ainsi : « 0 âme qui es renfermée dans un corps, et qui va droit au ciel, par charité console-nous, et apprends-moi d'où tu viens, et qui tu es. Nous sommes émerveillés de l'insigne faveur que tu reçois et qui n'exista jamais. » Je répondis : « Au milieu de la Toscane coule un petit fleuve qui naît dans la montagne de Falterona, et qu'un cours de la longueur de cent milles ne peut rassasier. C'est près de ce fleuve que j'ai reçu mon enveloppe mortelle. Vous dire qui je suis serait parler en vain; la renommée n'a pas encore beaucoup fait retentir mon nom. »
L'ombre qui m'avait interrogé la première reprit : « Mais si je te comprends bien, tu veux parler de l'Arno. » Et l'autre repartit : « Pourquoi a-t-il caché le nom de ce fleuve? On n'en use ainsi qu'en rappelant des choses qui font horreur. — Je ne sais, dit ensuite sa compagne, mais le nom de la vallée où coule ce fleuve est bien digne de sortir de la mémoire des hommes; car dès sa source, là où la montagne dont a été détaché Peloro déverse des eaux si abondantes, jusqu'au point où ce fleuve vient réparer la perte de celles que, sur la mer, le soleil réduit en vapeurs qui doivent à leur tour former de nouveau les rivières, les habitants de ses bords fuient la vertu comme un serpent ennemi, ou par l'effet d'une situation désavantageuse, ou par l'empire d'une funeste habitude. Ceux qui rampent dans cette vallée perverse ont tellement changé leur caractère, qu'il semble que Circé les repaisse de mets souillés par ses maléfices. D'abord ce fleuve creuse son lit maigre à travers les toits de pourceaux hideux plus faits pour dévorer des glands que pour se nourrir des aliments des hommes. En continuant sa route, il trouve des roquets criards, plus hargneux que ne le comporte leur force; aussi, dans son dédain, il leur tourne le museau et poursuit son cours ". Plus elle s'agrandit, plus cette fosse maudite et ingrate rencontre des chiens
qui se font loups ^s. Après être descendue à travers des gorges profondes, elle trouve des renards si frauduleux qu'aucune ruse ne peut les tromper. Je ne cesserai pas de parler, quoique d'autres puissent m'entendre, et il sera utile à celui qui se dit d'un pays voisin de TArno de connaître ce qu'un esprit propluHique me fait annoncer. Je vois ton fils '* qui chasse ces loups sur la rive du fleuve cruel, etqui les met en fuite. Il vend leur chair toute vivante, ensuite il les tue comme de vieilles bêtes; il arrache ainsi à beaucoup d'entre eux la vie, et à lui, l'honneur. Il sort, teint de sang, de la triste forêt, et il la laisse telle que d'ici à mille ar|^ elle ne pourra reverdir. »
Comme la figure de celui à qui l'on prédit des malheurs prochains exprime bientôt le trouble, de quelque côté qu'il soupçonne le danger, de même le visage de l'autre âme qui écoutait se plongea dans l'affliction, après qu'elle eut entendu ces paroles. Les prophéties de l'une et la tristesse de l'autre me firent désirer de connaître leur nom, et je les priai instamment de me le dire.
L'esprit qui m'avait entretenu le premier parla ainsi : « Tu veux que je t'accorde ce que tu ne veux pas m'accorder toi-même Mais puisque Dieu permet que sa grâce brille en toi, je ne serai pas avare d'une réponse. Apprends que je suis Guido del Duca : mon sang fut tellement brûlé par l'envie, que si j'eusse su qu'un homme avait eu lieu de se réjouir, on m'eût vu devenir pâle et livide. Voilà le fruit du grain coupable que j'ai semé. 0 hommes! pourquoi vous attachez-vous à des biens qui nécessitent un empêchement de bonne intelligence'^ Celui-ci est Rinieri, l'honneur et la gloire de la maison de Calboli, où personne ne s'est fait héritier de ses vertus. Entre le Pô et la montagne, la mer et le Reno, ses descendants sont non seulement dépourvus de tout ce qui est utile pour bien penser et bien vouloir, mais dans l'intérieur même, ils n'offrent qu'un amas de rejetons vénéneux qu'on ne pourrait extirper qu'avec effort. Où sont le bon Licio et Arrigo Manardi, Pierre Traversaro et Fuido de Carpigna? 0 habitants de la Romagne redevenus sauvages, quand un forgeron planté à Bologne commence à pousser de profondes racines, au rang des premiers seigneurs; quand un Bernardin di Fosco devient, à Faenza, d'une faible graminée un arbre superbe! Ne t'étonne pas que je verse des larmes, 6 Toscan, quand je rappelle Guido da Prata, Ugolin d'Azzo, qui vécut avec nous, Frédéric Tignoso et les siens, la famille Traversara, les Anastagi : ces deux races ont perdu leur antique valeur. Je pleure quand je pense à nos dames et à nos chevaliers qui s'illustraient par de nobles fatigues et de si bienfaisants loisirs. L'amour et la courtoisie remplissaient leurs cœurs de vertus, là où il n'y a plus que des âmes si dépravées. 0 Bret-
tinoro, que n'accompagnes-tu dans leur fuite ta propre famille et tant de personnages honnêtes qui n'ont pas consenti à être coupables? Bagnacavallo mérite des éloges pour ne plus produire d'autres enfants. Il faut reprocher à Castrocaro de donner le jour à des comtes aussi corrompus. Conio est encore plus criminel. Quand leur démon aura disparu, les Pagani pourront se reproduire, mais non pas tellement que leur réputation soit sans tache. 0 Ugolin de Fantoli, ton nom n'a rien à redouter, puisqu'on n'attend aucun rejeton qui puisse le déshonorer! Mais poursuis ta route, ô Toscan; la décadence de notre pays m'a plongé dans une si vive douleur, que j'aime mieux maintenant pleurer que parler. »
Nous savions que ces âmes chéries nous entendaient marcher; aussi, même en se taisant, elles nous assuraient que nous ne pouvions nous égarer. Mais dès que nous fûmes seuls après avoir continué d'avancer, une voix, imitant le bruit d'un éclair qui fend la nue, vint nous frapper en disant : « Quiconque me trouvera, doit me tuer » ; et elle prit la fuite avec la vélocité de la foudre qui éclate, si la nuée vient à se rompre.
A peine ce bruit eut-il cessé, que nous en entendîmes un autre qui retentit avec tant de fracas, qu'on l'eût pris pour une suite de coups de tonnerre. La voix criait : « Je suis Aglaure ^^, qui suis devenue roche. » Alors je reculai pour me serrer contre le poète.
Déjà l'air était calme, et Virgile me dit : « Voilà le dur caveçon qui devrait contenir l'homme dans le devoir; mais vous, vous dévorez l'appât et tirez à vous l'hameçon que présente l'antique ennemi, et le frein et les sages leçons vous sont peu profitables. Le ciel vous appelle et tourne autour de vous en vous montrant ses beautés éternelles, mais votre œil ne regarde que la tei-re; aussi êtes vous châtiés par celui à qui rien n'est caché. »
Sa ^ ^
CHANT QUINZIÈME
[e soleil avait à parcourir encore autant d'espace qu'il lui en reste à franchir, entre la fin de la ti'oisième heure et le commencement du jour, dans la sphère qui, comme l'enfant folâtre, est dans un mouvement continuel; Vesper éclairait les cercles du Purgatoire, et il était minuit sur la terre : les rayons nous frappaient la figure, parce
que nous avions tourné toute la montagne, et que nous avancions vers le couchant. Je vis alors un éclat surnaturel qui éblouit mes yeux, et, n'en connaissant pas la cause, je me sentis glacé de stupeur. Je levai mes mains au-dessus de mes yeux, pour les garantir, par cet abri, de cette lumière excessive.
Ainsi que le rayon du soleil, réfléchi par l'eau ou par un miroir, remonte dans la partie opposée de la même manière qu'il est descendu, en suivant des lois contraires à celles auxquelles obéit la pierre qui tombe, comme le démontrent l'art et l'expérience, de même une lumière réfléchie, et telle que ma vue en était éblouie, vint me frapper de son éclat. Je dis : « 0 mon doux père, quelle est cette splendeur que je ne puis soutenir, et qui semble venir vers nous? » Il répondit : « Ne t'étonne pas si tu ne peux supporter la vue de l'auguste famille du Ciel; c'est un envoyé qui vient nous inviter à monter au céleste séjour. Bientôt tu considéreras sans peine un spectacle de cette nature, et tu auras autant de joie qu'il te sera permis d'en éprouver. »
Quand nous fûmes arrivés aux pieds de l'ange béni, il nous dit d'une voix suave : « Entrez dans ce sentier, qui est moins Apre que les autres. » Nous montions, et nous entendîmes chanter derrière nous : Heureux Us miséricordieux l et, Jouis, ô toi qui es vainqueur!
Mon maître et moi nous marchions seuls, et, tout en marchant, j'eus l'idée de tirer quelque fruit de cet entretien. Je m'adressai donc à lui et demandai ce qu'avait voulu dire l'esprit de la Romagne en parlant d'empêchement de bonne intelligence.
Virgile répondit : « 11 connaît maintenant le danger de son vice le plus odieux. Qu'on ne s'étonne donc pas qu'il signale ce vice, pour que vous ayez moins à le pleurer. Parce que votre cœur s'attache à une telle sorte de biens que, plus on est d'hommes à les partager, moins on possède, l'envie excite en vous une flamme dévorante. Si l'amour du séjour des bienheureux occupait vos désirs, vous n'auriez pas de telles douleurs ; car dans l'Empyrée, plus on est de créatures à jouir du même bien, plus on possède, et plus une brûlante charité embrase ses fortunés habitants. «
Je parlai ainsi : « Mais je suis plus affamé d'explications que si j'avais continué de garder le silence, et un doute plus fort me tourmente. Comment peut-il arriver qu'un bien divisé rende plus riches ceux qui le possèdent en grand nombre, que ceux qui, en pelit nombre, seraient appelés à le partager? » Mon guide reprit : « Comme tu n'es absoi'bé que par les choses terrestres, ma doctrine, qui est la véritable, t'enveloppe de ténèbres.
1' Ce bien infini et ineffable qui est là-haut est entraîné vers la charité, coranie un rayon vient plus facilement frapper un corps
LE PURGATOIRE 25 li
lucide. La lumière glorifiante se communique autant qu'elle trouve d'ardeur, et plus la charité s'étend, plus l'éternelle vivacité de cette lumière embrase les âmes de ses feux divins. Plus, là-haut, il y a d'âmes qui se rencontrent, plus il y a lieu à bien aimer, plus on aime, et comme des miroirs on se renvoie respectivement son amour.
« Si mes raisons ne te rassasient pas, tu verras Béatrix ; ce sera elle qui dissipera pleinement en toi ce doute et tous les autres : cependant, avance pour obtenir promptement la guérison des cinq plaies que la douleur seule peut guérir; déjà deux se sont refermées '*. »
J'allais remercier mon guide, lorsque je me vis arrivé à l'autre cercle, et je gardai le silence, dans l'espoir de contempler un spectacle nouveau : là, il me sembla que j'eus subitement une vision extatique. J'aperçus d'abord dans un temple un grand nombre de personnes. Une femme, sur le seuil de la porte, disait, avec l'accent d'une tendre mère : « Mon fils, pourquoi en as-tu donc ainsi agi avec nous? ton père et moi, tout en pleurs, nous te cherchions. Et comme ici elle se tut, alors tout disparut à mes yeux. Je vis une autre femme dont les yeux étaient baignés de ces larmes que la douleur arrache quand nous éprouvons un grand dépit. Elle disait : « Si tu es le seigneur de cette ville pour laquelle les dieux soutinrent une si grande querelle, et d'où toutes les sciences jaillissent comme autant d'étincelles, venge-toi, ô Pisistrate, de ces mains coupables qui ont osé tenir notre fille embrassée. » Ce noble offensé, la douceur et la modération peintes sur le visage, répondait : « Que ferons-nous à celui qui nous désire du mal, si nous condamnons celui qui nous aime? »
Je vis ensuite une foule nombreuse enflammée de colère, qui perçait un jeune homme à coups de flèche, en criant : « Mort! mort! » Je le voyais succomber à son supplice et tomber à terre; mais de ses yeux se faisant toujours comme des portes vers le ciel, au milieu de cette horrible guerre, avec cette accent de tendresse qui obtient la compassion, il priait le souverain maître de pardonner aux persécuteurs.
Quand mon âme revint aux objets véritables qui sont hors d'elle, je reconnus que mes péchés de colère étaient réels. Mon guide, pour qui je devais ressembler à un homme qui cherche à. se réveiller d'un sommeil profond, me dit : « Qu'as-tu donc? Ne peux-tu plus te soutenir? ïu as marché plus d'une demi-lieue en fermant les yeux, et les jambes embarrassées, comme un homme que l'ivresse ou le sommeil accable.
