LE CAUCHEMAR
Plus tard, et bien après que tout sera fini. Quand les peuples auront pansé leurs ecchymoses. Quand la paix versera sur toi ses jours bénis, Combien de fois, hagard, et dressé sur ton lit, Les cheveux en sueur, à l'heure où tout repose. Pauvre homme, dans la tressaillante obscurité Qui rampe autour de toi, tu reverras la Chose Affreuse, dont ton front fut à jamais frappé I D'âge en âge, tu revivras les jours vécus, Et toi que le sommeil ne visitera plus,
Pour apaiser le feu des nuits, tu tireras
Le berceau de tes fils à côté de tes draps.
Le fantôme des Anxiétés, l'esprit noir
Du Tourment, fourmilleront autour de la couche ;
De partout affluera le vent du désespoir.
Le canon miaulera le baiser de sa bouche...
Reconnais- tu l'horreur de la mort convulsive.^
Son contact, sur ta chair, a planté ses ampoules...
Et te voilà, courant les champs, frôlant les rives...
Tu ne peux plus compter tous les blés que tu foules.
Lieue par lieue, et ton pas marquant bien la cadence !
Interminablement patauge, rampe, avance!
Fais tes plats-ventres de lézard, gratte l'écaillé
De fange que t'a faite une année de bataille...
La mâchoire empâtée et gluante d'argile,
Sois le soc qui pourfend ta funèbre tanière;
Remange, jour à jour, la boue et la poussière,
Dans le limon sanglant cherche, fils du Gorille,
Le croûton de pain sale et que le coude essuie,
Puis, jette le croûton et mâche aussi la terre!
Tu suceras le caillou frais et l'eau de pluie
Qui suinte du képi et se mêle à la suie
Du fusil, à la crasse grasse de ton sac.
Marche, enfourne le bois, bats l'eau, longe le lac,
Et, dresse tout à coup des sépulcres terreux,
Tout assoiffé d'espace, inhale- toi les cieux!...
Débrouille-loi, tout vif, dans le jeune malin
Comme un lièvre emmi la rosée et le thyml
Ah! tu les revivras, les contacts mortifères,
Fier rustre qui couchas vraiment avec la terre.
Qui fus son mâle rancune'ux, et l'as tirée
A toi, comme une chiffe ou comme un sac de toile.
Pour y dormir, mauvais coucheur de belle étoile!...
Et maintenant, à travers l'ombre et la suée
Des fièvres, en avant, marche toujours, Sisyphe!
Par le vent des obus qui crache et tonitrue!
La marmite aboie! Le shrapnell plante sa griffe
Dans ton flanc... Marche, tue, et tue, et tue, et lue !...
Tape dedans! Ya dans le tas. Enfonce. Plante
La baïonnette dans du mou et dans du flasque,
Aspire à plein gosier la fumée suffocante.
C'est l'orage des cris, les appels en bourrasques :
« Chargez!... » Crépitements, hululements, éclairs,
La foire de la mort qui passe dans le ciel,
La continuité musicale de l'air,
Le nuage, noir, vert et pestilentiel.
L'officier qui rugit de douleur, le soldat
Qui retient ses dents, en hurlant, et les entrailles
Qui fusent par bouquets... Le champ vole en éclats Autour de toi... Tout bouge! Le sol «'entrc-bâille. C'est la terre, wagon — catastrophe, et bouillie,... La conversation des balles sur ta tête, Exaspérante, insupportable, vieilles pies Siffloteuses que rien n'assourdit ni n'arrête!... Le rosaire des mitrailleuses qu'on dévide Parmi la pluie de feu et l'incendie liquide, Tandis qu'en haut, des corps éclatent en miettes... Un craquement d'os en plein azur... Oui, tout bouge!, Jubilation démoniaque... Joie rouge.
Rouge comme un drapeau dans des tonnerres d'or!.. Sombre éboulis!... Egorgement sans cris! Tu mords A pleine bouche l'étoffe, l'acier, la chair, Dans le halètement hideux du corps à corps, Jusqu'à ce que la nuit et la mort, de concert Travaillant, ahanant, sur vos corps défoncés, Pétris de boue, de sang et d'os, — déchets de crime, - Peu à peu, lentement, en spasmes espacés. S'apaisent!...
Et c'est toi, sérénité sublime De l'ombre, qui viens tout draper finalement De ton frissonnement d'étoiles glaciales!... Tu vas dormir enfin! Si tu ronfles ou râles,
Qui le sait?... mais c'est bien de mourir un moment,
N'est-ce pas?... Comme toi le soir s'est détendu.
Et la terre gorgée, imbibée, a tout bu!...
Plus rien, que le pinceau tremblant d'un projecteur,
De loin en loin, qui met un frisson sur la nue...
Par-dessus la forêt, là-bas, quelque lueur,
Un éclair tubulaire ou sphérique, des boules
Qui s'évaporent, en déliquescence mauve...
Allons ! tu vas dormir, la caboche encor saoule
De bruit, le tas de foin te servant lieu d'alcôve...
Dors ! . . . Mais non I . . . qu'est-ce donc qui bouge et qui grignotle
A tes côtés?... Les rats!... les rats, rongeurs de viande!...
