‹ La divine comédie traduite et commentéeChapitre 270 sur 314 · Ce puin, c'est le pain eucharistique · texte numérisé non relu

Ce puin, c'est le pain eucharistique

27. Dante veut dire ici que le Pape extorque redevances, indemnitès, rançons au moyen d'excommunications, d'interdits, qu'il n'écrit que pour les effacer contre argent, et qu'ainsi il ne songe qu'à trafiquer et délaisse la vigne du Seigneur, c'est-à-dire l'Église — oubliant que Saint Pierre et Saint Paul encore vivants au Ciel, voient les crimes de la Terre. C'est encore Boniface VIII que Dante vise ici.

28. Le dernier trait, si acéré, de cette fin ironique s'explique ainsi : les florins d'or de Florence portaient l'effigie de Saint Jean-Baptiste, dont la tète fut le prix d'une danse de Salomé. C'est pourquoi Dante dit à Boniface que le seul saint qu'il adore. c'est Saint Jean-Baptiste. (Cf. l'urg., XXI, 152; Par., XXXI, 31-33.)

Le Paranis XVIIT 537

GITE, etc. Après la formation de chacune de ces lettres, elles suspendent tout naturellement leur mouvement pendant quelques instants, et, en même temps, interrompent leur chant. Mais, arrivées à la dernière lettre du cinquième et dernier mot, c'est-à-dire à l'M de TERRAM , elles restent immobiles (94-95) jusqu'à ce que d'autres âmes se joignent à elles (97-98) pour orner cette M, symbole monarchique impérial, de guirlandes de lys emblématiques de la pureté et de l'innocence (112-113). Ensuite, d'autres âmes viennent encore par milliers (100-104) se placer, suivant le rang indiqué à chacune d'elles par leur suprême moteur, c'est-à-dire le Soleil, à la fois Dieu et Empereur (104-106). Elles complètent alors, toutes ensemble, avec l'M et les Lys, l'immense figure de l’Aigle impériale, dont les ailes étaient déjà formées par les jambages de l'M, auxquelles elles ajoutent la tête et le cou (106-108). Cet aigle colossal, formé de milliers d'ômes bienheureuses, va s'animer et s'entretenir avec Dante pendant les deux chants suivants, confirmant ainsi de tous points l'explication que je viens de donner.

(8) Je traduis par pensée le mot verbo parce que tel est le sens scolastique de ce terme, et que c'est dans ce sens que Dante l'emploie ici. Aristote — qu'il faut toujours consulter, en particulier quand il s'agit des termes d'école contenus dans la Divine Comédie, — dit en effet que le verbe c'est la pensée avant sa manifestation par la parole. Saint Augustin donne la méme définition en parlant de la Trinité. L'Écriture emploie la mème expression dans le même sens, notamment Saint Jean, I, 1-5.

(c) Josué conquit la terre de Canaan et la partagea entre les 11 tribus, vers 1580 av. J.-C. Cf. Purg., XX, 111; Par., IX, 125.

(D) Judas Macchabée reprit Jérusalem aux Syriens, en 163 av. J.-C. (Cf. Enf., XIX, 86.)

(E) Ceu quondam torto volitans sub vertere turbo, Quem pueri magno in giro vacua atria circum Intenti ludo exercent (ille actus habena Curvatis fertur spatiis; stupet inscia supra Impubesque manus, mirata volubile buxum;

Dant animos plagæ).

Enéid., VII, 378-383.

(F) Guillaume et Rinoard. Ces héros font partie de ceux que célébrèrent les Troubadours, lesquels réunissaient volontiers sous un seul nom les hauts faits de plusieurs. Impossible de savoir à quel Guillaume, Dante fait ici allusion. L'un fut gouverneur de Toulouse, sous Charlemagne, et se retira dans un couvent : il est vénéré sous le nom de Guillaume du Désert ; les autres furent Guillaume IX, duc d'Aquitaine; Guillaume comte d'Orange ; Guillaume d'Oringe, en Provence; Guillaume d'Auvergne, etc. — Quant à Rinoard, on prétend qu'il était beau-frère de Guillaume.

(G) Godefroid de Bouillon, duc de Basse-Lorraine chef de la première Croisade, premier roi de Jérusalem (1099) mort en 1100.

(x) Robert Guiscard, un des douze fils de Tancrède de Hauteville, en Normandie, chassa les Grecs de la Calabre et de la Pouille — dont il devint duc — et attaqua l'empire grec jusqu'en Orient. Mort en 1085.

