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CHANT VINGT-NEUVIEME
»A Vierge finit par chanter, avec l'accent d'une femme enflammée d'amour, ces saintes paroles : « Heureux ceux dont les péchés sont remia. » Et telle que ces nymphes qui s'échappent dans les forêts, les unes pour voir, les autres pour fuir le soleil, elle s'avança contre le cours du fleuve en côtoyant ses bords; et j'imitais, en la suivant d'un petit pas, sa marche ralentie.
Nous eûmes à peine, nous deux, achevé cent pas, que les deux rives du fleuve tournèrent, et que je pus continuer de marcher au levant.
Nous nous avançâmes encore peu de temps, et la Vierge se tourna tout à fait vers moi et me dit : «Frère, regarde et écoute. » Une lueur subite traversa la forêt dans toutes ses parties, et je crus que c'était un éclair; mais comme un éclair s'évanouit aussitôt qu'il a paru, et que cette splendeur continuait de briller, je disais en moi-môme : « Quel est ce spectacle?» Une mélodie douce récréait l'air lumineux : un juste zèle me fit alors blâmer la hardiesse d'Eve. Là où le ciel et la terre obéissaient à Dieu, cette femme seule, qui venait à peine d'être formée, ne put souffrir aucun voile : si elle s'était soumise pieusement à son devoir, j'aurais senti'plus tôt et plus longtemps les ineffables voluptés de ce séjour.
Tandis que je m'avançais, tout interdit, parmi tant de prémices
du plaisir éternel, et que j'avais le désir de goûter des joies nouvelles, tout l'air me parut s'enflammer devant moi sous la verdure des rameaux, et je compris que le doux son que j'avais entendu était un chant mélodieux. 0 Vierges saintes! si jamais, pour obtenir vos faveurs, j'ai supporté la faim, le froid et les veilles, une nécessité veut que j'implore ici votre secours. Il faut que la fontaine d'Hélicon «'' m'abreuve de ses eaux inspiratrices, et qu'Uranie et ses sœurs accourent à mon aide, pour que je puisse dignement préparer et mettre en vers des choses fortes à penser.
La longue distance me fit croire ensuite que j'apercevais sept arbres d'or; mais quand je fus si près que cet objet sur lequel mes sens me trompaient fut pour moi facile à distinguer, la vertu qui prépare à la raison l'aliment de ses observations m'apprit que je voyais des candélabres, et que les voix chantaient Hosanna. Le bel ordre de ces candélabres leur donnait un éclat plus brillant que celui de la lune, lorsqu'elle paraît à minuit dans son plein, et par un temps calme.
Rempli d'admiration, je me retournai vers le bon Virgile, et je vis que ses yeux n'annonçaient pas moins d'étonnement que les miens. Je reportai mes regards sur les hauts candélabres qui s'avançaient avec plus de lenteur que les jeunes épouses. La Vierge me cria : « Pourquoi te complais-tu seulement à regarder ces vives lumières, et ne considères-tu pas ce qui les suit? «
Alors je vis des personnages vêtus de blanc suivre ces candélabres comme leurs guides. Jamais la blancheur de leurs vêtements n'a pu être imitée sur la terre. L'eau réfléchissait ce doux éclat, et comme un miroir, si je la regardais, elle réfléchissait aussi à gauche les traits de ma personne.
Quand, de mon côté, je fus arrivé à un point où le fleuve seulement me séparait de ce cortège, je m'arrêtai pour mieux considérer ce spectacle ; je vis alors des flammes se détacher des candélabres, et s'approcher comme des pinceaux qui laissaient derrière eux l'air empreint de leurs vives couleurs, et le chargeaient de sept lignes offrant les teintes de l'iris et celles de la ceinture* dont est ornée la nymphe de Délos. Ces lignes colorées s'étendaient au-delà de ma vue, et autant qu'il me semblait, le premier candélabre était éloigné de dix pas du suivant. Sous ce beau ciel que je viens de décrire, marchaient, deux à deux, vingt-quatre vieillards couronnés de lis; tous, ils chantaient : « Sois bénie entre les filles d'Adam! Que tes beautés soient bénies éternellement! »
Après que tous ces personnages élus eurent traversé la prairie qui était devant moi, couverte de fleurs et de frais gazons, je vis, comme on voit dans le ciel les étoiles succéder aux étoiles, quatre animaux s'avancer couronnés de feuilles verdoyantes ; ils avaient
chacun six ailes dont les plumes étaient remplies d'yeux, comme seraient ceux d'Argus, s'ils étaient vivants.
