PATRIE
MÈRE. Commencement de tout. Cause première.
C'est le mot obsédant qui revient à l'esprit,
Sans relâche et sans fin. C'est le mot de la guerre.
Et qu'il soit prononcé ou mûrement écrit,
L'image est toujours juste et toujours naturelle.
Hélas! tout nous l'évoque et tout nous la rappelle,
Cette image que nous transmirent les ancêtres
Et que l'on trouve encore aussi neuve, aussi belle,
0 parturition incessante des êtres!
Mères des choses : guerre et patrie créatrices!
Tout un vaste univers s'élabore en vos flancs.
Un peuple de canons s'échappe des matrices.
C'est un perpétuel et libre enfantement.
Pour secourir le globe en feu, d'un même élan,
Les forces en commun se font génératrices...
Le mot n'a pas encore épuisé sa richesse.
C'est le pouvoir puissant de la banalité
De se renouveler librement, et sans cesse,
D'ouvrir à la pensée un champ illimité.
Goethe donnait déjà aux déités fécondes
Qui régissent, là-haut, les destinées du monde,
Ce nom de « Mères »... Il résume et contient tout.
Et c'est toujours le mot qui se présente à nous
Quand nous pensons à nos origines profondes.
Il est presque instinctif. C'est celui que Wagner
Prête à Siegfried devant la terreur de l'amour,
Lorsque la Walkyrie a salué le jour.
Dans la langue à jamais haïe, on dit : « Mutter ».
De loin en loin nous songions bien à la patrie! Mais, l'idée indiquant la borne, on en souffrait; Et l'exiguïté du mot sec et concret Opprimait trop nos espérances aguerries.
Mot suspect, entaché de crime et de trafic. Que notre honneur rêvait de mettre au pluriel, Et qui, bourgeois, en temps de paix habituel. Pend comme un vieux drapeau de monument public I Même on le chiffonnait un peu, — par moquerie. Des mots? Nous en trouvions d'ironiquement tendres.
LA JOIE ROUGB. 53
A cette femme aussi qui vous donna la vie
On en dit de pareils, qu'elle a peine à comprendre;
« Ta robe te va mal, ce soir, pauvre maman!
Pourquoi ne veux-tu pas t'habiller autrement? »
On la taquine. On rit... Soudain l'on s'inquiète.
Voilà qu'un jour le cœur de la mère s'arrête.
Grand effroi I On accourt, on se penche, on l'ausculte,
Et l'homme sent en soi se réveiller le culte.
Le culte déchirant, sacré. Aima mater.
Il vient de découvrir qu'il souffrait dans sa chair.
Une commotion fait trembler ses genoux...
Il semble que l'on vient de naître — ou de renaître
Une seconde fois, en sentant, tout à coup,
Au tirement presque subit de tout son être,
A l'appel de son corps vers une autre blessure,
Que la mère jamais n'a fini son travail,
Tant qu'un souffle la lie à sa progéniture.
Et qu'il existe entre chaque homme et les entrailles
Qui jadis douloureusement l'ont procréé.
Une relation auguste, — et chez l'enfant
Ce lien toujours vif et toujours frémissant :
Le fil ombilical qui n'est jamais coupé.
Novembre 191 4-
« Amor condusse noi ad una morte :
Caïna attende chi'n vita ci spense » .
Inferno, c. V, V. 106-107.