‹ La divine tragédie, poèmeChapitre 35 sur 63 · UNE LETTRE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE

Près de la grande armoire où sont les pommes mûres, Dans la salle à manger aux volets entr'ouverts, La mère range et vaque. A côté des couverts Elle met des biscuits... un pot de confitures... On dirait qu'elle fait le moins de bruit possible Pour ne pas déranger des rires, sous les feuilles, Qu'on perçoit au dehors... La voix jeune et flexible D'une femme commande aux enfants : « Que l'on cueille Juste ce qu'il faudra... pas plus... cinq ou six fruits... » Et c'est le plus banal des tableaux de famille. Voyez. Le compte y est : mère, enfants, belle-fille, Ils seront tous autour de la table — sauf lui.

Une bonne, en posant les coquetiers laiteux,

Tend à la mère, au fond de la fraîche pénombre,

La lettre qu'elle attend depuis un jour ou deux,

Cette lettre en retard, qui va grossir le nombre

De celles qui, là-haut, s'entassent dans sa chambre,

La lettre que, depuis son départ en novembre,

Le petit n'a cessé d'envoyer à maman...

Avant d'ouvrir, elle l'embrasse éperdument,

La main tremble, les yeux cUgnent, le cœur galope;

Puis elle dit en décachetant l'enveloppe :

(( Avertissez que le déjeuner n'est pas prêt.

(( Vous servirez dans dix minutes, s'il vous plaît. »

Tu trouveras ce mot, je pense, à Varrivée. Quand elle l'ouvrira, ma chérie tant aimée Sera bien installée, là-bas , à la campagne. Ma lettre et toi arriverez en même temps. Tu fais bien d'aller là. Et puis ma mère y gagne De n'être pas trop seule, et ça la distraira De t' avoir auprès d'elle avec les deux enfants. Je te fais grâce du sermon... et cœtera... L'essentiel, c'est que je t'adore, vois-tu! Je ne pense qu'à toi; tu es ma seule idée, Et je n'ai qu'un regret : ton visage perdu.

LE CERCLE d'ÈVE. 179

Je le traîne avec moi dans V ouragan des balles,

Je n entends que ta voix qui me dit : « Je suis là... »

J'emporte mon amour et ma foi conjugale

Et tout le grand bonheur que tu me révélas.

Comme on emporte son viatique, un cordial

Pour le moment suprême. . . Hé! qui sait !... c'est possible.

Il faut bien en parler, chérie, malgré l'espoir!

Sache-le; s'il advient cette chose terrible

Qu'il faille tout quitter et ne plus te revoir,

Je te le dis ici, pour la centième fois,

Je n'aurai qu'un seul nom à la bouche : le tien.

Je ne regrette rien de la vie, rien, que toi!

Ton seul regard, ton seul baiser, jusqu'à la fin !

Je te conserverai dans mon âme têtue,

Jusqu'à ce que la vie, en elle, se soit tue.

Je te dois tout, mes seuls bonheurs, chérie, chérie...

La vie? ah! c'est de toi que je la tiens, la vie,

Et sa vertu, et sa douceur!... Va! tout le reste

Est si fade à côté de ce grand souvenir!

Tout ce qui ne vient pas de toi, je le déteste

Ou je m'en passe. Alors s'il fallait en finir,

Si c'est écrit là-haut, tu te rappelleras

Le grand serment que, pour bien mourir, n'est-ce pas.

Je me serai couché dans ma tendresse ancienne?

l8o LA DIVINE TRAGÉDIE.

Je t'aurai, jusqu'au bout, appelée par ton nom. Jusqu'au bout, jusqu'au bout, ma bouche sur la tienne, Souviens-t'en...

Brusquement, la mère s'interrompt De lire. Les yeux se détournent et s'arrêtent. Soigneusement, la lettre ouverte est repliée Et puis glissée, en un clin d'oeil, sous la serviette.

« Eh bien! petits, vous m'avez donc abandonnée?

(( Les œufs sont sur la table ! Arrivez tous, avec

(( Votre maman qui doit mourir de faim, que diable!

« Si vous ne venez pas, je vous mets au pain sec.

(( Il est plus de midi, ce n'est pas raisonnable...

(f A propos, Jeanne... on aurait dû vous la remettre;

a Mais nos noms sont pareils. . . Vous avez une lettre. ..

« Oui... là... Sans y penser, je l'ai décachetée.

(( Mais je ne l'ai pas lue. Oh! la belle assiettée

« De pêches, mes enfants!... Moi, je suis bien tranquille,

u Je n'ai pas besoin de fourrager dans son style!

« Du moment qu'il écrit, c'est qu'il se porte bien...

« Tiens, ce chapeau vous va délicieusement!...

(( Là... mettez-vous à table... à côté de maman...

LE CERCLE d'ÈYE. l8l

p (( Jeanne, cassez les œufs... Un instant, je reviens.. u Vous permettez?... »

Elle est déjà dans l'escalier !

On l'entend enjamber les marches quatre à quatre. Kn montant, elle sent son cœur battre, mais battre !.. Une porte est là qui donne sur le palier. Elle l'ouvre. Sa chambre à elle, étroite et sombre... Une vieille colombe entrant au colombier Ferait plus de bruit qu'elle en entrant là-dedans... Vite, elle a refermé la porte. Il était temps !

Et là, elle se met à sangloter, dans l'ombre.

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