— 0 mon tendre père, répondis-je, si tu daignes m'écouter, je te dirai ce qui m'apparut, quand mes jambes semblaient plier
SOUS le poids de mon corps. » Il reprit : « Cent masques recouvriraient ta ligure que je n'en connaîtrais pas moins tes plus minutieuses pensées. Ce que tu as vu s'est manifesté, pour que tu ne pusses pas te dispenser d'ouvrir ton cœur à ces eaux qui coulent de la fontaine éternelle d'amour et de charité : et moi, je ne t'ai pas demandé ce que tu ressentais, comme aurait fait celui qui ne voit qu'avec l'œil, à qui tout est caché quand le corps gît inanimé. Je t'ai parlé pour rendre à tes pieds quelques facultés: il faut ainsi exciter les esprits paresseux à bien employer le temps où ils sont éveillés, et à braver le besoin du sommeil, au moment où il convient de veiller encore. »
Nous marchions aux approches de la nuit en regardant les objets autant que le permettaient nos yeux offusqués par l'éclat des rayons du soleil, dont le flambeau s'éteignait devant nous. Alors nous vîmes s'approcher une fumée noire comme la nuit, là où aucun lieu n'en pouvait garantir : elle obscurcit notre vue et la pureté de l'air. '
CHANT SEIZIÈME
E noir abîme de l'enfer et les nuages d'une nuit privée d'étoiles sous la partie du ciel qui en oITre le moins, ne m'avaient pas présenté un voile aussi épais que la fumée qui nous couvrit, et n'avaient pas aussi cruellement offensé notre vue comme déchirée par un drap grossier. Il ne m'était pas possible de tenir les yeux ouverts. Mon guide sage et fidèle s'approcha de moi, et m'offrit son épaule pour appui, afin que je marchasse comme l'aveugle que l'on conduit pour qu'il ne s'égai*e pas, et qu'il ne heurte point en chemin un objet contre lequel il risque de se blesser ou de perdre la vie. Je marchais à travers l'air obscurci et amer, en écoutant mon guide, qui me disait : « Prends garde de te séparer de moi. )> J'entendais des voix, et il me semblait que chacune d'elles demandait paix et miséricorde à l'agneau de Dieu qui efface les péchés. Elles commençaient toujours par ces mots : Agneau de Dieu. Elles chantaient toutes à l'unisson les mêmes paroles avec les accents les plus tendres. « 0 maître dis-je, ce sont des esprits que j'en-
tends? » Il me repondit : « Tu as raison, et ils se purifient du péché de colère. » Une voix dit alors : « Qui es-tu, toi qui fends ainsi notre fumée et qui parles de nous comme si tu partageais encore le temps en calendes. »
Mon maître ajouta : « Réponds et. demande-leur si, par ce côté, on gravit la montagne. » Je continuai ainsi : « 0 créature qui te purifies pour retourner plus belle vers ton créateur, tu apprendras des merveilles, si tu t'approches de moi. » Elle reprit : « Je te suivrai autant qu'il me sera permis, et si la fumée nous empêche de nous voir, le son nous rapprochera l'un de l'autre. »
Alors je commençai en ces termes : « Je vais dans un séjour plus fortuné, avec cette enveloppe que la mort détruit, et je suis arrivé ici en traversant l'empire des pleurs. Si Dieu m'a tellement reçu dans sa grâce qu'il me permette, contre tout usage établi par ses lois, de voir sa sainte cour, ne me cache pas qui tu as été avant la mort. Dis-moi encore si je suis le chemin de la béatitude; qu'enfin tes paroles me servent de guide. »
L'esprit répondit : « Je fus Lombard; on m'appela Marc : j'eus des succès dans l'étude des affaires publiques. J'aimai cette sévère probité que tout le monde abandonne aujourd'hui. Tu es dans le chemin qui conduit au haut de la montagne. » Il ajouta ensuite : « Je te. conjure de prier pour moi, quand tu seras làhaut. »
Je répliquai : « Je me lie par la foi du serment, et te promets de faire ce que tu demandes. Mais je m'embarrasse dans un doute, si je ne m'explique pas sur-le-champ. Mon doute était simple; ce que tu m'as dit le rend plus fort, lorsque je réunis ensemble tes confidences et celles que j'ai entendues plus bas. Le monde a donc abandonné la vertu, ainsi que tu me le dis; il n'engendre que malice : mais donne-m'en une raison si claire que je la comprenne, et que je la fasse comprendre aux autres. Les uns placent la cause de ce mal dans le ciel, les autres la placent sur la terre. »
L'âme poussa d'abord un profond soupir de douleur, puis me dit : (( Mon frère, le monde est aveugle, et tu démontres bien que tu en arrives. Vous qui habitez encore la terre, vous attribuez toutes les causes au ciel, comme s'il ordonnait tout nécessairement. S'il en était ainsi, le libre arbitre serait détx'uit en vous, et il ne serait pas juste de récompenser le bien et de punir le mal.
« Le ciel donne le mouvement à vos impulsions : je ne dis pas à toutes : mais supposons que je le dise, vous avez la lumière de la raison pour distinguer le bien et le mal. Vous avez de plus le libre vouloir : si on l'emploie dans les premiers combats que
La Divine CoMiÈDiii. *'
livrent les influences célestes, il n'est pas d('truit; si on a recours à l'appui de la sagesse, il est vainqueur. Quoique libres, vous êtes soumis à une force supérieure et à une nature plus élevée. Cette autre puissance crée enfin l'esprit que l'influence des astres ne domine pas. Si le monde actuel est coupable la cause en est en vous; c'est en vous qu'il faut la chercher, et pour toi je vais trahir ce secret.
« L'âme sort de la main de celui qui se plaît en elle, avant qu'elle existe, simplette et naïvement ignorante comme un enfant qui se joue au milieu des pleurs et des ris : séparée de son créateur bienfaisant, elle retourne volontiers et par inclination à l'objet qui fait sa félicité; elle s'attache d'abord à des biens périssables qui la trompent; elle les suit avec ardeur, si un frein ou un guide ne dirige ailleurs son amour. Il fallut des lois pour modérer le feu des passions; il fallut élire des rois qui sussent discerner, au moins, la Tour, de la ville véritable" : les lois existent; mais, qui se présente pour les mettre en pratique? personne. Le pasteur qui précède le troupeau peut ruminer, mais il n'a pas les ongles fendus '^ Les brebis qui voient le berger se nourrir de l'herbe dont elles sont avides, s'en repaissent, et ne demandent aucune autre pâture. Tu vois donc qu'une mauvaise direction est ce qui- rend le monde coupable, et que ce n'est pas la nature qui est corrompue chez les hommes,
w Rome, qui jeta la lumière dans l'univers, avait deux soleils '• destinés à éclairer le chemin qui conduit au monde et à Dieu. L'un des deux astres a obscurci l'autre : le glaive est dans la même main que le bâton pastoral. Tous deux doivent nécessairement peu s'accorder entre eux. Réunis, le premier ne craint pas le second. Si tu ne me crois pas, pense à l'épi : on connaît toutes les herbes à leur semence.
« Dans la contrée qu'arrosent le Pô et l'Adige, on admirait des prodiges de valeur et de courtoisie, avant les querelles suscitées à Frédéric. Or, quiconque par un mouvement de honte fuirait la société des hommes honnêtes, pourrait traverser ce pays sans crainte d'en rencontrer. Il y a bien encore trois vieillards par qui l'ancien âge réprimande le nouveau; mais il leur tarde que Dieu les appelle à une meilleure vie. Ces vieillards sont Conrad da Palazzo, le bon Ghérardo, et Guido da Castel, que l'on nomme mieux en français Lombard le Simple. Dis donc aujourd'hui que l'Eglise de Rome, pour avoir confondu les deux pouvoirs, tombe dans la fange et se salit elle-même ainsi que la mule qui la porte. »
Je répondis : « 0 Marc, mon ami, tu as parlé raisonnablement : je comprends maintenant pourquoi les enfants de Lévi furent exclus de l'héritage. Mais quel est ce Ghérardo que tu dis être
demeuré comme un échantillon des anciennes mœurs et un reproche vivant pour ce siècle sauvage? »
L'esprit repartit : « Tu me trompes, ou tu veux savoir si je le connais bien : comment, en me parlant ainsi la langue toscane, n'as-tu aucune idée du bon Gherardo? Je ne lui connais pas d'autre surnom, à moins que je ne l'appelle le père de Gaja^". Maintenant, que Dieu soit avec vous, je ne puis pas vous accompagner davantage. Vois l'aube qui lance ses rayons blanchissants à travers la ■^umée. L'ange est ici; je dois vous quitter avant qu'il paraisse. »
Il parla en ces termes, et ne voulut plus m'écouter.
CHANT DIX-SEPTIÈME
LECTEUR, si jamais, dans les Alpes, tu as été surpris par un brouillard à travers lequel on ne pût pas distinguer les objets, plus que les taupes ne peuvent les reconnaître à travers la peau qui recouvre leurs yeux, rappelle-toi comment le rayon du soleil pénètre peu à peu les humides et noires vapeurs, quand elles commencent à se dissiper, et tu auras une faible idée de l'aspect que m'offrit cet astre qui allait disparaître.
C'est ainsi que, continuant de marcher sur la même ligne que mon fidèle guide, je sortis de cette fumée épaisse et retrouvai le soleil qui avait déjà disparu pour la partie inférieure de la montagne. 0 puissance de l'imagination, toi qui nous dépouilles de l'usage des sens, tellement que, souvent, nous ne nous apercevons pas qu'on fait retentir autour de nous le bruit de mille trompettes, quelle force te représente l'objet que tu contemples, quand les sens ne t'en offrent pas l'image! tu es l'effet d'une lumière qui se forme dans le ciel, ou naturellement, ou par la volonté de la divine providence, dont nous recevons cette faculté.
.le vis devant moi la femme que son impiété cruelle fit métamorphoser en cet oiseau qui se plaît le plus à faire entendre ses chants*'. Alors mon esprit fut tellement renfermé dans ce spectacle, qu'aucun objet ne put l'en distraire.
Ensuite s'offrit à mon imagination détachée des sens, le supplice de cet homme fier et dédaigneux qui mourut sur la croix *^ : près
de lui on voyait Assuérus, Esther son épouse, et le juste Mardochée, dont les paroles et les actions furent si magnanimes.
Quand cette image se fut dissipée, comme la bulle légère qui est privée de l'eau, son aliment, j'aperçus dans ma vision une jeune fille qui versait un torrent de larmes en disant : « 0 reine! pourquoi, dans ta colère, t'es- tu donné la mort? Tu t'es détruite pour ne pas perdre Lavinie : cependant tu m'as perdue. Je pleuve, ô ma mère! la mort qui doit en précéder une autre *^. »
De même que lorsqu'une lueur subite frappe les paupières fermées, le sommeil se brise, et glisse, et serpente avant de s'éteindre, de même le spectacle que je me figurais, se rompit, et se débattant s'évanouit, aussitôt que je fus frappé par l'éclat d'une lumière surnaturelle. Je me retournais pour voir où je me trouvais, quand une voix, qui fit cesser en moi toute pensée, me dit : « On monte par ici. » J'eus un si vif désir de voir celui qui parlait, que, si je ne l'eusse rencontré des yeux, ce désir n'aurait pas cessé de nie tourmenter : mais ici mes facultés manquèrent de puissance, de même que les yeux ne peuvent soutenir les rayons du soleil qui blesse notre vue, et qui se voile de son propre éclat.
Mon maître parla ainsi : « Ce ministre est un esprit divin; sans que nous lui ayons adressé aucune prière, il nous indique le chemin qui conduit en haut, et il se dérobe lui-même. Quiconque, voyant le besoin, attendrait une prière, se disposerait malignement à refuser tout secours. Marchons pour répondre à cette invitation glorieuse, tâchons de monter avant que la nuit arrive; nous ne pourrions plus continuer notre chemin qu'avec le retour de la lumière. »
Alors je suivis mon maître, et nous arrivâmes aux degrés. Aussitôt que je fus sur la première marche, j'entendis comme un mouvement d'ailes qui rafraîchit ma figure; on disait en même temps : Heureux les pacifiques exempts de colère criminelle. Déjà l'on n'apercevait plus dans l'air que ces derniers rayons qui sont immédiatement suivis de ténèbres, et les étoiles se développaient de toutes parts. Je disais en moi-même : 0 mon courage, pourquoi commences-tu à t'abattre? Je sentais mes genoux défaillir et demander grâce.
Nous avions atteint le point où se terminent les degrés, et nous étions arrêtés comme la nef amarrée à la plage. Je tâchai d'écouter si je n'entendais pas quelque bruit dans ce nouveau séjour; ensuite je me retournai vers mon maître et je dis : « 0 mon père bienfaisant, quelle est la faute que l'on purifie dans ce cercle? Si nos pieds se reposent, que ton entretienne prenne pas de trêve! »
Mon maître répondit : « Ici on punit la paresse qui a négligé ses devoirs ; ici l'on châtie le rameur qui a été trop lent. Si tu veux
me mieux comprendre, écoute-moi, tu retireras quelque avantage de notre retard. Ni créateur, ni créature, tu le sais, ô mon fils, n'ont existé sans amour. Cet amour est ou un amour naturel, ou un amour qui naît de leur choix. L'amour naturel est toujours exempt d'erreur; mais l'autre peut errer en choisissant un objet indigne, ou en aimant trop un bien périssable, ou en n'aimant pas assez un bien infini : tant que cet amour est sagement dirigé vers les biens principaux, et garde une juste mesure dans son affection pour les biens inférieurs, il n'en peut naître alors aucun plaisir coupable; mais aussi quand la créature s'attache avec moins de zèle aux biens célestes, ou avec trop de passion à ceux qui méritent moins d'estime, alors elle agit contre son propre créateur.