Lecteur, je ne dépense plus mes vers à décrire la forme de ces animaux mystérieux; la nécessité me force ici à être précis, mais lis Ézéchiel qui les dépeint tels qu'il les vit venir des froides régions, au milieu des vents, des nuages et des flammes : ils étaient tels qu'il les a décrits dans sa prophétie, à l'exception des plumes, pour lesquelles je suis d'accord avec Jean, qui s'éloigne du rapport d'Ézéchiel. Entre les quatre animaux, on voyait un char triomphal** porté sur deux roues, et traîné par un griffon : ses ailes étendues au delà de la vue, s'élevaient au-dessus de la ligne de feu du milieu, et des trois et trois autres, sans les rompre. Dans une portion du corps de ce griffon qui avait la forme de l'aigle, les membres étaient d'or; dans l'autre, ils étaient blancs mêlés de pourpre. Non seulement Rome ne réjouit pas l'Africain ni même Auguste dans un chai- si brillant; mais celui même du Soleil n'aurait pas répandu tant d'éclat, celui du Soleil que l'ignorance laissa foudroyer par la justice secrète de Jupiter, qui accorda cette grâce aux prières de la Terre suppliante. Du côté de la roue droite, on voyait danser en rond trois femmes : l'une était si rouge, qu'on l'aurait à peine distinguée dans le feu; l'autre semblait avoir des chairs d'émeraude; la troisième avait la blancheur de la neige fraîchement tombée; elles étaient guidées tantôt par la femme blanche, tantôt par la femme rouge, et pendant que chantait cette dernière, les autres continuaient de danser en rond avec plus ou moins de vélocité. A la gauche du char, on voyait danser quatre autres femmes habillées de pourpre : elles suivaient une d'elles qui avait trois yeux à la tête.
Après ce spectacle, je vis deux vieillards différemment vêtus, et tous deux dans une attitude vénérable et tranquille. L'un paraissait avoir l'habit des disciples de ce grand Hippocrate dont la nature fît présent aux êtres animés qui lui sont le plus chers. L'autre montrait un soin différent en tenant une épée brillante et aiguë qui m'efïraya quoique je fusse de l'autre côté du fleuve.
Je vis ensuite quatre personnages d'une humble contenance, et derrière eux, j'aperçus un vieillard seul qui dormait, mais avec une figure vive et spirituelle : les sept derniers avaient les mêmes vêtements que les vingt-quatre premiers ; mais des couronnes de lis n'ornaient pas leurs têtes. Ils portaient des tresses de roses et d'autres fleurs vermeilles, tellement que celui qui n'aurait pas été à une grande distance aurait juré que le sommet de leur tête était environné de flammes. Quand le char fut vis-à-vis de moi, on entendit un coup de tonnerre : les saints personnages parurent interdits et s'arrêtèrent avec les candélabres et tout le cortège.
CHANT TRENTIÈME
>UAND ce bruit eut suspendu la marche de ce Septentrion du premier ciel, qui ne connaît ni levant, ni couchant, ni aucune autre tache que celle du péché, et qui là instruisait chacun de son devoir, comme notre Septentrion instruit le nautonier qui veut venir au port, les saints personnages placés entre le griffon et les candélabres se tournèren^t vers leur char, où ils voient leur paix éternelle ; et l'un d'entre eux, comme s'il fût à cet effet envoyé du ciel, chanta trois fois à haute voix : « Épouse, viens du Liban. »
Les autres chantèrent les mêmes paroles après lui. De même que les bienheureux, au jour du dernier jugement, se lèveront de leur tombeau en s'exerçant à des chants d'alleluia leur voix nouvellement recouvrée, ainsi au signal de ce vénérable vieillard, cent ministres et messagers de la vie éternelle se levèrent de dessus le char divin ; ils disaient tous : « Bienheureux toi qui arrives! > et ils jetèrent des fleurs autour d'eux, en s'écriant : « Jetez des lis à pleines mains. »
J'ai vu, au commencement du jour, tout l'horizon affranchi de nuages, et la partie de l'orient nuancée d'une teinte de rose, au milieu de laquelle naissait le soleil dont on pouvait supporter l'éclat tempéré par les vapeurs du matin ; de même, à travers un nuage de fleurs que jetaient ces mains angéliques, et qui retombaient de toutes parts, je vis une femme ^^ qui avait les épaules couvertes d'un manteau vert : elle était vêtue d'une draperie de la couleur d'une flamme ardente; un voile blanc et une couronne de feuilles d'olivier ornaient encore sa tête. Mon esprit, quoiqu'il y eût longtemps qu'il fût saisi de stupeur en sa présence, sans bien discerner à l'aide de mes yeux qui pouvait être devant moi, sentit par la vertu cachée qui sortit de cette femme, la grande puissance d'un antique amour.
