CHANT D'ADIEU
Viens! que sur ton torse tendu Je te plante un dernier baiser.
C'est au cœur que je t'ai mordu, C'est au cœur que je veux viser.
Que les balles viennent ! Qui sait Si ma bouche ardente et vorace N'aura pas fait une cuirasse Sur qui l'obus se briserait?
Je défends que la mort te touche I Viens, avant qu'elle t'ait frappé, Que je^te frappe de ma bouche Comme du plat de ton épée.
Viens! sur ton sein la place est large Où j'ai pu dormir, tout mon saoul,
Et je ris, parce que, dessous,
J'entends le sang battre la charge.
Il fait à lui seul un galop,
De cent batailles précurseur.
Dieu! comme il bat juste, ton cœur!
Comme il est dur! Gomme il est chaud!
Rien jamais ne l'a fait plier
Ce cœur, mon rouge cavalier!
Comme il allonge sa foulée!
J'en suis folle. Rapporte-le.
Ne va pas leur donner d'emblée,
Au premier choc, un sang si bleu !
Il n'est pas de celui qu'on laisse
Aux doigts d'un piquet de hulans.
Rapporte-le pour tes maîtresses!
Rapportez- le-nous, nos amants!
Ces cœurs appartiennent aux femmes
Comme au régiment le drapeau.
Il est à moi, je le réclame,
Je le sens battre sous ma peau.
En attendant, va travailler!
Resognez, frappez, bataillons!
Vive toil puisque nous savons
Que la femme est pour le guerrier.
Va donc faire chanter ta guerre I . . . Pas avant que mes bras t'enserrent Et que j'aie chanté mon plaisir!...
M'ami, comme je t'adorais!
Mon flanc se déchire, à mourir... Si tu me quittes pour jamais, Donne ta paume desserrée, Que je la morde à pleins baisers, Que tu les sentes incrustés Gomme les clous dans la poignée.
Donne ta main. Elle est si blanche!
Si jamais le sang la fait rose, Laisse-le couler, mais suppose Que c'est ma lèvre qui l'étanche Et tu seras cicatrisé!
Rien de tel pour bander l'artère Que, lorsque l'on sait bien la faire, La ligature d'un baiser!
Donne ta main où je prévois Le sang futur de la revanche Qui te coulera des dix doigts.
Donne ta main. Elle est si blanche!
Intacte, nul pli, pas de rides.
48 LA DIVINE TKAGÉDIE.
Donne ta main. Elle est splendide ! . . . J'aimais les fourches de tes veines.
Elles roulaient un fier azur.
J'aimais ton sein. Il est trop pur Pour que ces brutes me le prennent!
Je chéris surtout ta chaleur, Cette chaleur qui vient de toi, Mais je me la suis mise au cœur Pour le jour où tu seras froid.
Je m'en suis tant empli le corps De ta chaleur qui m'a brûlée, Que je puis lancer sur la mort La flèche de Penthésilée!
J'en ai le cœur si pénétré, Que ce feu je le sentirai Faire de ma cendre une braise.
Une braise immense et farouche Où cette bouche que tu baises.
Saura ressusciter ta bouche I...
Embrasse-moi, soldat épique!
Le sang nous saoule et nous assoifie.
Et je suis la goule qui coiffe . Le casque de la République!
LA JOIE HOUOE. lig
Soyons fous et fiers d'être fous.
Je te sacre avec des baisers.
Le sacre est fait. Relevez- vous,
Mâle guerrier, disparaissez I
Mais si tu reviens triomphant,
Frénétique, heureux, bien vivant.
Va, je t'en donnerai tant d'autres,
Dans l'alcôve où mon <:orps se vautre,
Je t'en donnerai de si rudes,
Je t'en donnerai, beau guerrier,
Tant et tant qu'il faudra crier!...
Celui-ci n'est que leur prélude.
Tiens, prends-le; il a bien sonné.
Le beau son qu'il a sur ta peau!
Je te l'ai tellement donné.
Qu'il a claqué comme un drapeau!...
Prends-le, m'ami, prends-le toujours.
C'en est un, — je n'en ai pas honte, —
Comme on n'en fait pas tous les jours!
Et c'est même le seul qui compte !
C'est le blanc baiser nuptial.
Que le danger orchestre et scande.
Reçois-le, l'âme toute grande...
0 mon amant, j'ai mal, j'ai mal!
5o LA DIVINE TRAGÉDIE.
Je te tiens. Tu m'as, Tu es là...
Et pourtant je t'attends déjà!
Qu'importe que l'on nous confisque
Nos amoureux, si l'amour dure!
Votre courage c'est le risque
Et la guerre c'est l'aventure.
Allons : prends l'épée! Il est l'heure,
Il ne faut pas que l'homme pleure!
Jamais Tamour n'a rendu lâche I
Et tu t'en vas immunisé.
Un jour, — si tu faiblis, — remâche
La moiteur du dernier baiser :
Tu te redresseras, sauvé!...
En avant donc ! Le canon gronde.
La route éclate au plein soleil.
Prends! A.vec un baiser pareil,
Va, tu soulèveras le monde
A la pointe de ce baiser I
Pars, cours, reviens! Le cœur me tarde.
Et sois dissoute la camarde !
C'est au cœur que je t'ai visé.