« Tu dois comprendre qu'en vous l'amour est la source ou de vertus, ou d'opérations qui méritent châtiment. L'amour incline toujours au bien de celui en qui il réside, parce que tout être répugne à se haïr; et comme aucun être créé ne peut subsister par lui-même, et indépendant de l'existence qu'il a reçue du créateur, de même il ne peut aussi parvenir à haïr ce créateur : il en résulte, si cette division est juste, que le mal qu'on aime est celui de son prochain, et cet amour naît, dans votre limon, de trois manières.
« L'un espère de l'élévation, parce que son voisin est abattu, et seulement pour cela il désire le voir déchu de sa grandeur. Celuici craint de perdre et de voir son rival acquérir la considération, la faveur, l'honneur et la réputation, et il lui souhaite toutes sortes de maux. Un autre se livre aux tourments de la colère pour une injure, il appelle avec fureur la vengeance, et ne veut que la ruine de l'offenseur. Ces trois sortes de mauvais amour se punissent dans les cercles que tu as parcourus.
<( Je vais te parler de l'autre amour qui court vers la félicité sans aucune mesure. Chacun désire confusément un bien qui fait l'objet constant de ses vœux, et chacun s'efforce d'atteindre à ce but. Si vous n'êtes poussés à connaître ce bien, ou à l'acquérir après l'avoir connu, que par un amour attiédi, vous en êtes punis dans ce cercle après un juste repentir.
« Il est un autre bien qui ne rend pas l'homme heureux. Il n'est pas la vraie félicité ; il n'est pas l'essence du bonheur, la source de toute grâce, la récompense de toute vertu. L'amour qui poursuit trop ce bien étranger à Dieu est puni dans les trois cercles supérieurs. Mais je ne te dirai pas comment sont réparties les trois familles de coupables, afin que tu en cherches l'explication toimême. »
CHANT DIX HUITIEME
^ON savant maître avait terminé ce raisonnement; il cherchait à lire dans mes yeux si j'avais compris ses explications. Moi, qu'une nouvelle soif tourmentait, je disais en moi-même, tout en me taisant: Peut-être estil blessé de ce que je lui adresse trop de demandes. Mais ce père tendre, qui devinait le désir timide que je n'osais avouer, me donna la hardiesse de parler, en me prtWenant avec bonté; aussi lui répondis-je : 0 maître, mon entendement s'éclaircit dans les rayons de ta lumière! Je discerne évidemment ce .que tu m'as expliqué : cependant, je t'en conjure, cher aimable père, définis-moi cet amour à qui tu attribues les actions estimables et celles qui ne le sont pas. — Élève vers moi, dit le sage, les facultés de ton intelligence, et vois jusqu'où peut aller l'erreur de ces aveugles qui se font guides. Le cœur, qui est créé pour aimer vile, se dirige vers tout ce qui lui plaît, aussitôt qu'il a senti l'attrait du plaisir; votre faculté Imaginative vous retrace l'objet réel, et en même temps en développe tellement le charme, que l'esprit est captivé, et se porte tout entier vers cet objet. Ce sentiment est un amour, une nouvelle nature que le plaisir détermine en vous. Ensuite, de même que le feu s'élève en en-haut, par sa forme qui tend à monter dans la portion de matière avec laquelle il s'agglomère le plus facilement, de môme l'esprit conçoit un désir qui est un continuel mouvement spirituel, et il ne s'airête plus qu'il n'ait joui de la chose aimée. Tu comprends quelle est l'erreur de ceux qui affirment que tout amour est en soi une chose louable. Peutêtre sa substance pourra toujours être bonne, mais toutes les empreintes n'en sont pas exactes, quoique la cire soit d'une qualité propre à les mouler fidèlement. »
Je répondis : « Ces paroles et mon esprit qui les recueillait avec attention m'ont expliqué suffisamment ce qu'est l'amour; mais je n'en suis que plus embarrassé dans mes doutes; car si l'amour nous est offert par des objets extérieurs, et que l'esprit y accède sur-le-champ, il n'a aucun mérite à se diriger bien ou mal. »
Virgile reprit : « Je puis te dire tout ce que notre raison comprend à cet égard; mais, pour être mieux éclairci, tu entendras, dans une région supérieure, Héatrix qui est une lumière de foi. Toute forme substantielle qui est distincte de la matière, et qui lui est seulement unie, renferme en soi une vertu particulière. On
ne la distingue qu'au milieu de ses opérations; elle ne se démontre que par ses effets, comme une plante vivante est reconnue à la verdure de ses feuilles. L'homme ne sait d'oîi provient la source de ses premières connaissances, et celle des premières passions qui sont en lui, de même que l'abeille n'a pas étudié l'art de composer le miel; et cette première volonté, naturelle, ne mérite ni blâme ni récompense.
« Mais pour régler cette première volonté innocente, vous avez reçu la raison qui vous conseille et qui vous dirige en gardant la porte de vos pensées. Cette raison régulatrice est la source de vos mérites, selon qu'elle admet ou repousse les amours coupables ou les amours vertueux. Les sages, qui par de profondes méditations sont parvenus à découvrir la nature des choses, ont connu cette liberté innée ; aussi l'ont-ils expliquée au monde, dans des livres de philosophie morale. Ainsi, supposons que tout amour qui s'élève en nous s'y allume de nécessité, vous n'en avez pas moins la puissance de le réprimer. Béatrix appelle cette noble vertu le libre arbitre. Souviens-toi de mes préceptes, si elle vient à t'en parler. »
La lune, qui alors se levait très tard sur l'horizon, éclipsait la splendeur des étoiles, et paraissait suspendue comme un seau enflammé. Elle parcourait dans le ciel cette partie que le soleil éclaire lorsque l'habitant de Rome le voit descendre entre la Sardaigne et la Corse. L'ombre bienfaisante, qui honore plus Pietola qu'aucune autre ville du Mantouan, avait pleinement déchargé mon esprit du poids qui l'accablait; et moi, après avoir reçu des explications si promptes et si précises, je ressemblais à un homme que le sommeil vient de saisir : mais cette somnolence fut interrompue par le bruit que firent des âmes qui s'avançaient derrière nous.
De même que l'Ismène et l'Asope virent une foule immense de Thébains parcourir leurs rivages en courant sans ordre et avec impétuosité dans les fêtes de Bacchus, de même je vis s'avancer d'un pas incertain une foule innombrable de ces âmes qu'une volonté sage et un juste amour animaient dans ce cercle. Elles furent bientôt arrivées auprès de nous, tant cette foule immense courait avec ardeur. Deux qui les précédaient criaient en versant des larmes : « Marie courut en toute hâte à la montagne. César laissa Marseille et courut en Espagne pour assiéger Lerida. »
Celles qui suivaient criaient à leur tour : « Vite, vite, ne perdons pas de temps par l'effet d'un amour lent et paresseux. Que notre sollicitude à bien faire nous permette de voir reverdir la grâce! ** »
« 0 vous, en qui une ferveur ardente expie maintenant votre négligence passée, et la lenteur tiède que vous avez mise à faire bien, celui-ci qui est vivant, et ma voix ne vous en impose pas, veut continuer d'aller en en-haut, quand le soleil aura ramené son
char lumineux! Dites-nous où sont les degrés qui conduisent au cercle supérieur. »
Telles furent les paroles que leur adressa mon guide. Un des esprits répondit : « Viens derrière nous, tu trouveras la route. Nous avons tant de désir de nous mettre en mouvement, que nous ne pouvons nous arrêter. Excuse-nous, si tu peux regarder comme une impolitesse ce que nous commande la suprême justice. Je fus abbé de Saint-Zénon à Vérone, sous l'empire du bon Barberousse, dont Milan dans la douleur s'entretient encore. Tel qui a déjà un pied dans la fosse ** pleurera pour ce monastère, et gémira d'y avoir eu de la puissance. C'est dans ce lieu que cet ambitieux a mis pour pasteur véritable son propre fils, né d'un commerce illégitime, difforme de corps et encore plus difforme d'esprit. » Je ne sais pas si l'ombre continua de parler ou garda le silence : elle fut bientôt hors de notre vue ; mais j'entendis les paroles que je viens de retracer, et je m'étudiai à les retenir.
Celui qui ne m'avait jamais refusé une main secourable parla ainsi : « Tourne-toi; écoute ces deux voix qui mordent la Paresse en racontant les tristes efTets de ce vice. Elles disaient derrière la foule des âmes : < La nation pour laquelle l'Étemel entr ouvrit la mer, s'éteignit avant que le Jourdain eût vu les héritiers que Dieu avait désignés. Ce peuple, qui ne continua pas de partager les périls du fils d'Anchise, se dévoua volontairement à rine vie sans gloire. »
Quand ces ombres furent tellement éloignées de nous, qu'il ne fut plus permis de les apercevoir, une nouvelle pensée entra dans mon âme : cette pensée en fit naître une foule d'autres qui étaient différentes de la première, et je m'absorbai tellement dans ces réflexions vagues, que mes yeux se fermèrent, et que je changeai ces pensées en sommeil.
SS ^
CHANT DIX-NEUVIÈME
l'heure où la chaleur, qui la veille a desséché les fleuves, vaincue par la chaleur de la terre ou par celle de Saturne, ne peut tempérer le froid de la lune, à l'heure où les sectateurs de la géomancie *8 voient la disposition d'étoiles qu'ils regardent comme la plus heureuse, s'élever à l'Orient, avant l'aube, dans celle partie du
ciel que doivent bientôt éclairer les rayons du soleil, m'apparut en songe une femme bègue, à l'œil louche, boiteuse, manchote, et d'un teint hâve. Je la considérais, et de même que l'astre du monde rend de l'activité aux membres engourdis par les glaces de la nuit, de même mon regard déliait la langue de cette femme, en peu de temps redresssait sa taille, et colorait sa figure pâlie, de ces teintes que demande l'amour.
Aussitôt qu'elle eut recouvré la facilité de parler, elle chanta avec tant de grâce que je ne pouvais cesser de l'écouter. « Je suis, chantait-elle, je suis la douce sirène qui détourne les navigateurs au milieu des mers, tant ils prennent de plaisir à m'entendre. Je fis perdre à Ulysse, par mes doux accents: le chemin véritable, et celui qui s'arrête auprès de moi me fuit rarement, tant est puissante la force de mes enchantements. »
La sirène n'avait pas cessé de parler, qu'il parut tout à coup près de moi une femme sainte dont la présence couvrit la première de confusion, et qui dit fièrement : « 0 Virgile, Virgile, quelle est cette femme? »
Et Virgile ne regardait que la femme sainte. Celle-ci, saisissant la première, dont elle entr'ouvrit la robe, me montra son sein qui exalait une puanteur si horrible que je me réveillai tout à coup. Je portai mes yeux autour de moi, et le bon Virgile me disait : K Je t'ai déjà appelé trois fois, lève-toi et viens; cherchons l'entrée par laquelle nous pourrons pénétrer plus haut. »
Je me levai. Le jour éclairait tous les cercles de la montagne, et nous laissions derrière nous le soleil. En suivant Virgile, je m'avançais comme un homme qui est absorbé dans de graves pensées, et qui se courbe comme la moitié de l'arche d'un pont. J'entendis alors ces mots : « Venez, c'est ici que l'on passe. » Ils furent prononcés par une voix douce et suave, telle qu'on n'en entend pas dans ce monde mortel.
Celui qui avait parlé ainsi, en étendant ses ailes dont la blancheur ne le cédait pas à celle du cygne, nous dirigea à travers les deux flancs de la montagne escarpée. Il agita ses plumes sacrées autour de son front en disant : « Que ceux qui pleurent sont heureux, et qu'ils trouveront de consolation pour leurs âmes généreuses ! »
A peine eûmes-nous quitté l'ange, que mon guide commença à me dire : Eh bien! que regardes-tu à terre? »
Je répondis : « Une nouvelle vision, que je viens d'avoir, a laissé dans mon esprit tant de doutes qu'ils me poursuivent, et que je ne puis cesser d'en être tourmenté.
— Tu as vu, reprit le sage, tu as vu cette sorcière aussi ancienne que le monde, qui seule fait verser tant de pleurs au dessus de nous. Tu as vu comment l'homme peut parvenir à se détacher
d'elle; que cela te suffise : maintenant marche plus vite; tournetoi vers ce rappel que te l'ait le roi éternel qui met en mouvement les splières célestes. »
J'obéis ainsi que le faucon qui, après avoir regardé si ses pieds sont affranchis de leurs liens, se dresse au cri du chasseur, et se montre impatient de voler, par l'effet du désir de la pâture, et sans m'arrèter je franchis tous les degrés qui, à travers la roche lamentable, conduisaient au cercle suivant.
A peine arrivé dans le cinquième cercle, je vis des dmes couchées à terre et toutes renversées, qui répandaient des larmes. J'entendais ces ombres s'écrier, avec des soupirs si profonds, que je pouvais à peine comprendre leurs paroles : « Mon âme s'est attachée au sol. »
Le poète leur parla ainsi : « 0 élus de Dieu, dont la justice et l'espérance adoucissent les tourments, indiquez-nous les degrés les plus élevés! » Une âme répondit peu après : « Ombres, si vous venez ici pour être exemptes d'y rester étendues, et si vous voulez connaître votre chemin, marchez toujours à droite. »
A ces mots je vis que mon sort était ignoré de l'âme qui avait répondu. Je tournai donc mes yeux vers ceux de mon maître, et, par un signe amical, il me fit comprendre qu'il approuvait le désir qui était gravé dans mes traits.