Aussitôt que ma vue eut été frappée par cette vertu souveraine qui m'avait blessé avant que je fusse sorti de l'enfance, je me tournai à gauche, avec ce respect qu'éprouve l'enfant qui court à sa mère quand il a peur ou quand il est affligé, pour dire à Virgile : c Je n'ai pas une goutte de sang qui ne soit agitée : je reconnais les traits de mon ancienne flamme. »
Mais Virgile avait disparu, Virgile, ce doux père, ce Virgile à qui Elle avait confié mon salut; et l'aspect du séjour que perdit notre
âàâ LA DIVINE COMEDIE
antique mère ne put empêcher mes yeux, secs jusqu'alors, de verser un torrent de larmes.
« 0 Dante! parce que Virgile a disparu, ne verse pas, non, ne verse pas de larmes, tu dois pleurer pour une autre blessure. »
Ainsi me parla la femme c»51este. Je vis, lorsque je me retournai au bruit de mon nom que je dois répéter ici, qu'elle était à la partie gauche du char, comme un amiral qui va voir de la poupe ou de la proue comment manœuvrent les commandants des autres vaisseaux, et qui les encourage à bien faire : c'était lu même femme qui m'avait apparu de l'autre côté du lleuve, voilée, sous le nuage (le fleurs jetées par les anges; elle fixait ses yeux sur moi, quoique le voile entouré de feuilles consacrées à Minerve, et qui descendait de sa tête, ne laissât pas apercevoir ses traits. Bientôt, avec le même air altier, elle commença ainsi, telle que celui qui, en parlant, réserve, pour la (in de son discours, les invectives les plus fortes: u Regarde-moi bien, suis-je bien, oui, suis-je bien Béatrix? Comment as-tu donc daigné gravir la montagne? ne savais-tu pas qu'ici l'homme est heureux ?
A ces mots, mes yeux se baissèrent sur l'onde pure; mais y reconnaissant ma confusion, je les reportai sur l'herbe, tant la honte avait abattu mon visage. Béatrix me parut insultante, comme une mère paraît l'être pour son (ils, quand il trouve une saveur amère aux reproches d'une tendresse acerbe. La femme sainte cessa de parler, et les anges chantèrent aussitôt : « Seigneur, fai espéré en toi. » Mais ils ne passèrent pas la strophe où il est dit : « Tu as placé mes pieds. »
De même que la neige qui couvre les montagnes ombragées de l'Italie se congèle, endurcie par les aquilons que vomit l'Esclavonie, et ensuite après s'être amollie au premier souffle du vent venu de la terre qui n'a pas d'ombre contre le soleil, se fond comme la cire est fondue par le feu; de même je ne pus verser des larmes et pousser des soupirs avant que les êtres dont les âmes sont en harmonie avec les chants des sphères éternelles eussent fait entendre leur douce mélodie : mais quand leurs voix suaves eurent compati à ma douleur, plus que si elles avaient dit : « Femme, pourquoi le maltraites-tu ainsi? » la glace qui enchaînait mon cœur se fondit en un torrent de pleurs et de gémissement? dont furent inondés mes yeux et ma bouche.
Cependant Béatrix, immobile sur la partie droite du char, adressa ces paroles aux saintes substances : « Vous veillez dans la divine lumière; le cours des siècles ne vous est dérobé ni par le sommeil, ni par l'ignorance; aussi j'expliquerai mieux ma réponse, non pas pour vous, mais pour celui-là qui pleure de l'autre côté du fleuve, afin que sa douleur soit mesurée sur sa faute. Ce cou-
pable, non seulement par l'influence des sphères qui donne une impulsion à chaque chose naissante, selon que dominent les étoiles bienfaisantes ou maléfiques, mais par l'abondance des grâces divines, qui, en descendant sur nous, élèvent des vapeurs qu'on ne peut suivre des yeux, fut, dans son jeune âge, tellement disposé par des vertus reçues de Dieu et des cieux, que toute bonne habitude aurait produit en lui de merveilleux effets : mais le terrain mal semé et mal cultivé devient d'autant plus sauvage, qu'il a plus de force et de sève. Je soutins ce coupable quelque temps par mes regards, en lui montrant mon visage enfantin ; je le conduisis dans la véritable route; mais quand je fus sur le seuil de mon second âge, et que je changeai de vie, le parjure me quitta et se livra à d'autres.