(1) Dante cite Ptolémée à l'appui de cette opinion, dans le Convito. « Tolommeo dice... che Giove è stella di temperata complessione, in mezzo della freddura di Saturno, e del calore di Marte (11, 14). Plus loin, 94-96 et ch. XXII 145-146, Dante reviendra sur cette méme idée.

CHANT XIX

Sixième Ciel, Jupiter : Ceux qui ont administré Ja Justice avec équité, 11.

Je

ARGUMENT. — L'Aigle symbolique (suite).

Peut-on étre sauvé sans avoir connu la Foi chrétienne ?

Ainsi, dans ce doux séjour de bonheur, parut à mes yeux la belle image qui réjouit tant d'âmes associées *.

Chacune de celles-ci semblait un rubis frappé par un rayon de soleil si ardent, qu'il se réfléchissait dans mes yeux.

Ce que je vais raconter n'a jamais été dit par aucune voix, écrit par aucune encre, conçu par aucune imagination |!

L'Aigle a remué le bec : je l'ai vu ! 11 a parlé: je l'ai entendu !et voici ce qu'il a dit, en employant non pas Nous et Noïre — comme on pouvait s'y attendre — mais Je et Mien*,

« Ma justice et ma piété m'ont valu d'être exalté jusqu’à cette « gloire que nul désir ne saurait dépasser 3.

« J'ai laissé sur Terre une telle mémoire que les méchants eux- « mêmes m'admirent, quoi qu'ils ne m'imitent pas. »

Comme un foyer où brûlent de nombreux charbons ne donne qu'une seule chaleur, ainsi cette image formée de tant o âmes ardentes, ne rendait qu'un seul son.

« O perpétuelles fleurs de l’éternelle joie — m'écriai-je, — vous qui « de tous vos parfums me composez un seul parfum #,

4. La belle image, c'est-à-dire l’Aigle, formée par les âmes associées (Voy. ch. précéd.), symbole de l'Empire, qui fait le bonheur de ses citoyens.

2. La voix de l'Aigle étant l'organe collectif des âmes qui le composent semblerait devoir dire nous ; mais il dit je pour marquer la parfaite unité de son essence : cor unum et anima una. Plus loin Dante appuiera sur cette idée par deux jolies comparaisons (19-24).

3. Jusqu'à celte gloire, c'est-à-dire la Grâce divine qui dépasse toute aspiration humaine, comme Dieu dépasse toute imagination : Promissiones tuas, omne desiderium superant. Satiabor cum aparuerit gloria tua. (Prières de l'Eglise.) Cf. XXXII, 24, 61-63.

4. Ces deux comparaisons avec des charbons, puis avec des fleurs, achèvent d'expliquer le Vous que vient d'employer l'Aigle (11-12.).

Le Paranis XIX 539

« parlez pour rompre enfin le long jeûne où m'a réduit l'impossibi- « lité de trouver sur terre aucun bon aliment *.

« Puisqu'un autre royaume est le miroir de la Divine Justice, aucun « voile ne doit vous le cacher ici €.

« Vous savez quelle attention je mets à écouter ; vous connaissez « le doute qui depuis si longtemps me tourmente. »

Tel qu’un faucon dès qu'il est déchaperonné remue la tête, bat joyeusement des ailes et se dresse, impatient de prendre son vol ;

tel me sembla l'oiseau divin, fait des louanges de Dieu et de sa Grâce, et dont seuls les bienheureux entendent le chant.

« Celui qui a tourné son compas pour fixer les extrémités du Monde « — où il a distribué tant de choses, connues et inconnues, —

< n’a pu tellement empreindre l'Univers entier de sa Vertu, que sa « Puissance ne restât encore infiniment supérieure.

« La preuve certaine en est que le premier Superbe — la plus par- « faite créature qui fut jamais —, pour n’avoir pas attendu la lumière, « tomba comme un fruit encore vert.

« Or, toute autre créature lui étant inférieure, à plus forte raison, « aucune n'offre un réceptacle suffisant pour contenir le Bien infini « qui ne se mesure que par lui-même *.

« Donc, votre vue n'étant qu’un rayon de l'Intelligence qui remplit « toutes choses, |

« est évidemment impuissante à embrasser — au-delà de limites « fort restreintes — cette Intelligence qui est son principe.