Quand je me trouvai ainsi libre, je m'approchai de l'esprit qui par ses paroles m'avait laissé pénétrer son ignorance, et je dis : « 0 toi, dont les pleurs mûrissent la satisfaction sans laquelle on ne peut retourner auprès de Dieu, suspends un moment ton expiation douloureuse! dis-moi qui tu es, et pourquoi vous avez tous le dos tourné en en-haut; dis en même tempà si tu veux quelque service de moi, dans ce monde dont je suis sorti encore vivant. »
Et lui à moi : « Tu sauras pourquoi le ciel a ordonné que nos épaules fussent retournées ainsi, mais d'abord apprends que je fus successeur de Pierre ". Un fleuve limpide s'abîme entre Sestri et Chiavari, et ma famille tire son nom de celui de ce fleuve. J'ai éprouvé pendant un mois et quelques jours combien pèse le manteau pontifical, pour celui qui ne veut pas le traîner dans la fange. Tous les autres vêtements ne pèsent pas plus qu'une plume légère. Hélas! ma conversion fut tardive; mais quand je fus nommé pasteur romain, je sus combien la vie était trompeuse ; je vis que là le cœur ne pouvait être en repos, et qu'on ne devait pas s'élever plus haut dans la vie périssable; aussi je sentis un vif désir d'obtenii' la vie immortelle. Je fus une âme abandonnée de Dieu : mon avarice ne connut pas de bornes; maintenant tu m'en vois puni. Ce que l'avarice exige de nous sur la terre, on le retrouve ici dans le supplice des âmes qui se convertissent, et la montagne n'a pas
de peine plus amère. Comme notre œil ne s'éleva pas en haut, ainsi la justice céleste le fixe sur le sol en le vouant aux choses terrestres; enfin, comme l'avarice a détourné notre amour de tout vrai bien qui nous put être utile, de même la justice divine nous retient ici liés par les pieds et par les mains, et nous demeurerons ainsi immobiles et étendus, tant qu'il plaira au juste souverain. »
Je m'étais agenouillé, et je voulais parler; mais à peine eus-je commencé, que l'esprit s'apercevant seulement au bruit de ma voix de cet acte de soumission, ajouta : « Quelle raison veut que tu te baisses ainsi? » Je répondis : « Ma conscience m'impose naturellement un tel respect pour votre dignité. »
Mais l'âme reprit qn ces termes : « Relève-toi; ô frère, ne te trompe pas à ce point! Toi, les autres et moi, nous servons la même puissance ; si tu te souviens de ce passage de l'Évangile où il est dit : Et ils ne sont pas époux, » tu sauras pourquoi je raisonne ainsi. Retire-toi, je ne veux pas que tu t'arrêtes davantage ; ta présence m'empêche de verser des larmes avec lesquelles je mûris la satisfaction que je dois, comme tu l'as dit. J'ai sur la terre une nièce qui se nomme Alagia. Cette femme est bonne par elle-même, puisse Dieu permettre que le mauvais exemple ne la rende ptis criminelle 1 Elle seule m'est restée là-bas. »
^ ^ Sa
CHANT VINGTIÈME
J^N désir plus prononcé surmonte toujours un désir moins pressant; aussi, pour plaire à cet esprit, malgré moi je me retirai, sans avoir trempé l'éponge jusqu'au fond. Je me mis en mouvement, et mon guide reprit sa marche dans l'espace laissé libre le long des roches pour cette grande quantité d'âmes, en s'avançant comme on marche dans une voie resserrée par des crénaux; car ces infortunés qui versent goutte à goutte tant de larmes pour expier le mal dont le monde est infesté, occupaient toute l'autre partie du chemin.
Puisses-tu être maudite, louve antique **, dont la faim insatiable te fait engloutir plus de proies que n'en dévore aucune autre bête! 0 ciel, aux influences duquel on attribue les révolutions de la terre, quand viendra celui qui détruira cette bête homicide?
Nous nous avancions lentement, et je regardais attentivement les ombres que j'entendais pleurer et se plaindre. On cria par hasard devant moi, avec les accents de douleur d'une femme qui est dans le travail de l'enfantement : « 0 douce Marie! » On ajouta : « Tu fus si pauvre, comme on l'a vu, quand lu déposas dans retable ton fardeau sacré! » J'entendis ensuite ces paroles : « Bon Fabricius, tu aimas mieux la vertu avec la pauvreté, que de grandes richesses avec le vice! »
Ces paroles m'avaient charmé tellement, que je m'écartais pour connaître l'âme qui les avait prononcées. Elle parlait encore de la libéralité de Nicolas, qui assura une dot à des vierges, pour conduire leur jeunesse à l'honneur. Je dis alors : w 0 âme qui parles si sagement, apprends-moi qui tu as été, et pourquoi tu es seule à renouveler de semblables louanges! Tes paroles auront une récompense, si je retourne pour achever la courte carrière de cette vie qui vole à son terme.
L'esprit répondit : « Je te parlerai, non pas que j'attende quelque récompense de là-bas, mais parce qu'une si éclatante faveur de Dieu brille en toi avant ta mort.
« Je fus la racine de cette plante coupable qui, par son ombre funeste, nuit à toute la terre chrétienne, tellement, qu'elle porte rarement de bons fruits. Si Douai, Gand, Lille et Bruges étaient armés d'un plus grand pouvoir, il en serait tiré , une vengeance; et je la demande au juge dont les volont('-s sont irrévocables. On m'appela Hugues Capet; c'est de moi que sont nés les Philippe et les Louis qui gouvernent depuis peu la France : je fus fils d'un boucher de Paris ^'.
« Quand les anciens rois furent tous éteints, excepté un prince qui était vêtu de l'habit religieux, mes mains dirigeaient le gouvernail de l'État, avec une autorité si étendue, et l'appui de tant d'amis, autour de moi, que la tête de mon fils reçut la couronne vacante; et c'est de cette famille que sont provenus ceux que l'huile sainte a consacrés. Tant que la grande dot apportée par la Provence à mon sang ne lui ôta pas la honte, il valait peu ; mais il ne faisait pas de mal : là il commença à se livrer aux rapines, à la violence, au mensonge; et ensuite, par expiation, il se saisit du Ponthieu, de la Normandie et de la Gascogne. Charles vint en Italie, et encore par expiation, il lit une victime de Conradin; puis, toujours par expiation, il rejeta Thomas duiis le ciel. Je lis dans l'avenir qu'avant peu on enverra hors de France un autre Charles, pour mieux le faire connaître lui et les siens. Il en sort sans armes, et seulement muni de la lance avec laquelle combattit Judas. 11 frappe Florence qu'il déchire de ses coups : il n'en rapportera pas pour lui des domaines, mais de la houle et des remords
d'autant plus accablants, qu'il attachera moins d'importance à ce crime. L'autre, qui est déjà sorti, je le vois prisonnier sur sa flotte, vendre sa fille et en faire l'objet d'un contrat, comme font les corsaires pour les autres esclaves.
« 0 avarice! que peux-tu produire de plus coupable, puisque tu as réduit mon sang à ne pas respecter mes propres enfants? Mais pour que le mal arrivé et le mal futur soient encore surpassés, je vois les lis entrer dans Anagni et le Christ prisonnier dans la personne de son vicaire^"; je le vois une autre fois moqué; je vois renouveler la scène du vinaigre et du fiel, et je vois qu'il meurt entre deux larrons vivants; je vois un nouveau Pilate que ce supplice ne rassasie pas : il porte dans le temple ^^ ses désirs cupides. 0 mon souverain maître! quand serai-je assez heureux pour être témoin de la vengeance, qui, cachée dans tes vues secrètes, satisfait ta juste colère?
Ce que je rapportais de l'unique épouse de l'Esprit-Saint t'a fait tourner tes regards sur moi pour savoir ce que je voulais dire. Telles sont nos prières tant que dure le jour; mais quand la nuit arrive, nous ne rappelons que des exemples contraires; alors nous nous entretenons de Pygmalion, que sa passion avide pour l'or rendit traître, voleur et parricide; nous retraçons la misère de l'avare Midas, qui vit exaucer sa folle demande dont rit la postérité. Chacun se souvient d'Acham, qui déroba les dépouilles de l'ennemi, et qui semble encore être poursuivi par la colère de Josué. Nous accusons Saphira et son époux, nous applaudissons à celui qui foula Héliodore sous les pieds de son coursier. Dans toute la montagne on voue à l'infamie Polymnestor, meurtrier de Polydore; enfin on nous dit : « Crassus, apprends-nous, puisque tu le suis, quelle est la saveur de Vor. » Quelquefois nous parlons, l'un à voix haute, l'autre à voix basse, suivant l'impression qui nous porte a citer des exemples plus ou moins terribles. Cependant je ne suis pas seul à rappeler ici les bons exemples dont on s'entretient pendant le jour; mais quand tu as passé, aucun autre n'élevait la voix. »
Nous avions quitté cet esprit, et nous tâchions d'avancer aussi vite que nous pouvions, quand je sentis trembler la montagne comme si quelque masse se fût écroulée. Je fus glacé de terreur, ainsi que l'homme que l'on conduit à la mort. Certes, Délos n'était pas agitée de tremblements aussi épouvantables avant que Latone y eût préparé sa couche pour enfanter les deux yeux du ciel. Alors on entendit un cri tel que mon maître se tourna vers moi, en disant : « Ne crains rien tant que je suis ton guide. » Tous chantaient : « Gloire à Dieu dans le ciel, » autant que je pus le distinguer à la voix de ceux qui chantaient le plus près de moi.
Nous restâmes immobiles et en suspens comme les bergers la
première fois qu'ils entendirent cet hymne, et bientôt le tremblement cessa de nous efîiayer par ses oscillalions.
Nous continuâmes notre voyage sacré, en regardant les ombres qui étaient étendues à terre, retournées sur le dos pour pleurer suivant l'ordre du ciel.
Si ma mémoire ne m'abuse pas, jamais je ne désirai si vivement de connaître la cause ignorée d'un événement. Je n'osais pas interroger mon guide qui marchait plus vite, et par moi-même je ne pouvais rien comprendre; aussi continuai-je d'avancer, timide et pensif.
^ SS
CHANT VINGT ET UNIÈME
;;^^ETTE soif naturelle, qui n'est apaisée que par l'eau salutaire avec laquelle la femme de Samarie demanda la grâce divine, me tourmentait et m'excitait à fouler le sol sans retard à travers la voie couverte de ces âmes; et je suivais mon guide tout en compatissant à la juste vengeance qu'elles éprouvaient. Mais, de même que, suivant la parole de Luc, Jésus, sorti de la fosse sépulcrale, apparut à deux voyageurs, voilà qu'il survint une ombre qui marchait derrière nous, en regardant à terre la foule d'âmes qui y étaient couchées.
Nous ne nous en étions pas d'abord aperçus; mais elle parla la première : « 0 mes frères, dit-elle, que Dieu vous donne la paix 1 » Nous nous retournâmes sur-le-champ, et Virgile fit un geste de respect, et répondit : « Que la Cour divine qui me relègue dans un exil éternel, te tienne aussi en paix dans l'assemblée céleste! — Comment, dit l'esprit, continuez-vous de marcher si vite, si vous êtes des ombres que Dieu n'admet pas dans son empire? Qui vous 4 conduits si avant sur les degrés par lesquels on peut y parvenir? » Mon maître reprit : « Si tu regardes les signes que porte celuiti et que l'ange trace sur le front, tu conviendras qu'il a droit de vivre avec les bienheureux. Mais comme celle qui travaille la nuit et le jour n'a pas cessé de filer toute la quenouille qui lui est offerte par Glolho, l'âme de mon compagnon, qui est sœur de la tienne et de la mienne, en venant ici ne pouvait y arriver seule,
parce qu'elle ne jouit pas des mêmes avantages que nous; aussi j'ai été tiré des amples gouffres de l'Enfer pour le guider, et je le guiderai tant que mes facultés me le permettront. Dis-moi, si tu le sais, pourquoi la montagne a tremblé jusque dans ses fondements baignés par la mer, et pourquoi les âmes ont répondu à ce tremblement par un cri universel. »
Virgile, en faisant cette demande, rencontra justement mon désir; et ma soif pleine d'espérance commençait à devenir moins avide.
L'esprit parla en ces termes : « La montagne sainte n'entend pas ce bruit sans l'ordre de la Divinité, et il n'est pas contraire à ses lois : ce lieu est exempt des altérations physiques qu'on peut craindre des éléments; la cause de ce bruit ne peut provenir que de ce que le ciel a reçu en soi de la montagne ; car il ne tombe en ce lieu de la pluie, de la grêle, de la neige et du brouillard qu'au delà des trois degrés de la porte; ici l'on ne voit ni nuées épaisses, ni vapeurs enflammées, ni éclairs, ni les vives couleurs de la fille de Thaumas^*! qui, pour vous, paraît à la fois dans plusieurs points du ciel : le vent ne s'élève aussi qu'au delà des trois degrés dont je t'ai parlé, là où est placé l'ange vicaire de Pierre. La partie inférieure ne peut éprouver des tremblements plus ou moins prolongés; mais ici où tu te trouves, il n'y en a jamais eu qui aient été occasionnés par des translations d'air souterrain. La montagne ne tremble que quand une âme se sentant purifiée s'élève ou se met en mouvement pour monter plus haut, et un cri semblable à celui que tu as entendu accompagne chaque fois ce tremblement.