« Lorsque j'eus déposé ma dépouille mortelle pour devenir plus belle et plus puissante, je lui parus moins chère et moins agréable : il tourna ses pas vers le faux chemin, en suivant les trompeuses images du bien qui ne tient aucune promesse. En vain j'obtins de Dieu pour lui de saintes inspirations par lesquelles je le rappelai pendant ses songes et pendant ses veilles, il en tint peu de compte ; il tomba si bas, que, pour assurer son salut, tous les efforts étaient vains, si je ne lui faisais connaître les races condamnées; aussi je visitai la porte de leur empire, et mes prières et mes pleurs furent portés à celui qui l'a conduit ici. Ce coupable enfin violerait les hauts décrets de Dieu, s'il passait le Léthé et s'il goûtait de ces mets avant d'avoir, en expiation de ses fautes, versé quelques larmes de repentir. »
CHANT TRENTE ET UNIEME
TOI qui es au delà du fleuve, me dit Béatrix sans s'ar-, rêter, en m'adressant par la pointe ses paroles dont le taillant m'avait paru si acre, réponds, réponds, ai-je •cy^t^^r<f^ ^^* ^^ vérité? Il faut que ton aveu confirme de telles *s>»>A>-o«^ accusations. «
J'étais si confondu, que ma voix s'agita pour répondre et fut étouffée avant d'articuler un son. Béatrix attendit quelque temps, ensuite elle ajouta : « Que penses-tu? Réponds-moi, tes tristes souvenirs n'ont pas encore été lavés par les eaux saintes. »
La peur et la confusion réunies m'arrachèroht un oui prononcé si faiblement, que Béatrix put apercevoir plutôt le mouvement de mes lèvres qu'elle ne put entendre ce mot. De même qu'une arbalète mal tendue fait rompre la corde et l'arc, et ne lance qu'une flèche mal assurée, de même je fus accablé sous le poids de ma honte; je versai un torrent de larmes, et ma voix ne put que péniblement se frayer un chemin. Alors Héatrix me parla ainsi : « Au milieu des nobles désirs qui te portaient à aimer le seul souverain désirable, quels ravins inabordables, quelles chaînes ont arrêté ta marche? Pourquoi as-tu sitôt perdu l'espérance d'aller en avant? Quels charmes, quels attraits se montrèrent sur le front des autres objets, pour que tu pusses ainsi te promener devant eux? »
Après un soupir amer, mes lèvres à peine donnèrent passage à la voix qui répondit en pleurant : « Les objets présents et leurs faux plaisirs ont détourné mes pas, depuis que votre visage s'est caché. » Béatrix reprit ainsi : « Quand tu tairais, quand tu nierais ta faute que tu avoues, elle n'en serait pas moins connue : un tel juge le sait! Mais lorsque l'aveu du péché tombe de la propre bouche du pécheur, l'épée de la divine justice est émoussée dans notre céleste cour. Cependant, pour que ton erreur te cause moins de honte, et pour qu'une autre fois, en entendant les sirènes, tu conserves plus de courage, cesse de verser des pleurs et écoute. Tu apprendras que mon corps enveloppé dans le linceul devait te diriger vers un penchant tout contraire. L'art et la nature ne t'ont jamais offert autant de plaisir que les belles formes oîi je fus renfermée, et qui ne sont plus que poussière; et si le comble des délices te fut enlevé à ma mort, quel autre objet mortel pouvait donc exciter tes désirs? Aux premiers coups dont te frappèrent les faux biens de la terre, tu devais lever tes regards vers le ciel, en me suivant, moi, qui n'étais plus telle que j'avais été. Tu ne devais être détourné de cette contemplation sublime pour recevoir des coups plus rudes, par aucune fillette, ou par aucune autre vanité de si courte durée. Un oiseau jeune ne connaît bien que la seconde ou la troisième fois les embûches ; mais c'est en vain qu'on tend les filets ou qu'on lance la flèche pour les vieux oiseaux. »
Je ressemblais aux enfants qui, les yeux à terre, en silence, couverts de honte, et reconnaissant leur faute, en conçoivent du repentir. Béatrix reprit : « Puisque mes paroles ont excité ta douleur, élève ta barbe, et en me considérant tu sentiras redoubler ta peine. » Les coups de vent du nord, ou ceux du vent qui souffle des contrées gouvernées par larbe, arrachent le hêtre robuste des Ciitrailles de la terre plus facilement que je ne levai les yeux sur
Béalrix à son commandement; et lorsqu'elle parla Je ma barbe, au lieu de parler de mes yeux, je sentis l'amertume de ce langage.
Quand je levai la tête, je remarquai que les sublimes créatures cessaient de jeter des fleurs. Mes yeux, peu assurés encore, virent cependant Béatrix tournée vers la bête sacrée qui ne forme qu'une seule personne en deux natures. Malgré son voile et la distance où le fleuve bordé de fleurs laissait cette femme divine, sa beauté me paraissait encore vaincre ces premiers charmes qui l'avaient rendue la plus belle sur la terre. L'ortie du repentir me piqua tellement, que je conçus de la haine pour tout ce qui avait pu me distraire de Béatrix. Je fus pénétré d'un tel mouvement de reconnaissance que je tombai évanoui, et celle qui m'avait adressé tant de reproches sait ce que je devins.