Ils grimpent au dolman, sur le col, sur les bottes.
Et là... là... cette tache bougeuse est trop grande
Pour que ce soit un rat?... C'est une main qui court
Toute seule, au milieu de la boue!... Et puis là?...
C'est un tronc dépecé... Tâte-toi. Des éclats
De cervelle humaine ont déjà fait le parcours
De ta barbe aux cheveux. Ta moustache en est pleine!...
C'est affreux d'essuyer de la cervelle humaine,
Et je t'entends hurler d'horreur sur ce charnier...
« 0 Terre I n'es-tu pas encor rassasiée!... Ne remue pas ainsi ta tête fracassée,
Camarade, de gauche à droite, par pitié!...
Tiens! la gorge traversée de ce cavalier
Ne saigne plus. Le sang a fini de pisser...
Et cette plaque rouge à côté.^... Une tête
Passée au laminoir!... Odeur gazeuse et fade
Des gangrènes! Odeur ambrée du camarade
Que la mort ronge en douceur, comme une chair blette
Qui giclerait sous la dent des rats!... Il fait beau,
La lune est froide et les foins frais coupés embaument.
On serait bien en Normandie, sous un vieux chaume,
A rêvasser... Je sais un coin de Calvados...
Bon ! Ce râle, ce râle, odieux sous mon pied !
Qui donc peine si fort? On dirait le ahan
D'une turbine... Assez! Finis ton ronflement
Péristaltique, vieux!... Il faut avoir pitié! C
Tu souffles fort!... Parbleu! Tu dis.^... Ah! tu te plains,
(( Mon bra. . .as, mon bra. . .as » . Ton pauvre bras ! . . . Eh bii
Renonces-y Il vaut bien mieux ne pas crier f I
Et mourir. Crève vite, au plus vite, vois-tu! Suis mou conseil. 0 mort, sois bonne et sois clémente Descends sur ce vague être effroyable et têtu Qui s'obstine à crier des choses d'épouvante!... Oui, oui, tu auras beau gémir : a Ma pauvre femme, Mes; deux enfants !... Mon Dieu, mes deux petits !... » Il f£
Partir, mon vieux, et vite encor!... Tu auras beau
Te signer à grands tours de bras... l'heure de l'âme
Est arrivée... Bonsoir!... Demain, tu seras raide
Et vert de pus... Descends, douce mort!... Quant à nous,
En avant! Je veux fuir tous ces corps sans remède,
Ce charnier corrompu, ces ferments qui m'obsèdent!
Je veux fuir, me traîner, dans le sang, à genoux,
Me déchirer à tous les ronciers barbelés,
Fuir l'épine de fer, à grands coups de cisaille,
Sentir tout un pressoir d'entrailles sous mes pieds,
Mais échapper, avant que mon cœur ne défaille,
M'accrochant de cadavre en cadavre 1 . . . Soleil,
A mon secours! Arrive! Eclate, pourpre extase!
Fuir, les yeux grands ouverts, tous ces morts que j'écrase. . .
Me réveiller demain d'un bon, d'un lourd sommeil.
Dans un lit, auprès de cent autres lits de fer,
Sous la rêveuse odeur de l'iode, de l'éther,
Ayant tout oublié des soldats faméliques.
Me réveiller, aromatisé de phénique ! . . .
Ah! l'éponge! la bande et le drap de phénol...
Oh! la douceur du jour! les carreaux blancs du sol.
Tout ce blanc adorable et frais, qui vous enlace!...
Je le veux, je l'aspire et je bois sa lumière!..*
Bon soleil blanc des hôpitaux, soleil lunaire,
Dormir en toil... Ayez piliél ma tête est lasse! Je me sens l'âme exsangue et valétudinaire... Dormir!... Dormir, enfin!... Pitié!... Faites-moi grâce! Dormir dans du soleil et dans de la clarté... Sainte Marie et vous, l'enfant emmailloté De langes, comme moi dans mon antisepsie, Donnez-moi le repos!... Je suis fou... vous voyez!... Dormir, Jésus! Dormir, Seigneur! Dormir, Marie! »
Ainsi soufllant, suant, peinant, les nerfs broyés, Sentant se rentr'ouvrir des gouffres sous tes pieds, Tu revis l'inflexible et rouge cauchemar. Sur ta couche fiévreuse, on dirait un Lazare Qui, pour dormir, aurait emporté son linceul, Le sombre revenant d'un enfer sans Virgile, Et qui repasserait, un par un, fixe et seul. Les Épouvantemenls de l'éternel exil, Los supplices dédaléens d'un Purgatoire, L'horreur sans nom qui fait tressaillir la mémoire!.. Alors, pour mendier une vague accalmie, Tu te dresses au fond de la chambre endormie, Tu guettes le sommeil des tiens, vieux revenant, Et ton oreille en feu écoute avidement
— Bruit qui semble les coups de gouge ou de rabot D'un dieu qui sculpterait dans l'ombre des berceaux Où, future moisson, dorment des têtes blondes, — Le souffle de tes fils rythmer la nuit profonde!