« La volonté seule donne un indice certain de la purification. Cette volonté toute libre pousse l'âme à changer de séjour, et lui suffit pour obtenir cette faveur. D'abord l'âme est bien animée par ce désir, mais une inclination divine combat, dans le supplice, ce désir trop prompt, comme, la céleste justice faisait combattre le péché par le remords. Moi qui suis resté étendu, et exposé à ces douleurs, pendant cinq siècles, je n'ai senti qu'à cet instant même une volonté efficace d'atteindre à un empire plus heureux. Tu as entendu un tremblement de terre, et les pieux esprits ont glorifié le Seigneur, pour qu'il les admît bientôt au sein de ses voluptés célestes. »
L'ombre cessa de parler. Comme on a d'autant plus de plaisir à se désaltérer qu'on ressent davantage la soif, je ne saurais exprimer toute la satisfaction que me donna cette explication.
Mon sage guide prit alors la parole et dit : « Je vois quel est le filet qui vous enveloppe ici, et comment on le déroule, et pourquoi la montagne a éprouvé une secousse dont les autres se sont réjouis. Maintenant fais-moi connaître qui tu es, et pourquoi tu es resté ici pendant tant de siècles. »
L'ombre prit ainsi la parole : « Dans le temps où le bienfaisant Titus, avec l'aide du roi des rois, vengea la blessure dont sortit le sang vendu par Judas, je portais sur la terre ce titre qui dure et qui honore le plus. Je me voyais assez célèbre, mais je n'étais pas éclairé parla Foi. Mes accents furent si doux, que, de Toulouse •'^ Rome m'attira dans son sein, où mon front fut orné de myrte. Les peuples m'appellent encore là du nom de Stace. Je chantai Thèbes et le grand Achille; mais je tombai sur le chemin, avec le second fardeau. Mon ardeur s'embrasa à cette divine flamme où tant d'hommes illustres ont puisé leur génie. Je parle de VEnéide qui fut ma mère et ma tendre nouiTice en poésie. Je n'osai jamais faire un pas sans son appui, et j'achèterais une année de plus dans cet exil le bonheur d'avoir vécu dans le môme temps que le chantre d'Énée. »
A ces mots, le sage Romain me regarda d'un air qui semblait me recommander le silence. Mais la puissance qui s'appelle volonté ne peut pas tout : le rire et les pleurs suivent de si près la passion à laquelle on est livré ! Ils se manifestent dans ceux qui ont un cœur franc et sincère. Je souris comme l'homme qui indique une chose sans parler; alors l'ombre se tut et me regarda dans les yeux, que l'on dit être le miroir de la pensée. Elle dit : « Puisses-tu achever heureusement ta glorieuse entreprise! Mais pourquoi ta bouche a-t-elle laissé échapper un léger sourire? » Je me sentis, en ce moment, dans une pénible perplexité. L'un me recommandait le silence, l'autre me conjurait de parler. Alors je soupirai, et ma pensée fut devinée.
« Dis, reprit mon maître, et n'aie aucune crainte; dis-lui ce qu'il demande avec tant d'instance. » Je parlai ainsi : " Antique esprit, peut-être que tu t'émerveilles de mon sourire? Mais je veux que tu éprouves un bien plus grand étonnement. Celui qui me guide vers les régions bienheureuses est ce môme Virgile qui anima ton courage à chanter les hommes et les dieux. Si tu as attribué mon sourire à d'autres motifs, détrompe-toi : les paroles que tu as dites sur lui en sont la véritable cause. »
Déjà Stace se baissait pour embrasser les genoux de mon maître, mais celui-ci lui adressa ces mots : Frère, n'agis pas ainsi; tu es une ombre, et tu ne vois qu'une ombre devant toi. » Stace, en se retournant, répondit : « Tu peux juger aisément de la tendre affection que je te porte, puisque j'oublie notre vanité, en traitant une ombre comme un corps réel et solide. »
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CHANT VINGT-DEUXIEME
;^ous avions déjà laissé derrière nous l'ange qui nous-vait montré le chemin du sixième cercle, en effaçant une lettre de mon front, et les esprits célestes, dont les désirs se tournent vers la divine justice, avaient chanté (( Heureux ceux qui ont soif^* », sans terminer le verset. Devenu plus léger qu'à l'entrée des autres degrés, je marchais sans fatigue à la suite des deux ombres.
Virgile alors parla ainsi : « Un amour allumé par la vertu en a toujours produit un autre, si sa flamme est bien connue. Depuis que j'ai vu descendre parmi nous, dans les Limbes, Juvénal qui te chérissait tendrement, ma bienveillance pour ta personne fut telle qu'on n'en a pas éprouvé une semblable pour une personne qu'on n'a jamais vue : aussi en faisant la route avec toi je trouverai ce chemin bien plus court : mais parle; comme ami, excuse ma franchise, et comme ami, réponds à ma demande. Gomment l'avarice a-t-elle pu habiter dans un esprit aussi raisonnable et qui a cherché à s'instruire autant que le tien ?
Cette question fit un peu sourire Stace, ensuite il répondit : « Toutes tes paroles sont pour moi des gages de ta tendre amitié. Souvent apparaissent des choses dont on doute, parce que les causes secrètes sont inconnues. Peut-être crois-tu, parce que tu m'as rencontré dans le cercle des avares, que moi-même j'ai été avare dans l'autre vie. Apprends donc que je fus au contraire trop éloigné de l'avarice, et que la passion qui m'a tourmenté a été punie pendant un grand nombre de révolutions lunaires.
« Moi aussi je porterais les fardeaux énormes en tournant autour du cercle de douleurs, si je n'avais pas dirigé ma conduite vers ces préceptes que toi, qui es à moitié dans le séjour des tourments, tu donnas aux mortels, quand tu dis : u 0 faim insatiable de for, à quels excès ne portes-tu pas les cœurs des hommes! Alors je pensai que les mains pouvaient ne pas user des richesses avec sobriété, et je me repentis de cette faute comme de toutes les autres. Combien d'hommes viendront, au dernier jugement, privés de leur chevelure, parce qu'ils auront ignoré, après avoir vécu en prodigues, et en se souillant de ce péché, qu'un heureux repentii dans la vie ou au moment de la mort, le fait oublier à Dieu! Apprends que le vice qui est opposé à quelque péché se purifie ici avec ce même péché. Si donc je me trouve au milieu de ceux qui
pleurent leur avarice, j'y ai été jeté pour me purifier du péché contraire. »
Alors le chantre des vers bucoliques parla en ces termes : « Quand tu as décrit, sous les généreuses inspirations de Clio, les cruels combats de ces princes qui furent un double sujet de tristesse pour Jocaste, il paraît que la Foi, sans laquelle aucune vertu ne suffit, ne t'avait pas encore mis au rang des fidèles. S'il en est ainsi, quel flambeau, ou quel soleil a tellement dissipé les ténèbres qui t'environnaient, que tu aies pu diriger tes voiles vers la barque du pêcheur? »
Stace répondit : « Toi, d'abord, tu m'as enseigné le chemin qui conduit aux sources sacrées du Parnasse, ensuite tu m'as éclairé auprès de Dieu; tu as ressemblé à celui qui, marchant de nuit, porte derrière lui une lumière qui ne l'éclairé pas, mais qui montre la lumière aux autres, lorsque tu as dit : « Le siècle se renouvelle, la justice revient sur la terre avec les premiers temps de la vie, et une autre race descend du ciel. » Par toi je fus poète; par toi je fus chrétien : mais afin que tu comprennes mieux cette image, je donnerai un coup de pinceau plus marqué.
« Déjà le monde était rempli de la vraie croyance semée par les messagers du royaume éternel, et tes révélations répétées plus haut se rapportaient à ce qu'annonçaient de nouveaux saints envoyés pour prêcher la parole divine. Je m'accoutumai à les visiter; ils me parurent si irréprochables, que quand Domitien les persécuta, mes pleurs accompagnèrent leur supplice. Tant que je demeurai sur la terre, je les secourus; enfin leurs mœurs droites et pures me firent mépriser les autres sectes. Je reçus donc le baptême avant de conduire dans mes vers les Grecs aux fieuves de Thèbes. Mais, par crainte, je fus chrétien honteux, et je professai longtemps le paganisme : à cause de cette tiédeur, le quatrième cercle m'a vu tourner pendant plus de quatre siècles. Toi donc, qui as soulevé le voile sous lequel était cachée la vérité de la Foi, puisque, en montant ainsi, nous avons le temps de nous entretenir, dis-moi, si tu le sais, ouest Térence, notre ancien Latin, où sont Cécilius, Plaute et Varron? Sont-ils condamnés, et dans quel cercle se trouvent-ils?»
Mon maître répondit : « Ceux dont tu parles, Perse, beaucoup d'autres et moi, nous habitons dans le premier cercle de la prison ténébreuse, le même séjour que ce Grec à qui les Muses prodiguèrent leur lait le plus pur. Souvent nous parlons ensemble de la montagne où résident nos tendres nourrices. Nous voyons près de nous Euripide, Anacréon, Simonide, Agathon, et beaucoup d'autres Grecs dont le front fut orné de lauriers. Là on rencontre aussi des âmes que tu as chantées : Antigone, Déiphile, Argia, et
Ismène encore autant affligée qu'elle le fut sur la terre. On voit celle qui indiqua la fontaine Langia, on voit la fille de Thirésias, Thétis, Déidamie avec ses sœurs. »
Les poètes arrivés au haut des degrés, et cessant de monter, demeuraient en silence, regardant autour d'eux. Déjà les quatre premières servantes du jour étaient restées en arrière; la cinquième se tenait au timon du char pour le diriger vers l'ardent méridien : alors mon maître dit : « Je crois qu'il faut marcher à droite pour tourner la montagne, comme nous avons fait jusqu'ici. »
Nous continuâmes donc d'avancer ainsi qu'auparavant, et nous entrâmes dans le chemin avec moins d'hésitation, quand l'autre âme vertueuse y eut consenti. Les poètes marchaient en avant : je suivais leurs traces et j'écoutais des discours qui m'apprenaient les règles de leur science poétique; mais ces entretiens pleins de charme furent interrompus par la vue d'un arbre que nous trouvâmes au milieu du chemin, et dont les fruits répandaient une odeur suave et agréable.
Le sapin diminue en s'élevant de branche en branche ; cet arbre, au contraire, s'amoindrissait à mesure qu'il se rapprochait du sol : c'était, je crois, pour que personne n'y pût monter. Du côté où était intercepté le chemin que nous suivions, il tombait du rocher une onde claire qui baignait les feuilles de l'arbre mystérieux.
Les deux poètes s'en étant approchés, une voix qui sortit des feuilles cria : <■<■ Vous ne toucherez pas à cette nourriture. » Elle dit ensuite : « Marie, qui intercède maintenant pour vous, ne pensait pas à satisfaire un sentiment de gourmandise, mais voulait que les noces fussent honorables et complètes. Les anciennes Romaines se contentèrent d'eau pour boisson. Daniel méprisa les repas recherchés, et il acquit la science. Le premier siècle eut Véclat de for; la faim donnait de la saveur aux glands; la soif donnait à chaque ruisseau le goût du nectar. Des rayons de miel sauvage et des sauterelles furent les seuls mets dont se nourrit Baptiste dans le désert ; c'est pourquoi il est environné de gloire, et aussi grand que le montre rÉvangile. »
CHANT VINGT-TROISIEME
ENDANT que je portais mes yeux sur les feuilles verdoyantes de cet arbre, comme a coutume de faire l'homme frivole qui perd son temps à suivre un oiseau, le sage qui était pour moi plus qu'un père, disait : « Mon fils, viens maintenant; le temps qui nous est accordé peut s'employer plus utilement. »
Je tournai alors mes regards et mes pas vers les deux poètes, qui, par leurs entretiens, charmaient si bien les fatigues de la route, et voilà que j'entendis à la fois pleurer et chanter : « Seigneur, tu ouvriras ma bouche. »
Ces pleurs et ces chants excitèrent en moi le plaisir et la douleur. Je m'écriai : « 0 tendre père! qu'enlends-je? — Ce sont peutêtre, répondit-il, des ombres qui vont acquitter la dette de la divine justice. »
De même que des pèlerins marchant tout pensifs vers le but de leur voyage, s'ils sont rencontrés en chemin par des gens qu'ils ne connaissent pas, les regardent sans s'arrêter, de même une foule d'âmes pieuses et silencieuses qui marchaient après nous, nous regardaient en nous dépassant. Elles avaient les yeux caves et enfoncés, la figure hâve; et elles étaient si maigres que leur peau trahissait leurs os. Je ne crois pas qu'Érésichthon ^^ ait été si décharné quand il fut déchiré par les angoisses d'une faim insatiable. Je disais, pensant en moi-même : Voilà comme devait être cette nation qui perdit Jérusalem, lorsque Marie dévora son propre fils.
Les yeux de ces ombres paraissaient des chatons privés de leurs pierres. Quiconque pense reconnaître dans la figure des hommes la lettre M entre deux lettres 0'^ aurait facilement'reconnu la première.
Quel est celui qui, ne sachant pas comment un tel effet peut s'obtenir, croirait que l'odeur d'un fruit et celle d'une eau excitant un ardent désir, pussent tourmenter si cruellement ces ûmesl Déjà, ne comprenant pas la cause de leur maigreur, et de la sécheresse de leur peau qui se dissolvait en écailles, je ne concevais pas ce qui pouvait causer ce supplice; voilà qu'une ombre porta sur moi ses yeux caves, me regarda fixement, et cria ensuite d'une voix forte : « Quelle faveur m'est donc ac^cordée? » Je n'aurais pas reconnu cette ombre à son visage : Ce fut sa voix qui me rappela
La Divine Comkdii;.
des traits défigurés. Ce souvenir retraçait à mon esprit sa figure déformée, et je retrouvai Forèse.