Lorsque mon coeur rendit l'activité à mes sentiments extérieurs, je vis auprès de moi la femme que j'avais d'abord aperçue seule, elle me disait de m'appuyer sur elle : alors elle me traîna dans le fleuve où je fus plongé jusqu'à la bouche, et elle se retira sur l'eau avec la rapidité d'un léger esquif. Quand je fus près de la rive bienheureuse, j'entendis chanter d'un ton si doux « Tu me purifieras », que je ne puis ni décrire ce chant ni me le rappeler. La femme ouvrit les bras, me saisit la tête et me submergea si profondément que je dus être abreuvé dans cette eau : elle m'en retira ensuite, et elle m'offrit ainsi baigné aux quatre belles danseuses qui m'entourèrent de leurs bras.
Alors elles commencèrent à chanter : Ici nous sommes des nymphes; dans le ciel nous sommes des étoiles. Avant que Béatrix descendît au monde, nous fûmes désignées pour être ses servantes : nous te conduirons à elle; mais pour que tu puisses supporter la lumière éblouissante qui est dans ses regards, les trois femmes qui sont de l'autre côté du char, et qui ont la vue plus pénétrante, fortifieront tes yeux. »
Ensuite elles me conduisirent vers le flanc du Griffon, où je vis Béatrix qui avait le visage tourné vers nous. Elles dirent : « Contemple-la de toutes tes facultés visuelles, puisque nous t'avons placé devant ces émeraudes sur lesquelles l'amour a aiguisé ses flèches pour te frapper. »
Mille désirs plus brûlants que la flamme attachèrent ma vue sur ces yeux resplendissants qui regardaient fixement le Griffon. De même que le soleil répercute ses rayons dans le miroir, de même la bête à deux natures envoyait ses rayons dans les yeux de Béatrix, tantôt sous une forme et tantôt sous une autre. Pense, ô lecteur! à mon étonnement, quand je voyais la bête immobile, et que son image, réfléchie dans son idole, offrait des natures difl'érentes.
Pendant que mon âme pleine de stupeur et de joie goûtait avidement de ce mets divin, dont on est de plus en plus insatiable, les trois autres femmes qui s'annonçaient pour être d'un rang plus illustre s'avancèrent en dansant, et en disant (c'était leur canzone) : « Tourne, Béatrix, tourne tes yeux saints vers ce fidèle ami qui a fait tant de pas pour te contempler; accorde-nous la grâce de lui dévoiler ta bouche, afin qu'il distingue cette seconde beauté que tu caches. »
0 splendeur d'une lumière éternelle! quel est celui qui, ayant pâli à l'ombre du Parnasse, ou qui s'étant abreuvé h sa fontaine, ne serait pas découragé en essayant de te reproduire telle que tu me parus dans l'air libre, là où le ciel t'environne de son harmonie 1
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CHANT TRENTE-DEUXIÈME
ES yeux immobiles étaient si attentifs à satisfaire la soif de dix ans '«, que mes autres sens étaient restés sans action, et ils se fixaient, murés, sur cet objet, avec une telle avidité, qu'aucun autre ne pouvait les occuper, tant ce sourire divin avait su les attirer dans son ancien filet. Je fus forcé par les femmes sacrées de me tourner à gauche, parce que je les entendis me dire : « Tu regaides trop fixement », et cette disposition incommode qui se trouve dans les yeux frappés par l'éclat du soleil, me priva quelque temps de voir; mais quand les miens se furent arrêtés sur un éclat moins vif (je parle ainsi, parce qu'il était moindre relativement à celui dont je me détournai par force), je vis que la glorieuse armée avait tourné à droite, ayant les sept flammes et le soleil au visage.
Comme un bataillon se fait un abri de ses boucliers et tourne graduellement avec ses enseignes, avant que l'évolution puisse être terminée, de même la milice du céleste royaume qui précédait le char triomphal défila une seconde fois dans le même ordre, avant que le timon du char fût retourné.
Les femmes sacrées reprirent leur placé près des roues, et le Griffon mit en mouvement le char béni, sans avoir agité ses ailes.
La belle vierge qui m'avait fait passer le lleuve, Stace et moi, nous suivîmes tous trois la roue qui décrivit le plus petit cercle.
Nous marchions au bruit des chants angéliques, dans cette antique forêt privée de ses habitants par la faute de Celle qui crut au serpent, et nous étions à peine avancés de trois portées de trait, quand Béatrix descendit.
