COMPLAINTE
Mon enfant est allé au bois. Je ne connais pas sa forêt.
J'en ai connue une autrefois, C'est à deux qu'on s'y promenait.
Celle qu'il habite est glacée, Froide à fendre la terre dure.
On lui donne des couvertures.
Moi, je lui donne ma pensée.
Qu'il ait chaud, le petit bonhomme!
Autrefois, je le couvrais tant!
Qu'il fasse parfois un bon somme...
Les enfants, c'est si tourmentant I
Vous en donnent-ils des soucis I Celui-ci était délicat Déjà quand, avec les petits, Il jouait au petit soldat.
C'est d'hier. Il a dix-huit ans.
Dix-huit ans, ce n'est pas un âge.
Pour s'en aller avec les grands...
C'est vrai qu'il paraît davantage!
Que le temps va ! Que le temps presse ! On vieillit si vite à présent!
Et c'est une grande vieillesse Que de n'avoir pas dix-huit ans !
Moi, je m'imagine sans peine Lui voir faire ses cabrioles I C'est toujours moi qui le promène, Et vais le chercher à l'école.
Aussi je me dis bien des fois :
(Il faut cela, sans quoi, sans quoi!...) « Tiens! l'église a sonné le quart.
Je vais être encore en retard... »
LE CERCLE d'kVE. 171
Je sais bien que c'est un peu bête, Mais on se console avec ça !
Que de fois j'embrasse en cachette Un vieux devoir qu'il commença !
Je me dis qu'il est allé loin,
Que le temps est enchifrené,
Que bien que l'œuf soit cuit à point,
Il ne viendra pas déjeuner.
Toute mère est une insensée ! . . .
11 faut bien que je m'imagine Sa satisfaction gamine.
Lorsqu'il revenait du lycée.
Il remportait des récompenses Et la croix tous les samedis.
Sans doute il aura des vacances.
Quand il aura reçy^ ses prix.
Un an, deux ans, trois... que c'est long! Mais bah ! je commence à m'y faire !
J'ai tout à fait l'impression Que je l'ai mis pensionnaire.
Est-ce vrai que ces têtes blondes Pourraient mourir sans avoir su Qu'il est d'autres baisers au monde Que les baisers qu'ils ont reçus?
Val je n'étais pas la meilleure Des caresses, mon cher petit...
Ah I penser qu'il faut que l'on meure Pour que j'ose te l'avoir dit !
J'avais fait ta bouche si belle Pour la femme qui te prendrait !
Une autre est là : ce n'est pas elle... Pars tout de même, mon pauvret !
Tu es beau. Je m'en suis vantée.
Elle aussi t'a trouvé joli...
Si tu savais ce qu'aujourd'hui Je puis exécrer ta beauté!
Mais, aux premières aventures, J'aurais souffert. J'y gagne, en somme!
Les enfants, cela nous torture Dès qu'ils sont devenus des hommes!
LE CERCLE d'ÈVE. 17^
C'est la loi. On ne peut rien contre.
Il aura sa première balle Pas loin de l'époque normale Où l'on a sa première montre.
D'ailleurs, j'ai la force illusoire, A mesure que le temps passe, De le faire, dans ma mémoire, Rétrograder, de classe en classe,
Oui, jusqu'à ses leçons d'écriture
Qu'il rapetisse, jour par jour!
Car, plus petit, on se figure
Qu'il est plus grand dans notre amour.
A l'église, où vont les dévotes.
J'entends la Vierge qui sanglote : (( Descendez mon fils de la Croix, Que je l'emmaillote une fois ! »
Un drap... oui... ça leur tiendrait chaud... C'est affreux — pas même des langes ! — De penser que nos petits anges Sont allés dormir sans maillot.
Je veux que, semaine à semaine, Entre mes bras il diminue, Que d'âge en âge il redevienne Une petite chose nue,
Afin que je puisse à souhait Tout simplement m'imaginer, Si je ne le revois pas, que c'est Tout comme s'il n'était pas né !
Lorsque j'apprendrai qu'il est mort, Je dirai : a Ce n'est pas trop tôt ! Le méchant! Voyez comme il dort.., »
Et j'arrêterai le berceau.