Il me disait : « Ne fais pas attention à cette croûte desséchée ni à la maigreur qui enlaidissent si horriblement mes traits; mais dis-moi la vérité sur ce qui te regarde : Quelles sont ces deux âmes qui t'accompagnent? Ne refuse pas de me satisfaire. »
Je lui répondis : « Ton visage, ô toi que j'ai pleuré comme mort, ne m'inspire pas moins de douleur, maintenant que je le vois si tordu! Enfin, au nom du Dieu qui vous effeuille ainsi, ne me demande rien, j'ai un autre désir à contenter. — Par l'ordre divin, reprit Forèse, cette plante et cette eau ont une vertu secrète dont la puissance me fait maigrir ainsi. Toutes ces ombres qui, pour avoir aimé sans mesure les plaisirs de la table, chantent ici en pleurant, doivent reconquérir leur pureté au milieu du supplice de la faim et de la soif : leur désir de manger et de boire est excité par l'odeur qu'exhalent les fruits et l'eau qui entretient leur fraîcheur. Tu nous vois tourner sur ce sol rocailleux, et ce n'est pas pour une seule fois que nous subissons cette peine cruelle; je dis une peine, j'aurais dû dire une consolation : nous sommes conduits sans cesse à cet arbre par la même volonté qui porta le Christ à dire Eli, quand, pour nous sauver, il se laissa déchirer le flanc. »
Je repris : « Forèse, depuis le jour où tu as changé de monde pour obtenir une meilleure vie, il ne s'est pas écoulé cinq années. Comment es-tu venu en ce lieu, si tu as été privé, par la maladie, de pécher davantage avant l'heure de cette douleur sage qui nous remarie à Dieu? Je croyais te trouver encore là-bas, où l'on reste autant de temps que l'on en met à différer son repentir. — C'est ma tendre Nella, reprit-il, qui, par ses prières ferventes, m'a conduit à goûter sitôt la douce absinthe des douleurs. Ses oraisons pieuses, ses profonds soupirs m'ont enlevé de cette côte où l'on attend, et m'ont fait échapper aux autres cercles. Ma veuve, que j'aimai si passionnément, est d'autant plus chère à Dieu, qu'elle est seule à bien opérer. La Barbagia de la Sardaigne a des femmes plus pudiques que la Barbagia ^^ où j'ai laissé mon épouse.
« 0 frère! que veux-tu que je te dise? Je lis dans l'avenir, et ce que je prévois n'est pas éloigné : on défendra dans la chaire aux Florentines déhontées d'aller ainsi montrant leur poitrine et leurs mamelles. Y eut-il jamais des femmes barbares ou sarrazines que l'on ait forcées à la pudeur par des monitoires ou des châtiments? Mais si ces misérables savaient ce que le ciel leur prépare bientôt, elles ouvriraient déjà la bouche pour hurler ; enfin, si ma faculté de prévoir l'avenir ne m'abuse pas, elles deviendront tristes avant que l'enfant, dont la nourrice apaise les cris par une chanson, ait vu
son menton couvert d'un duvet léger. Allons, frère, ne me cache plus ta condition, tu vois que non seulement moi, mais toutes ces âmes regni'dcnt attentivement l'ombre que projette ton corps. »
Je dis alors à Forèse : « Si lu te rappelles la vie que nous avons menée ensemble, le souvenir t'en sera bien amer. Celui qui me précède est venu m'arracher à cette vie pernicieuse l'autre jour, quand la sœur de cet astre était dans tout son éclat » ; et. en parlant ainsi, je montrai le soleil. « Mon guide, à travers la nuit ténébreuse habitée par les véritables morts, m'a conduit encore revêtu de cette chair qui accompagne mon âme. Ses secours m'ont amené ici au milieu des détours de la montagne dont les supplices vous remettent dans la vraie voie, vous que le monde a détourné de la vertu. Il m'a promis de me servir de guide jusqu'à l'endroit où je trouverai Béatrix.
« Là, je devrai le quitter.
<( Ce guide est Virgile, ajoutai-je en le montrant du doigt; cet autre est l'esprit pour lequel on a senti trembler dans ses fondements toute la montagne, signal qui lui permet de se séparer d'elle. »
Sa SS
CHANT VINGT-QUATRIÈME
jES paroles n'arrêtaient pas la marche, .et la marche n'arrêtait pas les paroles; nous avancions rapidement comme un vaisseau poussé par un vent favorable : les ombres, qu'on aurait crues deux fois mortes, étonnées de ce que je vivais encore, montraient dans leurs yeux enfoncés toute l'admiration qu'elles éprouvaient.
Je continuai de parler et je dis : « Cette ombre, à cause de nous, va en avant plus lentement qu'elle ne le ferait seule; mais dis-moi, si tu le sais, ajoutai-je, où est Piccarda? Dis-moi, dans cette foule d'esprits qui me regardent, dois-je en remarquer qui soient dignes d'être reconnus? — Ma sœur, reprit Farèse, modèle de grâce et de bonté (je ne sais lequel de ces deux avantages brilla le plus en elle), triomphe couronnée au milieu du ciel. »
11 parla d'abord ainsi, ensuite il ajouta : « Ici rien ne défend de nommer les esprits, puisque nos traits sont si cruellement effacés
par la faim. Celui-ci, et il nous l'indiqua du doigt, est Buonagiunta, Buonagiunta de Lucques; cet autre, plus défiguré encore que ses compagnons, fut un des époux de la sainte Église "**. Il naquit à Tours, et il expie par le jeûne, les anguilles de Bolséna, qu'il faisait cuire dans la vernaccia. »
Forèse m'en nomma un grand nombre un à un ; tous paraissaient satisfaits d'être ainsi nommés, et aucun d'eux n'en montrait de dépit. Je vis usant ses dents à vide, Ubaldino dalla Pila ^', et Boniface qui nourrit tant de monde du produit de son rochet. Je vis messer Marchese qui eut le temps de boire à Forli, avec une soif moins brûlante, et qui cependant ne put l'apaiser jamais. Je regardais celui de Lucques comme fait un homme qui en préfère un autre, et il paraissait m'avoir connu dans le monde. Il marmottait je ne sais quoi sur une certaine Gentucca, là où la divine justice le châtie si rigoureusement. « 0 âme, dis-je, qui semblés désirer de parler avec moi, permets que j'entende tes paroles : satisfais ton désir et le mien en t'exprimant plus intelligiblement. »
Il commença ainsi : « Il est né une femme qui ne porte pas encore de voile, et qui te rendra agréable le séjour de ma ville, quoique chacun lui reproche cette faute. Pars arec cette prédiction : la vérité t'apprendra si tu t'es trompé en m'entendant murmurer quelques mots. Mais, dis-moi, ne vois-je pas en toi l'auteur de ces vers nouveaux : « Femmes qui avez rintelligence de l'amour'}»
Je répondis : « J'écris quand l'amour m'inspire, et ainsi je recueille ce qu'il dicte à mon cœur. — Frère, reprit-il, je vois maintenant l'obstacle qui a retenu le Notaire®", Guitton et moi, et les a éloignés de l'excellence de style que je reconnais en toi. Je vois clairement que vos plumes maintenant écrivent en écoutant celui qui dicte si bien, et qu'il n'en fut pas ainsi des nôtres. Quiconque veut composer sans cette inspiration voit bientôt la différence de l'un à l'autre style. » A ces mots Buonagiunta paraissant satisfait garda le silence.
De même que les oiseaux qui vont passer la saison de l'hiver sur les bords du Nil, volent d'abord en lignes arrondies, ensuite s'étendent en files prolongées, de même toutes les âmes qui étaient présentes, légères, soit par l'effet de leur maigreur, soit par celui d'une forte volonté, détournèrent la figure et hâtèrent leur marche.
Ainsi que l'homme fatigué d'avance, qui laisse aller ses compagnons, et continue lentement sa route jusqu'à ce qu'il ait repris haleine, Forèse laissa passer le saint troupeau, et marcha derrière lui avec moi, en disant : « Quand te reverrai-je? — Je ne sais, répondis-je, combien de temps je vivrai, mais je ne mourrai pas
assez tôt pour qu'auparavant je ne sois pas arrivé en idée sur la rive, car le lieu où je dois vivre se détruit de jour en jour et paraît menacé d'une ruine prochaine. — Va, rcprit-il, je vois celui qui en est la cause, entraîné, attaché à la queue d'une bête indomptée, vers la vallée où l'on ne purifie pas ses fautes : à chaque instant l'animal précipite ses pas et déchire le corps qu'il traîne en lambeaux**. »
Forèse ajouta en regardant le ciel : « Ces sphères ne seront pas encore longtemps en mouvement, avant que tu entendes facilement ce que mes paroles ne peuvent pas expliquer davantage. Adieu, le temps est précieux dans ce roy?>ume ; j'en perds trop à marcher ainsi lentement et en ta compagnie. »
De même que, souvent, un cavalier sort des rangs au galop, pour avoir l'honneur de combattre le premier, de même l'esprit nous quitta avec précipitation, et je restai sur le chemin avec les deux sages qui furent, dans le monde, de si honorables chefs de la poésie : mais quand il se fut éloigné de nous, mes yeux le suivirent comme mon esprit suivait ses paroles.
Je vis alors les fruits brillants et appétissants d'un autre arbre placé non loin du précédent que la tortuosité de la montagne nous empêchait de voir en même temps. J'aperçus sous cet arbre des âmes qui élevaient leurs mains : elles criaient comme des enfants qui prient encore, quand celui qui est prié ne répond pas, tout en leur montrant cependant l'objet de leur désir qu'on irrite encore en tenant haut ce qui leur est refusé. Cette foule partit comme abusée par sa fausse espérance, et nous arrivâmes au pied de ce grand arbre qui se dénie à tant de larmes et à tant de prières.
Une voix, je ne sais laquelle, sortie des branches, cria : « Passez plus avant, sans approcher. Plus haut est un arbre dont Eve mordit le fruit, et dont cette plante est un rejeton. » Virgile, Stace et moi, en nous serrant contre la montagne, nous passâmes outre. « Souvenez-vous, disait encore la même voix, de ces téméraires maudits, formés dans les nuages, et qui dans leur ignoble ivresse osèrent, avec leurs doubles poitrines, combattre contre Thésée. Souvenez-vous des Hébreux qui s'agenouillèrent mollement pour boire, de ces lâches que Gédéon ne voulut pas choisir pour compagnons de (jloire, quand il descendit de ses collines et attaqua les Madianites. »
Ainsi rapprochés d'un des côtés du chemin, nous passâmes en entendant le récit de différents péchés de gourmandise qui engendrent souvent des gains misérables.
Après avoir regagné la route libre, nous marchâmes plus de mille pas, en contemplant les âmes sans leur parler. Une voix cria tout à coup : « Où allez-vous, tous les trois, seuls, en relié-
chissant ainsi » ? Je me secouai comme font les bêtes effi'ayées et paresseuses; je levai la tête pour savoir qui avait parlé, et jamais dans la fournaise on ne vit des cristaux et des métaux d'un éclat aussi brillant que celui d'un esprit qui disait : « Si cela vous est agréable, montez ici, c'est par là qu'il faut tourner; c'est ainsi que passe celui qui va chercher la paix. >>
Son aspect avait ébloui mes yeux; aussi me tournai-je du côté de mes maîtres, comme un homme qui obéit ponctuellement à l'ordre qu'il reçoit; et de même qu'au mois de mai le fils d'Éole et de l'Aurore, qui annonce la verdure, répand une odeur suave tout imprégnée des émanations de l'herbe et d^s fleurs, de même un vent léger frappa mon front, et je sentis le doux frottement de la plume qui exhalait une odeur d'ambroisie. J'entendis en même temps ces paroles : Heureux ceux que la grâce éclaire au point que Vamour de la table n'excite pas en eux trop de désirs, et qu'ils se contentent de satisfaire une faim raisonnable. »
CHANT VINGT-CINQUIEME
lÉJA était arrivée l'heure où il ne fallait pas un estropié pour monter, l'heure où le soleil avait laissé le cercle méridional au Taureau, et où la nuit l'avait abandonné au Scorpion; aussi, imitant l'homme qui veut arriver prromptement et qui ne s'arrête pas, quelque spectacle qu'il ait sous les yeux, nous entrâmes dans l'étroite voie qui sépare ceux qui montent. Tel que le petit de la cigogne qui soulève ses ailes, excité par le désir de yoler, et les abaisse parce qu'il n'ose pas quitter le nid, tel, avec une volonté ferme et ininterrompue, j'arrivais jusqu'à produire le mouvement de celui qui se dispose à parler. Quelque précipitée que fût notre marche, mon guide ne laissa pas de me dire : « Tire donc l'arc que tu as bandé jusqu'au fer, et lance tes paroles. » Alors, rassuré, j'ouvris la bouche, et je commençai ainsi : « Comment, là où il n'est pas nécessaire de prendre de la nourriture, peut-on devenir si maigre? — Si tu te rappelais, dit mon guide, comment Méléagre se consumait à mesure que brûlait le tison fatal, cela ne te paraîtrait pas si ijpre à comprendre; si tu te rappelais par quel art le miroir
suit tous les mouvements de votre imag<?, tu <it>uverais flexible ce qui te semble si dur. Mais pour que Ion désir soit satisfait, écoute Stace; je le conjure de guérir les plaies de ton esprit. »
Stace parla d'abord ainsi à Virgile : « Si je développe à ses yeux, en ta présence, ce que l'on voit dans ces lieux éternels, n'attribue qu'à mon obéissance l'explication que je vais donner. >>
Ensuite il continua en ces termes : « Mon fils, si ton esprit écoute et garde mes paroles, tu vas savoir la cause de ce que tu demandes. La portion la plus pure du sang que les veines n'absorbent pas et qui demeure comme le superflu de la table, prend dans le cœur une vertu qui la rend propre à former les membres humains. Après une autre préparation, ce sang épuré descend dans cette partie qu'il convient plus de taire que de nommer, et se joint au sang d'un autre dans un vase naturel. Là les deux substances se réunissent : l'une prête à subir l'impression, l'autre prête à agir par l'effet de la perfection du cœur d'oîi elle provient. Ce sang générateur commence son opération en se coagulant, et met en action ce qu'il est destiné à féconder. La vertu active de ce sang, devenue âme végétative comme une plante, avec cette différence que l'opération de ceile-ci est incomplète, et que celle de l'autre est parfaite, agit tellement, que déjà elle a reçu le mouvement et le sentiment, comme la plante marine, et qu'ensuite elle organise les puissances de l'homme dont elle est le germe.