J'entendis tout le cortège murmurer le nom d'Adam, et il entoura un arbre dépouillé de fleurs et de verdure dans tous ses rameaux : sa hauteur, qui va toujours en s'élevant, aurait été admirée, même dans les bois des habitants de l'Inde.
On cria autour de l'arbre indestructible : « Sois béni, ô Griffon, toi qui ne déchires pas de ton bec cet arbre d'une douce saveur, depuis que le corps humain, illicitement nourri de ses fruits, fut dévoué aux tourments! — C'est ainsi, répondit l'animal à deux natures, que se conserve la semence de toute justice. »
Alors, s'étant tourné vers le char qu'il avait tiré, le Griffon le rangea le long de l'arbre dépouillé de feuilles, et l'assujettit avec une de ses branches.
Comme nos plantes, lorsque l'astre de l'univers paraît accompagné de l'éclat qui brille autour du céleste Poisson, se couvrent de mille bourgeons, et reprennent leur couleur primitive, avant que le soleil guide ses coursiers sous une autre étoile, l'arbre qui était auparavant si dépouillé se couvrit subitement de fleurs dont la couleur était moins éclatante que celle de la rose, et plus vive que celle de la violette.
Je n'ai jamais entendu l'hymne que le cortège chantait alors autour de l'arbre : cet hymne ne se chante pas sur la terre, et je ne l'entendis pas tout entier.
Si je pouvais retracer comment ces yeux impitoyables à qui leur vigilance coûta si cher, succombèrent au sommeil pendant le récit des aventures de Syrinx, semblable à un peintre qui saisit un modèle, je décrirais comment je m'endormis; mais qui voudra décrire comment on s'endort? je vais représenter le moment où je me réveillai.
Et je dis qu'un vif éclat perça le voile du sommeil, et j'entendis ces mots : « Lève-toi, que fais-tu? »
Je me trouvai alors tel que devinrent Pierre, Jean et Jacques, lorsque, après avoir été conduits sur la montagne et avoir été renversés à la vue des fleurs divines de l'arbre dont le fruit est la nourriture la plus délicieuse des anges et la noce éternelle du ciel, ils se relevèrent à la parole de Celui qui sut rompre un sommeil bien plus redoutable, et lorsque se voyant quittés par Moïse et Élie, ils remarquèrent que la couleur de la robe de leur maître avait changé.
J'caperçus près de moi la femme sacrée qui, auparavant, avait été la conductrice de mes pas le long du fleuve; dans mon elTroi, je m'écriai : « Où est Béatrix? »
La femme répondit : « Vois, regarde, elle est assise sous les feuilles nouvelles de l'arbre. Vois la compagnie qui l'environne. Les autres remontent avec le Griffon vers le ciel d'où ils viennent de descendre, en chantant des hymnes plus doux et plus mystérieux que ceux que tu as entendus. »
Je ne sais si elle continua de parler davantage, parce que j'avais déjà contemplé celle qui m'avait distrait de toute autre attention.
Elle était assise sur la terre de vérité, comme si on lui eût confié la garde du char que j'avais vu attacher à l'arbre par la bête biforme. Autour d'elle étaient rangées en cercle les sept nymphes, tenant chacune en main un des sept luminaires que ne peuvent éteindre ni l'Aquilon ni l'Auster.
Béatrix me dit : « Dans l'autre monde, tu ne seras pas longtemps un étranger; tu seras éternellement avec moi citoyen de cette Rome dont le Christ est Romain. Cependant, pour l'utilité de ceux qui vivent dans l'erreur, fixe tes yeux sur le char, et reporte là-bas ce que tu auras vu. »
Et moi, qui étais obéissant à ses moindres commandements, je jetai mon esprit et mes regards où elle voulut.
Quand les nuages ont le plus de densité, la foudre ne tombe pas avec plus de rapidité que l'oiseau de Jupiter ne descendit le long de l'arbre, en rompant ses branches, et en dispersant ses Heurs nouvelles. Il heurta de toute sa force le char, qui plia comme un vaisseau en danger incline tous ses mâts, tantôt à droite, tantôt à gauche.
Je vis ensuite un renard privé longtemps d'une bonne pâture s'approcher du char triomphal; mais ma Béatrix, lui reprochant ses ravages abominables, le fit fuir aussi rapidement que le lui permirent sa faiblesse et sa maigreur; ensuite l'aigle, du même point d'où elle était descendue d'abord, entra dans le char, qu'elle remplit de ses plumes; et il sortit du ciel une voix semblable à celle que laisse échapper un cœur ulcéré, et qui s'écria : « 0 ma barque, comme tu es mal chargée ! »
Il me parut ensuite que la terre s'entr'ouvrait entre les deux roues, et j'en vis sortir un dragon qui frappa le char de sa queue ; et comme la guêpe qui retire son aiguillon, il retira sa queue funeste, arracha une partie du fond du char, et s'en alla content, content! Ce qui resta du fond du char, comme la terre négligée se couvre de mousse, se recouvrit des plumes de l'aigle, offertes peut-être avec une intention chaste et bienveillante : les roues et le timon en furent remplis en moins de temps qu'il n'en faut pour que la bouche ouverte exhale un soupir.
