LES MAINS
In manus tuas.
Vastes mains des héros, pauvres mains confondues, Couleur de boue, couleur des champs, couleur des bois, Osseuses ou crispées, desséchées ou charnues, Mains qui savez donner, car vous donnez vos doigts Mutilés au sillon, — pauvres mains qui, naguère, Caressiez les enfants et les mains de vos mères, 0 mains qui souteniez la taille de la femme. Que vos chiens ont léchées, que vos fils ont baisées. Ou mains d'adolescents, pas faites pour ces drames. Mains du prêtre toujours mystiquement croisées, Ou mains du paysan qui cherchent la charrue Dans le froid du fusil qui leur meurtrit les pouces, Mains de cet ouvrier rencontré dans les rues. Mains qu'on ne savait pas si belles ni si douces.
Mains du commis, de l'employé de magasin, Humbles mains à la chair calleuse et domestique, Mains dont se détournaient nos regards de dédain, Les mains du charretier, du routeur de barriques, Les mains encrées du scribe ou, blêmes, du penseur, Mains de l'artiste et des manieurs d'harmonie. Mains à la poigne rude, affreuse ou racornie, Celles du serviteur et celles de son maître, Peuple des mains! C'est vous, c'est vous qui tenez tout! Vous le commencement, la fm, vous le u peut-être » Et le « quand même » de nos jours! Oui, vous, c'est nous! Et, derrière vos rangs, nous retenons l'haleine, Vous, les fécondes, les robustes, les très bonnes, Vous, le miracle!... Je vous salue, ô vous, pleines De grâce!... Vous vivez dans l'horizon qui tonne, Sur le sol qui gémit et culbute ses chênes Dans tout l'éclatement de l'air, parmi les bombes, La racaille d'acier, les glissades d'entrailles, La hurle de la mort affolée, dans les tombes De flamme, le galop qui crève les batailles; Vous avez l'air d'affreux démons noirs que soulève La profondeur des nuits dans l'empire des rêves! Oh! que large est la plaie et sanglante l'entaille Dont le sublime amour vous a stigmatisées,
Et quelle Sainte Femme ou quelle Véronique
Épanchera jamais sur ces mains héroïques
Assez d'amour pour que la dette soit payée !
C'est une obsession vivace. Je vous vois
Empoigner le talus ou raviner les bois,
Gratter les bauges de tous vos ongles, semblables
A la bête bardée au fond de son repaire. 1.
Et je voudrais cacher les miennes sous la table,
Tant j'ai honte de leur blancheur qui m'exaspère.
Je vous vois, je vous touche aussi, dans le silence
De l'herbe ou du charnier, mains renversées des morts.
Et vous, — comme l'on sent, mon Dieu, dès qu'on y pens
Ce froid qui fait craquer la ténèbre au dehors! —
Mains des in^omnieux, dans le creux des tranchées,
Qui doucement froissez la terre, à vos côtés.
En pensant aux draps fins où des formes couchées
Vous évoquent la tendre et chaude volupté.
Les draps blancs, niaternels, odorants, dans lesquels
Jamais plus, jamais plus, vous ne saurez mourir!...
Il fait si froid ! On souffle. On sent tomber le gel.
Oh! le repos, lourd de passé, lourd d'avenir,
Quand vous cherchez parfois les chaleurs désertées,
Toi, la chaleur du four, de l'âtre, de l'étable.
Du magasin, l'hiver, — l'été, de la croisée
Grande ouverte, — loi, la chaleur insoutenable Des forges, — la chaleur pensive de la chambre, Toi, la chaleur du coussin souple ou du drap rude, Ou, toi, l'acre chaleur de la salle d'étude!... Oh! toutes les chaleurs que pleurent vos décembres. Pauvres mains sans amour, pauvres mains toutes seules! Ouvrez-vous, éclatez en morceaux, en charpies ! Soyez l'informe épi qu'auront broyé des meules ; Comme les fruits juteux de la branche qui plie, Laissez crever le sang de vos veines à flots!... Mais surtout, ah! surtout, soyez cela, héros : Les dures mains du camarade qui se nouent Autour du cou, soyez l'agonie réciproque, Les mains qui tariront tout le sang, sur les joues. Dans les bouches, sur les crânes qui s'entrechoquent, La dernière caresse adressée à la chose Qui s'écroule, qui fut un homme, et qui n'est plus! 0 mains, soyez cela : le baiser qui se pose Sur la barbe sanglante et le front révolu! 0 vous qui tenez tout, la haine avec l'amour, Tout ce qu'on a reçu, tout ce qu'on vous confie : Le sol avec les morts, les morts avec la viel... Hurlez, clairons, passez, drapeaux, tonnez, tambours ! Je fléchis les genoux devant vous, mains sublimes,
Ou bien noires de poudre, ou bien rouges de crimes, Pendant que tombe, en gouttelettes cruciales, Tout le sang pur qui rebondit et qui s'étale Sur le parvis de la Patrie!...
Obsession Vraiment frissonnante, et tristesse d'être ainsi ! Je vois, exactement, tous les contours précis De ces mains. Je voudrais chasser la vision. Je ne puis ! . . . Et ce soir qu'il fait froid et si triste, A l'heure ténébreuse où la brume persiste, En sortant, pour revoir du ciel, je suis certain De sentir, — tant ce songe intérieur m'étreint, — Votre contact de mort et le froid de vos veines. Dans la première main qui touchera la mienne!