« Mon fils, cette vertu, provenue du cœur du père oii la nature a mis la semence de ces âmes, s'étend et se développe; mais tu ne vois pas comment l'âme sensitive peut produire l'homme. Ce point a trompé un plus sage que toi. Dans sa doctrine, il a séparé de l'âme la faculté de comprendre, parce qu'il n'a pas vu que son intelligence, po^r comprendre, employât aucun organe corporel.
« Donne ton attention à la vérité que je te fais connaître, et apprends qu'aussitôt que l'embryon a reçu les organes du cerveau, le principal moteur se complaît à le regarder, s'applaudit de son art, et inspire à ce fœtus un esprit nouveau rempli d'une vertu propre à unir à sa substance l'âme sensitive, et à former une âme unique qui vit, qui sent et qui réfléchit sur ses propres actions.
« Pour être moins étonné de ce discours, considère que la chaleur du soleil, jointe à l'humeur qui coule de la vigne, produit le vin. QuandLachésis«2 a épuisé sa quenouille, l'âme se dégage de sa chair, et emporte avec elle ses facultés divines et ses facultés humaines. Les premières, telles que la mémoire, l'intelligence et la volonté, sont dans leur action plus efficaces qu'auparavant; les autres puissances sont comme restées muettes. Sans s'arrêter,
chacune des âmes, par une impulsion intérieure, se dirige vers l'un des rivages marqués par les décrets de Dieu, et c'est là qu'elles apprennent le chemin qu'elles doivent suivre. Aussitôt qu'elle y est arrivée, la vertu inf'ormative répand à l'entour son activité, comme elle la répandait quand elle avait un corps; et de même que l'air, lorsqu'il est pluvieux, est orné de diverses couleurs par la présence du soleil qui s'y réfléchit, de même Pair ambiant prend la forme que l'âme qui s'y est arrêtée a la vertu de lui imprimer.
(( Semblable à la flamme qui suit le feu dans tous ses mouvements, le nouvel esprit garde la forme qui lui est prescrite : c'est de ce corps aérien qu'il reçoit la faculté de l'apparence, et qu'il est appelé ombre; ensuite ses organes se forment, jusqu'à celui de la vue ; dès lors nous parlons, nous rions, nous versons des larmes, nous poussons les soupirs que tu peux avoir entendus dans la montagne; notre corps prend le sentiment de nos désirs et de nos autres passions : telle est la cause de ce que tu vois. »
Nous étions arrivés au dernier cercle, et nous avions tourné à droite. Un autre spectacle s'était offert à mes yeux : là le bord de la montagne vomit des flammes que repousse un vent qui s'élève dans une autre direction; aussi il fallait marcher un à un dans la partie voisine de l'abîme, parce que d'un côté je craignais d'être atteint par les flammes, et que de l'autre je craignais de me précipiter dans le cercle précédent.
Mon guide disait : « Dans ce lieu il ne faut pas s'avancer imprudemment, car il est bien facile de se tromper. » Alors j'entendis chanter au sein de si âpres ardeurs : « Dieu d'une haute clémence » ; ce qui me donnait un violent désir de me retourner. Je vis des âmes marcher à travers ces feux dévorants : j'avais le soin de. temps en temps, de diriger mes pas de manière que je pusse considérer les esprits, pendant que je regardais mon chemin.
Après avoir chanté la dernière strophe de l'hymne, les esprits crièrent, d'une voix forte : « Je ne connais pas d'homme » ; ensuite ils recommencèrent l'hymne à voix basse. A peine fut-il fini qu'ils crièrent encore : « Diane resta dans les bois et elle en chassa Hclicé, qui avait senti les atteintes de Vénus. »
Ils reprirent leurs accords ; puis ils chantèrent des exemples de chasteté d'épouses et d'époux qui avaient accompli les devoirs imposés par la vertu et par les saintes lois du mariage.
Telle est, je crois, l'iïnique peine de ces esprits, pendant tout le temps que le feu les brûle : c'est par de tels soins et de telles expiations que là-haut leur plaie peut être cicatrisée.
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CHANT VINGT-SIXIÈME
lENDANT que nous avancions ainsi l'un après l'autre, mon bon maître me disait souvent : « Prends garde, je t'en avertis encore. » J'avais à droite le soleil, qui, embrasant tout l'Occident, changeait sa couleur bleu céleste en un blanc pâle. Mon ombre semblait donner à la flamme une couleur plus foncée, et je vis les âmes faire attention, tout en marchant, à cet indice merveilleut pour elles. En parlant de moi, elles commencèrent à se dire : « Celui-ci ne paraît pas avoir un corps aérien. » Elles s'en assurèrent en s'approchant, avec l'attention de ne pas sortir du feu où elles devaient être brûlées. Un des esprits parla ainsi : « 0 toi, qui marches derrière tes deux compagnons, non pas pour arriver plus tard, mais peut-être pour leur montrer de la déférence, réponds, de grâce, à moi qui brûle dans la soif et dans le feu. Ta réponse n'est pas seulement nécessaire pour moi, mais encore pour ceux-ci qui l'attendent plus ardemment que l'habitant des Indes ou l'Ethiopien ne désire l'eau rafraîchie. Dis-moi, comment arrive-t-il que tu fasses obstacle au soleil, comme si tu n'étais pas encore tombé dans les filets de la mort? »
Un d'eux mo parlait ainsi. Je lui aurais répondu sur-le-champ, si un autre spectacle ne m'eût frappé : je fus étonné de voir une seconde foule d'âmes qui venait à la rencontre de la première, à travers le chemin enflammé.
Je remarquai alors que chacune de ces ombres s'avança plus vite, qu'elles s'embrassèrent mutuellement, et repartirent satisfaites de cette courte fête; de même au milieu de leurs bataillons noirs les fourmis se flairent l'une l'autre, peut-être pour s'épier •ou s'enlever leur proie.
Après s'être bornées à cet accueil amical, avant de se mettre en route, les âmes se fatiguèrent à crier davantage.
Celles qui arrivaient criaient : « Sodome et Gomorrhe », et les autres répondaient ainsi : « Pasiphaé emprunta la peau d'une génisse pour exciter la luxure du taureau. »
Ensuite, semblables aux grues qui dirigent leur vol, les unes vers les monts Rifées couverts de glaces, les autres vers les sables de la Libye brûlés par le soleil, ces ombres partirent de deux côtés différents, en reprenant leurs premiers chants et en répétant les cris qu'il leur est ordonné de répéter.
Celles qui m'avaient parlé d'abord s'approchèrent de moi en montrant dans leurs traits le désir de m'ent^ndre. J'avais remarqué deux fois ce désir, et je leur dis : « 0 âmes assurées de jouir un jour de l'état de béatitude, mes membres ne sont pas restés sur la terre; je n'y suis mort ni jeune ni vieux; mais ils sont ici avec moi-même, avec leur sang et leurs jointures. Je vais au ciel, pour n'être plus dans les ténèbres de l'ignorance : il y a au-dessus de nous une femme qui me fait accorder cette faveur; voilà pourquoi vous voyez parmi vous mon corps mortel. Mais si votre plus ardente volonté est bientôt satisfaite, et vous porte au ciel le plus spacieux et le plus rempli d'amour, dites-moi, pour moi-même et pour l'instruction des autres, qui vous êtes, et quelle est cette foule qui marche maintenant derrière vous. »
Ces ombres se troublèrent comme le montagnard stupide qui regarde tout en silence, lorsque, après n'avoir habité que les rochers et les bois, il s'enville; mais quand elles eurent perdu cette stupeur qui ne frappe pas longtemps les cœurs généreux :
« Combien tu es heureux, reprit l'ombre qui m'avait interrogé la première, combien tu es heureux que la connaissance de notre supplice te donne une expérience salutaire pour mieux vivre ! Ces ombres qui marchent dans une direction conti^aire à la nôtre commirent le crime que César s'entendit reprocher, lorsqu'au milieu de son triomphe on le saluait du nom de Reine. Elles s'éloignent de nous en criant Sodorne, en se faisant ainsi des reproches à elles-mêmes, et par cette confession elles augmentent la rigueur de leur brûlure. Notre péché fut hermaphrodite.
« Parce que nous ne suivîmes pas les lois humaines, parce que nous nous livi'âmes à nos désirs luxurieux comme de viles bêtes, pour montrer notre opprobre, nous proférons sans cesse le nom de la femme qui, sous des ais façonnés dans la forme d'une génisse, fut souillée comme un animal de-la même nature. Tu connais nos actions, tu sais de quoi nous fûmes coupables; si tu veux connaître notre nom, "le temps ne me permet pas de te le dire, et je ne le pourrais. Je t'empêcherai cependant de regretter d'ignorer le mien : jesuisGaido Guinicelli^^, et déjà je me purifie, parce que je me suis repenti avant d'être arrivé à la fin de ma carrière. »
Lorsque j'entendis le nom de mon père et celui de beaucoup d'autres plus savants que moi qui ont produit des vers d'amour si doux et si gracieux, j'eus, mais avec moins de succès, la même joie que ressentirent deux tendres fils, lorsqu'ils retrouvèrent leur mère poursuivie parla vengeance de Lycurgue. Sans entendre et sans parler, je regardais tout pensif mon maître Guido, mais je n'osais pas m'approcher à cause des flammes.
Quand je l'eus bien considéré, je m'engageai par un serment
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qui inspiiie la confiance à lui être utile en tout ce qu'il voudrait de moi. Il me dit : « Celte^arque de tendresse que lu me donnes est telle que le fleuve du Léthé no pourrait jamais me la faire oublier ou en affaiblir le souvenir. Mais si dans tes serments tu as re.'pecté la vérité, dis-moi pourquoi ta voix et tes regards me démoh'rent tant d'amitié. »
Je répondis : <( Vos douces paroles, tant que vivra le langage que nous parlons aujourd'hui, rendront bien précieux les caractères qui les ont tracées. — «0 frère, reprit (Juido, celui-ci que je t'indique, et il me montrait du doigt une autre âme, fut encore un meilleur poète dans sa patrie; en vers d'amour et en prose de romans, il surpassa tous ses rivaux; et toi, laisse dire aux sots que le poète du Limousin l'a vaincu '* : ils écoutent le bruit que font les autres, plus que la vérité : et ils adoptent une opinion erronée avant que les juges éclairés et les hommes raisonnables aient eux-mêmes prononcé. Beaucoup d'anciens ont parlé ainsi de Guitton, en lui accordant de la réputation, de cris en cris; cependant la vérité a triomphé, et la nouvelle opinion est confirmée par un plus grand nombre de juges. Mais toi, si tu jouis d'une telle faveur que tu puisses parvenir au fortuné collège gouverné par le Christ, fais dire pour moi, de la prière de Notre Père, ce qui est nécessaire pour nous dans ce monde où nous ne pouvons plus pécher. »
A ces mots, peut-être pour laisser la place à celui qui était près de lui, il disparut dans le feu, comme le poisson s'enfonce dans l'eau. Je m'adressai à l'esprit que Guido m'avait montré du doigt, et je lui dis que je désirais obtenir la faveur de savoir son nom.
Cet esprit commença à répondre gracieusement en ces termes : « Votre courtoise demande me plaît tant, que je ne puis ni ne veux me cacher à vous :je suis Amaut qui pleure et vais chantant; je vois avec chagrin ma folie passée ; mais je vois avec transport le bonheur que j'espère à l'avenir. Maintenant je vous supplie, par cette vertu qui vous guide au sommet, sans que vous éprouviez le tourment du froid ni celui du chaud, qu'il vous souvienne de soulager ma douleur. »
ensuite il se perdit dans le feu qui purifie les âmes.