L'édifice sacré, ainsi transformé, laissa voir trois têtes sur son timon, et une autre à chacun des coins. Les premières étaient armées de cornes comme les bœufs; les quatre autres n'en portaient qu'une seule sur le front : jamais on ne vit sur terre un semblable monstre.
J'aperçus ensuite une prostituée à moitié nue, qui, comme un rocher sur une montagne, s'assit avec assurance sur le char, en promenant autour d'elle ses regards ; je*vis encore près d'elle un géant qui semblait veiller à sa garde : ils se donnaient tous deux des baisers; mais comme cette prostituée tourna vers moi ses regards libertins et avides, son féroce gardien la flagella de la tête aux pieds; puis dans sa jalousie et dans sa colère, il détacha le char devenu monstrueux, et l'entraîna dans la forêt, qui me déroba la vue de la prostituée et de la bête nouvelle''*.
CHANT TRENTE-TROISIÈME
|£S sept femmes parlèrent alternativement tantôt trois, tantôt quatre et chantèrent : « Dieu! les nations sont venues. »
Elles accompagnaient leur douce harmonie de quelques larmes : et Béatrix, pieuse et affligée, les écoutait avec un tel abattement qu'on n'observa qu'un peu plus de douleur sur le visage de Marie au pied de la croix : mais quand les femmes eurent cessé de chanter, elle se leva, et animée comme la flamme, elle dit : « Sœurs chéries, encore un peu de temps et vous me verrez. »
Ensuite, en ne faisant qu'un signe, elle plaça devant elle les sept femmes, et après elle, moi, la vierge et le sage qui^e nous avait pas quittés.
Nous avancions dans cet ordre; et je crois qu'elle n'avait pas fait dix pas, lorsque ses yeux vinrent frapper mes yeux, et elle me dit, d'un son de voix doux : « Marche près de moi, pour que tu puisses m'écouter plus facilement si je viens à te parler. «
Quand je me fus rapproché d'elle comme je le devais, elle ajouta : « Mon frèi^e, pourquoi, venant ainsi avec moi, ne te hasardes-tu pas à m'interroger? »
Tel que ceux qui pénétrés de respect en parlant à leur supérieur, ne peuvent articuler que des paroles entre les dents, je commençai ainsi d'un son de voix entrecoupée : « Sainte femme, vous connaissez les désirs de mon âme et ce qui peut les satifaire. »
« Je veux, répondit-elle, que tu te dépouilles de toute honte et de toute crainte et que tu ne parles pas comme un homme qui rêve; écoute : le fond du char que le serpent a percé de sa queue a existé, mais n'existe plus ; celui qui est la cause de sa ruine doit croire que la vengeance de Dieu ne craint pas les soupes ''-.
« Elle ne sera pas toujours sans héritier de sa gloire l'aigle qui a laissé ses plumes dans le char, qui en a fait d'abord un être monstrueux, et ensuite la proie de ses ennemis. Je vois d'avance, et je le prédis comme un événement prochain, qu'il naîtra des étoiles propices et qu'elles amèneront une époque dont aucune résistance ne pourra arrêter l'influence éternelle, et où le nombre cinq cent dix et cinq, envoyé de Dieu, détruira la prostituée et le géant qui s'est rendu coupable avec elle. Peut-être ne comprendstu pas ma prédiction, parce que, semblable à celle de Thémis et du Sphinx, elle est couverte d'un voile impénétrable pour toi; mais bientôt les faits seront d'autres naïades qui expliqueront cette énigme obscure, sans crainte pour leurs troupeaux et leurs moissons. Souviens-toi de mes paroles; reporte-les, telles que je te les confie, à ceux qui jouissent de cette vie qui est un courir vers la mort; et quand tu les écriras, n'oublie pas de dire dans quel état est l'arbre que tu as vu attaquer deux fois.
« Quiconque détruit ses fleui's ou rompt son écorce offense Dieu par un blasphème de fait; car Dieu l'a créé saint pour son seul usage. La première âme " qui a mordu le fruit, a dû attendre, dans la peine et dans le désir, pendant plus de cinq mille ans, le Sauveur, qui, par sa mort, a satisfait pour ce qu'un autre avait mordu.