« La Justice Éternelle est semblable au fond des mers :

« Près du bord l'œil humain peut encore le distinguer ; au large il « disparaît. Il existe cependant, mais caché par sa propre profondeur!

« Toute lumière vient de l’introublable Sérénité ; le reste n’est que « ténèbres, ombres de chair, poison #. |

« Voilà donc grande ouverte pour toi l'obscure caverne d'où ton « esprit ne pouvait apercevoir la Justice vivante ?, cause obsédante de « tant d'incertitudes.

« Tu te disais : un homme naît sur la rive de l'Indus ‘, où nul ne « parle du Christ, n'écrit ni ne lit rien sur Lui.

« Les pensers de cet homme, ses intentions, ses actions, ses paroles,

5. La question que Dante cherche à élucider ne peut étre résolue que par l'esprit divin, les lumières humaines étant insuffisantes pour l'éclaircir.

6. Cet autre royaume, miroir de la justice divine, est le septième Ciel, celui de Saturne, où sont les Trônes, dont Cunizza, dans le chant 1X, dit : là-haut les miroirs que vous appelez Trônes reflètent pour nous les jugements de Dieu (61-63).

7. L'explication que donne ici l'Aigle, pour éloquente qu'elle soit, n'est qu'une explication à clé, puisqu'elle se contente de rappeler que les secrets de la justice de Dieu . sont impénétrables, et qu'en voulant les comprendre, on entre, comme Lucifer, en lutte avec Dieu, et. comme lui, pour être vaincu et puni dans l'orgueil. — Quella somma Deità, che sè sola compuitamente vede. {Convito., II, 4.)

8. L'introublable Sérénilé, Dieu, seule source de lumière ; ombres de chair, poison causé par la corruption du corps. (Cf. plus loin. 85) (4).

9. La Justice vivante, c'est-à-dire la justice de Dieu, seul vivanr.

40. L'Indus, fleuve qui donne son nom à l'Inde, pays considéré, à l'époque de Dante, comme étant le plus éloigné de Rome. (Cf. plus loin 109-114.)

tout dans sa vie — autant qu'en peut juger l'humaine raison — est « sans péché ;

€ il meurt sans baptème, ignorant la Foi. Où est cette Justice qui « le condamne ? Où est la faute dans son incrédulité ?

« Mais toi-même, qui parles ainsi, qu'es-tu donc, et par quelle « audace t’ériges-tu en tribunal pour juger ce que des milliers de « milles éloignent de ta vue, trop courte pour dépasser un empan ?

« De pareilles subtilités ne soulèveraient que d'interminables discus- « sions, n'engendreraient que d'innombrables dissidences parmi ceux « qui étudient le plus la Justice Divine... Aussi, dominant tout, suffi- « sant à tout, y a-t-il l'Ecriture.

« O terrestres animaux, à esprits grossiers ! la Volonté première « dont la bonté est l'essence, ne s'éloigne jamais d'elle-même puis- « qu'elle est le Souverain Bien.

« Tout ce qui lui est conforme est juste ; son rayonnement n'est « attiré par aucun bien créé, mais il les produit tous. »

Comme une cigogne s’agite au-dessus de son nid, après la becquée donnée, de même l'Image bénie souleva ses ailes, qui se meuvent par le concours de tant de bienheureux;

et comme l'oisillon dès qu’il est repu contemple sa mère, de même je levai les yeux vers l'Aigle.

Celle-ci battit des ailes en chantant ainsi : « Tu entends mes paroles : « sans les comprendre, note les; c'est ainsi qu'un mortel doit obéir « à la Justice Éternelle ! »

Puis, toutes ses lueurs, incendies par l'Esprit Saint, redevenant ‘ immobiles et conservant la figure du Symbole romain vénéré par le monde entier, elle s'arrèta et reprit: « Nul ici jamais n'est monté « sans avoir Cru au CHRIST, avant ou après le crucifiement ;

« mais combien ont beau crier CHRIST, CHRIST ! qui, au jour du Juge- « ment, seront moins près que tels qui n'auront pas connu le curisr! « Lorsque tous les hommes seront séparés en deux collèges, l'un riche pour l'éternité, l’autre pauvre à jamais, de pareils chrétiens se verront en grand nombre condamnés plus sévèrement que certains « barbares d'Ethiopie.

« Lorsque les rois de Perse verront ouvert le livre où tous les cri- « mes de vos princes sont inscrits, que ne seront-ils pas en droit de « leur dire‘"?

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