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CHANT VINGT-SEPTIÈME
Je soleil lançait ses premiers rayons là où son créateur répandit le sang qui nous racheta de nos fautes, à l'heure où l'Èbre roule ses eaux sous la Balance, et où le Gange vomit ses flots enflammes par le midi; et pour nous le jour finisssait, quand l'ange de Dieu nous apparut plein de joie ; il était hors de la flamme, et chantait d'une voix plus éclatante que celle des mortels : (c Heureux ceux qui ont un cœur pur! »
Ensuite il dit, quand nous fûmes près de lui : « Ames saintes, on ne passe pas outre, si auparavant le feu ne vous mord; entrez dans les flammes; ne soyez pas sourds à la voix que vous aile» entendre plus loin. >
Ces paroles me glacèrent de terreur, et je devins froid comme celui qui va être déposé dans la terre. Je levai mes deux mains en signe d'étonnement, regei'dant ces flammes, et me rappelant vivement les corps humains que j'avais vus condamnés au supplice du feu. Mes bons guides se tournèrent vers moi, et Virgile me dit : « Mon fils, ici l'on peut soufl"rir un tourment et non pas la mort. Souviens-toi, souviens-toi : si je sus garantirta vie sur les épaules de Géryon, que ne ferai-je pas maintenant que je suis près de Dieu! Tiens pour certain que si tu étais mille années dans ces flammes, tu ne sentirais pas brûler un de tes cheveux; et si tu crois que je te trompe, assure-t'en toi-même en approchant de ce feu un pan de ton vêtement. Dépose désormais, dépose toute crainte; tourne par ici, et continue ta route avec sécurité. »
Mais je me tenais immobile, malgré ce que me prescrivait ma conscience. Quand Virgile vit que j'étais ainsi arrêté avec une sorte d'obstination, il se troubla un peu, et dit : « Mon fils, entre Béatrix et toi, il n'est que cette muraille. »
De même qu'au nom de Thisbé, Pyrame, prêt à mourir, ouvrit les yeux, et la regarda sous le mûrier, qui depuis produisit des fruits noirs, de même ma dureté étant vaincue, je me tournai vers mon sage maître, en entendant ce nom qui domine toujours dans mon cœur; alors il remua la tête, et dit : « Eh bien! voul»ns-nous donc demeurer ici? » Ensuite il me sourit comme on fait à un enfant qu'a vaincu l'off^re d'un fruit.
Mon guide me précéda pour entrer dans le feu, en priant Stace, qui avait toujours marché avant moi. de me suivre à son tour.
Quand je fus au milieu de ces flammes, je me serais jclé, pour me rafraîchir, dans une chaudière de verre bouillant, tant la chaleur était démesurée. Pour me donner du courage, mon père chéri me parlait de Béatrix en marchant, et me disait. : « Il me semble déjà voir ses yeux ! »
Nous étions guidés par une voix qui chantait, en la suivant, nous sortîmes des flammes, et nous arrivâmes là où l'on montait encore. Il partit d'une lumière voisine, que je ne pus regardei fixement, une voix qui dit : .« Accourez, les bénis de mon père. » liR même voix continua ainsi : « Le soleil va disparaître; le soir approche; ne vous arrêtez pas; regardez bien votre chemin avant que l'Occident soit plongé dans les ténèbres. »
Le sentier montait di'oit devant nous; mon ombre, formée par le soleil qui baissait, précédait mon corps. A peine avions-nous franchi quelques marches, que mes guides et moi nous vîmes, à la hauteur de l'ombre, que le soleil disparaissait. Avant que l'hofizon se fût revêtu des mêmes couleurs dans toutes ses immenses parties, et que la nuit eût également distribué partout ses ténèbres nous nous fîmes chacun un lit d'un degré: mais c'était moins le plaisir de nous arrêter que l'âpreté de la montagne qui nous ôtait la faculté de continuer le chemin.
Tels que les chèvres qui, avant d'avoir pris leur pâture, se sont hasardées, avec témérité, sur la cime des montagnes, et ensuite, pendant la chaleur du jour, ruminent silencieusement à l'ombre, gardées par le pasteur appuyé sur la houlette avec laquelle il doit les protéger, tels que le berger qui veille la nuit autour de son troupeau pour que les bêtes féroces ne viennent pas le disperser : tels nous étions tous trois entourés de toutes parts par la montagne, moi comme la chèvre, et mes guides comme les bergers. On ne pouvait que difficilement voir le ciel ; mais dans le petit nombre d'étoiles que j'apercevais, je remarquais qu'elles étaient plus claires et plus grandes qu'à l'ordinaire.
Pendant que j'étais occupé à les regarder et à ruminer en moimême, je fus surpris par le sommeil, par ce sommeil messager, qui souvent rapporte les événements avant qu'ils arrivent.
A l'heure, je crois, où Cythérée, qui paraît toujours brûler d'un feu d'amour, commençait à s'élever sur l'horizon de la montagne, il me parut que je voyais en songe une femme jeune et belle qui cueillait des fleurs dans un pré, et qui disait en chantant : « Quiconque demande mon nom, sauraque je suis Lia", et que je tresse une guirlande de mes belles mains. Ici je me pare pour me plaire à moimême, quand je me réfléchirai dans le miroir divin ; mais ma sœur Rachel ne quitte jamais le sien et le contemple tout le jour; elle prend plaisir à y considérer ses yeux célestes, comme moi je
m'étudie à m'orner de mes mains : il lui plaît de contempler, à moi d'agir. »
Déjà l'aube qui est agréable aux pèlerins, d'autant plus qu'ils se rapprochent de leur patrie, dissipait les ténèbres et mon sommeil : je me levai en voyant les maîtres respectables déjà debout, Virgile me dit : « Ce doux fruit que les mortels recherchent avec tant d'avidité doit aujourd'hui apaiser ta faim. »
Jamais généreuses éprennes ne firent plus de plaisir que ces mots. Mon désir d'arriver s'augmentait d'un tel plaisir, qu'à chaque pas je sentais s'accroître les ailes nécessaires à mon vol.
Quand nous eûmes parcouru l'escalier secret, et que nous eûmes atteint la partie la plus élevée, Virgile fixa sur moi ses regards, et me dit : « Mon fils, tu as vu le feu éternel et les flammes qui n'ont qu'un temps, et tu esari-ivé à un point où, par moi seul, je ne discerne plus rien. Je t'ai conduit ici avec toutes les ressources de mon esprit et de ma science. Prends pour guide maintenant ta volonté, qui ne peut plus te tromper : tu es sorti des voies difficiles et ténébreuses. Vois le soleil qui éclaire ton front, voisl'herbette, les fleurs et les arbrisseaux que cette terre produit d'elle-même : en attendant que ces bea:ux yeux, qui, par leurs larmes, m'ont envoyé vers toi, viennent pleins de joie dans ce séjour, tu peux t'asseoir ou marcher parmi ces fleurs. N'attends plus que je te parle ou que je t'instruise. Ton libre arbritre est droit et sain ; tu ne pourrais que faillir en ne le suivant pas pour règle : aussi je te couronne roi et te mitre pèi'e spirituel des tes propres pensées. »
CHANT VINGT-HUITIÈME
) ÉsiRANT chercher de toutes parts a forêt divine qui est ornée de plantes si belles et d'ombrages si frais, et dont la verdure tempérait l'éclat dujour naissant, je m'avançai lentement, lentement, sans attendre davantage, en marchant, à travers la campagne, sur un sol qui exhalait des odeurs délicieuses.
Un vent léger, qui n'était soumis à aucune altération, me frappait le front comme un doux zéphir, et agitait les feuilles du côté où se
forme la première ombre sur la montagne vsacrée : mais elles n'étaient pas tellement agitées que les oiseaux qui habitaient la cime des arbres cessassent leurs doux concerts. Pleins de joie, ils accueillaient la naissance de l'aurore par des chants, au milieu des feuilles qui semblaient répondre à cette mélodie. Tel est le bruit qui se répand, de rameau en rameau, à travers la forêt de pins de Chiassi, quand Éole met en liberté le Sirocco.
Mes pas, quoique ralentis, m'avaient déjà conduit dans l'antique forêt; mais je ne pouvais reconnaître comment j'avais pu y entrer. Je vis le chemin interrompu par un ruisseau qui. coulant à gauche, rafraîchissait mollement l'herbe de ses rives. Toutes les eaux delà terre, les plus pures, paraîtraient troubles à côté de celle-ci, où tout se réfléchissait à l'instant, quoiqu'elle coulât rembrunie, rembrunie sous une ombre perpétuelle qui n'y laissait pénétrer ni le soleil ni la lune. Je m'arrêtai, et mes yeux s'avancèrent au delà du fleuve pour y considérer la grande variété des arbres verdoyants. Là, dt même qu'il apparaît souvent à l'esprit un spectacle qui absorbe toute l'attention, il m'apparut une femme solitaire qui chantait en cueillant les fleurs dont le chemin était orné.
« Je parlai ainsi : « 0 toi, vierge si belle qui t'embrases à des rayons d'amour, si je dois en croire les traits qui peignent ton cœur, daigne approcher sur le bord de ce ruisseau, pour que je puisse comprendre ce que tu chantes. Tu me rappelles Proserpine dans le temps oii sa mère la perdit, et où elle-même perdit le printemps de la terre. »
Ainsi que se tourne la danseuse légère, qui effleure le sol avec grâce, en paraissant ne faire aucun mouvement, et glissant à peine un pied devant l'autre, la jeune femme se tourna vers moi à travers les fleurs resplendissantes des couleurs de l'or et de la rose, semblable à une vierge qui abaisse ses yeux modestes : puis elle m'accorda ma demande, en s'approchant tellement que j'entendis distinctement ses douces paroles.
Aussitôt qu'elle fut arrivée sur le bord où l'eau baigne les Heurs, elle me fit le don de lever ses yeux. Je ne crois pas qu'il ait brillé une aussi vive lumière sous les sourcils de Vénus, que blessa par mégarde son fils qui n'a pas l'habitude de blesser sans malice. La vierge me souriait, de la rive droite du fleuve, et continuait de cueillir les fleurs que la terre produit sans semence. Il ne nous séparait que de trois pas ; mais l'Hellespont où passa Xencès, dont l'exemple devrait servir de frein à tous les orgueils humains, n'excita pas plus le dépit de Léandre qui se jetait à la mer entre Sestos et Abydos, que ce fleuve qui alors ne s'ouvrit pas devant moi.
Elle nous parla en ces termes : « Vous êtes ici étrangers, et vous croyez peut-être que je ris de vous, parce que je souris dans ce
lieu choisi pour être le nid de l'humaine nature; mais le psaume où il est dit : « Vousm'avez réjoui », doit lever le voile qui cachait la vérité à votre entendement. Toi qui est devant, et qui m'a priée de parler, dis, veux-tu quelque autre explication de moi? 'Je suis venue pour répondre à tes questions; qu'il te suffise de le savoir. »
Je parlai ainsi : « Cette eau et le bruit que j'entends dans la forêt combattent en moi une foi toute contraire que l'on m'a communiquée ». « La vierge reprit : « Je te dirai quelle est la cause de ton étonnement, et je dissiperai les ténèbres qui obscurcissent ta raison.
« La souveraine béatitude, qui ne se complaît qu'en elle-même, créa l'homme innocent et porté au bien, et fui donna ce lieu '^ pour arrhes de la paix éternelle. A cause de sa faute, l'homme demeura ici peu de temps; à cause de sa faute, il changea en plaintes et en gémissementsune joie honnête et des plaisirs purs : afin que les désordres que nécessitent, plus bas, les exhalaisons de l'eau et de la terre, qui sont produites par la chaleur du soleil, ne vinssent pas troubler l'homme dans ce séjour, ce mont fut ainsi élevé vers le ciel, et il est exempt de ces révolutions de l'atmosphère, depuis l'espace qui s'étend ici jusqu'à la porte qui le ferme. Or, comme, dans ce circuit immense, l'air, s'il peut parcourir le tour du cercle à cette hauteur qui n'est sujette à aucune altération, est mis en mouvement avec le premier mobile, un tel mouvement en imprime un à la forêt, parce qu'elle est touffue. La plante frappée cause le vent, qui, en tournant, produit lui-même une secousse. L'autre terre, suivant qu'elle est digne, ou par elle-même, ou par le ciel dont elle obtient les influences, conçoit et produit des fruits de diverse nature.
« Après avoir entendu cette explication, on ne serait pas étonné de trouver des plantes sans en avoir auparavant connu la semence. Tu dois savoir que la plaine sacrée oîi tu te trouves est remplie de toutes sortes d'arbustes couverts de fruits qu'on ne recueille point sur la terre. L'eau que tu vois ne provient pas d'une source entretenue par des vapeurs retombées du ciel, comme les eaux d'un fleuve qui perd et recouvre ses ondes; mais elle sort d'une fontaine invariable et éternelle qui retrouve dans la volonté de Dieu tous les flots qu'elle verse par ces deux canaux. De ce côté elle descend avec une vertu qui ôte la mémoire du péché ; de l'autre elle donne le souvenir de chaque bienfait ; d'un côté elle s'appelle Léthé, et de l'autre Eunoë. Ces fleuves ne produisent leur effet que quand on a bu de tous les deux. Leurs eaux ont une saveuf qui surpasse celle des autres et quoique tu doives être assez satisfait pour que je ne t'entretienne pas davantage, je t'accorderai, par une grâce
parliculière, un corollaire; et je ne pense pas que mes paroles le soient moins précieuses, parce que je t'aurai parlé plus que je ne t'ai promis.
•« Les poètes qui ont décrit autrefois l'âge d'or et son état heureux, ont peut-être placé ce lieu sur le Parnasse. Mais c'est ici que les premiers hommes vécurent dans l'innocence; ici ils trouvaient un printemps continuel et les fruits les plus exquis. Cette eau enfin ^st le nectar tant célébré. »
Alors je me tournai vers mes poètes chéris, et je vis qu'ils avaient souri à ces dernières explications; ensuite je fixai mes yeux sur la femme belle.