« Tu es privé de sens, si tu ne comprends pas que c'est par une cause mystérieuse que cet arbre est si élevé et si étendu vers la cime. Si de vaines pensées n'eussent produit sur ton esprit l'effet des eaux de l'Eisa ■**, si de frivoles plaisirs ne l'eussent taché, comme le sang de Pyrame souilla le fruit du mûrier, à la seule vue de l'arbre et à l'aide de tant de circonstances, tu aurais connu la justice de Dieu, qui vous a défendu d'en cueillir les fruits.
ce Mais puisque ton intelligence est devenue toute de pierre et que tu es sali par le péché, au point que l'éclat de mes révélations t'éblouit, je veux, par le motif qui fait rapporter aux pèlerins un bourdon ceint de palmes bénites, que tu conserves mes paroles, sinon écrites, au moins profondément gravées dans ta mémoire. »
Je répondis : « Vos paroles sont fortement arrêtées dans mon
souvenir, comme l'empreinte est fidèlement conservée par la cire : mais pourquoi ces paroles, qui me sont si chères, s'élancent-elles au delà de mon intelligence? Plus je fais d'efforts pour les comprendre, plus elles s'y dérobent. »
« C'est, reprit Béatrix, afin que tu connaisses l'école que tu as suivie, que tu, puisses apprécier combien peu elle s'accorde avec mes préceptes, et qu'enfin tu voies que votre doctrine s'éloigne de celle de Dieu, autant que la terre est distante du ciel qui se meut le plus rapidement. »
Et moi à elle : « Je ne me souviens pas de ra'être jamais écarté de vos sentiments, et ma conscience ne me reproche rien. »
w C'est parce que tu ne peux pas t'en souvenir, reprit-elle en souriant; rappelle-toi que tu as bu des eaux du Léthé ; et de même que la fumée annonce la présence du feu, de même on peut conclure de cet oubli que tu es coupable de t'être livré à d'autres désirs. Mes paroles désormais seront aussi claires qu'il sera nécessaire de les rendre pour ta vue grossière. »
Le soleil plus brillant, et marchant plus lentement, parcourait le cercle du méridien, qui n'est pas le même pour toutes les régions, quand les sept femmes, là où finissait l'ombre de la forêt, semblable à celle que les Alpes répandent sous leurs feuilles vertes et sous leurs rameaux touffus souvent frappés par le vent du nord, s'arrêtèrent comme s'arrête une escorte, si elle trouve sous ses pas un spectacle nouveau : il me sembla que devant elles l'Euphrate et le Tigre coulaient d'une fontaine, et que ces fleuves amis paraissaient se quitter paresseux et à regret.
Je parlai ainsi : « 0 lumière, ô gloire de la nation humaine! quelle est cette eau qui part de la même source, et suit des cours différents? »
On me répondit : (( Interroge Mathilde. » •
La belle vierge reprit comme celui qui se disculpe d'une faute : « Je l'ai déjà instruit sur ce point et sur d'autres, et je suis siïre que l'eau du Léthé ne lui a pas fait oublier mes leçons. »
« Peut-être, dit Béatrix, un plus grand soin a-t-il occupé sa mémoire, et l'a-t-il distrait au point qu'il a mal écouté tes paroles : mais conduis-le vers l'Eunoë que tu vois couler ici, et, comme tu as coutume de le faire, rends la vie à sa vertu évanouie. »
Telle que la personne polie qui, sans résister, adopte sur-lechamp la volonté d'autrui, aussitôt qu'un signe la lui a manifestée, la femme sacrée se mit en marche, quand je fus près d'elle, et dit à Stace, avec les grâces d'une femme : « Viens avec lui. »
Si je pouvais m'étendre davantage, ô lecteur, je chanterais en partie la douce boisson dont je ne pus me rassasier; mais puisque toutes les parties de cette seconde Cantica sont remplies, le frein
de la méthode que je me suis prescrite ne me permet pas d'aller plus avant.
Rafraîchi comme les jeunes plantes nouvellement couvertes de feuilles, je sortis de l'onde sainte, puritié et disposé à monter aux étoiles''^
Chant I.
i. Les filles de Pierus ayant soutenu qu'elles chanteraient mieux que les Muses, furent vaincues et métamorphosées en pies.
2. Marcia fut cédée par Caton, son époux, à Hortensius son ami; ce fut un divorce par consentement mutuel. Après la mort d'Hortensius, elle redevint la femme de Caton.
3. Le poète suppose que Jésus-Christ triomphant conduisit Caton au Purgatoire où il lui confia l'office de gardien.
4. Un ange également gardien de la porte du Purgatoire. Chant IL
5. Excellent musicien qui avait été l'ami de Dante. Chant IV.
6. Explication astronomique de la position où se trouvaient les deux poètes, relativement au soleil. 11 faut se souvenir qu'ils sont placés sous un autre hémisphère.